Montedidio

Montedidio, d’après le roman d’Erri de Luca, mise en scène de Lisa Wurmser.

 

Avec délicatesse, Lisa Wurmser porte à la scène une adaptation de Montedidio, œuvre de ce  romancier napolitain qui vit aujourd’hui à Rome. Erri de Luca possède une  griffe singulière et  prend appui sur la réalité sociale d’après-guerre, avec son monde de travailleurs et d’artisans humbles et pittoresques sous d’un Naples à la voûte onirique d’un ciel bleu turquoise et à la mer lumineuse. Montedidio est un quartier de ruelles où il est difficile de trouver son chemin entre les fils où est suspendu du linge coloré.
Sur le plateau que domine le volcan gris du Vésuve, un narrateur : un jeune garçon volubile, plein de vie dont le père docker (Chad Chenouga) est un ami du petit matin quand chacun va travailler de son côté, et qui ne parle que le dialecte napolitain.
Son fils, lui,  évolue entre les deux langues : il écrit en italien le roman de sa vie sur un rouleau de papier-toilettes, mais ne parle que le napolitain : « J’écris en italien parce qu’il est muet et que je peux y mettre les choses de la journée, reposées du vacarme du napolitain ». Le garçon travaille chez Errico, un menuisier  (Andrea de Luca), à nettoyer les outils, les machines, et à enlever sciure et copeaux.

Montedidio montedidio-copie

Pour son anniversaire, son père lui offre un boomerang en acacia. Ni  jouet, ni outil de travail, c’est une arme que l’enfant va s’entraîner à  manipuler, la nuit quand ses parents dorment. Sa mère est malade et pour oublier le tragique de la vie, le boomerang, devient  alors une véritable machine à rêver, quand il le lance depuis la terrasse la plus haute de Montedidio, là où souffle le vent du soir et où  se situe le nid d’amour du garçon et de son amoureuse, la vive Maria (Léa Girardet).
Le vieux Rafaniello (François Lalande), le meilleur ami du jeune Napolitain, un cordonnier qui répare les souliers des pauvres sans se faire payer et qui parle le yiddish, est venu après la guerre à Naples par erreur, alors qu’il voulait aller à Jérusalem. Descendu du train, il  a vu la mer pour la première fois.
C’est cette figure poétique et symbolique qui va conduire le jeune homme sur les chemins de la maturité, et qui  lui fait lancer son bois d’acacia plus loin que le ciel pour qu’enfin l’enfance soit tenue en arrière, une fois pour toutes.
Un orgue de barbarie  tient lieu de meule, de rouleau d’écriture et d’instrument de musique. La mère trouve la paix dans un cercueil illuminé, digne des cimetières les plus vivants de Naples, avec leurs mille bougies émouvantes.
Jérémie Lippmann est ce fils attachant, en équilibre instable sur le bord de l’enfance et de la maturité, un poète du plateau,  elfe bondissant et  acrobate jouant avec une belle ardeur de vivre communicative. Le garçon s’interroge et rêve tout haut, en accord chaleureux avec ses compagnons.

Un moment théâtral de joli songe réjoui.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Atalante du 8 février au 9 mars 2013.


Archive pour décembre, 2012

Nosferatu

Nosferatu, adaptation d’après Bram Stoker et mise en scène de  Grzegorz Jarzyna.

 

