Jérôme Savary est parti

Jérôme Savary est parti dans actualites jerome-savaryJérôme Savary est parti rejoindre ses animaux tristes…

Lui qui était la vie même… Lui , jamais malade… Lui,  résistant aux trop nombreux whiskys et aux trop nombreux cigares…Mais on voyait bien que le grave cancer de la gorge dont il était atteint depuis quelques mois, finirait  par avoir vite raison de lui.
Il est mort lundi dernier,  quelques heures avant Wladislaw Znorko (voir Le Théâtre du Blog) à 70 ans. Quelle tristesse, quelle grande tristesse d’avoir vu deux compagnons de vie disparaître le même jour et, juste un an après Laurence Louppe, cela commence à faire beaucoup!
Jérôme,  depuis ses tout premiers spectacles,  en particulier  Zartan en 71, il y a plus de  quarante ans qu’on le connaissait… bien et pas bien à la fois, même après une vingtaine d’interviews, de très nombreuses conversations et après avoir travaillé avec lui douze ans à Chaillot.
 Volubile mais très secret, toujours disponible mais toujours pressé, généreux,et dépensier mais sachant aussi ce qu’un franc veut dire et surveillant de près le nombre de places vendues, d’une tendresse parfois inattendue mais impitoyable et le revendiquant.  » Je suis un être cruel : « Je préfère que Maria de Medeiros joue Zazou  ce soir et non pas elle (une élève de l’Ecole de Chaillot qui la remplaçait en tournée et le dimanche): cette fille est douée,  elle chante bien et  ira loin, mais sans moi ».
Inconstant mais d’une fidélité à toute épreuve, le personnage était aussi compliqué, qu’attachant…  » Si tu ne sais pas comment appeler ton futur bébé et  si c’est un fils, appelle-le Robinson comme  le mien. Normal,  puisqu’il est né au moment du spectacle Les derniers jours de Robinson Crusoé; comme cela, cela en fera au moins deux dans Paris! ». Comment résister?  Ce fut un fils et  on l’appela donc  Robinson, et comme  son Robinson  à lui, tous deux d’origine américaine par leur  grand-mère.

Et nous avions vu la très grande majorité de ses spectacles, les moins bons et les meilleurs: comme  justement, Les derniers Jours de Robinson Crusoé, Mère Courage d’après Grimmelhausen à Hambourg, Mère Courage de Brecht dont j’ai souvent  passé un extrait vidéo de la fin exemplaire lors de conférences, avec le plaisir de voir les yeux du public mouillés de larmes, Noël au front , son fameux Cabaret, Les Rustres de Goldoni, Cyrano avec  Jacques Weber, Le Bourgeois gentilhomme et L’Avare, La Périchole d’Offenbach et Les  Mélodies du malheur qu’Antoine Vitez avait beaucoup aimé. Avoir réalisé au moins une douzaine d’excellents spectacles dans une vie d’homme de théâtre, peu de gens peuvent en dire autant…
Jérôme avait contre lui nombre de  critiques, dont Bernard  Dort,  entre autres, qui ne l’aimait pas du tout. Et il  savait avoir la dent dure et la rancune tenace quand il se sentait injurié notamment envers un critique qui avait écrit qu’il était sale quand il l’avait interviewé- ce qui était faux- mais il assumait crânement ses mauvais choix et  ses  échecs  ou demi-échecs,  comme Super-Dupont.  « Tu vois,  maman, avait-il dit, en me présentant sa mère, Philippe n’a pas du tout aimé et l’a écrit, mais il avait raison, ce n’était pas fameux! » .

