Cahier d’un retour au pays natal

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Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire, mise en scène  de Jacques Martial.

 

C’est un poème écrit à Paris en 39, à la veille de la seconde guerre mondiale. Césaire vient de quitter l’Ecole Normale Supérieure et  s’apprête à revenir à la Martinique, son île d’origine, pour y enseigner le français. De ce poème, il écrira une dizaine de versions, dont l’une sera dédiée à André Breton, venu le rencontrer à l’occasion d’une escale à Fort-de-France, sur le chemin de New-York : « La parole d’Aimé Césaire, belle comme l’oxygène naissant », dit le maître du surréalisme, qui préfacera l’édition de 47. Pour lui, « Césaire, c’est la cuve humaine portée à son point de plus grand bouillonnement, où les connaissances, ici encore de l’ordre le plus élevé, interfèrent avec les dons magiques ».
Ce grand poète de la langue française aurait eu cent ans en 2013 et ce Cahier, écrit à 26 ans est d’une poésie à l’état brut, subtile, violente et musicale. Dans ce texte fondateur, Césaire y exprime l’oppression, les revendications, le désespoir, les angoisses, la révolte et l’amertume  des Noirs dans la société, et leur redonne fierté et dignité : « Que de sang dans ma mémoire ! Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont couvertes de têtes de mort. Elles ne sont pas couvertes de nénuphars… Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres » !
Il fonde le mouvement de la négritude, avec d’autres écrivains noirs francophones comme Léopold Sédar Senghor, du Sénégal, René Depestre d’Haïti, ou Guy Tirolien, de Guadeloupe,  écrit de la poésie, du théâtre: Une Saison au Congo, La Tragédie du roi Christophe, des essais et des discours. Son Discours sur le colonialisme, publié en 50 dans la revue Présence Africaine qu’il a créée trois ans plus tôt avec Senghor, fait date. C’est une implacable dénonciation de l’idéologie colonialiste européenne, dont s’empare tout le mouvement. « A force de regarder les arbres, je suis devenu un arbre et mes longs pieds d’arbre ont creusé dans le sol de larges sacs à venin de hautes villes d’ossements» » écrit-il, dans ce Cahier.
S’il partage sa vie entre Fort-de-France et Paris, et s’oriente vers la politique (il sera maire de Fort-de-France pendant plus de cinquante ans), Césaire n’oublie pas ses origines modestes-il fait partie d’une fratrie de sept enfants- et sa famille est de Basse-Pointe : « Au bout du petit matin, une autre petite maison qui sent très mauvais dans une rue très étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri, des dizaines de rats et la turbulence de mes six frères et sœurs, une petite maison cruelle dont l’intransigeance affole nos fins de mois… Ici, il n’y a que des toits de paille que l’embrun a brunis et que le vent épile ».
D’origine guadeloupéenne, Jacques Martial s’est emparé du texte et le porte avec force et justesse. Il en assure aussi la mise en scène, disons, la mise en espace, assisté de Tim Greacen. L’acteur est sculptural et s’accroche à son Radeau de la méduse, sans emphase, ni théâtralisation, et avec conviction. « Au bout du petit matin, cette ville plate, étalée… » « Au bout du petit matin, la grande nuit immobile, les étoiles plus mortes qu’un balafon crevé. » L’essence des mots est là, l’acteur les livre avec vérité, en arpentant le grand plateau, accompagné des bruits de la ville et du tramway, qui ouvrent et qui ferment le spectacle.
Le traitement est un peu minimaliste et gagnerait notamment à avoir une création lumières plus élaborée, mais après tout, ce poème touffu et granitique, « le plus grand monument lyrique de ce temps » d’après Breton, se suffit aussi à lui-même : « Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n’est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l’audience comme la pénétrance d’un guêpe apocalyptique. Et la voix prononce que l’Europe nous a pendant des siècles gavés de mensonges et gonflés de pestilences, car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie, que nous n’avons rien à faire au monde, que nous parasitons le monde… et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête et nous savons maintenant que le soleil tourne autour de notre terre éclairant la parcelle qu’a fixée notre volonté seule et que toute étoile chute de ciel en terre à notre commandement sans limite « .

 

Brigitte Rémer

 

 

Vu le 20 février, au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine.

 


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