Manque

Manque de Sarah Kane, mise en scène de Patrick Haggiag.

 

Un lundi soir toujours triste, une semaine après la disparition de Wladislaw Znorko ( voir Le Théâtre du Blog) que nous avons accompagné dans sa tenue de chef de gare jusqu’au funérarium de Marseille. Heureusement, Anis Gras à Arcueil nous offre un objet théâtral violent qui nous arrache à cette peine. De cette écrivaine anglaise qui s’est suicidée très jeune à l’hôpital où elle était internée en 99, nous n’avions vu que Purifiés dans une belle  réalisation de Julien Travaillé à Montbéliard.
Patrick Haggiag,  après une vingtaine de spectacles, a mis en scène cette pièce désespérée, où l’on voit deux couples s’affronter furieusement, dans un capharnaüm de fin du monde. Des chaises que l’on empile et qu’on jette, un grill de sport où l’on s’adosse, derrière lequel on va se réfugier, une recherche désespérée d’un amour impossible qui ne s’avoue qu’à travers la violence.
Les quatre acteurs se déchirent superbement, et  un personnage assis à nos côtés, (Benoît di Marco dont le nom n’est pas indiqué dans la distribution) surgit du public pour s’adresser à une spectatrice interloquée ! Nous restons cloués sur notre banc à la fin.

Edith Rappoport

Anis Gras à Arcueil  jusqu’au 16 mars à 19 h 30, relâche dimanche. T:  01 49 12 03 29 puis au  Centre Dramatique National de Thionville  en mars et à la  Manufacture de Nancy en avril.


Archive pour mars, 2013

L’impossible procès

L’Impossible Procès, texte et  réalisation de Bruno Boussagol.

 

L'impossible procès dsc_0531Bruno Boussagol, nous l’avons suivi avec intérêt depuis une vingtaine d’années dans ses aventures théâtrales courageuses à  Clermont-Ferrand où il développe un travail avec des handicapés mentaux et sa lutte déterminée contre les ravages du nucléaire. Il  continue de se rendre régulièrement à Tchernobyl. On se souvient de La prière pour Tchernobyl, de La supplication de Svetlana Alexeïevitch, d’Elena ou la mémoire du futur et surtout de Women 68 en 2008 au Festival d’Aurillac…
Cet Impossible Procès, c’est celui que personne ne pourra livrer contre l’État français pour nous avoir vendus, pieds et poings liés,  à l’industrie nucléaire. Nicolas Lambert avait déjà dénoncé ce risque terrible auquel nous sommes soumis dans Avenir radieux, une fission française, où il interprétait tous les présidents de la République de De Gaulle à François Hollande, faisant un choix radical qui hypothèque définitivement notre avenir énergétique au nom d’une énergie « propre » et moins chère.
La Cour pénètre en scène pour juger d’un accident nucléaire survenu en 2015 : Un Boeing 747 d’Air-Maroc s’est écrasé sur la centrale nucléaire du Blayais à proximité de Bordeaux, aucun survivant parmi les 150 passagers et onséquences  incalculables: on a réussi à évacuer les environs proches, mais il n’en est pas question pour les habitants de la métropole bordelaise qui sont trop nombreux.
Le procès voit s’affronter une procureure déchaînée (remarquable Véronique Pilia) contre l’avocat doucereux de Monsieur de Pressac, président du très Haut Commissariat à l’énergie nucléaire civile, interprété par Bruno  Boussagol portant des lunettes noires, antipathique à souhait et  mutique la plupart du temps, cumulant tous les pouvoirs au nom du Secret-Défense. Le procès est arbitré par un juge qui tente de faire son travail, mais qui ne pourra prononcer aucune condamnation de l’État pour dommage infligé à la population.
L’instruction est fouillée, les personnages plus vrais que nature, c’est parfois drôle mais le plus souvent terrifiant On annonce 613 victimes, il y en aurait en fait 300.000, pour ne parler que des années proches. Des témoins venus d’associations antinucléaires sont appelés à la barre. Dans cette salle prêtée par la Ville de Paris, les spectateurs, pour la plupart militants de la cause, se terrent dans leurs fauteuils.

