Poil de carotte

Poil de Carotte de Jules Renard, mise en scène de Michel Pillorgé et Jean-Philippe Ancelle.

 

Jules Renard (1864-1910) a vécu dans la Nièvre et toute son œuvre s’en est inspirée; il a écrit des essais, des romans dont Poil de Carotte, paru en 94, qu’Antoine porta à la scène en 1900. Depuis, cette courte pièce de soixante-dix minutes, d’inspiration autobiographique et qui reprend une partie seulement des dialogues du roman, a été souvent jouée au théâtre et adaptée au cinéma et pour la télévision…
Nous l’avions vue à la Comédie-Française autrefois avec, dans le rôle-titre, Jean-Paul Roussillon qui joua magnifiquement,  quelques mois avant sa mort, le vieux Firs dans La Cerisaie montée par Alain Françon (voir Le Théâtre du Blog, mars 2009)).

Poil de Carotte , c’est le surnom de ce garçon de seize ans, malheureux dans sa famille paysanne. Interne dans un collège, il  ne rentre que l’été à la maison où il est  alors victime de maltraitances, comme on dirait maintenant. Madame Lepic est  une mère tyrannique et odieuse, visiblement frustrée et  qui cherche le réconfort auprès du curé. Elle n’appelle jamais son fils par son prénom,  François mais toujours par son surnom, le taxe de toutes les corvées possibles et n’est pas à une gifle près.
Elle semble réserver toute son affection à son autre fils Félix que l’on ne verra pas dans la pièce. Poil de carotte a fini par accepter cette situation de garçon roux mal-aimé. Nous avons connu ainsi une grand-mère aux dix petits enfants qui donnait moins d’étrennes à un seul de ses dix petits-enfants:, au motif qu’il  était  roux!

Quant à M. Lepic, ce n’est pas un méchant homme mais il a toujours filé doux devant sa femme qu’il n’aime plus depuis longtemps, par lâcheté et pour avoir la paix. Jusqu’au moment où il en prendra conscience et se révoltera enfin, en protégeant son fils, assoiffé d’affection et de reconnaissance et qui, à force d’être exclu, ne sait plus très bien où est son identité. La pièce n’a rien perdu de son actualité, et ce qui se passait dans le milieu rural il y a plus d’un siècle,  existe sûrement encore aujourd’hui en ville…
La pièce commence quand Annette, une nouvelle et jeune domestique arrive à la ferme; intelligente et fine, informée par Poil de carotte de la situation, elle va déclencher la révolte de M. Lepic, en lui révélant que sa femme a interdit à  son fils d’aller à la chasse avec lui, ce dont, bien sûr, il rêvait depuis longtemps. Poil de carotte va alors se rapprocher de son père; c’est sans doute la première fois qu’ils se parlent vraiment.
Et on apprendra que la rupture entre le père et la mère remontent en fait au moment de la naissance de Poil de Carotte, un enfant qui n’avait  pas été désiré. Bonjour les névroses, bonjour aussi docteur Freud qui, dans ces années-là, comme c’est curieux, comme c’est bizarre et quelle coïncidence,  s’intéresse de près, après la mort de son père, aux conflits psychiques dans la famille!

La mère qui se sentira alors humiliée, ira se réfugier une fois plus dans le giron du curé…Et Poil de carotte, qui, pour un garçon de son âge, analyse assez bien la situation y compris sexuelle, arrivera enfin, un peu moins déchiré, à se trouver en accord avec lui-même. Bref, la pièce, assez habile et constituée de courtes scènes, est, comme le roman, celle d’un passage à l’âge adulte mais elle se clôt par une pirouette, comme si Jules Renard refusait de conclure par une fin heureuse ou malheureuse. Dans la vraie vie, le père de Jules Renard se suicida et sa femme tomba dans un puits! Vive la famille!
Reste à savoir comment on peut traiter la pièce aujourd’hui sur une petite scène. Mission impossible? Peut-être pas, tant le texte a gardé de fraîcheur et de vérité mais il vaudrait mieux y réfléchir à deux fois avant d’adopter une dramaturgie et une scénographie, au lieu de vouloir faire réaliste. Comment croire une seconde à ce petit perron d’une ferme avec une toile peinte à côté représentant l’entrée d’une cave, un banc et une selle de cheval avec des fers suspendus, sans doute pour faire plus vrai. C’est moche et sonne faux!
Les costumes sont aussi du genre approximatif! On a essayé de faire d »époque »: les sabots suédois, bien propres, de Poil de carotte sont ceux d’une jeune femme qui doivent lui appartenir, puisque le rôle est joué par Morgane Walter, au beau visage, à la fois stupéfiante de vérité par moments mais  difficilement crédible quand elle se met, par moments,  à réciter son texte avec une voix douce et de belles manières. C’est oublier que Poil de carotte a seize ans et   que c’est  presque un adulte!
La petite bonne, moteur de la pièce, est jouée, elle, avec une belle présence et de façon très  juste, par Alexandra Papineschi. Michel Pilorgé (M. Lepic) s’en sort très bien, comme Annie Monange, discrètement et sans tomber dans le pathos dans deux rôles pas faciles. Mais le compte n’y est tout de même pas!
Alors à voir? On chercherait de vraiment bonnes raisons de vous y envoyer, sinon pour le texte… Nous n’étions, ce mardi glacé de décembre que sept dans la salle, dont trois professionnels de la profession comme on dit.  Alors quand même, un coup de chapeau aux comédiens dans une pareille épreuve!

