Le Bus

Le Bus de Lukas Bärfuss, mise en espace de  René Loyon, et Les Juifs de Gotthold Ephraïm Lessing, mise en espace d’ Olivia Kryger.


 Les danseurs ont leur entraînement quotidien à la barre, les musiciens leur cours, et les comédiens ? Les comédiens ont leurs ateliers. Ils ne peuvent  s’entraîner  dans la solitude : même pour jouer un monologue, ils ont besoin d’être vus, dirigés par un “œil extérieur“, et confrontés à un public. Sinon, rien n’existe, on en reste au soliloque. L’Atelier RL, filiale active de la compagnie René Loyon, forme une sorte de troupe fluctuante et solide où se confrontent exercices, lectures, mises en espace, et où les comédiens s’exercent entre eux au jeu comme  à la mise en scène.
René Loyon et son équipe ont eu envie de partager avec le public quelque chose de ce travail un peu secret. Avec Ce que nous fabriquons, une trentaine de comédiens de l’atelier  et quelques invités ouvrent le rideau – mais le théâtre d’aujourd’hui a-t-il vraiment besoin de rideau ?– sur deux mises en espace et deux lectures, complétées par une série de rencontres avec les auteurs, les traducteurs et d’autres professionnels du théâtre.
Lukas Bärfuss a écrit une trentaine de pièces, jouées partout en Suisse et en Allemagne. Le Bus est l’un des premières à être jouée en français et en France. Drôle d’histoire : une fille ,plutôt marginale, s’est trompée de bus et, croyant se rendre à Czestokochowa, précisément le jour de la Sainte-Sophie, pour célébrer la Vierge Noire, se trouve embarquée vers une improbable maison de cure, quelque part dans les montagnes.
Ça ne va pas du tout  entre elle et les autres passagers, d’abord méfiants, ensuite  séduits par sa foi, puis dégrisés et à nouveau méfiants. Et encore moins avec Hermann, le conducteur-entrepreneur du car,  brise la main de la jeune  fille et  pense l’abandonner dans les bois, avant de la remettre à la sauvagerie à peine moindre d’un pompiste alcoolo et écolo.
Ce pourrait être un film d’horreur, une farce noire, teintée en même temps d’un vrai lyrisme. Il y a là une violence sarcastique à la Claudel. Ce bus, progressant  avec peine vers le rien, renouvelle l’image du « train du destin », et donne une image nettement plus cahotante de notre monde à la poursuite de sa fin. Hermann sait moins que quiconque où il va, en aucun cas à Czestokowa  mais là où il veut.
Le personnage se dédouble en fervent de magie (il porte pieusement un fétiche à sa propre image) et  se démultiplie en brute, en illuminé. A chaque fois voué tout entier au destin qu’il s’imagine. Tout d’une pièce, en fin de compte.
Même chose pour la jeune fille, Erika : vraie sainte/fausse sainte, vraie désabusée/vraie trouillarde. Et pour les autres figures : chacun cherche à « persévérer dans son être », quitte à piétiner le prochain, atroce et innocent.

La pièce demanderait  plus que les douze jours de travail d’une mise en espace : elle laisse deviner des couches et des couches de sens: la question de la foi, de la confiance, la place de la métaphore. Elle a encore des richesses à fouiller mais  on la suit, on s’y passionne, ne serait-ce qu’au premier degré, entraîné, d’abord, par le sort d’Erika. Les acteurs tous convaincants-en particulier Eric Challier qui incarne Hermann avec une force et une évidence étonnantes-ont mis un point d’honneur à savoir leur texte par cœur. Exploit risqué : l’apparence d’un spectacle achevé pourrait fermer les imaginations aux chemins de traverses inexploités dans cette première vision de la pièce.
La comédie Les Juifs ne court pas le même danger. Vite écrite par le très jeune Lessing, elle s’accorde bien avec cette méthode de travail rapide. Un bon seigneur–ce pourrait être le baron de Candide–agressé par deux “juifs“ à longue barbe, est sauvé par un mystérieux inconnu. Le baron a une fille, l’inconnu a un serviteur, le serviteur a l’œil attiré par une servante, l’intendant du château a les pires intentions et  une tabatière-mistigri passe de main en main…
Bref, d’aparté en marivaudage, d’assauts de bons sentiments en scrupules agités, la pièce  va au galop vers sa fin, heureuse, mais non conventionnelle. On ne vous en dira pas plus, allez vous régaler de cette comédie morale, sans illusions mais non sans charme. On sent ici Lessing plus près du théâtre larmoyant de Diderot (ce qui nous fait très sainement rire) que de la complexité shakespearienne  de Nathan le sage.
La leçon est sans ambiguïté et va droit au but mais l’humanisme y est aussi profond, et l’espoir aussi tenace en la capacité d’un progrès moral, au moins pour quelques hommes. Avec Les Juifs, la comédie se fait arme de combat contre les préjugés : ne parlez jamais d’une personne au pluriel: ni le caractère ni le comportement n’appartiennent à une communauté mais à un sujet libre et responsable, si possible.
Dépêchez-vous d’y aller…

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante T: 01-46-06-11-90, en alternance jusqu’au 31 janvier. Autres lectures : Un amour tardif, d’Alexandre Ostrovski; Lazare de Catherine Benhamou; Visite au père de Roland Schimmelpfennig.

 


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