Edith Rappoport

 Le 20 avril à Montélimar, puis Strasbourg, Kaysersberg, Bure, Darnieulles, Golfech, Toulouse, Gaillac, Colmar, Angoulême, Embrun, et  Paris.

Edith Rappoport

http://www.brut-de-beton.net

Visite au père

Visite au père, de Roland Schimmelpfennig, mise en scène d’Adrien Béal.

Visite au père pereDans la pénombre d’un espace vide,  une jeune fille d’une vingtaine d’années, Isabel, s’acharne sur son  portable où s’affiche l’image indélébile, qu’elle cherche à gommer,  du mirador d’un camp de concentration qui ressemble fort à un phare, ou l’inverse.
Dehors, une tornade de neige et quelqu’un  frappe à la porte de cette maison isolée dans la campagne allemande, cherchant refuge. L’homme, prénommé Peter, n’est pas là par hasard, il vient à la rencontre de son père, Heinrich, qu’il ne connaît pas.
La jeune fille, qui découvre l’existence d’un demi-frère, rassemble la fratrie, qui l’ignorait tout autant. Les femmes, demi-sœurs et cousine, et Edith, la femme d’Heinrich qui a récupéré cette maison familiale baptisée ironiquement mais justement, caveau de famille, font cercle. On assiste aux retrouvailles, ni très exaltantes ni très exaltées de Peter, qui garde le mystère de son passé, et d’Heinrich, occupé depuis une dizaine d’années à la traduction du Paradis perdu de Milton.
L’inquiétante intrusion dans la famille du fils, personnage énigmatique,  ressemble à l’arrivée d’un loup dans une bergerie. Se tissent, à différents niveaux de l’histoire, des relations entre Peter et les femmes de la famille, les unes après les autres, entre le jeune homme et Edith, sa belle-mère. Heinrich et sa nièce, eux  musardent et abattent ensemble un canard que personne ne sait ni plumer ni préparer, et perforent, en plein cœur, la photo de mariage d’Heinrich et Edith, qui en reste interdite.
Aspects légers et traits plus profonds s’enchevêtrent, au cours des cinq actes qui nous entraînent de séquences courtes et rythmées, en moments a-capella ou en canon, vers plus de densité. Subtilement, le spectre de l’histoire se met en marche, histoire personnelle comme histoire collective, sur fond d’Allemagne et de Russie. Avec un chapitre sur la littérature russe où une amie d’Heinrich, venue le visiter, professeure typique de « l’autre Allemagne », emmène sa fille, dévoreuse de littérature russe, feuilleter la bibliothèque familiale généreusement ouverte (scénographie de Kim Lan Nguyen Thi). Des centaines de livres russes, y sont enfermés, comme oubliés, avec des éditions rares de Tchekhov et de Tourgueniev.
L’atmosphère du plateau est proche  de celle de la Cerisaie, avec le poids du passé et de l’héritage, ou de Premier Amour de Tourgeniev, et pourrait aussi faire référence au Canard sauvage d’Ibsen que le metteur en scène a d’ailleurs monté, il y a quelques années.
A la fin,  tout le monde cherche tout le monde et chacun sa vérité, jusqu’aux menaces de meurtre et aux coups à bout portant tirés par le père sur un fils qui disparaît, à nouveau. La tension est à son comble, le fils s’efface. Etait-ce un rêve ?
Visite au père
est le premier volet de La Trilogie des animaux où l’on retrouvera Peter et Isabel, à d’autres moments de leur vie. L’auteur, traduit de l’allemand par Hélène Mauler et René Zahnd, a travaillé à Istanbul, puis fait des études de mise en scène à Munich, et, après un an passé auprès de Thomas Ostermeier à la Schaübuhne de Berlin, est actuellement en résidence au Deutsches Schaupielhaus de Hambourg. On connaît de lui, en France : La Nuit arabe, montée par plusieurs metteurs en scène, ainsi que Le Dragon d’or. Et huit de ses pièces ont été publiées en français.
Cette Visite au pèreressemble à des coups de crayons éparpillés ou des esquisses, qui lancent un début d’histoire et laissent comme en suspension. Entre secrets de famille, non-dits, opacités, fantasmes et imaginaires, rêves et mensonges, idéalismes, on pénètre, de pas-de-deux en chorégraphies plus  complexes dans un monde en train de basculer, sans bousculer le temps.