 Il avait vécu sa vie,  à toute allure avec une incroyable énergie, passant dans les années 70, ,avec son mini-bus Woslkwagen, d’une ville à l’autre: « C’est rare que nous dormions deux nuits de suite dans le même hôtel » .
Puis  les frontières avaient reculé, et il avait  joué ses spectacles dans le monde entier,  avec, parfois une grande lassitude  mais sans être jamais découragé par la vie. Mais il passait nettement, surtout à ses débuts, pour un trublion notoire et une interview que j’avais fait de lui avait failli ne pas être publié dans Les Chroniques de l’Art Vivant pour  propos jugés trop crus…
En fait, nous l’avons toujours connu boulimique, même au prix de grandes  fatigues. « Je n’en peux plus, on est début mars, et je n’ai déjà plus un rond, tout est passé dans les pensions alimentaires » me disait-il un jour , en remontant péniblement les marches du grand escalier de Chaillot.
Et c’est vrai qu’ il assurait mille choses à la fois, et souvent  deux mises en scène en même temps , l’une en France et la reprise d’une d’une autre en Allemagne  ou ailleurs, naviguant entre des spectacle parfois trop vite montés.  » Tous ces connards qui me trouvent vulgaire,  n’ont qu’à aller se faire foutre, j’ai une troupe à faire vivre et je  ne reçois aucune subvention,  disait-il, à ses débuts. Mais il a joué le jeu et a accepté d’être subventionné quand,  enfin, le Ministère toujours frileux, le lui a proposé.

Il avait commencé dans la rue, bateleur, à la Contrescarpe, avec Jules  Cordière son cracheur de feu puis a commencé à jouer au petit Théâtre de Plaisance puis  il créa Le Grand Magic Circus et ses animaux tristes et il dirigea ensuite les centres dramatiques Montpellier  de  82 à 86 et  Le Théâtre du Huitième à Lyon de 86 à 88 .
Et, succédant à Vitez, il fut nommé, sous le règne de François Mitterrand qu’il avait  souvent accompagné avec sa fanfare pendant ses campagnes électorales, directeur du Théâtre national de Chaillot. Il y resta douze ans, ce qui n’est pas un mince exploit quand on connaît la dimensions du bateau à piloter!
Fils d’un père français exilé volontaire  et d’une mère américaine, il était né en Argentine  où il avait vécu enfant puis à Chambon-sur-Lignon où, dans  les froids hivers cévenols, il avait découvert  avec éblouissement la neige- que l’on verra souvent dans ses spectacles. Il connaîtra  le théâtre grâce à la troupe de Jean Dasté, directeur du Centre Damatique de Saint-Etienne, gendre de Jacques Copeau et grand artisan de la décentralisation, qui trimbala, sous son chapiteau  bien des spectacles, dont un magnifique Cercle de craie caucasien de Brecht, avec, en bas de l’affiche,  la toute jeune Delphine Seyrig qu’il fera jouer ensuite dans un de ses films. Et ce n’est sans doute pas pour rien qu’il fera tourner le Grand Magic Circus sous un  chapiteau…

