J’écoutais le bruit de nos pas

J’écoutais le bruit de nos pas 11-jecoutais-le-bruit-de-nos-pas-mathieu-desfemmes-credit-photo-maryline-jacques

©Maryline Jacques

J’écoutais le bruit de nos pas, textes de Carlos Liscano et Eduardo Pavlovsky, mise en scène de Marc Soriano et Mathieu Desfemme.

 

Dans une cellule où les repères de temps et d’espace se perdent, deux prisonniers entremêlent leur histoire pour exorciser souffrance et solitude. Leur univers : un lit, quelques vêtements pliés de façon méthodique, un fauteuil de repos, une bassine d’eau, une ampoule au bout d’une chaîne, comme un sablier marquant le temps.
Deux monologues composent le spectacle : Le Rapporteur, de l’Uruguayen Carlos Liscano, témoigne de la violence à l’époque de la dictature et fait le récit de la torture, stigmates de son incarcération à Montevideo, de 72 à 85 ; La mort de Marguerite Duras, de l’Argentin Eduardo Pavlovsky, auteur, acteur et psychanalyste. Il vécut la dictature militaire de 76 à 82, et reconstitue, par fragments, l’histoire et les expériences d’un homme sans nom. Par le tremblé du personnage et sa pathologie, mentale et sociale, il voyage dans le subconscient.
Les traductions de Françoise Thanas, spécialiste de l’Amérique Latine, de ses langues et de ses cultures, restituent finement l’univers complexe de l’un et l’autre.
Sur le plateau, Marc Soriano s’empare du texte de Liscano comme d’une histoire de vie. L’Homme raconte l’arbitraire de son enlèvement, sa tragédie, à en perdre la raison : « Un jour, je rentrais chez moi, une camionnette s’est arrêtée, trois individus en sont descendus, ils m’ont fait monter dans la camionnette, ils ont commencé à me frapper et m’ont amené ici… Après, il y a eu les bains d’eau glacée, tout nu, sous un jet d’eau… Au bout d’un mois ou plus, de coups de poing et d’eau glacée, ils m’ont mis dans la Salle d’observation ».
Dans cet univers clos, L’Homme tourne autour du lit de manière obsessionnelle, cachant un carnet sous le drap de son lit : « Moi, je n’ai jamais rien fait à personne. Ni en bien, ni en mal ». Puis il raconte les interrogations, l’obligation de dire ou d’écrire des rapports sous contrainte, et l’extorsion de faux aveux qui font de vous un homme sans identité, un numéro, sous les coups de pied, de tuyaux et de matraque qui n’en finissent pas de pleuvoir.
Quand le silence et la solitude lui pèsent trop, il engage la conversation avec son voisin de cellule, par coups répétés sur la cloison, comme en alphabet morse, jusqu’au jour où le voisin ne répond plus. Il repasse le film de sa vie : Clara, l’ex-épouse, la rue avec Billy, périodes dures mais temps de liberté. Il amuse la galerie, se glissant dans le rôle du fou et représente La mort de l’ange, à l’infini, jusqu’à n’en plus pouvoir de ces artifices de survie qui engendrent jusqu’au mépris de soi. Et quand Le Blond, le tortionnaire et ses acolytes lui demandent son opinion sur le pays, qu’il définit comme « la chose de tous mais qui est un peu plus à certains qu’à d’autres… »,  il invente différentes stratégies qu’il met en scène, avec une conviction désespérée. Son discours est d’une rare violence : « Mes chers compatriotes, ce pays est la plus grande hyper-merde qu’on puisse concevoir, et je ne m’explique pas comment un pays dans un tel état peut encore exister. Les trains ne fonctionnent pas, les hôpitaux ne fonctionnent pas,  le courrier ne fonctionne pas, ici rien ne fonctionne»…
Il dénonce l’élite dirigeante élue par une majorité, et joue tous les personnages. « Ceux qui gouvernent, et qui possèdent beaucoup, représentent en nombre, une minorité. Et cette minorité en nombre, la majorité de nos concitoyens l’élit toujours. Donc cette majorité n’a aucun intérêt à ce que la situation s’améliore… Gloire éternelle à cette sage majorité qui ne cède devant rien et poursuit la réalisation de sa Grande Œuvre de Liquidation Totale et Définitive du Pays ».
Le monologue de Pavlovsky, écrit quasiment sans ponctuation, est plus diffus, fragmenté et névrotique. Il est adressé à une femme que cet homme sans nom a aimée et évoque ses réminiscences d’enfance. Mathieu Desfemmes s’en empare et l’inscrit dans le registre du ressassement. Ses divagations nous mènent face à la mort de la mouche Marguerite Duras (« Le nom de Marguerite Duras, parce que, dans un de ses textes, ce grand auteur, que j’admire, raconte qu’elle a vu mourir une mouche et que cette mort l’a attristée », dit l’auteur, dans la préface) ; face aux sorties familiales subies et à l’exploration du baiser ; face au suicide, « un dernier geste qui reste dans le mystère le plus absolu le dernier coup de pinceau » ; à la violence et à la révolte ; à la séduction, à l’amour, et à la mort. « je connais une amie qui a une amie qui ne peut pas lire car elle a peur du vide entre les lettres. Peur de tomber » ; face au rire qui se propage dans la ville entière.
La séquence du boxeur débute comme un persiflage, pour le jeune garçon qu’il est et qui la pratique en sportif, avant de se faire enrôler par la milice comme exécuteur de coups.  Le récit devient insoutenable quand il s’acquitte de cette basse besogne pour laquelle il est commandité, et frappe les prisonniers : « Au début, ça m’impressionnait mais ça me servait aussi d’entraînement; j’y ai pris goût, je les frappais avec mes gants de boxe pour ne pas me faire mal aux articulations. Ils me les amenaient attachés quand je les tabassais je leur bousillais la gueule ils les remportaient en bouillie… En une heure je tabassais huit types. Un jour ils m’ont mis une nana, une nana jeune ».. Le langage est cru et l’acteur le restitue avec subtilité, comme autant de blessures ouvertes.
Deux univers extrêmes se décomposent devant nous, par la violence des mots, et par celle des actes derrière les mots, pour n’en faire plus qu’un, celui du plateau. La lourdeur, carcérale et psychiatrique de la cellule fait penser à Jean Genet. A partir de textes, somme toute, éloignés l’un de l’autre par leur style, se construit une cohérence due au travail des acteurs, qui signent conjointement la mise en scène, dans des lumières épurées de Marie-Hélène Pinon modelant l’espace.
Les personnages, effacés du monde et détruits, et qui jouent parfois sur leurs petits arrangements, posent la question de la conscience, individuelle et collective, de la culpabilité. « Ici, il est toujours trois heures », dit L’Homme « Mais bordel, qu’est-ce qu’on fout ici? »

