Mère Courage et ses enfants.

Mère Courage et ses enfants de Bertolt Brecht, mise en scène de Gerold Schumann

Mère Courage et ses enfants. mere-courageGerold Schumann, metteur en scène allemand, a fait ses premières armes au Schauspielhaus de Bochum comme assistant de Claus Peymann. Il a fondé le Théâtre de la Vallée à Écouen en 92, où il y mène un  travail de terrain. Il il a réalisé de nombreuses mises en scène dont Pierre la Tignasse un  spectacle jeune public et Minetti portrait de l’artiste en vieil homme de Thomas Bernhardt.
Il  s’est  attaqué à une œuvre phare, Mère Courage de Brecht en souhaitant faire entendre « un aspect trop souvent négligé de son oeuvre, l’inextricable lien entre musique et poésie ».
Pour nous conter les déboires d’Anna Fierling, la vagabonde Courage, cantinière qui tente de faire ses affaires pendant la guerre de Trente ans-elle y perdra ses trois enfants- il se situe aux antipodes du Berliner Ensemble, de la mise en scène de Jean Vilar avec Germaine Montero ou de celle d’Anne-Marie Lazarini aux Athévains,  il y a quelques années.

La charrette de la Mère Courage n’est plus montée sur roues, c’est juste un baraquement métallique dont le toit sert de refuge à Catherine, sa fille muette interprétée par Geneviève de Kermabon, étonnante acrobate. Antonia Bosco qui interprète le rôle-titre a une vraie présence et une belle voix lyrique, mais les deux actrices sont de la même génération et malgré leur engagement, on peine à croire que ce sont la mère et la fille.
Quant aux songs de Paul Dessau et d’Hans Eissler si souvent entendus, ils semblent quelque peu trahis par l’adaptation et la direction de David Aubaile. Malgré un bel engagement des acteurs et l’enthousiasme du public, les disciples de Brecht initiés par Bernard Dort qui ont  découvert en 67, la pièce montée par  le Berliner Ensemble,   en sortent quelque peu déçus.

Edith Rappoport

 le 1e février.
Théâtre 95 de Cergy- Pontoise le 5 février;
la Merise de Trappes le 8 février; la Barbacane de Beynes le 12 février et  Espace Culturel Boris Vian des Ulis le  26 février.

 


http://www.théâtredelavallée.fr


Archive pour 4 février, 2013

Tendre et cruel

Tendre et cruel t-et-c-1

©Mirco Magliocca

Tendre et cruel de Martin Crimp, version française de Philippe Djian, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman.