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire à 18h 30 jusqu’au 2 février.


Archive pour décembre, 2012

Mon amoureux pommier noueux

Mon amoureux pommier noueux, une fable de Jean Lambert-wild, Stéphane Blanquet et François Royet, mise en scène de Jean Lambert-wild, musique de Jean-Luc Therminarias.

Mon amoureux pommier noueux mon_amoureux_noueux_pommier-_theatre_national_de_chaillot__tristan_jeanne-valesLe metteur en scène et directeur de la Comédie de Caen avait, il y a deux ans, créé un beau spectacle pour enfants à partir de La Chèvre de M. Seguin d’Alphonse Daudet.
C’est lui, cette fois,  qui a écrit ce conte avec Stéphane Blanquet. Il y a un pommier où sont projetées les images qui disent le renouvellement de la nature et qui représentent les différentes saisons: le printemps avec les fleurs blanches, l’été avec ses belles pommes puis l’automne et enfin l’hiver où la seule pomme qui aura résisté fournira les pépins nécessaires à la prolongation de la vie. Et,  sur l’arbre, voletant parfois dans les airs et se démultipliant n trois ou plus, une belle petite fille, celle de Jean Lambert-wild et, à l’avant-scène, une vieille femme s’accrochant à une corde qui l’entraînera,  à la fin, en-dessous du pommier.

Marcel Bozonnet, avec une belle voix grave, dit le texte  enregistré de ce que l’on peut considérer comme un livre d’images et où est posée la question de la transmission  mais aussi de la mort indispensable à la vie future. Comme dit l’Evangile selon Saint-Jean, «   Si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte des fruits ».
Le conte poétique de Jean Lambert-wild possède  une belle saveur d’écriture et le spectacle  de merveilleuse images, parfois même assez fascinantes, est accompagné d’une musique de qualité signée comme d’habitude Jean-Luc Therminarias. Le spectacle est  techniquement irréprochable…
Mais, peut-être encore brut de décoffrage, il ne fonctionne pas bien! La faute à quoi? D’abord à une mise en scène systématique qui privilégie un aller-et-retour assez fatiguant entre les séquences vidéo et les images de cette vieille femme au premier plan et dans la pénombre. Par ailleurs, le  texte, sans aucun doute d’une belle facture poétique,  est assez répétitif et l’on s’y perd  vite, ce qui est toujours ennuyeux quand il s’agit d’une fable comme celle-ci. Les enfants dans la salle semblaient, à chaque reprise et répétition des mêmes phrases,  quelque peu exaspérés…

 Et le recours systématique aux images vidéo finit par tout parasiter, et  l’écoute du texte, et l’image de la vieille femme… En fait,  tout se passe comme s’il y avait un véritable manque d’unité entre signifiant et signifié, du fait de de quatre mediums différents qui n’arrivent pas à être vraiment en harmonie. Quant à la voix de Marcel Bozonnet, rendue artificiellement grave, elle a très vite un pouvoir hypnotique sur le public, enfants comme adultes…
Les enfants n’ont pas, c’est sûr, la même appréhension d’un spectacle mais il faut quand même leur donner des points de repère lisibles qui n’apparaissent pas ici. Il nous a manqué ce jour-là, d’avoir à nos côtés une intelligente et sensible petite fille qui, d’habitude, du haut de ses huit ans, nous donne un avis d’une rare pertinence mais les enfants présents cet après-midi-là ne semblaient pas être vraiment passionnés.

Ce conte aurait  mérité d’être mis en scène plus simplement et Jean Lambert-wild s’est sans doute fait prendre au piège des trucages un peu faciles des images vidéo.
Le spectacle a encore le temps de se roder mais ce sont ses fondements mêmes qui ne sont pas évidents. Donc à suivre mais sans grand enthousiasme…

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Théâtre national de Chaillot. Comédie de Caen/Théâtre des Cordes du lundi 28 janvier au vendredi 8 février. Scène nationale d’Alençon les 13 et 14 février. Chelles les 4 et 5 avril. Le Granit-Scène nationale de Belfort les 23 et 24 mai.

Ode à la ligne 29 des autobus parisiens

Ode à la Ligne 29 des autobus parisiens, lecture-concert, texte de Jacques Roubaud, mise en voix et musique de Jacques Rebotier.