Brigitte Rémer

 

Confluences, 190 Bd de Charonne. 75020 Paris. Spectacle joué du 23 au 27 janvier.


Archive pour 5 février, 2013

J’écoutais le bruit de nos pas

J’écoutais le bruit de nos pas 11-jecoutais-le-bruit-de-nos-pas-mathieu-desfemmes-credit-photo-maryline-jacques

©Maryline Jacques

J’écoutais le bruit de nos pas, textes de Carlos Liscano et Eduardo Pavlovsky, mise en scène de Marc Soriano et Mathieu Desfemme.

 

Dans une cellule où les repères de temps et d’espace se perdent, deux prisonniers entremêlent leur histoire pour exorciser souffrance et solitude. Leur univers : un lit, quelques vêtements pliés de façon méthodique, un fauteuil de repos, une bassine d’eau, une ampoule au bout d’une chaîne, comme un sablier marquant le temps.
Deux monologues composent le spectacle : Le Rapporteur, de l’Uruguayen Carlos Liscano, témoigne de la violence à l’époque de la dictature et fait le récit de la torture, stigmates de son incarcération à Montevideo, de 72 à 85 ; La mort de Marguerite Duras, de l’Argentin Eduardo Pavlovsky, auteur, acteur et psychanalyste. Il vécut la dictature militaire de 76 à 82, et reconstitue, par fragments, l’histoire et les expériences d’un homme sans nom. Par le tremblé du personnage et sa pathologie, mentale et sociale, il voyage dans le subconscient.
Les traductions de Françoise Thanas, spécialiste de l’Amérique Latine, de ses langues et de ses cultures, restituent finement l’univers complexe de l’un et l’autre.
Sur le plateau, Marc Soriano s’empare du texte de Liscano comme d’une histoire de vie. L’Homme raconte l’arbitraire de son enlèvement, sa tragédie, à en perdre la raison : « Un jour, je rentrais chez moi, une camionnette s’est arrêtée, trois individus en sont descendus, ils m’ont fait monter dans la camionnette, ils ont commencé à me frapper et m’ont amené ici… Après, il y a eu les bains d’eau glacée, tout nu, sous un jet d’eau… Au bout d’un mois ou plus, de coups de poing et d’eau glacée, ils m’ont mis dans la Salle d’observation ».
Dans cet univers clos, L’Homme tourne autour du lit de manière obsessionnelle, cachant un carnet sous le drap de son lit : « Moi, je n’ai jamais rien fait à personne. Ni en bien, ni en mal ». Puis il raconte les interrogations, l’obligation de dire ou d’écrire des rapports sous contrainte, et l’extorsion de faux aveux qui font de vous un homme sans identité, un numéro, sous les coups de pied, de tuyaux et de matraque qui n’en finissent pas de pleuvoir.
Quand le silence et la solitude lui pèsent trop, il engage la conversation avec son voisin de cellule, par coups répétés sur la cloison, comme en alphabet morse, jusqu’au jour où le voisin ne répond plus. Il repasse le film de sa vie : Clara, l’ex-épouse, la rue avec Billy, périodes dures mais temps de liberté. Il amuse la galerie, se glissant dans le rôle du fou et représente La mort de l’ange, à l’infini, jusqu’à n’en plus pouvoir de ces artifices de survie qui engendrent jusqu’au mépris de soi. Et quand Le Blond, le tortionnaire et ses acolytes lui demandent son opinion sur le pays, qu’il définit comme « la chose de tous mais qui est un peu plus à certains qu’à d’autres… »,  il invente différentes stratégies qu’il met en scène, avec une conviction désespérée. Son discours est d’une rare violence : « Mes chers compatriotes, ce pays est la plus grande hyper-merde qu’on puisse concevoir, et je ne m’explique pas comment un pays dans un tel état peut encore exister. Les trains ne fonctionnent pas, les hôpitaux ne fonctionnent pas,  le courrier ne fonctionne pas, ici rien ne fonctionne»…
