Bien triste nouvelle
En Égypte ancienne, le chat, domestiqué 3.000 ans avant J. C., est avant tout un animal protecteur. Il chasse les serpents et les rongeurs, et protège les récoltes de blé, ressource vitale et contribue donc à éliminer aussi des maladies comme la peste. Comme les autres animaux sacrés, il était interdit de le tuer ou de le maltraiter, sous peine de prison, voire de mort. Incarnation de la déesse Bastet, des milliers de chats furent momifiés et, à leur décès, en signe de deuil, la famille se rasait les sourcils.
La lettre qui suit, pleine de sensibilité et d’humour, nous a été envoyée par Sylvie Suzor, comédienne maintenant installée depuis huit ans en Belgique -pour des raisons personnelles et non fiscales!- et nous ne résistons pas, avec son accord, au plaisir de la publier.
Ph. du V.
Chers amis,
C’est avec la plus profonde tristesse que je vous annonce le décès de ma douce Marie -Minette, ce mercredi 23 janvier 2013. Elle est allée rejoindre notre Loulou Chat, décédé le 16 octobre dernier.
Marie était un chatte noire exceptionnelle qui aurait atteint l’âge respectable de vingt ans le 25 avril prochain. Elle était née à la Roquebrussane, chez la mère de Marie Grech , une de mes collègues du cabinet d’ avocats Jeantet, et je me souviens comme hier de l’ avoir harcelée, afin de connaître, avant de l’adopter, la couleur de son nez et de ses coussinets.
Depuis son adoption, elle a tout partagé avec moi : mon désamour pour le droit et les avocats parisiens, ma préparation d’audition à l’École du Théâtre National de Chaillot, les répétitions, puis plus tard, les travaux de mise en scène, de scénographie,et d’ écriture…
Les seules choses que Marie-Minette ne souhaitait pas faire: les tournées (Kirghizistan: trop loin et trop froid, Italie et Venise: trop humide, trop long séjour et de plus, elle avait vécu douze ans de suite avec des Italiens! Allemagne: trop noir et on ne l’aurait plus vue à cause de la couleur de son poil, France: trop de bruit pour rien…) .
Mais elle apprenait tout à mon retour mais gardait une préférence pour mes souvenirs de la première tournée d’un spectacle consacré à Guitry dans les contreforts de notre chère Russie.
Alors que je répétais mes textes, de son côté, elle répétait ses miaous, jusqu’à trouver le ton juste. C’était là une chose normale pour elle, car elle aimait surtout le thon, même si elle avait une préférence pour les filets de sole, tout juste pêchés au large de Deauville, le dimanche matin. Elle aimait aussi la brioche, le beurre et les broncolis.
Marie n’était que délicatesse, sensibilité et amour. Elle était aussi très intelligente et possédait un grand sens de l’observation (tous les chats ou oiseaux de la région s’en souviennent! ) et de l’ordre (elle n’aimait pas que ses jouets traînent hors de son panier, ni que les souris passent dans son jardin de Deauville en toute anarchie, ni mes tentatives de trous de plantation qu’elle rebouchait aussitôt, ni ses frères dormant sur des mauvais coussins..).
Elle était très félimine : les câlins devaient avoir lieu entre nous seules, aux heures prévues, et ne pouvaient se dérouler sans être déjà parfaitement coiffée et brossée (je parle là toujours de Marie et non de ma propre chevelure). Vous conviendrez tous qu’il est rare de voir un chat porter tant d’attention à sa coiffure et son apparence.
Une certaine légende aurait voulu que Marie ait travaillé dans le monde de la recherche nucléaire, de l’atome et de la physique quantique. On le l’a pas vu sur la photo de remise de son prix Nobel de physique: Georges Charpak l’avait poussé hors du champ et avait ensuite prétexté une absence de vaccin contre la rage pour qu’elle n’entre pas en Suède le jour de la remise des prix !
Marie n’ a rien dit, ce jour là, de ses peines, mais aurait, d’après certains, également choisi de taire ses doutes face aux travaux du super-accélérateur de particules de Genève en l’absence d’un réel zéro absolu terrestre (« Reproduire les conditions du big-bang, c’est bien, mais les reproduire à moitié et non parfaitement, c’est du plagiat chinois », avait-t-elle déclaré). Et comment vais-je pouvoir maintenant expliquer la présence de tant de livres de physique chez moi ? Qui surtout va me rappeler que je dois prendre mes médicaments contre la schizophrénie atomique ?
Marie s’est endormie dans la paix, entourée d’amour, comme elle le fut toute sa vie,et en nous témoignant attachement et délicatesse. Jusqu’au dernier moment, elle est restée d’une magnifique beauté, Elle sera enterrée dans son jardin de Deauville, dès que la neige me permettra d’y aller.
Pour le moment, je reste accablée, même si je sais que notre vie commune a été la plus belle et la plus longue qu’on puisse souhaiter. Je suis encore dans les pleurs et le deuil et ne me fais pas à l’idée qu’une autre saison viendra où je pourrai accueillir d’autres petits chats près de l’école de Trouville.
Je tenais toutefois à vous dire la douloureuse nouvelle et vous rappeler combien il est possible d’aimer un chat noir. Merci à Hugues, Françoise, Elisabeth, Silvia, Anna, Philippe… pour leur soutien cette semaine.
Bien amicalement.
Sylvie Suzor