Il avait l’art de la répartie et nous souvient qu’à un spectateur qui lui avait crié: « Ton bordel, Savary, c’est quand même bien cher pour ce que c’est ! « , il avait  répliqué:  » Ecoute mon pote, tu n’avais qu’à passer par derrière! » Il s’était formé plutôt formé  lui-même dans la grande tradition américaine d’autrefois, au gré des rencontres, et avait fait très peu d’études: une boîte privée rue de la Tour, mais quand même l’école de musique Martenot à  Neuilly. Et quelque temps, l’Ecole  du théâtre des nations où il rencontra Jacques Livchine et Edith Rappoport, notre amie du Théâtre du Blog. Cette formation personnelle ne l’empêchait pas d’avoir un sens très sûr du plateau et une  solide  culture théâtrale et musicale.
Il avait vécu seul, très jeune encore, à New York, rencontrant nombre d’artistes, musiciens de jazz comme Miles Davis, ou  des metteurs en scène comme John Vaccaro  à qui il avait essayé en vain de chiper les adresses de son fournisseur de strass et de paillettes. Mais,  citoyen argentin, il avait dû repartir faire son service militaire dans la cavalerie! Puis revenu en France, il  avait  intégré l’Ecole nationale des arts Déco à Paris où il  jouait déjà de la trompette dans la fanfare; il y avait rencontré Michel Lebois qui allait devenir  son fidèle scénographe.
 Il vivait dans un petit studio, à la Contrescarpe qui appartenait à sa mère. Doté d’une énergie peu commune, ne se fiant qu’à sa bonne étoile, il avait réussi à se faire une réputation de metteur en scène iconoclaste et à se faire haïr de la plupart des réalisateurs français  de l’ époque qui lui reprochaient  de mettre en place un théâtre  de bric et de broc, sans frontière entre la salle et le plateau, très au second degré, fait de palmiers de carton, avec des musiciens sur scène et de belles comédiennes en porte-jarretelles, jouant  n’importe, là où il pouvait  et vendant avec ses acteurs  des bières à l’entracte pour compléter la recette.
Roger Lafosse, le directeur du Festival Sigma à Bordeaux, lui l’avait vite repéré et faisait  une entière confiance,  à son Magic Circus, capable d’emmener dans ses délires théâtraux plusieurs centaines de spectateurs. Et, bien souvent, Jérôme lui disait qu’il allait lui envoyer  le scénario du prochain spectacle… qui était encore dans sa tête.
Ses spectacles, au début du moins, étaient en effet souvent vite répétés mais il avait  une telle envie  d’en découdre que, passés les premiers jours de rodage,  il réussissait presque toujours son coup et c’était probablement un des rares metteurs en scène français à emmener  et/ou  à créer ses spectacles à l’étranger.
..
Recrutant ses acteurs à l’intuition,  et ses comédiennes parfois au gré de ses amours mais  sans jamais vraiment se tromper. Ainsi, entre autres, Michel Dussarat,  qu’il avait enlevé à ses études d’anglais à Bordeaux pour assurer les poursuites et qui deviendra aussi comédien et surtout son très fidèle costumier.  Ainsi Mona Heftre, magnifique jeune plante dont il était  très amoureux, que nous avions rencontrée un soir de tournée à Tours et mère de ses deux filles. Sans Mona la vigilante, il n’aurait jamais été ce qu ‘il est devenu. Il avait eu quatre enfants dont il disait  souvent  que c’était tous des enfants de l’amour…
Il avait une folie personnelle qui l’empêchait de douter. Il ne renonçait jamais, pensait que tout était toujours  possible, à partir du moment où il en avait décidé. Par exemple, assumant seul avec son assistant, la conduite d’un  spectacle à Chaillot à cause d’une grève des techniciens que, par ailleurs, il respectait beaucoup…Même si tout le monde se se souvient encore de  ses colères  quand il dirigeait une répétition à Chaillot.
Toujours muni de son éternel gros cigare, il confondait souvent quand il avait trente ans,  costume de scène et tenue de ville. Ainsi, une dame  de mon immeuble bourgeois m’avait dit fielleusement: « Il y a un monsieur bizarre avec une veste jaune et des chaussures  vert es  qui vous cherchait ». Mais sous le jeune metteur en scène et le chef d’une jeune troupe, il y avait déjà un organisateur et  un metteur en scène déterminé qui avait souvent réfléchi à ce que pouvait être un théâtre populaire au meilleur sens du terme.
Et il  aura finalement réconcilié  les Français avec l’opérette qui avait mauvaise presse dans les années 68, et qu’il avait rebaptisé comédie musicale,  lui,  l’amoureux fou de musique, Mozart-dont il disait qu’il avait inventé le swing!, de Rossini  mais aussi de Chabrier et surtout  d’Offenbach dont il partageait l’amour des femmes. Et il  était bien le seul des metteurs en scène de sa génération à avoir associé  de façon aussi remarquable, la musique et le chant à un théâtre à un théâtre d’images qui devait peu au texte mais plus à la musique et  aux chansons.  Sans pour autant négliger un théâtre de  texte comme celui de Brecht ou de Molière… C’était d’autant plus cohérent, puisqu’ils avaient toujours fait la part  belle aux chants dans leurs pièces. Puis ensuite, il s’était lancé avec la même passion et le même succès,  dans l’opéra, en France mais surtout à l’étranger…

