Tout un homme

Tout un homme, texte et mise en scène de Jean-Paul Wenzel et Arlette Namiand.

Tout un homme tout-un-homme-de-jean-paul-wenzelIls sont des dizaines de milliers à avoir franchi la Méditerranée pour servir une industrie qui ne devait pas survivre aux « trente glorieuses ». Ahmed, Kabyle né en France mais élevé en Algérie à la charnière de la guerre et de l’Indépendance, quitte son pays à seize ans. Marseille, Paris puis le bassin houiller de Lorraine : la France a besoin de bras, l’aventure tend les siens aux garçons. Des vies ses construisent, » à deux nids » : des deux côtés de la mer, on est  « immigré ».
Dix ans plus tard, c’est la même histoire pour Omar et Saïd, deux copains du Sud-marocain recrutés comme du bétail par un ancien de la coloniale, mais décidés à partir à tout prix : 44 francs par jour et logement gratuit. Passer à tout prix, gagner le tampon vert. Ensuite, on peut imaginer les déceptions, le froid, le bruit furieux de la mine, les dangers et la peur, les catastrophes.

Rien de plaintif ni de revanchard pourtant. Le récit est comme la peau d’une vie – et de milliers de vies- : on y voit des cicatrices, et le sang qui bat. On sait qu’elle cache la silicose et les poumons dévorés, que la retraite du mineur à cinquante ans n’était pas un cadeau! Sensible et pudique, le récit ne cache rien : la guerre d’Algérie, les massacres des guerres civiles, la misère, l’esclavage, mais Wenzel ne monte rien de cela en allégorie.C’est du vécu, qui fait mal, qu’on n’oublie jamais et qui cicatrise, ni plus vrai ni moins vrai que les fêtes, les mariages arrangés mais pas forcés, les joies de la solidarité ( » à la mine, on ne peut pas faire autrement »), la fierté du travail bien fait, les amours, la musique.
Et toujours ce double enracinement déchiré : Ahmed construit une maison au pays, mais sa femme Leïla refusera d’aller vivre dans un village où on lui a jeté pierres et insultes pour y être sortie seule. La femme d’Omar, non plus, n’a pas envie d’aller vivre au Maroc : même s’il lui a fallu du temps, ses racines ont poussé en Lorraine, son mode de vie est celui de la France, ses enfants, diplômés, sont d’ici… Les contradictions d’aujourd’hui –destruction de l’emploi industriel, crise identitaire de la troisième génération- ne font qu’affleurer, dans cette histoire où la retraite coïncide avec la fermeture des puits de mines.
Depuis Loin d’Hagondange, sa première pièce jouée dans le monde entier, suivie de Faire bleu, Jean-Paul Wenzel est comme le porte-parole d’une Lorraine en détresse industrielle. C’est tout naturellement à lui que l’Université de Metz a fait appel pour donner une forme de fiction aux récits recueillis. Avec Arlette Namiand, il a poussé l’entreprise d’un cran, du côté du théâtre et de la parole.
Tout un homme prend logiquement la forme éprouvée et efficace du récit-théâtre, la parole circulant entre comédiens et musiciens. Hammou Graïa, débordant le récit d’Ahmed dans la première partie, nous donne parfois envie de plus de théâtre. Mais on se laisse entraîner par le récit, et la musique toujours présente-virtuose, délicate, et pleine d’humour-dessine un beau décor oriental. La Lorraine aussi nous fait signe, avec le thé à la menthe de l’entracte : cette histoire c’est la nôtre, celle de la France et de ses anciennes colonies qui sont tricotées ensemble, et ce n’est pas du folklore.

Christine Friedel

Théâtre de Nanterre Amandiers T: 01 4614 70 00 jusqu’au 9 décembre
Tout un homme est publié aux éditions Autrement-littérature

 


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