Nosferatu nosferatu-16Cela se passe dans un très grand salon ou salle à manger  vaguement  Arts Déco avec parquet à chevrons; il y a de grands canapés et une table susceptible d’accueillir une dizaine d’invités, des miroirs un peu partout et de hautes porte-fenêtres avec des voilages blancs. Il y a aussi, sur le côté, une sorte de curieuse petite pièce aux parois de verre où vit un valet psychiquement atteint. Circulent, plus qu’ils n’y vivent vraiment, dans ce salon imaginé par la scénographe Magdalena Maciejewska, des personnages eux aussi quelque peu Arts Déco  parlant et se déplaçant peu.  
Cela fait penser à un plateau de cinéma avec de beaux effets lumineux imaginés par Jacqueline Sobiszewski: le vent souffle dans les grands voilages blancs des portes-fenêtres, de la brume envahit le salon, et il y a presque en permanence, signée John Zorn,  une musique angoissante , avec  des cris de corbeaux et des coups de tonnerre… Jarzina,  c’est volontaire,  a mis en valeur une série d’images  pour faire sens.
Le salon est réparti entre différents espaces de jeu et  les comédiens qui ont des micros HF sans doute pour faire plus cinéma, jouent avec lenteur et précision, et adoptent des attitudes  que ne renieraient pas les personnages des tableaux de Hooper. Les personnages, surtout celui des femmes, est bien mis en valeur et Jarzina a mis l’accent sur le désir et la fascination sexuelle que peut exercer un corps.
 Le metteur en scène polonais de Varsovie qui s’était fait connaître, notamment au Festival d’Avignon, avec  des spectacles conçus d’après des romans comme le Docteur Faustus de Thomas Mann ou L’Idiot de Dostoiveski, s’est emparé cette fois  du mythe de Nosferatu, à partir du célèbre roman de Stoker en privilégiant les gros plans, la narration  et les effets visuels, à travers des sortes de tableaux très esthétisants, où il privilégie la lumière et le son qui, dit-il, sont  des choses fondamentales  parce qu’ils laissent une empreinte plus profonde, comme une sorte d’ imagerie subliminale dans l’esprit du spectateur ».
Mais on sait, par expérience, que l’adaptation d’un roman à la scène est toujours périlleuse, surtout quand il s’agit d’un grand classique du fantastique comme le livre de Bram Stoker publié en 1897. Ici, Jarzina a privilégié l’aspect narratif du roman et il a su créer parfois de belles images; il possède une parfaite maîtrise du plateau et une excellente direction d’acteurs, et Wolfgang  Michel qui joue Nosferatu pourrait être inquiétant.
Et cela fonctionne? Non pas du tout…Et on pouvait s’y attendre! Vouloir recréer du fantastique au théâtre, c’est déjà difficile et il faudrait ici  que les personnages ne soient pas de simples silhouettes de bande dessinée mais aient une véritable identité pour qu’ils puissent être quelque peu  crédibles et que l’on commence à s’intéresser à  leur histoire. Ce qui est loin d’être le cas! Et pour l’atmosphère lourdement chargé d’érotisme et de sexualité qui est à la base même du roman de Stoker, il faudra repasser.
Il y a juste une scène vraiment remarquable et  tout à fait réaliste: la séance d’autopsie de Lucy qui fait froid dans le dos. Mais plus tard, quand le sang- un vague liquide rouge- se met à couler, il faut vraiment s’accrocher pour y croire. Cette histoire remise au goût du jour et  telle qu’on nous la raconte, devrait être envoûtante mais le spectacle est assez ennuyeux. En fait, c’est toute cette adaptation qui souffre d’un manque de dramaturgie évident.
Et ce bricolage genre cinéma n’a rien de bien convaincant.D’accord, la chose est loin d’être facile sur plateau de théâtre où  fantastique et érotisme n’ont  jamais fait bon  ménage  mais, que l’on sache, on n’a pas mis un couteau dans le dos de Jarzina  pour qu’il nous livre sa version de Nosferatu, surtout après  de nombreux films, en autres, ceux de Murnau, Ford ou Coppola…

Le public, polonais comme français, visiblement déçu, n’a guère applaudi, et les comédiens qui semblaient assez tristes, se sont vite enfuis dans les coulisses… Dommage!

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué du 16 au 23 novembre aux Ateliers Berthier/Odéon.

Le livre de Damas et des prophéties

Le Livre de Damas et des prophéties, d’après Un jour de notre temps et Le viol, de Saadallah Wannous, mise en scène de Fida Mohissen.

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©Théâtre Jean-Vilar de Vitry

Dans le cadre des Théâtrales Charles Dullin au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, l’œuvre du grand dramaturge syrien, Saadalah Wannous, sortie de la clandestinité, nous est présentée.
Cela  « permet à ces textes restés dans les souterrains, de se dresser, dans Damas meurtrie, dans le Proche-Orient en guerre perpétuelle, et de nous donner ici à voir l’humanité, dans sa justice et sa douceur, dans sa violence et sa perversité « , dit Gérard Astor, partenaire et coproducteur actif, directeur du Théâtre.

