La Mouette

La Mouette de Tchekov mise en scène de Yann Joël Collin

 

« Un sujet pour une petite nouvelle » : une jeune fille vit au bord d’un lac, libre, gaie, comme une mouette ; un homme passe, il lui prend sa vie, comme une mouette, c’est tout. La Mouette est tellement connue qu’elle l’est même de ceux qui n’ont jamais vu la pièce. Rivalités de femmes et d’actrices : la grande Arkadina ne peut cacher son âge, elle a un grand fils adulte, mais les étudiants enthousiastes s’attèlent à sa voiture ; Nina débute, ne sait pas placer sa voix, ni que faire de ses mains, mais elle est la jeunesse, la fraîcheur du lac, le cœur pur, les rêves intacts.
Rivalité d’hommes, autour de Nina : le jeune Treplev – Hamlet du fond de la Russie –n’est pas aimé, et Nina se laisse prendre au clinquant de la célébrité de Trigorine : « Cest gentil, plein de talent, mais ça n’a pas la force de Tolstoï »-et l’écrivain, un moment charmé, revient à ses premières chaînes. L’instituteur aime Marie qui aime Treplev, sa mère aime le docteur… L’amour, la chance, la vie ne frappent pas à la bonne porte. Le malheur a la part belle, et l’habitude, et l’acceptation, et même des moments de bonheur.
On connaît la pièce. La mise en scène de Yann Joël Collin et de sa troupe nous la restitue à neuf. C’est clair, elle se passe, ici, aujourd’hui, l’autre soir en direct au 104 à Paris. Pas d’images, puisqu’il s’agit d’un travail en cours. Mais du théâtre à deux cents pour cent, sur un principe à la fois très intellectuel et hypersensible.
D’abord, tout est fondé sur la notion de « commun » et de partage. Les acteurs partagent l’espace des spectateurs (et réciproquement, à l’entracte, pour un pot ensemble), jouant du second rang, retournés vers nous ou relayés par une petite caméra vidéo. Le petit théâtre de la pièce “décadente“ de Treplev est monté, devant nous, pour nous, par les « régisseurs de plateau », qui n’ont pas besoin d’être des serviteurs, et la représentation commence, la nôtre.
Les didascalies –ce n’est pas une nouveauté, mais ici, c‘est particulièrement pertinent- sont envoyées par les acteurs comme du jeu : Rideau ! On ne se le fait pas dire deux fois. Et mis à part un « votre excellence » ici ou là, on vous défie de trouver là un gramme de Russie éternelle, de brume ou de mousseline au vent. C’est dégraissé, impeccablement contemporain. Il y a  la méthode du théâtre en train de se faire  mais ce n’est pas tout : on la connaît, elle fait le lien et la marque de fabrique (juste, efficace) entre les différents héritiers de Didier-Georges Gabily.
La fascination pour les actrices ou les écrivains–et leurs amours–n’a fait que croître et embellir : voir l’engouement pour la cérémonie des Oscars et pour les prix littéraires, allez demander aux gamines qui rêvent de faire du théâtre  ce qu’elles en pensent ; et aux jeunes surdiplômés, et  à l’avenir bloqués par les « babyboomers  » (nous) ? Et le scepticisme du médecin, et l’angoisse de l’instituteur pour son pouvoir d’achat… Et même l’intendant qui tyrannise tout le monde au nom d’une raison économique illusoire et désastreuse. Sans parler des torrents d’amours qui se déversent : « Comme tout le monde est nerveux ! « .
Les personnages tremblent sur un écran miroir, face à nous, et dans l’image bougée attrapée par la mini-caméra video –apparemment, c’est le nouveau geste du comédien- tenir la paluche.On est vraiment ici, et maintenant : communs, ces gens le sont aussi au sens d‘ordinaires. C’est là que les acteurs ordinaires sortent réellement de l’ordinaire : ils ne jouent pas les « beaux rôles « , ils n’héroïsent pas, ils sont là, à l’instant, en réplique à la situation, comme des gens parfois maladroits et empêtrés, mais vifs, réactifs. Parfaitement présents.
Cette Mouette réunit les deux théâtres, celui de Treplev, de l’âme commune du monde parce que c’est un théâtre intellectuellement ambitieux fait de bouts de ficelles, et celui dont Treplev se moque :  « celui où l’on vous montre comment des gens marchent  et mangent… « . Eh oui, on a raison de nous le montrer : c’est la réalité du monde – et c’est politique- , c’est l’âme du monde. Rarement ( c’était le cas avec la mise en scène de Christian Benedetti) on aura ressenti aussi fort cette valeur microcosmique de La Mouette.

Après ça, on accepte quelques petites scories potaches et de connivence avec ce public ultra-pro, dont,  au début, des scènes annoncées dans le style :attention on est au théâtre ,ou une trop longue sortie,  via la caméra vidéo,  de Nina et Trigorine. On attend tout simplement avec impatience que cette Mouette soit reprise : elle est exemplaire.

Christine Friedel

 

Compagnie La Nuit surprise par le jour. Spectcle vu au 104.