Les huit personnages, en quête d’émotion et de désir, oscillent d’oisiveté en ennui et avancent de manière décalée, chacun dans la logique de son tracé. Portés par des  acteurs dirigés de façon plutôt sage et précise, intéressant mélange de générations, ils soufflent une ambiance de chaud et de froid, chacun gardant sa part de mystère (Bénédicte Cerutti, Christine Gagnieux, Perrine Guffroy, François Lequesne, Julie Lesgages, Pierric Plathier, Claire Wauthion et Charlotte Corman).
Les lumières d’Anne Muller participent de cette étrangeté et accompagnent les paroles perdues et envolées, habilement orchestrées par Adrien Béal, metteur en scène et directeur du Théâtre Déplié. Ce temps de la représentation ouvre sur une poétique du plateau qui, séquence après séquence, construit sa dramaturgie en une sorte de symphonie inachevée.

Brigitte Rémer

L’Echangeur de Bagnolet jusqu’au 10 mars. T. : 01-43-62-71-20. www.lechangeur.org

Le texte est publié à L’Arche éditeur : www.arche-editeur.com

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Jérôme Savary est parti

Jérôme Savary est parti dans actualites jerome-savaryJérôme Savary est parti rejoindre ses animaux tristes…

Lui qui était la vie même… Lui , jamais malade… Lui,  résistant aux trop nombreux whiskys et aux trop nombreux cigares…Mais on voyait bien que le grave cancer de la gorge dont il était atteint depuis quelques mois, finirait  par avoir vite raison de lui.
Il est mort lundi dernier,  quelques heures avant Wladislaw Znorko (voir Le Théâtre du Blog) à 70 ans. Quelle tristesse, quelle grande tristesse d’avoir vu deux compagnons de vie disparaître le même jour et, juste un an après Laurence Louppe, cela commence à faire beaucoup!
Jérôme,  depuis ses tout premiers spectacles,  en particulier  Zartan en 71, il y a plus de  quarante ans qu’on le connaissait… bien et pas bien à la fois, même après une vingtaine d’interviews, de très nombreuses conversations et après avoir travaillé avec lui douze ans à Chaillot.
 Volubile mais très secret, toujours disponible mais toujours pressé, généreux,et dépensier mais sachant aussi ce qu’un franc veut dire et surveillant de près le nombre de places vendues, d’une tendresse parfois inattendue mais impitoyable et le revendiquant.  » Je suis un être cruel : « Je préfère que Maria de Medeiros joue Zazou  ce soir et non pas elle (une élève de l’Ecole de Chaillot qui la remplaçait en tournée et le dimanche): cette fille est douée,  elle chante bien et  ira loin, mais sans moi ».
Inconstant mais d’une fidélité à toute épreuve, le personnage était aussi compliqué, qu’attachant…  » Si tu ne sais pas comment appeler ton futur bébé et  si c’est un fils, appelle-le Robinson comme  le mien. Normal,  puisqu’il est né au moment du spectacle Les derniers jours de Robinson Crusoé; comme cela, cela en fera au moins deux dans Paris! ». Comment résister?  Ce fut un fils et  on l’appela donc  Robinson, et comme  son Robinson  à lui, tous deux d’origine américaine par leur  grand-mère.