Le « passeur », Fida Mohissen, compatriote de Wannous et metteur en scène, travaille sur ses textes depuis plusieurs années, et a déjà monté en France : Le roi, c’est le roi et Rituels pour des signes et des métamorphoses.

Wannous, né en Syrie en 1941,  est mort  en 97. Il étudia à Damas, puis au Caire et Paris, où il s’imprègna de Kateb Yacine et Jean Genet. De retour, il est impliqué dans la politique culturelle de son pays, dirige le Théâtre de Khalil Qabbani, la revue théâtrale Al-hayât al-masrahiyya, la collection Qadâyâ wa shahâdât, et le Département d’Etat du théâtre et des spectacles. Il a aussi  fondé l’Institut supérieur d’art dramatique de Damas. Par son engagement, il se brûle les ailes. Profondément marqué par la guerre israélo-libanaise de 1982, il garde le silence pendant une dizaine d’années, avant de reprendre l’écriture, de façon plus engagée, encore.

Le théâtre de Wannous prend sa source dans le conflit israélo-palestinien et traite de l’affrontement de deux sociétés, de deux cultures. Les cinq chapitres du Livre de Damas, archétype de la vie syrienne, s’entrelacent avec les cinq chapitres du Livre des Prophéties, archétype de la société israélienne et les acteurs traversent les deux pièces, en tenant plusieurs rôles. Ce va-et-vient dans l’alternance des Livres et la métamorphose des personnages complique la lecture du spectateur, mais, en même temps, rend compte de la complexité des choses.
Ainsi Farouk, du Livre de Damas, professeur, devient Isaac dans  Le Livre des prophéties et Najat son épouse, est aussi Rachel. Ce dernier travaille dans la section politique des services de sécurité intérieure de l’Etat et y perd ses repères. Lorsqu’il doute de son épouse et qu’il acquiert la preuve de sa trahison, tous deux se donnent la mort : « Cette place n’est pas ma place, lui dit-il. Cette époque n’est pas mon époque  » Le narrateur nous met en relation avec le flou de ses pensées, comme avec une caméra subjective. Tandis que Najat fait ses adieux à Farouk et s’en va, après le récit du viol qu’elle a subi.

Les pages tournées des deux Livres, alternativement, offrent le défilé d’inquiétants personnages, intrigants et corrompus, que rencontrent Farouk et Isaac : le Principal d’un collège, obnubilé par les graffitis à effacer des murs de son établissement et la peur de l’inspecteur, plutôt que par les questions d’éducation et de dérive des élèves, dont lui parle le professeur, qu’il met violemment à la porte. « Ce sont les écrits, le vrai scandale », insiste-t-il. Un chef de police, dont le bureau ressemble à un ring, obséquieux, pervers et prêt à toutes les compromissions, qui met à terre son subordonné, honteux et révolté des actes barbares qu’il est contraint d’exécuter et se tord, comme une racine agrippée à la terre. Le Dr Abraham Menuhin, psychanalyste, qui, lui, recueille, les mots exprimant le mal-être de la femme, puis de l’homme, un humaniste.
Il y a aussi le lubrique et sordide Gédéon, un violeur qui ne joue que de la domination et des rapports de force, un cheikh conservateur et intégriste, quoique de mœurs légères, qui fait de la propagande pour la mosquée et s’acharne contre l’école publique. « La calomnie, dit-il, est pire que trente adultères… ». Une belle-mère autoritaire et destructrice, qui détourne l’enfant et sépare le couple ; la mère d’Isaac, elle, qui ne répond pas aux questions de son fils sur la mort du père, vite remplacé par Maïr, de la police. » J’essaie de rassembler mes débris. Je ne suis plus convaincu que ce qu’on fait est juste » reconnaît-il. Et Fadwa, la prostituée,  qui achète sa liberté et finance sa protection en offrant le minaret de la mosquée