Jacques Roubaud et Jacques Rebotier nous embarquent dans l’autobus 29 en compagnie de quatre comédiens: Frédérique Bruyas, Grégoire Oestermann, Jean-François Perrier et Dominique Reymond. Et de quatre musiciennes : Amaryllis Billet, Helène Desaint, Rachel et Sarah Civelet. Roubaud, empruntant la ligne depuis plusieurs années, a écrit une ode dans la forme traditionnelle de l’alexandrin rimé, chaque strophe correspondant à une étape du trajet ; six strophes constituant un chant,  soit donc six chants et trente cinq strophes.
Et Rebotier a, lui, composé une « odette » pour quatuor à cordes, musique qu’il sème tout au long du parcours.  » L’autobus vingt -et -neuf, départ de Saint-Lazare

Comme la ligne vingt

Ce n’est pas un hazare :

Les lignes dont le nom commence par un deux

Partent toutes

Partaient

Des lazaréens lieux  »

D’Ouest en Est, de station en station, jusqu’au terminus, à la mystérieuse porte de Montempoivre, le passager Roubaud a noté les incidents de parcours, mouvements de passagers, et souvenirs évoqués par les lieux traversés. Autant d’incises et de parenthèses qui pimente le périple. À bord, sur des chaises aux couleurs des vers du livre*, balises posées sur la scène des Bouffes du Nord, et louées pour l’occasion, les comédiens égrènent avec maestria l’ode, invitation au voyage.
Une odyssée urbaine en mode mineur, où le quotidien se frotte à l’insolite. Un exercice de style aussi (OuLiPo oblige) où l’humour tient autant à la virtuosité métrique qu’à la vivacité de perception de l’auteur. La complicité poétique du metteur en voix et musique donne ampleur et fantaisie à cette traversée…

Mireille Davidovici

Cette lecture du 9 décembre aux Théâtre des Bouffes du Nord concluait une série d’autres dans les librairies parisiennes, et d’autres encore notamment en mars 2013 dans les bibliothèques de la Ville de Paris. Consulter  le blog de Jacques Rebotier : http://voque-rebotier.blogspot.fr/.

* Ode à la ligne 29 des autobus parisiens, Editions Attila, 2012

Faire le Gilles

Faire le Gilles, séminaire de Gilles Deleuze par Robert Cantarella.

Faire le Gilles cantarella-webRobert en Gilles, Gilles en Robert : depuis quelques années, Cantarella incarne Deleuze ou, du moins, sa pensée qui chemine au long cours de leçon en leçon. Il ressuscite ainsi les séminaires que le philosophe a tenu à Vincennes puis à Paris VIII, notamment celui qui était consacré à l’image en mouvement (1981-1982)

Relié par un cordon et une oreillette au magnétophone, l’acteur régurgite mot pour mot les paroles du philosophe, y compris ses intonations, hésitations et invectives envers les étudiants ou l’administration universitaire.
Face à lui, les auditeurs-spectateurs sont des figurant actifs, certains prennent des notes, d’autres opinent du chef ou froncent les sourcils, tous devenus étudiants du professeur qui a tiré sa révérence en 95.
Parmi eux, un compère, Alexandre Meyer, oreillettes vissées, restitue l’ambiance de l’époque : quintes de toux, ricanements ou questions des élèves qui provoquent des interruptions du maître (ici Cantarella), son épuisement : « Est-ce que vous êtes fatigués ? », ses assentiments: « Ouais, ouais, ouais, ouais », et ses encouragements: « Bon vous avez encore un peu de courage ? On peut arrêter là, hein ?) ». Et de nouvelles réactions (timides) de l’auditoire actuel.
Robert Cantarella ne cherche pas à  jouer Deleuze ou à interpréter un texte. Ici, il n’y a pas d’écriture préalable mais le phrasé d’une pensée qui avance et où il se glisse : « La théâtralité est réduite à son minimum… des oreillettes de petit format me font entendre la voix de Deleuze, je redis ce que j’entends au plus près de la voix d’origine, en refaisant les inflexions, les suspens, et les interventions explique-t-il. Je ne copie pas les attitudes ou bien une manière d’être, au contraire le texte traverse le passeur qui le retransmet avec la réalité de son corps et du grain de sa voix…  C’est en jouant avec sa voix que peu à peu je me suis pris à le dire, puis à en faire une copie exhaustive… J’ai pensé aux exercices de copie si habituels en peinture, et j’ai entamé des ateliers de copie sonore. La pratique, comme en peinture, est jubilatoire pour celui qui fait, et pour celui qui reçoit. »
Deleuze lui-même ne lui a-t-il pas tracé la voie dans Ce que la voix apporte au texte, écrit en hommage à Alain Cuny et publié dans la revue du T.N.P. en 1987 ?  « Les concepts ont des vitesses et des lenteurs, des mouvements, des dynamiques qui s’étendent ou se contractent à travers le texte: ils ne renvoient plus à des personnages, mais sont eux-mêmes personnages, personnages rythmiques. Ils se complètent ou se séparent, s’affrontent, s’étreignent comme des lutteurs ou des amoureux. C’est la voix de l’acteur qui trace ces rythmes, ces mouvements de l’esprit dans l’espace et le temps. L’acteur est l’opérateur du texte ; il opère une dramatisation du concept, la plus précise, la plus sobre, la plus linéaire aussi. Presque des lignes chinoises, des lignes vocales. »*
Mais la théâtralité s’opère par une double jeu : l’acteur Cantarella révèle l’acteur Deleuze : son sens de l’improvisation, sa voix qui donne chair à une pensée vocale qui se constitue au fur et à mesure qu’elle est en train d’être partagée. L’acteur Cantarella, pour sa part, redonne, devant un public ravi, corps et intelligence à une pensée toujours en mouvement et qui n’en finit pas de raisonner.
Une performance à deux voix !

