Farenheit 451

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©philippedelacroix

Farenheit 451, de Ray Bradbury, adaptation et mise en scène de David Géry

Le livre sort en 53, trois ans après les Chroniques martiennes que Bradbury avait  adapté lui-même pour le théâtre, et qui le consacrent comme grand écrivain de science-fiction.
Avec Farenheit 451, il obtient, en 54, le prix Hugo du meilleur roman. Il nous plonge au cœur du politique, de la censure, du totalitarisme, de la notion de responsabilité,  de l’entrée en résistance, et de la vie telle qu’elle est, surjouée et envahie par les médias qui abrutissent et  qui manipulent.
Un demi-siècle plus tard, le visionnaire  avait raison et  ces autodafés ne sont pas si éloignés d’une certaine actualité qui efface la mémoire et  unifie la pensée par le terrorisme. On retrouve ici un triple mouvement qui puise au plus près de la matière première, et garde la poésie et la violence, pour décrire l’inconcevable. La progression dramatique se fait autour du personnage de Guy Montag, (Quentin Baillot), pompier remplissant avec zèle la mission d’Etat qui lui est confiée, non pas celle d’éteindre les incendies, mais de dénicher les détenteurs de livres et ouvrages en circulation, afin de les brûler.
D’où le titre, qui fait référence à la température en degrés Farenheit, à laquelle le papier commence à brûler spontanément au contact de l’air, en point d’allumage spontané. Le Foyer et la Salamandre, premier mouvement du livre, met en scène la rencontre entre Montag et Clarisse, jeune femme singulière, poétique à souhait (Lucrèce Carmignac), qui ébranle, au fur et à mesure, ses certitudes et qui bouleverse sa vie. Clarisse est en marge, son système de valeurs et ses codes, son langage, sont aux extrêmes de ceux qu’impose la société (le maccarthysme de l’époque). Chacune des rencontres est un palier vers le doute et son image, tel un mirage, finit par le hanter.
Quand il rentre chez lui, l’atmosphère est toute autre. Mildred, son épouse (Clara Ponsot), femme-enfant capricieuse collée à ses baladeurs-coquillages et ancrée dans la vie virtuelle, le simulacre et la consommation, témoigne d’un monde mort, celui de l’émotion, des sentiments et de l’amour. Des murs d’images projetées (vidéo de David Coignard) sur des praticables esquissant les lieux de l’action que sont la rue, la caserne ou la maison, (scénographie de Jean Haas), font tanguer tout rationalisme et entraînent le spectateur dans un rêve éveillé, sur fond de narration en voix-off (David Géry signe aussi l’environnement sonore).
Beatty, chef des « ombres brumeuses »et des enfers (Alain Libolt), Hadès pervers et cynique , inscrit dans la lignée des sanguinaires et supérieur de Montag, sentant la faille, le relance et le traque jusque chez lui, en un dialogue inquisiteur. A sa botte, deux opérateurs en combinaison de survie, tels des cosmonautes, qui, comme lui, n’ont guère de problème de conscience, Granger (Gilles Kneusé) et Stoneman (Pierre Yvon), aidés du Limier-robot, sorte de détecteur de mensonges, puissant mille-pattes pointant ses aiguilles de venin ; une lumière verte et crue de type laser, dans un entrebâillement de porte, et cela suffit pour le représenter (création lumière de Dominique Fortin).
Dans ce contexte de terre brûlée, Montag se consume lentement, jusqu’à avouer l’indicible à sa lointaine épouse : le choc reçu, face à une vieille femme qui choisit de brûler avec ses livres, plutôt que de les lâcher, et son terrible secret, le livre dérobé ce jour-là, ainsi que d’autres qu’il a soustraits au feu et cachés, tel un butin, derrière la grille du climatiseur.
Ce premier mouvement, véritable descente aux enfers de Montag, place le spectateur dans une spirale de destruction de la culture, par le feu : nous sommes au cœur du brasier, de la mise au feu des livres et de l’incendie des maisons, très bien réalisés  par  Jeff Yelnik).
Dans le second mouvement, intitulé par Bradbury Le Tamis et le Sable, Montag cherche à comprendre ce qu’il y a de subversif dans les livres, ce qui justifie leur interdiction et il  prend donc  son destin en mains. Devenu narrateur, il part à la recherche de Faber, dont il se souvient, passionné de littérature et qui possède la connaissance, (Simon Eine) homme sensible, nourri secrètement de poèmes et cachant sur lui Capitale de la douleur d’Eluard : «J’ai fermé les yeux pour ne plus rien voir»… homme fantasque avec lequel s’engage un dialogue sur le sens des ouvrages et leurs contenus, à qui il propose d’en ré-imprimer : «J’ai besoin de vous pour apprendre», lui dit Montag qui lui confie une puce-coquillage qui, comme une discrète oreillette, leur permet de communiquer, pour comprendre ce qui anime Beatty et sa clique, dans ce processus de destruction du savoir.
Ce second mouvement est ponctué des caprices de Mildred qui va jusqu’à la trahison. L’action bascule au retour de Montag dans sa caserne, quand, mandaté pour une nouvelle mission incendiaire, il se retrouve face à sa propre maison. Il s’exécute, détruit scrupuleusement ce qu’il avait construit, puis dirige son lance-flamme vers son supérieur harceleur, qu’il exécute. Faber à distance, tente de le guider.
Dans le dernier mouvement du livre, L’Éclat de la Flamme, une chasse à l’homme est engagée. Montag s’enfuit de la ville, traqué par les forces policières et médiatiques. Il leur échappe et pénètre dans la forêt des Hommes et Femmes Livres, une communauté de résistants qui ont appris des ouvrages entiers pour les sauver de l’oubli. Il y voit la possibilité d’un nouveau départ.
Dans ce final surprenant, dépouillé et ardent, la théâtralité est toute autre : sur un plateau nu, une dizaine de lecteurs devenant auteurs, tels des invités-surprise, délivrent au public, chacun à leur tour, la parole écrite de leur livre choisi, comme une confidence.
Cela tient d’une sorte de musique de chambre, grâce aux dialogues en duo qui ponctuent le spectacle, et de l’opéra wagnérien par l’amplitude du sujet, l’adaptation du roman de Bradbury dont s’était magnifiquement emparé  François Truffaut, trouve  ici  grâce au travail dramaturgique et scénique précis de David Géry, une grande pertinence, entre l’intime et l’universel.
Sa réflexion sur la notion de résistance, éprouvée déjà il y a quelques années, dans une adaptation de Bartleby  d’Herman Melville, et la lecture qu’il donne du monde, participent d’un parcours artistique engagé. Dernière page du livre, Apocalypse de Saint-Jean apôtre et Ecclésiaste : «Des deux côtés du fleuve était l’arbre de vie qui porte douze fruits et donne son fruit chaque mois ; et les feuilles de cet arbre sont là pour guérir les nations»…

Brigitte Rémer

Théâtre de la Commune-Centre dramatique national d’Aubervilliers, jusqu’au 3 février, puis en tournée.

 


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