Peer Gynt

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Peer Gynt
d’Henrik Ibsen,traduction et adaptation pour marionnettes et formes marionnetiques de Frédéric Révérend, mise en scène de Max Legoubé, en collaboration avec Fred Hocké, création sonore de Léopold Frey.
C’est en s’inspirant de contes populaires norvégiens qu’Ibsen (1826-1906) a écrit ce Peer Gynt, pièce mythique, sous -titrée poème dramatique qu’il l’écrivit en Italie où il vécut quelque vingt ans. Créée à Oslo en 76, avec la musique d’Edouard Grieg  mais sans le quatrième acte, elle connut tout de suite un grand succès. « Je n’ai jamais rien écrit d’aussi fou » disait Ibsen,  dont la pièce réputée injouable, fut quand même créée à Paris  en 96, mais-pas dans son intégralité-par Lugné-Poe au Théâtre de l’Oeuvre. Elle a été depuis très souvent jouée en France comme ailleurs et le personnage de Peer Gynt, sans cesse à la quête de lui-même, a fasciné nombre de metteurs en scène: entre autres, Chéreau bien sûr, Pineau,  et  l’an passé, Ruf à la Comédie-Française (voir Le Théâtre du Blog), avec des fortunes variées.

Peer Gynt, dans sa version intégrale, durerait quelque six heures… Max Legoubé, lui, a voulu échapper à l’incarnation  et à l’identification des personnages, en faisant dire cette adaptation du texte original par un seul comédien en voix off, et en choisissant de « ne pas cantonner le rôle de Peer Gynt à un seul comédien  mais d’aborder l’histoire de manière chorale avec trois acteurs muets qui ont sensiblement le même âge et habillés de façon identique. Legoubé ajoute que « c’est un vrai plaisir d’entendre dire le texte d’une seule voix par un seul comédien en voix off, comme s’il nous en faisait la lecture » et que » le drame philosophique semble secondaire ». Donc,  » la démesure de l’œuvre  nous invite, dit-il, à n’écouter que notre ferveur pour la mettre en scène ». Legoubé et  Révérend font référence  au fameux L’Acteur désincarné de Jouvet qui leur font penser, disent-ils, « à Peer Gynt et sa nature mobile ».
Bon, comme on le sait, les  notes d’intention, souvent truffées d’auto-compliments, ne mangent pas de pain, comme on dit dans le Cantal et autres départements français. Mais compte surtout,  ce que l’on voit sur le plateau et ce que le public ressent…  Ici, il y a une sorte de terre-plain rond, moussu et herbeux, d’où sortent parfois des fumerolles comme pour évoquer l’univers des trolls où évoluent Chloé Hervieux, Sébastien Laurent et Max Legoubé qui ont tous les trois un jeu très précis. Il y a aussi  quelques figurines ou marionnettes, et des projections vidéos de nuages qui passent ou d’arbres aux branches noires. Max Legoubé-c’est incontestable- sait produire de belles images comme ce roi des Trolls  figuré par un  tronc d’arbre mort ou celle,  souvent vue mais qui a un effet certain comme ce sable qui coule des cintres éclairé par un pinceau lumineux, pour évoquer le désert où est allé s’aventurer Peer Gynt.
Et cela donne quoi? A la fois, un travail d’une grande rigueur dans la mise en scène où  tout est impeccablement maîtrisé. Mais l’ensemble a du mal à fonctionner. On voit tout de suite que ce Peer Gynt en un peu plus d’une heure avec une voix-off et  trois comédiens sur le plateau va tenir davantage de  variations sur la célèbre pièce d’Ibsen  dont on évoquera quelques scènes mais où l’essentiel passe à la trappe. Pas la peine de se gargariser  » d’une écriture parallèle qui se donne au plateau ».  » La distance avec le texte » qui en sort comme essoré, on veut bien! Mais entendre presque en permanence une voix-off caverneuse soutenue par une musique électro-acoustique débiter un récit qui n’a pas grand-chose à voir avec la pièce d’Ibsen, pendant que des images défilent  ne prédispose pas vraiment le public » à donner libre cours à son imagination », comme le croient sans doute Frédéric Révérend et Max Legoubé. En tout cas, malgré des moyens technologiques sophistiqués,  » la verve du personnage et l’inspiration du poète dans  jeu habilement désincarné et partagé », nous ne l’avons pas personnellement beaucoup ressenti.
Faire passer à la trappe  l’identification et l’incarnation que le metteur en scène semble avoir en horreur, c’est bien gentil mais  c’est un peu jouer avec le feu et il faudrait mieux y réfléchir à deux fois quand il s’agit d’une œuvre aussi immense que Peer Gynt.

  On prend en effet le risque de faire disparaître presque toute la richesse du paysage poétique et philosophique de la pièce! Il ne s’agit pas de respect mais l’expérience prouve que les traitements de choc ne sont pas toujours ceux qui réussissent le mieux aux malades  comme aux œuvres dramatiques. Peer Gynt est  une formidable saga  dont on peut faire ce que l’on veut, et les metteurs en scène  ne s’en sont jamais  privés. Mais  tout se passe ici comme  si  Max Legoubé s’était  offert le luxe du plaisir d’inventer, sans que cela ait  toujours une véritable cohérence.
Dommage, car il s’agit d’un travail très soigné mais où l’on  est passé à côté de la magie du célèbre poème dramatique d’Ibsen…

Philippe du Vignal

Comédie de Caen du 9 au 11 janvier, et du 14 au 15 janvier.