 

 

 


Archive pour 6 mars, 2013

La Mouette

La Mouette de Tchekov mise en scène de Yann Joël Collin

 

« Un sujet pour une petite nouvelle » : une jeune fille vit au bord d’un lac, libre, gaie, comme une mouette ; un homme passe, il lui prend sa vie, comme une mouette, c’est tout. La Mouette est tellement connue qu’elle l’est même de ceux qui n’ont jamais vu la pièce. Rivalités de femmes et d’actrices : la grande Arkadina ne peut cacher son âge, elle a un grand fils adulte, mais les étudiants enthousiastes s’attèlent à sa voiture ; Nina débute, ne sait pas placer sa voix, ni que faire de ses mains, mais elle est la jeunesse, la fraîcheur du lac, le cœur pur, les rêves intacts.
Rivalité d’hommes, autour de Nina : le jeune Treplev – Hamlet du fond de la Russie –n’est pas aimé, et Nina se laisse prendre au clinquant de la célébrité de Trigorine : « Cest gentil, plein de talent, mais ça n’a pas la force de Tolstoï »-et l’écrivain, un moment charmé, revient à ses premières chaînes. L’instituteur aime Marie qui aime Treplev, sa mère aime le docteur… L’amour, la chance, la vie ne frappent pas à la bonne porte. Le malheur a la part belle, et l’habitude, et l’acceptation, et même des moments de bonheur.
On connaît la pièce. La mise en scène de Yann Joël Collin et de sa troupe nous la restitue à neuf. C’est clair, elle se passe, ici, aujourd’hui, l’autre soir en direct au 104 à Paris. Pas d’images, puisqu’il s’agit d’un travail en cours. Mais du théâtre à deux cents pour cent, sur un principe à la fois très intellectuel et hypersensible.
D’abord, tout est fondé sur la notion de « commun » et de partage. Les acteurs partagent l’espace des spectateurs (et réciproquement, à l’entracte, pour un pot ensemble), jouant du second rang, retournés vers nous ou relayés par une petite caméra vidéo. Le petit théâtre de la pièce “décadente“ de Treplev est monté, devant nous, pour nous, par les « régisseurs de plateau », qui n’ont pas besoin d’être des serviteurs, et la représentation commence, la nôtre.
Les didascalies –ce n’est pas une nouveauté, mais ici, c‘est particulièrement pertinent- sont envoyées par les acteurs comme du jeu : Rideau ! On ne se le fait pas dire deux fois. Et mis à part un « votre excellence » ici ou là, on vous défie de trouver là un gramme de Russie éternelle, de brume ou de mousseline au vent. C’est dégraissé, impeccablement contemporain. Il y a  la méthode du théâtre en train de se faire  mais ce n’est pas tout : on la connaît, elle fait le lien et la marque de fabrique (juste, efficace) entre les différents héritiers de Didier-Georges Gabily.
La fascination pour les actrices ou les écrivains–et leurs amours–n’a fait que croître et embellir : voir l’engouement pour la cérémonie des Oscars et pour les prix littéraires, allez demander aux gamines qui rêvent de faire du théâtre  ce qu’elles en pensent ; et aux jeunes surdiplômés, et  à l’avenir bloqués par les « babyboomers  » (nous) ? Et le scepticisme du médecin, et l’angoisse de l’instituteur pour son pouvoir d’achat… Et même l’intendant qui tyrannise tout le monde au nom d’une raison économique illusoire et désastreuse. Sans parler des torrents d’amours qui se déversent : « Comme tout le monde est nerveux ! « .
Les personnages tremblent sur un écran miroir, face à nous, et dans l’image bougée attrapée par la mini-caméra video –apparemment, c’est le nouveau geste du comédien- tenir la paluche.On est vraiment ici, et maintenant : communs, ces gens le sont aussi au sens d‘ordinaires. C’est là que les acteurs ordinaires sortent réellement de l’ordinaire : ils ne jouent pas les « beaux rôles « , ils n’héroïsent pas, ils sont là, à l’instant, en réplique à la situation, comme des gens parfois maladroits et empêtrés, mais vifs, réactifs. Parfaitement présents.
Cette Mouette réunit les deux théâtres, celui de Treplev, de l’âme commune du monde parce que c’est un théâtre intellectuellement ambitieux fait de bouts de ficelles, et celui dont Treplev se moque :  « celui où l’on vous montre comment des gens marchent  et mangent… « . Eh oui, on a raison de nous le montrer : c’est la réalité du monde – et c’est politique- , c’est l’âme du monde. Rarement ( c’était le cas avec la mise en scène de Christian Benedetti) on aura ressenti aussi fort cette valeur microcosmique de La Mouette.

Après ça, on accepte quelques petites scories potaches et de connivence avec ce public ultra-pro, dont,  au début, des scènes annoncées dans le style :attention on est au théâtre ,ou une trop longue sortie,  via la caméra vidéo,  de Nina et Trigorine. On attend tout simplement avec impatience que cette Mouette soit reprise : elle est exemplaire.

Christine Friedel

 

Compagnie La Nuit surprise par le jour. Spectcle vu au 104.

 

 

 

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