Le narrateur, une sorte de récitant, est au pupitre et dit  les didascalies, ou la traduction du texte, énoncé, à certains moments, en langue arabe. C’est un personnage central qui crée la distance. Autre personnage majeur, le musicien (Michel Thouseau) présent côté jardin, qui , d’ordinateur en contrebasse,  crée l’univers sonore et accompagne subtilement le voyage des comédiens.
Les éléments de la scénographie,  et les costumes, soulignent le côté austère et dépouillé du travail, où les lumières sont une écriture (scénographie et lumières sont signées du metteur en scène, Fida Mohissen et les costumes de Julien Silvereano, des ateliers du Théâtre de l’Union): des fauteuils légers, dispersés, trois ou quatre acteurs en permanence sur le plateau, livre sacré à la main, et des éléments mobiles,  espaces esquissés comme  ce bureau à étage, auquel on accède  par une échelle qui fait penser au minbar de la mosquée, cette tribune servant de chaire, le portrait du chef de l’Etat, l’absent, comme une feuille blanche, qui vole au vent.
Les acteurs (Ramzi Choukair, Khadija el Mahdi, Malik Faraoun, Stéphane Godefroy, Corinne Jaber, Benoît Lahoz et Bruce Myers) portent leurs rôles en accord avec la complexité dont ils témoignent, ne cherchent pas l’identification mais « jouent avec le personnage », comme le disait Kantor, créateur emblématique d’un pays, la Pologne, alors opprimé.
A travers ces destins individuels rapportés dans les textes de Wannous, c’est de destin et mémoire collectives, que l’on parle. L’auteur dénonce les fanatismes et nous plonge dans le tragique, cette tension lente entre destin et fatalité. Au centre, l’individu : « Etre, est un acte politique » dit le metteur en scène. D’une grande violence à travers la corruption, la dégradation, l’hypocrisie et le mensonge dont nous sommes témoins, dénoncés par un auteur visionnaire, ce spectacle permet de réfléchir sur l’humain et le sacré, le fanatisme, les obsessions, l’intolérance, la soumission, le pouvoir face à l’homme ordinaire, dans un inégal rapport de force et de jeu hiérarchique, les tentations, compromissions et mécanismes de destruction systématique de l’homme par l’homme.
« Wannous est le premier intellectuel arabe à avoir réservé à la société israélienne un traitement nuancé. Il l’a humanisé. Le camp arabe ne lui a jamais pardonné cet argument »,  dit Fida Mohissen, saluant la lutte contre l’obscurantisme engagé par l’auteur,  le refus de toute autre vérité que la sienne propre, au nom d’un présupposé idéologique, ressort des totalitarismes. Du conflit instrumentalisé, depuis des décennies, pour asservir et aveugler les peuples, Wannous disait : «Nous n’arriverons pas à sortir de cette impasse historique par une solution militaire, donc par la défaite de l’un des deux camps ; l’unique solution pourrait venir d’un changement radical dans les conceptions, la manière de penser , et les structures sociales et politiques des deux camps ».
Mohissen pose un geste de mise en scène grave, dans une dramaturgie complexe et profonde,  où il se fait l’écho d’un auteur qu’il connaît bien. Le spectacle manque encore de fluidité et de rythme et pourrait être resserré. C’est une sorte d’oratorio, une allégorie sans artifice qui révèle une puissance quasi-brechtienne et ouvre sur une forme populaire au sens noble du terme, et sur l’universel.
Le Livre de la fin, onzième et dernier tableau, invente un dialogue entre Wannous et le Dr. Abraham Menuhin qui se termine par ces mots, terribles dans le contexte, mais bienvenus : « Il nous reste l’espoir ».

 

Brigitte Rémer

 

Spectacle vu  au Théâtre Jean Vilar, à Vitry-sur-Seine  le 24 novembre. Puis: Théâtre de l’Aquarium, du 6 au 12 décembre et  Théâtre El Hamra, à Tunis, dans le cadre des plate-formes Arts en Méditerranée, le 14 décembre.

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