Il dénonce l’élite dirigeante élue par une majorité, et joue tous les personnages. « Ceux qui gouvernent, et qui possèdent beaucoup, représentent en nombre, une minorité. Et cette minorité en nombre, la majorité de nos concitoyens l’élit toujours. Donc cette majorité n’a aucun intérêt à ce que la situation s’améliore… Gloire éternelle à cette sage majorité qui ne cède devant rien et poursuit la réalisation de sa Grande Œuvre de Liquidation Totale et Définitive du Pays ».
Le monologue de Pavlovsky, écrit quasiment sans ponctuation, est plus diffus, fragmenté et névrotique. Il est adressé à une femme que cet homme sans nom a aimée et évoque ses réminiscences d’enfance. Mathieu Desfemmes s’en empare et l’inscrit dans le registre du ressassement. Ses divagations nous mènent face à la mort de la mouche Marguerite Duras (« Le nom de Marguerite Duras, parce que, dans un de ses textes, ce grand auteur, que j’admire, raconte qu’elle a vu mourir une mouche et que cette mort l’a attristée », dit l’auteur, dans la préface) ; face aux sorties familiales subies et à l’exploration du baiser ; face au suicide, « un dernier geste qui reste dans le mystère le plus absolu le dernier coup de pinceau » ; à la violence et à la révolte ; à la séduction, à l’amour, et à la mort. « je connais une amie qui a une amie qui ne peut pas lire car elle a peur du vide entre les lettres. Peur de tomber » ; face au rire qui se propage dans la ville entière.
La séquence du boxeur débute comme un persiflage, pour le jeune garçon qu’il est et qui la pratique en sportif, avant de se faire enrôler par la milice comme exécuteur de coups.  Le récit devient insoutenable quand il s’acquitte de cette basse besogne pour laquelle il est commandité, et frappe les prisonniers : « Au début, ça m’impressionnait mais ça me servait aussi d’entraînement; j’y ai pris goût, je les frappais avec mes gants de boxe pour ne pas me faire mal aux articulations. Ils me les amenaient attachés quand je les tabassais je leur bousillais la gueule ils les remportaient en bouillie… En une heure je tabassais huit types. Un jour ils m’ont mis une nana, une nana jeune ».. Le langage est cru et l’acteur le restitue avec subtilité, comme autant de blessures ouvertes.
Deux univers extrêmes se décomposent devant nous, par la violence des mots, et par celle des actes derrière les mots, pour n’en faire plus qu’un, celui du plateau. La lourdeur, carcérale et psychiatrique de la cellule fait penser à Jean Genet. A partir de textes, somme toute, éloignés l’un de l’autre par leur style, se construit une cohérence due au travail des acteurs, qui signent conjointement la mise en scène, dans des lumières épurées de Marie-Hélène Pinon modelant l’espace.
Les personnages, effacés du monde et détruits, et qui jouent parfois sur leurs petits arrangements, posent la question de la conscience, individuelle et collective, de la culpabilité. « Ici, il est toujours trois heures », dit L’Homme « Mais bordel, qu’est-ce qu’on fout ici? »

Brigitte Rémer

 

Confluences, 190 Bd de Charonne. 75020 Paris. Spectacle joué du 23 au 27 janvier.

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