Mireille Davidovici

*in Deux régimes de fous Editions de Minuit 2003

Prochaines représentations

Collège des Bernardins / Paris : 12 janvier 2013. Musée de la Danse / Rennes : 14 février 2013. Printemps des poètes / Limousin : 16 mars 2013. Théâtre de Lorient (CDDB) / Lorient : 26 -27 mars 2013. Scène nationale Evreux Louviers : 8 avril 2013. Ménagerie de verre à Paris, tous les premiers lundi du mois à 18 heures à partir du 4 avril 2011.

Ménagerie de Verre
12-14 rue Léchevin, 75011 Paris
Tél : 01 43 38 33 44

info@menagerie-de-verre.orgwww.menagerie-de-verre.org

Les Mains de Camille

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Les Mains de Camille  ou le temps de l’oubli, texte et mise en scène de Brice Berthoud.

Il faudrait citer toute l’équipe des constructeurs qui ont donné naissance à ce troublant hommage à Camille Claudel, longuement mûri par les Anges au Plafond, compagnie de marionnettes issue des Chiffonnières nées à Malakoff. Après Oedipe et Antigone qui ont voyagé pendant quatre ans, c’est leur troisième création. Comme pour leurs précédents spectacles, les Anges au Plafond ont construit un dispositif scénique englobant le public, qu’ils installent sur les plateaux des théâtres où ils jouent.
Assis sur des bancs, face à l’espace scénique au-dessus duquel flotte un grand vélum blanc, nous sommes environnés par un chemin en fer forgé où se déroulent des épisodes de la vie de Camille broyée par la société bourgeoise et machiste du début du XXème siècle. Sur la droite, un espace pour de belles musiciennes vêtues de longues robes noires, qui traduisent en musique les chefs-*d’œuvre ignorés de Camille. Et, sous nos yeux,  d’étonnantes marionnettes, habillées de blanc pour la plupart-sauf Rodin à la longue barbe grise, vieux génie  égoïste-sont manipulées,  comme par magie, par Camille Trouvé, qui joue avec passion Camille Claudel.
Elle nous parle d’abord dans son enfance à Villeneuve-sur-Fère, près de Fère-en-Tardenois, auprès de son petit frère Paul qu’elle chérit tendrement, puis  de sa vie à Paris où elle voulait vivre, ce que son père lui avait accordé. Camille, habitée par la passion de la sculpture, entrera dans l’atelier de Rodin avec  d’autres jeunes filles. Elle s’éprend du maître qui la séduit puis l’abandonnera sous la pression de sa femme.

Habitée par une passion dévorante pour son art, elle vivra à Paris dans une extrême pauvreté.  Puis, en 1913, la famille  Claudel la fait   interner  à la  Maison de santé  de Ville-Évrard où elle  restera presque  trente ans, sans courrier et sans guère de visite,-son frère y viendra la voir une douzaine de fois seulement-et surtout sans aucune possibilité pour elle de pratiquer son art. Transférée ensuite à l’hôpital psychiatrique de Montfavet, elle y mourra de faim,sans aucun secours, en 43, pendant la guerre  comme des centaines de malades psychiques…
Aucun pathos dans ce drame déchirant!  Il y a même un certain humour dans le traitement des marionnettes…

Edith Rappoport

En tournée à: Ifs, Laval, Choisy-le-Roi, Lille, Hazebrouck, Douai, Tulle, Frouard, Auray, Lèves et Le Mans jusqu’au 16 avril.
angesauplafond@gmail.com

Living!

Living ! Je ne choisis pas de travailler dans le théâtre mais dans le monde de Julian Beck et Judith Malina, mise en scène de Stanislas Nordey.

Julian Beck et Judith Malina, célèbre couple du théâtre américain, avaient fondé le Living Theater aux USA en 1947. Au début des années 60, cette troupe libertaire s’était pleinement impliquée dans un combat social. Disciples d’Antonin Artaud et de son Théâtre de la cruauté, ils s’engagent contre la guerre menée par les Etats-Unis au Viet nam, puis sont expulsés de leur  petite  salle de spectacle. La communauté d’acteurs du  Living entame alors une vie errante et jouera en France au début des années 1960 The Brig  qui provoquera  une véritable onde de choc, puis Mysteries and smaller pieces à Paris et Frankenstein  à Cassis.
Jean Vilar,  les avait invités à créer Paradise Now au Festival d’Avignon en juillet 68… Dans le cloître des Carmes, le Living ira jusqu’au bout de sa révolte,  errant parmi les spectateurs  en protestant contre les interdictions: « Je n’ai pas le droit de voyager sans passeport, je n’ai pas le droit d’enlever mes vêtements !… « . Ce qu’ils font  en  se dévêtant et en sautant du haut du mur du cloître dans les bras de leurs compagnons.
Avec les enragés qui veulent entrer gratuitement dans le cloître, défiant Vilar qui les en empêche pour des raisons de sécurité, ils proclament: »Le théâtre est dans la rue, allons jouer dans les quartiers populaires ! ».

