Lost, replay

Lost (Replay) , texte et mise en scène de Gérard Watkins.

Lost, replay lostGérard Watkins avait créé en 2010, dans la fosse d’un ancien atelier où l’on rendait inoxydables les petites cuillers, Identité, une remarquable petite pièce intimiste, presque minimaliste. (voir le Théâtre du Blog, 2010). Aucun décor, juste un tapis, même pas une chaise, et deux personnages : un jeune couple désargenté qui voit soudain la possibilité de gagner de l’argent  en acceptant de répondre à un questionnaire inscrit sur la bouteille de vin qu’ils vont boire. C’était en fait une révolte contre le trop fameux amendement Mariani qui préconisait des tests ADN pour les étrangers candidats à un regroupement familial… Le texte en fait était fondé sur  la question de l’identité….
Watkins  explore ce même thème avec une pièce où les personnages semblent aussi soumis à cette question de l’identité, quand ils se retrouvent, entourés de machins électroniques et reliés à des  réseaux sociaux,  en proie à la solitude et à des difficultés de communication, alors  qu’ils sont très proches voisins.
Sur le troisième niveau d’une scène, répartie en deux petits appartements, Hub, un homme écoute, sur un gros magnétophone à bande,  des enregistrement de voix auxquels, à chaque fois,  il donne une note, et de l’autre côté d’une petite cloison, Fay une jeune femme, sans emploi,  se débrouille assez mal avec un chose électronique à écran lumineux dont elle a du mal à comprendre le montage. Et, située en Inde, la plate-forme du service après-vente à laquelle elle s’adresse,  ne lui est d’aucun secours: l’absence de communication est évidente mais  ce genre de saynète a déjà été beaucoup trop exploitée et  tient  maintenant  du stéréotype. La jeune femme souffle par moments sans que l’on comprenne bien pourquoi dans un shofar, une longue corne de bélier, dont on joue dans les fêtes juives comme le Rosh Hashana ou le Yom Kippour.
En-dessous de ce  plateau, il y a une allée avec un lave-linge blanc encastré où Fay mettrea tout un tas de chemises rouges; l’allée est  soutenue par un mur de briques d’où vont sortir sur le premier niveau trois individus-dont l’un s’avérera  être une femme- en costume  noir  et chemise rouge lacérés dans le dos, parce qu’on a coupé les ailes de ces anges qui se sont fait expulser d’un Paradis non-identifié.
A l’avant-scène, il  y a une sorte de chaudière qui émet quelques fumées…  Le trio, une femme son ex et le frère de son ex se retrouvent  ainsi  au-sous sol de leur immeuble.
« Le thème de la pièce, dit Gérard Watkins, est la corruption du langage et l’appauvrissement de l’être. Dans la pièce, l’ange Luc dit: « Malheur aux mots qui ont un impact ». Aujourd’hui, le travail du pouvoir, de ce qui constitue la branche armée du monde libéral, consiste à détourner la langue pour en confisquer le sens ».
Il y a  aussi, semble-t-il une approche psychanalytique des comportement humains et nombre  de références religieuses . Les anges déchus  est un thème qui se trouve déjà dans la Genèse et  dans le livre d’Hénoch de l’Ancien Testament. Mais il y a un autre qui parcourt la pièce, celui des étrangers, ici des émigrés des pays de l’Est,  des artististes et des scientifiques qui ont une autre relation avec le langage et avec une société qui n’est pas la leur.
Ce que souhaite Watkins, si on a bien compris son propos, c’est de montrer que le salut de l’homme passe par une relation très forte avec le langage, condition sine qua non de notre accession à une véritable liberté mentale.
Mais si la direction d’acteurs et la mise en scène  sont  de bonne facture, la pièce part un peu dans tout les sens, et le dialogue, assez mince et  souvent bavard, ne nous accroche jamais vraiment, d’autant que la chose, assez prétentieuse, dure quand même presque deux heures et distille vite  un ennui de premier ordre. Les comédiens, dont Fabien Orcier et  Anne Alvaro, fidèles compagnons de route de Watkins, font le boulot-rien à dire de ce côté-là-mais ne semblent pas très  à l’aise dans cet ovni, et on peut les comprendre! Ils ont, en tout cas,  bien du mal à donner vie à ces personnages/silhouettes juste esquissés par l’auteur et à peine crédibles… Et les dernières scènes  malgré une belle scénographie de Maya Boquet qui a conçu un toit qui vient recouvrir la presque totalité de la scène,  n’en finissent pas de finir!
Il manque à l’évidence un fil rouge à ce semblant de pièce qui tient à la fois du conte philosophique et du poème visuel, parfois à la limite de la performance et où la musique joue un rôle important.
Qu’a voulu nous dire Gérard Watkins?
Alors à voir? Pas sûr; en tout cas, malgré une qualité technique irréprochable, nous ne vous conseillons pas trop l’aventure…    

Philippe du Vignal

 

Théâtre de la Bastille  jusqu’au 3 février à 20 heures.                                                         


Archive pour 8 janvier, 2013

Le Bus

Le Bus de Lukas Bärfuss, mise en espace de  René Loyon, et Les Juifs de Gotthold Ephraïm Lessing, mise en espace d’ Olivia Kryger.


