La Femme et le Travesti

La Femme et le Travesti de Chantal Aubry.

La Femme et le Travesti  dans analyse de livre aubry » Pas pour les machos » dit gentiment la dédicace. Donc, nous voilà prévenus, il va falloir, juste dans l’axe mettre les pieds là où il faut  dans un territoire à priori féministe bon teint . Disons tout de suite que c’est un livre tout à fait solide qui traite à  la fois de la tradition du travestissement dans le spectacle vivant, puis de l’acteur travesti en Occident et enfin, plus près de nous, du travestissement comme mode choisi de création artistique.
Cela signifie nombre d’univers souvent très éloignés les uns des autres avec, au départ, la notion de contrainte. Chantal Aubry, grande féministe,  a raison de souligner que le travestissement dans l’histoire de l’humanité à a commencé par « un clivage masculin/ féminin qui s’exprime par la domination masculine et l’appropriation par l’homme du corps de la femme, » (phénomène ajoute-t-elle,  particulièrement flagrant dans les sociétés désignées par les ethnologues comme patriarcales, soit celles du pourtour méditerranéen, du Moyen-Orient, de l’Inde, de la Chine et du Japon.

Avec comme conséquences, un travestissement à la fois obligatoire quand la femme veut sortir du périmètre qui lui est imposé: guerrière, écrivain…Et pour l’homme chaque fois qu’il lui faudra représenter une femme, que ce soit dans les rituels religieux et bien entendu  ensuite dans les spectacles avec,paradoxalement, une mise en valeur de la sublimation du corps féminin, alors qu’il est à priori exclu: Grèce antique, opéra chinois, danse indienne gotipua de l’Orissa, et bien entendu,  Shakespeare, etc… Ce qui  s’est révélé encore plus flagrant à l’époque moderne jusqu’à devenir une base de la subversion, et un genre qui a envahi le domaine artistique, qu’il s’agisse de spectacle vivant ou d’arts plastiques .
C’est le fil rouge de ce livre où l’auteur traite dans une suite de chapitres de l’histoire de ce travestissement; en particulier,  celle des onnagatas japonais « incarnation d’une féminité repensé par les hommes » selon la belle expression du  metteur en scène japonais Moriaki Watanabe; c’est dans le renouvellement de cette tradition que se situera Kazuo Ohno, un des fondateurs de la danse butô mort en 2004.
Chantal Aubry consacre aussi quelques pages à l’acteur chinois Mei lanfang que l’Occident et l’Amérique-en particulier des metteurs en scène, réalisateurs et théoriciens comme Chaplin, Meyerhold, Eisenstein, Piscator, Brecht et Craig-découvriront avec  délices dans les années 1930.

Chantal Aubry analyse aussi très bien les relations difficiles entres les deux sexes dans la Grèce antique, comme le révèle la mythologie avec ses délirantes histoires de dieux  nés hors mère comme Dionysos ou Athéna, dont on peut percevoir l’écho chez Eschyle  et Euripide. Une lecture féministe, comme le rappelle Chantal Aubry, à propos de celle de Sue Ellen Cas  dans Feminism and Theater,  considère  que,  dans son jugement à la fin de l’Orestie, quand  Athéna acquitte Oreste, elle « consacre la supériorité masculine et la mise en forme officielle de la misogynie, fondé sur la parentalité mâle ».On peut en effet se demander ce qui se serait passé si Oreste avait été du sexe opposé… Mais on n’est encore que dans une démocratie balbutiante, fondée en grande partie sur l’esclavage, et où la femme était avant tout considérée comme la reproductrice de l’espèce et où la prostitution faisait les délices des maris.
Chantal Aubry resitue  bien les choses à propos des Elizabéthains: Skakespeare bien entendu,  et le génial Marlowe: pas de suprises, on n’apprend que ce que  l’on sait déjà mais la relation, même rapidement traitée,  qu’elle établit avec des metteurs en scène contemporains comme Laurence Ollivier, Declan Donnellan ou Krysztof Warlikowski, 9782812604058-212x300 dans analyse de livreest tout à fait intéressante.
Comme l’est l’analyse de ce curieux héritage du travestissement, quand les actrices  ont eu enfin  droit de cité sur la scène européenne et  où les dramaturges comme Tirso de Molina ou Calderon de la Barca se font fait alors un plaisir de construire des intrigues à l’érotisme des plus ambigus.

Les chapitres: Du travesti contraint au travesti émancipateur  et Amazones et Bright Young People retracent  rapidement la vie de quelques unes des amazones qui se sont illustrées à la fin du 19ème siècle et au début du vingtième,  où le style de vêtement glisse   le plus souvent  vers ce que Chantal Aubry  appelle « un style d’élégance aujourd’hui complètement entré dans les mœurs ».
Enfin, pour clore ce livre, l’auteur consacre un chapitre sur le travestissement, qui opéra une belle  révolution dans le théâtre et la danse  des années 70: la matière on peut s’en douter, ne manque pas et faute de temps sans doute, c’est plus un survol des compagnies ou artistes, français ou étrangers qui  ont fait du travestissement un art à part entière comme les Cockettes ou le Theatre of Ridiculous de John Vaccaro à New York, ou en France les fameuses Mirabelles,  Copi, Arias ou Savary et plus tard, dans les années 90, Olivier Py, et Michel Fau.
Et en danse, Pina Bausch,  bien sûr, mais aussi Alain Buffard ou Marc Tompkins. On aurait aimé que ce chapitre,  soit plus fourni, puisque c’est une période que Chantal Aubry a bien connue quand elle était la responsable d’un service culturel au quotidien  La Croix mais bon…
En tout cas, le travestissement  a toujours été et restera, comme elle  le dit, « malgré l’opprobre, un vecteur de créativité qui a porté l’art et la théâtralité à un point d’incandescence », ce dont témoigne très bien  ce livre,  et c’est l’essentiel.  Et l’iconographie, à la fois riche et précise,  dûe à Eve Zheim,  est de tout premier ordre.

Au chapitre des inévitables réserves: des imprécisions dans les références, des orthographes différentes dans les noms propres,voire des constats historiques sans fondement sûr. Et un recours trop systématique aux adverbes de manière,  et dans les citations et  légendes de photos, à des adjectifs quelque peu excessifs. Et les Editions du Rouergue s’honoreraient de ne pas utiliser de police de caractères où le h et le k peuvent être facilement confondus, et où le chiffre zéro est rayé, ce qui est inutile et fatiguant.

Philippe du Vignal

Editions du Rouergue, 2012; ouvrage préparé avec le concours du Centre national du livre. 191 pages

 

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