Vilar s’y oppose: il a payé leurs cachets et  les spectateurs ont acheté leurs places. Le Living Theater quittera Avignon avant d’avoir terminé les représentations qui lui ont été payées. et le Festival se poursuivra avec Maurice Béjart et les autres spectacles. Mais Vilar ne s’en remettra pas. Il avait  renoncé à la direction de l’Opéra que Malraux lui avait proposée et mourra en 71. *
Stanislas Nordey n’a pas tenu compte, pour son spectacle, du travail théâtral de Julian Beck, mais seulement de  ses textes libertaires dont les anarchistes de mai 68 se sont régalés mais  qui ont fait long feu. Les jeunes acteurs issus de l’école du Théâtre national de Bretagne dont Nordey est directeur, incarnent la philosophie de Julian Beck avec un bel élan, et occupent d’abord les rangs des spectateurs.
Debout sur le plateau, nous leur faisons face, puis nous regagnons nos sièges pour écouter les sentences émises à l’époque par une troupe qui a eu une influence capitale dans ces années de rejet d’une quelconque autorité.

Que reste-t-il de 68 ? Tous ces textes semblent assez puérils, et la belle solidarité des manifestations de l’époque s’est diluée dans un individualisme forcené! Ces jeunes acteurs heureux de refaire vivre cette aventure disent  leur texte avec cœur, mais le reflet qu’ils donnent du Living semble étrangement fade.
Seul, le texte d’Antonin Artaud à la fin garde une résonance poétique ! Le Living, c’était d’abord le culte du corps, le plein engagement physique, avec des déflagrations, absentes des textes écrits par  Julian Beck. Après Cage et Lebel, le Living nous aura au moins ouvert la porte des happenings et donné naissance à de nombreuses compagnies  qui contesteront l’ordre magistral qui, au début des années 70, régnait dans les universités, les usines et la société française  en général…

Edith Rappoport


* Denis Genoun a publié Mai, Juin, Juillet, une pièce consacrée à ce Festival d’Avignon 68, créée au TNP à Villeurbanne et  retransmise sur France-Culture.

Que dire de plus? Edith Rappoport a mis le doigt exactement là où cela faisait mal! Sous un  titre  bien racoleur, Nordey ne parle guère en fait de l’épopée théâtrale du Living mais fait dire par ses jeunes comédiens des extraits des écrits de Julian Beck qui sont d’une rare prétention, et où la fausse générosité côtoie une factras idéologique et une pensée socio-politique indigente.
Cela dit, Julian Beck, décédé en 85, soit quinze ans après la dispersion de la troupe, et Judith Malina que nous avions bien connus autrefois,  auront eu une influence considérable sur le théâtre contemporain, avec un travail scénique des plus rigoureux, fondé sur un entraînement physique, et sur la puissance du geste, sur  une nouvelle idéologie du corps et une recherche collective.. Et, sans beaucoup d’argent, ils  auront réussi à créer de  remarquables spectacles comme The Brig, Antigone ou Mysteries and smaller pieces qui sont encore présents dans bien des mémoires….

Nordey, lui sans complexe aucun,  nous fait assister à une sorte de lecture  assez ennuyeuse, et  alors que les textes lus parlent souvent du corps et  d’Artaud,  son spectacle reste étrangement statique et BCBG. Les quinze jeunes comédiens bien propres et bien gentils-auxquels on ne peut rien reprocher-obéissent aux ordres,fagotés-surtout les filles-dans des semblants de costumes d’une laideur insoupçonnable. Tout se cela ressemble en fait à une présentation correcte de travaux d’élèves. Comme  il faut bien donner à chacun un petit morceau verbal, l’ensemble est évidemment assez artificiel!Et aucun décalage: la scène est nue comme au Living, les costumes sont ceux de tous les jours comme au Living… Mais Nordey a sans doute oublié que, ce qui était original et provocant il y a déjà… plus de quarante ans quand les premiers spectacles du Living arrivèrent en France, est aujourd’hui d’un conformisme exemplaire et est entré dans l’histoire du théâtre contemporain depuis longtemps. Cours, camarade, disaient déjà les inscriptions murales de mai 68, le vieux monde est derrière toi!
La diction et la tenue en scène sont heureusement impeccables mais quel ennui, quelle platitude! On espère seulement que ces jeunes comédiens auront pu voir le remarquable film d’après une représentation de The Brig. Il aurait sans doute été plus intéressant pour  eux comme pour le public, d’assister à une recréation de Mysteries and smaller pieces. ou d’un autre spectacle du Living Cela  n’aurait pas manqué de panache mais il aurait fallu juste un peu d’audace! Après tout, la Comédie-Française remet bien en scène des pièces écrites il y a deux siècles et parfois oubliées.
En tout cas, vous l’aurez sans doute compris, pas la peine de vous déranger, cela ne vaut vraiment pas le coup. Le public assez lucide ne semblait pas être dupe…

Philippe du Vignal

Théâtre des Quartiers d’Ivry.

Vïï-Le roi terre de Klim

Viï-le Roi-terre de Klim inspiré de Nicolas Gogol mise en scène de Vlad Troitskyi.

