Le Journal d’une femme de chambre

Le Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau, mise  en scène de Jonathan Duverger.

 

Le Journal d’une femme de chambre journal-femme-de-chambre-11-victor-tonelli-artcomartExtase et amour, horreur et supplice, l’état de domesticité décrit par Mirbeau – même s’il conduit à la connaissance approfondie de l’être humain, via l’intimité des maîtres et la fréquentation de leurs obsessions charnelles – reste une condition non privilégiée.  Quand  on est  issu de la misère – un père marin disparu et une mère alcoolique, il faut à tout prix trouver du travail en ville, dans une » maison », et consentir aux caprices de la patronne,  tandis que le patron abuse de votre fragilité sociale et de votre soumission naturelle.
En fait, Célestine est portée sur la chose – elle aime ça – et si les humiliations pleuvent, elle s’en sort d’une autre façon, plutôt désinvolte et libre. Une observation en guise d’enseignement : les bourgeois puent , tout comme le faisait le lit de sa propre mère dépravée. Des rayons de soleil pourtant envahissent ses jours, même si une nuit profonde – celle de la mort – enserre un jeune amant, Monsieur Georges, qui trépasse dans le bonheur d’avoir connu l’amour dans les bras de Célestine. Émue, elle  apprécie la beauté du sentiment absolu et porte des fleurs mélancoliques sur la tombe de l’amant. La vie peut ainsi connaître des éblouissements salvateurs qui témoignent de la beauté pure de l’être.

L’existence pourtant ne fait pas l’impasse sur des situations plus inavouables et infiniment condamnables : Célestine pourrait se libérer de sa condition au prix d’une alliance avec un homme de peu de foi, violeur et assassin d’enfant qui l’attire, malgré cela ou bien à cause de cela. L’offre rêvée?  Se prostituer  dans un café du Havre : d’une servilité sociale face aux maîtres de ce monde, la jeune femme passerait  à l’aliénation du commerce avec la chair et le sexe. Qu’on soit pauvre ou riche, la même perte d’humanité et de conscience identifie tragiquement les êtres…
 Dans un décor soigné de Jean-Michel Appriou: la maquette d’une maison de maître avec ses petites fenêtres éclairées et un escalier en colimaçon, Natacha Amal incarne avec brio la femme de chambre, généreuse et plantureuse, telle une Hollandaise du bord de mer en sabots. Elle exprime avec sincérité et abandon les multiples états d’âme qui la traversent, douleur comme plaisir, amoureuse d’elle-même comme des hommes qui la satisfont dans sa chair.
Visage expressif, intense et varié: elle ne boude pas son bonheur d’être sur un plateau de scène. Une belle âme de comédienne dans un corps épanoui…

Véronique Hotte

Théâtre de l’Ouest Parisien, jusqu’ au 12 novembre.


Archive pour 12 novembre, 2012

Le Ministre japonais du commerce extérieur

Le Ministre japonais du commerce extérieur de Murray Schisgal, mise en scène de Stéphane Valensi.

Murray Schisgal est un auteur américain, par ailleurs scénariste de films, (86 ans ce mois-ci) que  Laurent Terzieff nous avait  fait connaître en France  il y a déjà un demi-siècle, avec des pièces comme Love ou Les Dactylos. Quant au Ministre japonais du commerce extérieur,  inspirée du célèbre Revizor de Gogol, il l’a située de nos jours à Dukpond dans le New-Jersey. On est dans la maison de Roger Eichelberry, le maire qui pense avoir raté sa vie et croit avoir trouvé un bon filon. Il a appris en effet que  le Ministre japonais du commerce extérieur allait  venir dans leur  ville et  il  a réuni  quelques-uns de ses  conseillers municipaux: le chef de la police, une juge ancienne alcoolo, un médecin directeur de clinique, personnages   en qui il a entièrement confiance, pour leur demander   de ne révéler la chose à  personne.
Il leur fait vite comprendre que cette visite peut être tout à fait providentielle pour leurs finances personnelles s’ils gardent le secret et s’ils savent investir à temps pour spéculer  sur des terrains à vendre: ils pourraient enfin réaliser le rêve américain que leur pays leur a refusés… Et la machine à fantasmer se met en marche chez ces petits-bourgeois, aussi cupides qu’aveugles, prêts à sauter dans le train fou de la corruption, au mépris de toute morale publique.