 C’était aussi, quoi qu’il en ait dit, un excellent pédagogue; mais, faute de temps et  incapable de se plier à un horaire régulier, il m’avait dit qu’il ne pourrait pas enseigner   à l’Ecole de Chaillot qu’il avait pourtant voulue. Mais il connaissait bien les élèves et parlait souvent avec eux- à la différence de Goldenberg qui n’avait jamais voulu les rencontrer! Et, à chaque fois qu’il leur faisait passer une scène , il savait corriger de façon exemplaire età chaque rencontre, ils apprenaient beaucoup de lui. Toujours pressé, il n’avait  toujours que vingt minutes mais restait deux heures, incapable de partir. Pas très rassuré mais  répondant aux questions parfois perfides des élèves. Avec,  parfois, des  conseils au  langage très cru. « Vous les filles, n’hésitez pas à faire  le trottoir! Enfin vous comprenez ce que je veux dire: ne restez pas derrière votre téléphone, faites vous connaître… sinon, cela ne marchera jamais ».
Il les avait autorisés les étudiants à assister aux répétitions, ce qui était une beau cadeau qu’ils appréciaient; d’une autre génération, il savait  quitter son costume de directeur de grand théâtre et leur  parlait avec beaucoup d’intelligence et de simplicité, du théâtre contemporain,  parfois en réglant ses comptes comme une fois, à propos d’un de  ses jeunes confrères  qu’il n’aimait pas du tout:  » Il brade les places, c’est un incapable; après s’être fait mettre par le père, il a épousé la fille ». Les élèves se demandaient s’ils avaient bien entendu… L’homme possédait un charme (au sens latin du terme) indéniable.Et chacun savait qu’il avait été très proche un moment  d’une belle élève.
Et il n’avait pas hésité  à financer plusieurs projets  de mise en scène dont Peines d’amour perdues chez Sobel à Gennevilliers, mise en scène d’Andrejw Severyn et , en douze ans, il aura employé,  dans  ses mises en scène, quelque quarante élèves comme figurants, pour des petits rôles, voire même pour des rôles importants. Et ce n’est pas le moindre des apprentissages
. C’est une chose qui ne s’oublie pas et c’est un  côté souvent négligé de son personnage qu’ il est bon, au moment où il nous quitte à jamais, de  rappeler.
Jérôme Savary n’était pas un bateleur qui faisait tout et n’importe quoi, comme certains , de mauvaise foi, avaient voulu le faire croire; certes, il savait vendre sa marchandise avec une étonnante force de conviction; certes, il était parfois  fort  en gueule à la limite du m’as-tu-vu, mais  le reconnaissait volontiers et n’était pas que cela. Même si,  dans les  dizaines de spectacles réalisés, certains n’auraient jamais dû voir le jour…
C’était, en tout cas,  un grand homme de théâtre, avec, sans doute une exigence et un style bien à lui, qui-on l’oublie trop souvent-a pris des risques et dont bien des metteurs en scène qui ne l’auraient jamais avoué, se sont ensuite inspirés… C’est pour cela aussi que nous l’aimions beaucoup. Jérôme aura été un chaînon marquant dans l’histoire du théâtre français  contemporain et il aura réussi à remplir la grande salle de Chaillot, ce qui était loin d’être acquis. Et, plus de quarante ans après sa  création,  des gens  trop jeunes pour l’avoir jamais vu, parlent encore du Magic Circus… C’est sans doute le plus bel hommage qu’on puisse lui rendre.


Philippe du Vignal

Une cérémonie du souvenir aura  lieu au cimetière du Père-Lachaise mardi prochain  12 mars à 10 heures 30. Sous la neige, comme il l’aurait peut-être souhaité…

savaryjerome-nb1985 dans actualites

Philippe,

Jérôme ne soufflera plus dans sa trompette et ne fumera plus ses gros cigares

La première fois que je l’ai vu, il en offrait aux machinos de l’Alhambra durant le montage du Magic, lors d’un Sigma

C’est sur notre scène bordelaise qu’il fût révélé, c’était Zartan, je me souviens

Quel volcan sur Bordeaux, les portes volaient en éclats sous la poussée du public

Deux trois ans après 68, le public exultait

Le directeur du Théâtre de la Cité internationale, Perinnetti, était là (toi aussi), il l’intégra à sa saison…

C’était, disons vers les années 69/70 peut-être…. ou pas (?), on s’en fout, maintenant qu’il est parti