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Ce spectacle de deux longues heures, librement inspiré d’une nouvelle de Gogol, a donné lieu en 67 à la réalisation du premier film d’horreur soviétique. Mélangeant mysticisme et sorcellerie, c’est le récit de l’aventure d’étudiants en prise avec le pouvoir maléfique de Viï, le chef des gnômes ! Le metteur en scène nous fait ainsi voyager dans les profondeurs de la forêt ukrainienne  “un monde oublié en passe de disparaître avec tous ses rites, son mysticisme et sa force métaphysique”.
Un projet ambitieux mais… partiellement réussi, même si la scénographie et les musiques contribuent à créer de beaux moments de théâtre. Sur un plateau couvert de copeaux de bois, des troncs d’arbres occupent l’espace des cintres au sol, le plus souvent dans la pénombre. Tables et bancs en bois complètent le décor. Et s’y ajoute aussi le bois des instruments à cordes, des tambours et des bâtons qui font résonner régulièrement une musique violente et belle du groupe musical Dakhabrakha que Vlad Ttoitskyi a fondé en 2004 en mêlant folklore et musique actuelle.
Ces polyphonies envoûtantes contribuent au jeu totalement incarné des comédiens ukrainiens, (mention spéciale au comédien qui joue un fou enchainé mi-homme mi-Christ) et créent une ambiance mystique et sauvage pour ces rituels de mariage et de mort d’une grande beauté mais… cassés par le jeu des deux comédiens francophones! Ont-ils été recrutés pour les besoins de la coproduction du théâtre Vidy de Lausanne, ou pour rendre la fable plus crédible et plus rationnelle? En tout cas, l’association de ces deux modes de jeu ne fonctionne pas et brouille le message du metteur en scène qui veut, dit-il,  « mettre en avant le côté mystique de la culture ukrainienne » et le fondre avec notre rationalité.
Pour lui, la société actuelle qui « délaisse toute croyance et qui s’en remet au pouvoir de l’argent »,  n’a plus aucun repère. Artiste slave, il vit « chaque jour comme le dernier jour » et déplore la disparition de la notion de héros: « J’appelle les héros, des gens capables de ne pas se cantonner à vivre leur vie, mais qui se battent aussi pour bousculer et faire avancer les choses. Aujourd’hui, tout est propre, rangé, neutre, voire nul. Il n’y a plus d’énergie ».
Les intentions de ce scénographe et faiseur d’images avisé sont sans doute excellentes mais cela fait d’autant plus regretter un manque total d’harmonie dans le jeu des acteurs.

Jean Couturier

Théâtre de la Ville jusqu’au 14 décembre.

Une faille

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Une faille, feuilleton théâtral,(épisodes 5 et 6) mise en scène de Mathieu Bauer.

La première salve d’Une Faille (épisodes 1, 2, 3 et 4), avait frappé fort. Souvenez-vous : un immeuble en construction s’était effondré sur une maison de retraite. En bas, six survivants prisonniers des décombres. En haut, on entendait les pompiers s’activer, la foule -le peuple- gronder et s’inquiéter, et Hugo, jeune technocrate  et directeur de cabinet du Maire, s’agiter en pleine tragédie  parce qu’il était irrémédiablement absent. Il le harcelait sur ses deux téléphones portables avec la seule question qui vaille : que faire ?
Puis un nouvel effondrement s’est produit. Àu début  de l’épisode 5, les prisonniers ne sont plus que quatre. Nabil, le jeune épicier cinéphile a perdu son cher Jacques, vieux critique de cinéma tendance anarchiste râleur, et-double coïncidence nécessaire à tout bon feuilleton-père du promoteur responsable en même temps que victime de la catastrophe. La docteur Nathalie s’adapte, comme les autres, à coups de Jack Daniels, plutôt contente d’être séparée de son banquier de mari compromis dans l’affaire, (coïncidence nécessaire à tout feuilleton, voir ci-dessus).
Le petit groupe des prisonniers ronge son frein, et son poing : il commence à faire faim. En surface, cette histoire fait moins l’actualité, d’où la disparition  du peuple vers les coulisses, réduit à la très représentative serveuse du bar: »Non, Monsieur, il n’est pas urgent que je vous serve un demi, en revanche, il est urgent que vous sachiez que nous n’avons rien à faire de votre cynisme, nous avons l’espérance, nous, à long terme, et nous avons raison. » « Poussinet »-gentil petit nom donné au professionnel de la politique par le pompier expérimenté-ne peut qu’être troublé, ébranlé, contraint à reprendre le dessus, toujours suspendu au sans-fil qui le relie au premier magistrat de la ville.
On sent qu’il va évoluer franchement, celui-là. Ce sera pour les épisodes 7 et 8 ? Sous terre, ça évolue aussi, tranquillement. Il y a bien quelques tentations cannibales, mais enfin Une faille n’est pas une série gore. Non, là, en bas, ils ont enfin le temps de parler du monde, et d’eux, et de politique, et de complexité…
Ce double épisode de la série est évidemment moins palpitant que les premiers. L’action y est en sommeil. Cela laisse une belle place au huis-clos, à l’attente. Une place un peu trop grande au discours, aussi, objet bien difficile à manier au théâtre.
Mais ça marche, encore et encore. Pour une très bonne raison : c’est du beau travail. Beau travail de comédiens, de musiciens, de régie ; chaque action, chaque mouvement, chaque détail tombe pile, sans bavure, dans un rythme parfait, dans un accord rare de tous les métiers du théâtre, de la musique et de la vidéo.
C’est la moindre des choses pour un Centre Dramatique National ? On aimerait bien. Encore une fois, Mathieu Bauer commence sa direction du Nouveau Théâtre de Montreuil avec autant d’intelligence politique que de talent musical (pour cela, on le connaissait déjà) et d’astuces mieux ficelées les unes que les autres, joyeuses et sérieuses. Comme dans les séries télévisées, un générique gigantesque défile à toute allure : il a bel et bien fallu tout ce monde-là pour faire un objet aussi précis, avec, en plus, la grâce de la désinvolture. Et le public est là, qui en redemande.