Cela se passe dans la chambre anonyme d’une villa. Hauts murs, grande baie vitrée avec épais rideaux, grand llit de trois mètre sur deux, tapis moelleux, table basse et console noires,  quelques fauteuils. Le beau décor froid qu’a imaginé Yves Collet est un cadre qui sert bien à la tragédie écrite par Crimp d’après Les Trachiniennes de Sophocle, que lui avait suggéré d’écrire Luc Bondy, lequel avait créé la pièce. Les parentés avec la pièce de Sophocle, génial scénariste, sont évidentes et Crimp en a conservé toute la trame mais en la déclinant de nos jours.
Amelia, vingt-quatre siècles plus tard, est une autre Déjanire; seule, névrosée et malheureuse, elle a appris en effet que son mari, général d’armée, envoyé en mission, a déclenché une guerre dans un pays africain pour éradiquer le terrorisme. » Sans comprendre, dit-elle, que plus il combat le terrorisme, plus il engendre le terrorisme-et même invite le terrorisme qui n’a pas de paupières dans son propre lit »(Crimp avait devancé l’actualité!). Mais le général… a aussi écrasé une ville entière pour séduire une jeune femme!
Amelia, séjourne donc provisoirement dans une belle maison près d’un aéroport et ne sait plus bien où elle est, ni ce qu’elle va devenir; c’est une sorte de mondaine en robe rouge moulante, à la fois provocante et un peu naïve (ce qui n’est pas incompatible)qui refuse de voir la situation telle qu’elle est: »Je suis très très heureuse » dit-elle. Mais elle n’est plus aimée, et on la sent désespérée, prête à se jeter dans les bras de n’importe quel homme comme Richard le journaliste. Elle lit des magazines pornos et le sexe, pour elle, n’a rien de tabou. Et elle n’hésite pas non plus à parler des relations qu’elle a eu avec Jonathan, un ministre. Désir sexuels et mort programmée sont donc au rendez-vous, même si rien n’est montré dans la pièce de Crimp. « Le sexe et la guerre, disait déjà Shakespeare dans Troïlus et Cressida, rien qui soit plus à la mode »! C’est aussi la toile de fond de cette pièce formidable qu’est Tendre et cruel.
Amelia n’a aucun souci financier mais cette femme, qui s’affirme sexuellement libérée, a perdu ses repères, loin d’un centre ville, comme si Crimp voulait marquer encore plus son déracinement. Elle n’a pas de véritable activité… Son mari, comme de nombreux militaires est bien loin, dans un pays d’Afrique,  et elle ne sait pas ce qu’il y  fait , alors que son fils, comme celui de Déjanire, lui le sait. Et l’absence de ce mari et de ce père, a modifié profondément les relations familiales. Amelia s’aperçoit que le général ne l’a même pas inscrit sur son testament et a légué ses biens à son seul fils -comme si elle n’avait plus d’identité réelle ni d’avenir. Quant à leur fils, James, lui, très cynique,il  n’a pas très envie d’aller le chercher alors que l’Hyllos des Trachiniennes voulait, lui, retrouver son père.
Les autres personnages? Richard, le journaliste-nouvel avatar incontournable du messager-et Jonathan, le ministre qui tire les ficelles, Rachel, une gouvernante et deux jeunes femmes, Nicole l’esthéticienne et Cathy, la physiothérapeute, ont quelque chose du chœur antique mais sont plutôt des confidentes proches d’Amélia qui savent tout de sa vie et de son corps; le général, mari d’Amélia(mais on ne le verra qu’à la fin, déjà contaminé par un produit toxique, et proche de la mort),va revenir avec deux adolescents africains, Laela et son frère Edu dont les parents ont été massacrés. Le Général les a « recueillis » mais on comprend vite qu’en fait, Læla, la très jeune fille est son amante, amante qu’Amélia, à la différence de Déjanire, finira par rencontrer.
Les prisonniers de guerre étaient dans l’Antiquité, destinés, pour les hommes, à devenir des esclaves et, pour les jeunes filles, à finir leur vie dans un bordel. Mais le général- américain ou d’un pays occidental- n’a pas, lui non plus, beaucoup plus de scrupules: la guerre, autorise tout! Et la fameuse « ubris » grecque (la démesure) est toujours là… Constat amer de Martin Crimp qui dénonce les petits arrangements pour faire passer les impératifs d’un néo-colonialisme qui ne veut pas dire son nom.Le général est une brute sanguinaire et psychologiquement assez détruit qui, pour Crimp, n’a rien d’un héros et qui sera condamné pour se actes.
Amelia a sans doute, comme Déjanire, provoqué la mort de son mari, avec un produit toxique mais le doute reste permis: on ne saura jamais si c’était conscient de sa part… Mais on n’est pas dans la Grèce antique, et dans cette histoire très contemporaine racontée par Crimp, il n’y a aucune intervention divine. La jeune femme ne cherchera pas non plus de consolation dans une quelconque religion, …Le public ne sait pas que le général, comme l’Héraclès imaginé par Sophocle, va bientôt mourir mais n’en doutera plus quand il verra cette épave, victime d’une molécule chimique que Robert, un militant gauchiste a proposé à Amélia un cadeau/philtre qui ôte « à un soldat l’envie de se battre en faisant provoquant un » besoin d’amour et de réconfort », mais en fait, qui sert pour tuer ce général impérialiste. Vengeance et guerre chimique, cela a parfois des airs d’aventures de Tintin mais est-on si loin de la vérité? Amelia sait-elle vraiment ce qu’est vraiment le philtre d’amour qu’elle administre à son mari  qui  sera finalement arrêté.? Ou cherche-t-elle à se venger? On ne saura jamais quelle est sa vérité à elle, puisqu’incapable d’en supporter davantage, elle se suicidera.
  Crimp a su très bien traduire le mythe traité par Sophocle et sa pièce a la grande qualité d’avoir un langage  immédiatement  accessible; son seul défaut d’être parfois un peu bavarde, surtout dans la dernière partie. Mais la mise en scène et la direction d’acteurs de Brigitte Jaques-Wajeman sont, comme d’habitude, aussi intelligentes qu’ irréprochables-cela fait du bien après tant de soirées ratées!- et elle a prouvé plusieurs fois qu’elle peut passer  sans difficulté de son cher Corneille à un auteur contemporain .
Aucune rupture de rythme, aucune approximation et une belle unité de jeu dans cette équipe d’acteurs où on distingue particulièrement Anne Le Guernec. Elle était déjà très bien dans Les Justes de Camus, mise en scène par Henri-Pierre Couleau mais elle est ici exceptionnelle.
Brigitte Jaques-Wajeman montre bien dans sa mise en scène, étayée par la dramaturgie de François Regnault et Clément Mercier, toute la complexité du personnage d’Amelia prise dans l’engrenage d’une violence qu’elle ne soupçonnait pas, et la folie qui s’empare du Général, lâché par l’Etat qui l’a envoyé au casse-pipes, et vite démoli. Qui est tendre, qui est cruel? Qui ne l’est pas dans sa propre famille?
Crimp suggère en fait que tout adulte est impliqué dans ces incroyables machineries de guerre et de destruction massive qui mobilisent l’énergie de dizaines de milliers de militaires comme de civils. Et l’image du guerrier, représentant soi-disant la nation républicaine,  et du père, déjà bien amoché au 20ème siècle, en prend encore un coup au 21ème!

Sans doute le grand plateau de Vélizy n’est-il pas le cadre idéal pour Tendre et cruel mais c’est bien que la pièce se soit créée en banlieue. La mise en scène devrait prendre toute sa force demain aux Abbesses. Le public, en grande partie composé de jeunes, voire de très jeunes gens, écoutait avec passion les dialogues de Crimp et ont fait une ovation aux acteurs. C’est, comme le dirait avec raison notre amie Christine Friedel, un signe qui ne trompe pas.
En France, nous avons pu voir toutes les pièces de Martin Crimp qui sont toujours remarquables (voir Le Théâtre du Blog), mais Tendre et cruel confirme une écriture  d’une très grande qualité.
Alors à voir? Aucun doute là-dessus;  le spectacle ne peut laisser personne indifférent…

Philippe du Vignal

Théâtre des Abbesses du 5 au 21 février.

Le texte de la pièce est édité à l’Arche, 108 pages 12 euros.

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