Adieu l’artiste

Amitiés

Guy Lenoir



Archive pour 10 mars, 2013

Jérôme Savary est parti

Jérôme Savary est parti dans actualites jerome-savaryJérôme Savary est parti rejoindre ses animaux tristes…

Lui qui était la vie même… Lui , jamais malade… Lui,  résistant aux trop nombreux whiskys et aux trop nombreux cigares…Mais on voyait bien que le grave cancer de la gorge dont il était atteint depuis quelques mois, finirait  par avoir vite raison de lui.
Il est mort lundi dernier,  quelques heures avant Wladislaw Znorko (voir Le Théâtre du Blog) à 70 ans. Quelle tristesse, quelle grande tristesse d’avoir vu deux compagnons de vie disparaître le même jour et, juste un an après Laurence Louppe, cela commence à faire beaucoup!
Jérôme,  depuis ses tout premiers spectacles,  en particulier  Zartan en 71, il y a plus de  quarante ans qu’on le connaissait… bien et pas bien à la fois, même après une vingtaine d’interviews, de très nombreuses conversations et après avoir travaillé avec lui douze ans à Chaillot.
 Volubile mais très secret, toujours disponible mais toujours pressé, généreux,et dépensier mais sachant aussi ce qu’un franc veut dire et surveillant de près le nombre de places vendues, d’une tendresse parfois inattendue mais impitoyable et le revendiquant.  » Je suis un être cruel : « Je préfère que Maria de Medeiros joue Zazou  ce soir et non pas elle (une élève de l’Ecole de Chaillot qui la remplaçait en tournée et le dimanche): cette fille est douée,  elle chante bien et  ira loin, mais sans moi ».
Inconstant mais d’une fidélité à toute épreuve, le personnage était aussi compliqué, qu’attachant…  » Si tu ne sais pas comment appeler ton futur bébé et  si c’est un fils, appelle-le Robinson comme  le mien. Normal,  puisqu’il est né au moment du spectacle Les derniers jours de Robinson Crusoé; comme cela, cela en fera au moins deux dans Paris! ». Comment résister?  Ce fut un fils et  on l’appela donc  Robinson, et comme  son Robinson  à lui, tous deux d’origine américaine par leur  grand-mère.

Et nous avions vu la très grande majorité de ses spectacles, les moins bons et les meilleurs: comme  justement, Les derniers Jours de Robinson Crusoé, Mère Courage d’après Grimmelhausen à Hambourg, Mère Courage de Brecht dont j’ai souvent  passé un extrait vidéo de la fin exemplaire lors de conférences, avec le plaisir de voir les yeux du public mouillés de larmes, Noël au front , son fameux Cabaret, Les Rustres de Goldoni, Cyrano avec  Jacques Weber, Le Bourgeois gentilhomme et L’Avare, La Périchole d’Offenbach et Les  Mélodies du malheur qu’Antoine Vitez avait beaucoup aimé. Avoir réalisé au moins une douzaine d’excellents spectacles dans une vie d’homme de théâtre, peu de gens peuvent en dire autant…
Jérôme avait contre lui nombre de  critiques, dont Bernard  Dort,  entre autres, qui ne l’aimait pas du tout. Et il  savait avoir la dent dure et la rancune tenace quand il se sentait injurié notamment envers un critique qui avait écrit qu’il était sale quand il l’avait interviewé- ce qui était faux- mais il assumait crânement ses mauvais choix et  ses  échecs  ou demi-échecs,  comme Super-Dupont.  « Tu vois,  maman, avait-il dit, en me présentant sa mère, Philippe n’a pas du tout aimé et l’a écrit, mais il avait raison, ce n’était pas fameux! » .