La suite au mois de mai, il va falloir attendre…

Christine Friedel

Nouveau Théâtre de Montreuil T:  01-48-70-48-90, jusqu’au 20 décembre

Métropolis

Métropolis texte et mise en scène de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre.

 Métropolis igp4866Il ne s’agit pas de la cité futuriste de Paul Citroën avec le collage qu’il réalise pour le Bauhaus en 1923, ni de la mégapole de Fritz Lang, dans son fameux film muet de 1927.
Le Métropolis de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre est une boîte de nuit de Pondorly à Rungis  où il a enquêté, pour parler de la « planète Jeunes ».
Le spectacle est né en 2010 au Théâtre de Rungis, à la suite d’une commande des Théâtrales Charles Dullin/Festival Travelling 94, soutenue par le Conseil général du Val-de-Marne. Il tourne depuis et a été présenté en octobre dernier, au collège Gérard Philipe d’Aulnay-sous-Bois, dans le cadre de la résidence que mène le Théâtre Irruptionnel, depuis bientôt trois ans, au Forum Culturel de Blanc-Mesnil.
L’auteur a observé, écouté, donné la parole aux jeunes et les a regardés vivre. Qu’ils soient du 9-4 ou du 9-3, leur langue est la même: elle se parle par codes et abrégés de conversations, s’écrit par textos, et prend pour rythme l’onomatopée syncopée : «  Allo ? ouais ! ouais, je viens de l’appeler ouais… ouais ok,  à toute… Hein ? sur le parking, je l’appelle ouais,  ok,  à toute,  ok ouais… mais vous vous êtes où, en fait ? ok ouais, à toute, ouais ok ! tcho tcho bye bye big kiss tcho tcho bye big tcho-tcho kiss! ». Il n’en fait pas un glossaire, plutôt un inventaire, au cours d’une nuit grise, sorte d’exutoire qui se décline d’attentes en solitudes, et de bonnes idées en fausses rencontres, à Pondorly.
Ça commence sur le parking, : texto 0, de 14h52 à 00h59, le temps de prendre rendez-vous « devant le Mac-do en face de Saint-Macloud, à côté du Décathlon juste derrière Sogaris… » et d’attendre les copains qui ne viendront pas. Des bouts de pensées à haute voix qui se croisent, des jeunes qui ne se regardent pas :« Je ne regarde jamais les gens dans les yeux, c’est hyper dur de regarder quelqu’un dans les yeux »… dit la jeune fille au long manteau blanc (Raphaëlle Mizrahi).« Allez, demande-lui, putain, c’est le moment, c’est simple, tu souris, voilà ! » se dit le jeune homme au blouson noir (Yohan Manca) pour éviter de se faire éconduire par le vigile, à l’entrée de la boîte: »Tu vois, la masse oui, celui qu’on appelle The Rock, avec son œil de lynx, oui, lui,  là, et tous les guépards autour, eh bien si je trouve pas une fille pour entrer avec moi, ils ne me laissent pas » !
The Rock, le redoutable, (Vincent Debost) fait le tri, droit dans les yeux, « Bonsoir… vous vous mettez sur le côté s’il vous plaît, vous êtes combien ? Bonsoir… Avancez s’il vous plaît… ça va pas être possible, désolé… » et livre ses pensées profondes, tantôt pleines d’ironie : « Regardez-les ! Un vrai chemin de croix, un calvaire sous la pluie, dans le froid, parfois des heures… « tantôt de véritables poncifs: « Je vois que le problème ici de cette jeunesse c’est pas l’identité nationale ou l’intégration, ça, c’est des conneries pour allumer des mèches, non, son problème c’est qu’elle manque de modèles cette jeunesse, d’utopies, de visions »…
Et se croisent les textos, les copains qui appellent, les rencontres dans la boîte : avec David, le bien-pensant, qui fait parti d’un collectif de prévention  contre les risques liés à l’alcool et au sida ; avec Madame Pipi, à quatre heures du mat-désespérément l’heure creuse-sorte de directrice des consciences, qui console la jeune femme au petit blouson noir, frappée de boulimie, qui  espère que son nouvel amoureux  viendra ; Manon qui « veut un mec qui a du fric » ; un jeune homme au tee-shirt blanc, qui cherche une « grande, mince et châtain » ; et le père qui s’épanche: « On n’est pas responsable de tout ! On a essayé! »
Métropolis
est une galerie de portraits, croqués sans esbroufe, un constat pessimiste, comme la vie d’aujourd’hui qui ne s’exalte guère, joliment portés  par les trois acteurs qui jouent plusieurs rôles avec tendresse et précision. L’ambiance y est, sans que le metteur en scène ne force le trait, dans une scénographie de Pascal Crosnier, des costumes de Lisa Pajon,  des lumières d’Anne Vaglio et une création sonore de Nicolas Delbart. Ça s’achève sur le quai du RER, au petit matin, texto 14, Orly/Paris, un garçon et une fille, en sens opposé, chacun reprend sa direction.