Le ministre et son  » assistante » arrivent donc en kimono, avec des vieilles valises; en fait, ce sont deux comédiens minables qui ont trouvé un bon moyen de se faire loger et nourrir pendant quelques jours et, si possible, de se procurer un peu d’argent sur le dos de leurs victimes, à coup d’enveloppes qu’ils acceptent  sans aucun scrupule.  L’épouse snobinarde du maire qui rêve de voyages et leur fille, ado modèle américain, en salopette bleue,Le Ministre japonais du commerce extérieur ministre10  qui rêve au mariage proposé par le ministre, ne sont pas non plus les dernières à croire en ce père Noël nippon qui le permettrait  de fuir leur milieu petit bourgeois. Comme ces deux agents immobiliers sans scrupule qui font penser aux deux Dupont, tout heureux de réaliser une  affaire juteuse. Le maire lui-même croit dur comme fer qu’il va pouvoir aller se balader au Japon, grâce au ministre, pour  faire une conférence  sur sa minable collection de couvertures amérindiennes. Bref, tout le monde rêve, sur des airs américains populaires…
 Bien entendu, la chute inévitable de cette farce cruelle ne tardera pas,  quand, premier accroc, l’assistante du ministre verra son amant allongé sur le canapé avec la fille du maire et quittera aussitôt la maison. Le soi-disant ministre japonais, sentant les choses mal tourner, trouvera un prétexte pour la retrouver et pour  se rendre d’urgence à l’aéroport… Et il y a une très belle scène finale, absolument silencieuse, où le maire, son épouse et leur fille sont assis avec leurs valises, prêts à rejoindre le ministre pour aller avec lui à Tokyo, entourés de leurs amis. Commençant à réaliser mais un peu tard, qu’il se font fait avoir…
Aucun protagoniste de cette galerie de personnages assez naïfs pour  croire gagner de l’argent facilement n’attire la sympathie, et ce jeu de massacre où deux minables petits escrocs réussissent, du moins quelques jours, à tromper les autres par de belles paroles, est de tous les temps, et de tous les pays. Les hommes sont toujours prêts à croire en des placements miracles, au mépris de toute réalité, et de toute morale…
 Et la farce cruelle concoctée par Schisgal, avec les procédés comiques que cela suppose, pourrait fonctionner… Mais pour qu’elle soit  crédible, et elle peut l’être même si les effets sont parfois gros, elle exigerait, bien entendu, une mise en scène  de haut niveau. Mais là, on est vraiment très loin du compte!  D’abord, à cause d’une dramaturgie et d’une direction d’acteurs d’une faiblesse exemplaire: surjeu, diction souvent approximative, accent soi-disant japonais qui se perd en route, manque de rythme, costumes qui se veulent drôles mais qui ne sont que vulgaires, scénographie maladroite pourtant signée André Acquart!
Pourquoi avoir, par exemple, avoir affublé les deux escrocs de kimonos et de perruques ? Le début du spectacle qui a beaucoup de mal à démarrer, est particulièrement accablant et cette satire qui se voudrait féroce de la société américaine, devient, dans cette mise en scène, assez ennuyeuse et tombe souvent  dans le plus mauvais boulevard. Stéphane Vensi semble avoir oublié que farce ne signifie surtout pas n’importe quoiM et il y faut m^me encore plus  de rigueur. Même un comédien tout à fait exemplaire comme Marc Berman (le maire) semble ici avoir eu du mal à trouver ses marques, et Nathalie Lacroix (son épouse), au jeu tout à fait correct, se met  ensuite à cabotiner puis à crier sans raison. Et on lui fait changer de costumes plusieurs fois, ce qui n’arrange pas les choses et n’est pas sans rappeler là aussi le boulevard!
Que peut-on sauver du naufrage? Pas grand chose, si ce n’est cette dernière scène où les personnages, en silence, disent tout en quelques minutes à peine: leur confiance ébranlée puis très vite la découverte de leur crédulité et  leur désarroi: il y a alors comme une immense tristesse qui s’empare du plateau pendant que le lumière baisse. C’est tout à fait impressionnant de vérité. Mais la belle réussite  de cette fin ne saurait compenser la médiocrité et la vulgarité de l’ensemble.
Alors à voir? Oui, mais pour quelques minutes seulement.  Donc à vous de décider si l’enjeu en vaut la chandelle!

Philippe du Vignal

Théâtre 13 (jardin) jusqu’au 16 décembre.

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