 Il avait vécu sa vie,  à toute allure avec une incroyable énergie, passant dans les années 70, ,avec son mini-bus Woslkwagen, d’une ville à l’autre: « C’est rare que nous dormions deux nuits de suite dans le même hôtel » .
Puis  les frontières avaient reculé, et il avait  joué ses spectacles dans le monde entier,  avec, parfois une grande lassitude  mais sans être jamais découragé par la vie. Mais il passait nettement, surtout à ses débuts, pour un trublion notoire et une interview que j’avais fait de lui avait failli ne pas être publié dans Les Chroniques de l’Art Vivant pour  propos jugés trop crus…
En fait, nous l’avons toujours connu boulimique, même au prix de grandes  fatigues. « Je n’en peux plus, on est début mars, et je n’ai déjà plus un rond, tout est passé dans les pensions alimentaires » me disait-il un jour , en remontant péniblement les marches du grand escalier de Chaillot.
Et c’est vrai qu’ il assurait mille choses à la fois, et souvent  deux mises en scène en même temps , l’une en France et la reprise d’une d’une autre en Allemagne  ou ailleurs, naviguant entre des spectacle parfois trop vite montés.  » Tous ces connards qui me trouvent vulgaire,  n’ont qu’à aller se faire foutre, j’ai une troupe à faire vivre et je  ne reçois aucune subvention,  disait-il, à ses débuts. Mais il a joué le jeu et a accepté d’être subventionné quand,  enfin, le Ministère toujours frileux, le lui a proposé.

Il avait commencé dans la rue, bateleur, à la Contrescarpe, avec Jules  Cordière son cracheur de feu puis a commencé à jouer au petit Théâtre de Plaisance puis  il créa Le Grand Magic Circus et ses animaux tristes et il dirigea ensuite les centres dramatiques Montpellier  de  82 à 86 et  Le Théâtre du Huitième à Lyon de 86 à 88 .
Et, succédant à Vitez, il fut nommé, sous le règne de François Mitterrand qu’il avait  souvent accompagné avec sa fanfare pendant ses campagnes électorales, directeur du Théâtre national de Chaillot. Il y resta douze ans, ce qui n’est pas un mince exploit quand on connaît la dimensions du bateau à piloter!
Fils d’un père français exilé volontaire  et d’une mère américaine, il était né en Argentine  où il avait vécu enfant puis à Chambon-sur-Lignon où, dans  les froids hivers cévenols, il avait découvert  avec éblouissement la neige- que l’on verra souvent dans ses spectacles. Il connaîtra  le théâtre grâce à la troupe de Jean Dasté, directeur du Centre Damatique de Saint-Etienne, gendre de Jacques Copeau et grand artisan de la décentralisation, qui trimbala, sous son chapiteau  bien des spectacles, dont un magnifique Cercle de craie caucasien de Brecht, avec, en bas de l’affiche,  la toute jeune Delphine Seyrig qu’il fera jouer ensuite dans un de ses films. Et ce n’est sans doute pas pour rien qu’il fera tourner le Grand Magic Circus sous un  chapiteau…