 


3 commentaires

  1. Merci de votre commentaire. Rassurez-vous, je n’étais pas du tout venu chercher ni le texte dans son intégralité ni la musique d’accompagnement de Grieg que je n’ai écouté qu’une seule fois dans Peer Gynt.Et je ne suis pas à un voyage à Caen de plus ou de moins; en effet, je vais régulièrement voir les spectacles de la Comédie de Caen, ce que ne font pas tous mes collègues parisiens.
    Que le travail de Legoubé soit intelligent, relisez mon article: je n’ai jamais dit le contraire. Mais simplement, je n’y trouve pas mon compte et n’y suis pas vraiment sensible: il me semble y avoir des contradictions entre les intentions et le résultat et je l’écris, ce qui est mon droit le plus strict. Mais vous savez sans doute que l’opinion d’un critique est d’un poids tout relatif.
    C’est tout et n’entre pas en compte le fait que j’ai vu ou non un certain nombre (5 ou 6 je pense) de Peer Gynt dans ma vie de critique. Cela ne me donne absolument aucun privilège. Et celui de Chéreau qui est resté un spectacle-culte pour certains ne m’avait pas totalement convaincu à l’époque. Je n’ai pas beaucoup aimé celui de Ruf malgré quelques belles scènes, à cause surtout d’une scénographie pour le moins maladroite.
    Vous pouvez méditer cette phrase de Dullin: « Les critiques ne pas assez sévères ». Je pense qu’il avait raison et croyez-moi, je pèse toujours mes mots avant d’analyser un spectacle et de donner mon avis.

    Cordialement

    Philippe du Vignal

  2. Legoûtdesautres dit :

    Rares doivent être les spectateurs qui, comme vous, Monsieur du Vignal, n’ont pas retrouvé dans ce Peer Gynt de Max Legoubé la richesse poétique du texte d’Ibsen.
    Quel plaisir en effet, que cette heure où l’histoire nous est contée et où les scènes défilent comme les pages d’un livre se tourneraient. Certes, si vous étiez venu chercher là, le texte dans son intégralité, attendant chacun des très nombreux personnages et guettant, par-dessus le marché, la musique de Grieg, mieux aurait valu pour vous ne pas faire le déplacement!
    Mais dès lors que vous acceptiez de vous laisser porter par le regard de ce jeune metteur en scène, à la « maîtrise d’un vieux routier » – comme l’avait souligné votre confrère René Solis dans le journal Libération à propos de son Hamlet Machine (qui proposait déjà une approche très originale du texte de Heiner Müller) – vous aviez toute les chances de toucher l’intelligence et la finesse de ce travail.

    « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver.» René Char.

  3. legoubé max dit :

    Bonjour, et merci pour votre critique. J’aurais aimé en discuter de vive voix avec vous. Je comprends bien votre sentiment mais j’aimerais tout de même y répondre et ne pas laisser planer de doutes sur mes intentions.

    Tout d’abord, insister sur le fait que je n’ai pas choisi cette oeuvre par hasard et que monter Peer Gynt n’était pas un prétexte pour faire de belles images… Il y avait dans ma note d’intention (qui n’est pas cosignée par Frédéric Révérend)l’idée que « le drame philosophique me semble secondaire, et le parcours initiatique du personnage principal, une façon élégante et inspirée de bousculer les consciences et les préceptes sociaux (…)Au fond le principal dessein de l’auteur n’est-il pas de nous entraîner dans quelques folies contrastant avec la tyrannie de l’ordre, du convenable et du strict principe d’être soi-même? » La fuite en avant de Peer et sa soif insatiable de liberté n’est-elle pas essentielle dans la fable ?
    Quand à donner au public la possibilité de donner libre cours à son imagination, je crois que c’est l’essence même de la marionnette et de ce que je nomme les formes marionetiques. Vous évoquez les projections de nuages qui, comme les cailloux de notre mise en scène me font penser à Henry Michaux « Dans l’amoncellement des cailloux on voit soudain des visages. Il y a des visages dans l’air. (…) Dans tous les inachèvements je trouve des têtes . » Les moyens technologiques sophistiqués que vous décrivez sont au service du spectateur et ne cherche pas à s’imposer. De même, les machineries de plateau, très artisanales, actionnées manuellement par des fils renvoient à une longue tradition du théâtre de l’illusion.
    Bien sûr le texte est interrompu et parfois remanié. Les choix ont été difficiles et peuvent vous laisser penser à une simple variation autour de l’oeuvre. Nous prenons évidement de la distance avec la pièce mais nous tentons également par le récit, la musique et le jeu d’évoquer les passages omis et de retrouver son harmonie, sans céder toutefois à la tentation du narratif. Je ne déteste pas les mises en scènes de Chéreau et Ruf, bien au contraire ! Elle donne en plus à voir l’oeuvre en entier. Je ne doute cependant pas que nos spectateurs iront découvrir l’oeuvre éditée dans la très belle traduction de François Regnault. Simplement, les moyens et les ambitions que nous avons sont très différents. Je n’ai d’ailleurs pas en horreur l’identification et l’incarnation. Je crois seulement qu’il est possible et parfois souhaitable de s’en passer. Je cite à nouveau Jouvet, sans prétention : « Jaillir de soi, sortir de soi, se fuir pour aller plus haut. Les jeux des enfants ne sont pas autres ni mieux, ils sont plus évidents. »
    Enfin, c’est un plaisir et non pas un luxe d’inventer en connivence avec le texte et d’offrir aux spectateur un espace pour la divagation. Nous vous souhaitions un agréable voyage en préambule du spectacle et je regrette que vous soyez resté sur le bord du chemin.

    A bientôt j’espère, pour un autre projet.

    Max Legoubé

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