Brigitte Rémer

Spectacle vu au Théâtre de Marcoussis, le 24 novembre. Tournée CCAS, du 7 au 15 mars , et au mois de juillet (10 représentations). 

Un petite douleur

Une petite douleur d’Harold Pinter, traduction de Gisèle Joly et Séverine Magois, mise en scène de Marie-Louise Bischofberger.

 

Un petite douleur douleurC’est l’une des premières pièces de Pinter et, à l’origine, une œuvre radiophonique que lui avait commandée la BBC, il y a déjà un demi-siècle. Avec trois personnages, dont un qui ne dira jamais rien. On est au début de l’été et un couple d’une quarantaine d’années, Edouard et Flora-vraiment enceinte dans la vie-sont en train de prendre le petit déjeuner quand une guêpe s’infiltre dans le pot de marmelade.
Edouard n’a aucun scrupule à vouloir l’exterminer, tandis que Flora, qui attend  de donner la vie, redoute la mort d’un être vivant, même aussi minuscule. Petite fêlure dans l’entente d’un couple, petite douleur à l’œil d’Edouard dont il se plaint et dont s’inquiète son épouse. Pinter adore les parallèles.
Et il y a un colporteur, un pauvre et pitoyable marchand d’allumettes qui vient régulièrement en bas de leur jardin, sans que l’on sache pourquoi. Flora va aller au-devant de lui et lui proposera alors de venir dans le bureau de son mari qui se lance dans un long monologue. C’est ici un géant de plus de deux mètres tout à fait impressionnant. Edouard lui raconte sa vie en s’écoutant parler mais, comme l’autre, sale et sentant mauvais, continue à se taire, il finit par abandonner la partie. Et c’est Flora qui va s’y coller, et, malgré la répugnance que lui inspire le personnage, elle se met à le cajoler comme un gros nounours.
Mais Edouard revient et se remet de nouveau à parler au marchand d’allumettes qui chuchotera enfin quelques mots. Flora surgit alors et l’emmène main dans la main après lui avoir posé des questions et lui avoir fait des confidences sur son passé… Comme si elle l’avait autrefois connu… Mais comme chez Pinter, on n’en saura évidemment jamais rien.
L’intrigue de cette pièce d’une heure, reste quand même assez mince. On se demande quelle guêpe, excitée par le parfum de la marmelade anglaise, a  pu ainsi piquer Marie-Louise Bischofberger, pour  qu’elle ait  envie de monter cette chose bien légère où l’on perçoit, mais, comme en brouillon, les principaux thèmes pintériens: manque de communication dans un couple,  moments de vie révélés, silences plus bavards que certaines paroles.
C’est plutôt  bien joué par Marie Vialle, Louis-Do de Lencquesaing et Christian Le Borgne, à la présence impressionnante. Mais la direction d’acteurs aurait dû être mieux contrôlée. Où sont en effet l’absurde et le comique intériens , où est l’expression
de « cette incapacité quelconque à communiquer et du « mouvement intérieur qui cherche délibérément à esquiver la communication » pour reprendre les mots de Pinter que l’on trouve  dans les dialogues ciselés de ses piècesOù se profile le drame? Ici, on reste un peu sur sa faim.
Mieux vaut ne pas parler des éléments de scénographie assez hideux-le gravier d’un simili-jardin japonais figuré par de la moquette mal collée! -et sans aucune unité, qui ne facilitent en rien la circulation des comédiens.On s’étonne que Marie-Louise Bischofberger, qui a fréquenté des écoles d’art,  se  soit contentée d’un décor aussi approximatif qui plombe sa mise en scène.
Si on ne s’ennuie pas vraiment-une heure, c’est court-le spectacle n’a quand même rien de passionnant…En grande partie, à cause de la pièce.Et là, c’était  presque mission impossible. On attend Marie-Louise Bischofberger avec un texte plus convaincant…
Alors à voir? Oui, seulement, si vous êtes un fou amoureux du théâtre de Pinter et que vous ayez envie de connaître l’une de ses premières pièces; sinon, vous pouvez vous abstenir. Décidément cette année, Pinter n’aura  porté chance ni à Luc Bondy avec Le Retour ni ici à son épouse avec Une petite douleur... Ainsi va la vie!

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses jusqu’au 8 février

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