Il avait l’art de la répartie et nous souvient qu’à un spectateur qui lui avait crié: « Ton bordel, Savary, c’est quand même bien cher pour ce que c’est ! « , il avait  répliqué:  » Ecoute mon pote, tu n’avais qu’à passer par derrière! » Il s’était formé plutôt formé  lui-même dans la grande tradition américaine d’autrefois, au gré des rencontres, et avait fait très peu d’études: une boîte privée rue de la Tour, mais quand même l’école de musique Martenot à  Neuilly. Et quelque temps, l’Ecole  du théâtre des nations où il rencontra Jacques Livchine et Edith Rappoport, notre amie du Théâtre du Blog. Cette formation personnelle ne l’empêchait pas d’avoir un sens très sûr du plateau et une  solide  culture théâtrale et musicale.
Il avait vécu seul, très jeune encore, à New York, rencontrant nombre d’artistes, musiciens de jazz comme Miles Davis, ou  des metteurs en scène comme John Vaccaro  à qui il avait essayé en vain de chiper les adresses de son fournisseur de strass et de paillettes. Mais,  citoyen argentin, il avait dû repartir faire son service militaire dans la cavalerie! Puis revenu en France, il  avait  intégré l’Ecole nationale des arts Déco à Paris où il  jouait déjà de la trompette dans la fanfare; il y avait rencontré Michel Lebois qui allait devenir  son fidèle scénographe.
 Il vivait dans un petit studio, à la Contrescarpe qui appartenait à sa mère. Doté d’une énergie peu commune, ne se fiant qu’à sa bonne étoile, il avait réussi à se faire une réputation de metteur en scène iconoclaste et à se faire haïr de la plupart des réalisateurs français  de l’ époque qui lui reprochaient  de mettre en place un théâtre  de bric et de broc, sans frontière entre la salle et le plateau, très au second degré, fait de palmiers de carton, avec des musiciens sur scène et de belles comédiennes en porte-jarretelles, jouant  n’importe, là où il pouvait  et vendant avec ses acteurs  des bières à l’entracte pour compléter la recette.
Roger Lafosse, le directeur du Festival Sigma à Bordeaux, lui l’avait vite repéré et faisait  une entière confiance,  à son Magic Circus, capable d’emmener dans ses délires théâtraux plusieurs centaines de spectateurs. Et, bien souvent, Jérôme lui disait qu’il allait lui envoyer  le scénario du prochain spectacle… qui était encore dans sa tête.
Ses spectacles, au début du moins, étaient en effet souvent vite répétés mais il avait  une telle envie  d’en découdre que, passés les premiers jours de rodage,  il réussissait presque toujours son coup et c’était probablement un des rares metteurs en scène français à emmener  et/ou  à créer ses spectacles à l’étranger.
..
Recrutant ses acteurs à l’intuition,  et ses comédiennes parfois au gré de ses amours mais  sans jamais vraiment se tromper. Ainsi, entre autres, Michel Dussarat,  qu’il avait enlevé à ses études d’anglais à Bordeaux pour assurer les poursuites et qui deviendra aussi comédien et surtout son très fidèle costumier.  Ainsi Mona Heftre, magnifique jeune plante dont il était  très amoureux, que nous avions rencontrée un soir de tournée à Tours et mère de ses deux filles. Sans Mona la vigilante, il n’aurait jamais été ce qu ‘il est devenu. Il avait eu quatre enfants dont il disait  souvent  que c’était tous des enfants de l’amour…
Il avait une folie personnelle qui l’empêchait de douter. Il ne renonçait jamais, pensait que tout était toujours  possible, à partir du moment où il en avait décidé. Par exemple, assumant seul avec son assistant, la conduite d’un  spectacle à Chaillot à cause d’une grève des techniciens que, par ailleurs, il respectait beaucoup…Même si tout le monde se se souvient encore de  ses colères  quand il dirigeait une répétition à Chaillot.
Toujours muni de son éternel gros cigare, il confondait souvent quand il avait trente ans,  costume de scène et tenue de ville. Ainsi, une dame  de mon immeuble bourgeois m’avait dit fielleusement: « Il y a un monsieur bizarre avec une veste jaune et des chaussures  vert es  qui vous cherchait ». Mais sous le jeune metteur en scène et le chef d’une jeune troupe, il y avait déjà un organisateur et  un metteur en scène déterminé qui avait souvent réfléchi à ce que pouvait être un théâtre populaire au meilleur sens du terme.
Et il  aura finalement réconcilié  les Français avec l’opérette qui avait mauvaise presse dans les années 68, et qu’il avait rebaptisé comédie musicale,  lui,  l’amoureux fou de musique, Mozart-dont il disait qu’il avait inventé le swing!, de Rossini  mais aussi de Chabrier et surtout  d’Offenbach dont il partageait l’amour des femmes. Et il  était bien le seul des metteurs en scène de sa génération à avoir associé  de façon aussi remarquable, la musique et le chant à un théâtre à un théâtre d’images qui devait peu au texte mais plus à la musique et  aux chansons.  Sans pour autant négliger un théâtre de  texte comme celui de Brecht ou de Molière… C’était d’autant plus cohérent, puisqu’ils avaient toujours fait la part  belle aux chants dans leurs pièces. Puis ensuite, il s’était lancé avec la même passion et le même succès,  dans l’opéra, en France mais surtout à l’étranger…