 Les danseurs ont leur entraînement quotidien à la barre, les musiciens leur cours, et les comédiens ? Les comédiens ont leurs ateliers. Ils ne peuvent  s’entraîner  dans la solitude : même pour jouer un monologue, ils ont besoin d’être vus, dirigés par un “œil extérieur“, et confrontés à un public. Sinon, rien n’existe, on en reste au soliloque. L’Atelier RL, filiale active de la compagnie René Loyon, forme une sorte de troupe fluctuante et solide où se confrontent exercices, lectures, mises en espace, et où les comédiens s’exercent entre eux au jeu comme  à la mise en scène.
René Loyon et son équipe ont eu envie de partager avec le public quelque chose de ce travail un peu secret. Avec Ce que nous fabriquons, une trentaine de comédiens de l’atelier  et quelques invités ouvrent le rideau – mais le théâtre d’aujourd’hui a-t-il vraiment besoin de rideau ?– sur deux mises en espace et deux lectures, complétées par une série de rencontres avec les auteurs, les traducteurs et d’autres professionnels du théâtre.
Lukas Bärfuss a écrit une trentaine de pièces, jouées partout en Suisse et en Allemagne. Le Bus est l’un des premières à être jouée en français et en France. Drôle d’histoire : une fille ,plutôt marginale, s’est trompée de bus et, croyant se rendre à Czestokochowa, précisément le jour de la Sainte-Sophie, pour célébrer la Vierge Noire, se trouve embarquée vers une improbable maison de cure, quelque part dans les montagnes.
Ça ne va pas du tout  entre elle et les autres passagers, d’abord méfiants, ensuite  séduits par sa foi, puis dégrisés et à nouveau méfiants. Et encore moins avec Hermann, le conducteur-entrepreneur du car,  brise la main de la jeune  fille et  pense l’abandonner dans les bois, avant de la remettre à la sauvagerie à peine moindre d’un pompiste alcoolo et écolo.
Ce pourrait être un film d’horreur, une farce noire, teintée en même temps d’un vrai lyrisme. Il y a là une violence sarcastique à la Claudel. Ce bus, progressant  avec peine vers le rien, renouvelle l’image du « train du destin », et donne une image nettement plus cahotante de notre monde à la poursuite de sa fin. Hermann sait moins que quiconque où il va, en aucun cas à Czestokowa  mais là où il veut.
Le personnage se dédouble en fervent de magie (il porte pieusement un fétiche à sa propre image) et  se démultiplie en brute, en illuminé. A chaque fois voué tout entier au destin qu’il s’imagine. Tout d’une pièce, en fin de compte.
Même chose pour la jeune fille, Erika : vraie sainte/fausse sainte, vraie désabusée/vraie trouillarde. Et pour les autres figures : chacun cherche à « persévérer dans son être », quitte à piétiner le prochain, atroce et innocent.

La pièce demanderait  plus que les douze jours de travail d’une mise en espace : elle laisse deviner des couches et des couches de sens: la question de la foi, de la confiance, la place de la métaphore. Elle a encore des richesses à fouiller mais  on la suit, on s’y passionne, ne serait-ce qu’au premier degré, entraîné, d’abord, par le sort d’Erika. Les acteurs tous convaincants-en particulier Eric Challier qui incarne Hermann avec une force et une évidence étonnantes-ont mis un point d’honneur à savoir leur texte par cœur. Exploit risqué : l’apparence d’un spectacle achevé pourrait fermer les imaginations aux chemins de traverses inexploités dans cette première vision de la pièce.
La comédie Les Juifs ne court pas le même danger. Vite écrite par le très jeune Lessing, elle s’accorde bien avec cette méthode de travail rapide. Un bon seigneur–ce pourrait être le baron de Candide–agressé par deux “juifs“ à longue barbe, est sauvé par un mystérieux inconnu. Le baron a une fille, l’inconnu a un serviteur, le serviteur a l’œil attiré par une servante, l’intendant du château a les pires intentions et  une tabatière-mistigri passe de main en main…
Bref, d’aparté en marivaudage, d’assauts de bons sentiments en scrupules agités, la pièce  va au galop vers sa fin, heureuse, mais non conventionnelle. On ne vous en dira pas plus, allez vous régaler de cette comédie morale, sans illusions mais non sans charme. On sent ici Lessing plus près du théâtre larmoyant de Diderot (ce qui nous fait très sainement rire) que de la complexité shakespearienne  de Nathan le sage.
La leçon est sans ambiguïté et va droit au but mais l’humanisme y est aussi profond, et l’espoir aussi tenace en la capacité d’un progrès moral, au moins pour quelques hommes. Avec Les Juifs, la comédie se fait arme de combat contre les préjugés : ne parlez jamais d’une personne au pluriel: ni le caractère ni le comportement n’appartiennent à une communauté mais à un sujet libre et responsable, si possible.
Dépêchez-vous d’y aller…

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante T: 01-46-06-11-90, en alternance jusqu’au 31 janvier. Autres lectures : Un amour tardif, d’Alexandre Ostrovski; Lazare de Catherine Benhamou; Visite au père de Roland Schimmelpfennig.

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