 C’était aussi, quoi qu’il en ait dit, un excellent pédagogue; mais, faute de temps et  incapable de se plier à un horaire régulier, il m’avait dit qu’il ne pourrait pas enseigner   à l’Ecole de Chaillot qu’il avait pourtant voulue. Mais il connaissait bien les élèves et parlait souvent avec eux- à la différence de Goldenberg qui n’avait jamais voulu les rencontrer! Et, à chaque fois qu’il leur faisait passer une scène , il savait corriger de façon exemplaire età chaque rencontre, ils apprenaient beaucoup de lui. Toujours pressé, il n’avait  toujours que vingt minutes mais restait deux heures, incapable de partir. Pas très rassuré mais  répondant aux questions parfois perfides des élèves. Avec,  parfois, des  conseils au  langage très cru. « Vous les filles, n’hésitez pas à faire  le trottoir! Enfin vous comprenez ce que je veux dire: ne restez pas derrière votre téléphone, faites vous connaître… sinon, cela ne marchera jamais ».
Il les avait autorisés les étudiants à assister aux répétitions, ce qui était une beau cadeau qu’ils appréciaient; d’une autre génération, il savait  quitter son costume de directeur de grand théâtre et leur  parlait avec beaucoup d’intelligence et de simplicité, du théâtre contemporain,  parfois en réglant ses comptes comme une fois, à propos d’un de  ses jeunes confrères  qu’il n’aimait pas du tout:  » Il brade les places, c’est un incapable; après s’être fait mettre par le père, il a épousé la fille ». Les élèves se demandaient s’ils avaient bien entendu… L’homme possédait un charme (au sens latin du terme) indéniable.Et chacun savait qu’il avait été très proche un moment  d’une belle élève.
Et il n’avait pas hésité  à financer plusieurs projets  de mise en scène dont Peines d’amour perdues chez Sobel à Gennevilliers, mise en scène d’Andrejw Severyn et , en douze ans, il aura employé,  dans  ses mises en scène, quelque quarante élèves comme figurants, pour des petits rôles, voire même pour des rôles importants. Et ce n’est pas le moindre des apprentissages
. C’est une chose qui ne s’oublie pas et c’est un  côté souvent négligé de son personnage qu’ il est bon, au moment où il nous quitte à jamais, de  rappeler.
Jérôme Savary n’était pas un bateleur qui faisait tout et n’importe quoi, comme certains , de mauvaise foi, avaient voulu le faire croire; certes, il savait vendre sa marchandise avec une étonnante force de conviction; certes, il était parfois  fort  en gueule à la limite du m’as-tu-vu, mais  le reconnaissait volontiers et n’était pas que cela. Même si,  dans les  dizaines de spectacles réalisés, certains n’auraient jamais dû voir le jour…
C’était, en tout cas,  un grand homme de théâtre, avec, sans doute une exigence et un style bien à lui, qui-on l’oublie trop souvent-a pris des risques et dont bien des metteurs en scène qui ne l’auraient jamais avoué, se sont ensuite inspirés… C’est pour cela aussi que nous l’aimions beaucoup. Jérôme aura été un chaînon marquant dans l’histoire du théâtre français  contemporain et il aura réussi à remplir la grande salle de Chaillot, ce qui était loin d’être acquis. Et, plus de quarante ans après sa  création,  des gens  trop jeunes pour l’avoir jamais vu, parlent encore du Magic Circus… C’est sans doute le plus bel hommage qu’on puisse lui rendre.


Philippe du Vignal

Une cérémonie du souvenir aura  lieu au cimetière du Père-Lachaise mardi prochain  12 mars à 10 heures 30. Sous la neige, comme il l’aurait peut-être souhaité…

savaryjerome-nb1985 dans actualites

Philippe,

Jérôme ne soufflera plus dans sa trompette et ne fumera plus ses gros cigares

La première fois que je l’ai vu, il en offrait aux machinos de l’Alhambra durant le montage du Magic, lors d’un Sigma

C’est sur notre scène bordelaise qu’il fût révélé, c’était Zartan, je me souviens

Quel volcan sur Bordeaux, les portes volaient en éclats sous la poussée du public

Deux trois ans après 68, le public exultait

Le directeur du Théâtre de la Cité internationale, Perinnetti, était là (toi aussi), il l’intégra à sa saison…

C’était, disons vers les années 69/70 peut-être…. ou pas (?), on s’en fout, maintenant qu’il est parti

Adieu l’artiste

Amitiés

Guy Lenoir


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