Et nous avions vu la très grande majorité de ses spectacles, les moins bons et les meilleurs: comme  justement, Les derniers Jours de Robinson Crusoé, Mère Courage d’après Grimmelhausen à Hambourg, Mère Courage de Brecht dont j’ai souvent  passé un extrait vidéo de la fin exemplaire lors de conférences, avec le plaisir de voir les yeux du public mouillés de larmes, Noël au front , son fameux Cabaret, Les Rustres de Goldoni, Cyrano avec  Jacques Weber, Le Bourgeois gentilhomme et L’Avare, La Périchole d’Offenbach et Les  Mélodies du malheur qu’Antoine Vitez avait beaucoup aimé. Avoir réalisé au moins une douzaine d’excellents spectacles dans une vie d’homme de théâtre, peu de gens peuvent en dire autant…
Jérôme avait contre lui nombre de  critiques, dont Bernard  Dort,  entre autres, qui ne l’aimait pas du tout. Et il  savait avoir la dent dure et la rancune tenace quand il se sentait injurié notamment envers un critique qui avait écrit qu’il était sale quand il l’avait interviewé- ce qui était faux- mais il assumait crânement ses mauvais choix et  ses  échecs  ou demi-échecs,  comme Super-Dupont.  « Tu vois,  maman, avait-il dit, en me présentant sa mère, Philippe n’a pas du tout aimé et l’a écrit, mais il avait raison, ce n’était pas fameux! » .

 Il avait vécu sa vie,  à toute allure avec une incroyable énergie, passant dans les années 70, ,avec son mini-bus Woslkwagen, d’une ville à l’autre: « C’est rare que nous dormions deux nuits de suite dans le même hôtel » .
Puis  les frontières avaient reculé, et il avait  joué ses spectacles dans le monde entier,  avec, parfois une grande lassitude  mais sans être jamais découragé par la vie. Mais il passait nettement, surtout à ses débuts, pour un trublion notoire et une interview que j’avais fait de lui avait failli ne pas être publié dans Les Chroniques de l’Art Vivant pour  propos jugés trop crus…
En fait, nous l’avons toujours connu boulimique, même au prix de grandes  fatigues. « Je n’en peux plus, on est début mars, et je n’ai déjà plus un rond, tout est passé dans les pensions alimentaires » me disait-il un jour , en remontant péniblement les marches du grand escalier de Chaillot.
Et c’est vrai qu’ il assurait mille choses à la fois, et souvent  deux mises en scène en même temps , l’une en France et la reprise d’une d’une autre en Allemagne  ou ailleurs, naviguant entre des spectacle parfois trop vite montés.  » Tous ces connards qui me trouvent vulgaire,  n’ont qu’à aller se faire foutre, j’ai une troupe à faire vivre et je  ne reçois aucune subvention,  disait-il, à ses débuts. Mais il a joué le jeu et a accepté d’être subventionné quand,  enfin, le Ministère toujours frileux, le lui a proposé.

Il avait commencé dans la rue, bateleur, à la Contrescarpe, avec Jules  Cordière son cracheur de feu puis a commencé à jouer au petit Théâtre de Plaisance puis  il créa Le Grand Magic Circus et ses animaux tristes et il dirigea ensuite les centres dramatiques Montpellier  de  82 à 86 et  Le Théâtre du Huitième à Lyon de 86 à 88 .
Et, succédant à Vitez, il fut nommé, sous le règne de François Mitterrand qu’il avait  souvent accompagné avec sa fanfare pendant ses campagnes électorales, directeur du Théâtre national de Chaillot. Il y resta douze ans, ce qui n’est pas un mince exploit quand on connaît la dimensions du bateau à piloter!
Fils d’un père français exilé volontaire  et d’une mère américaine, il était né en Argentine  où il avait vécu enfant puis à Chambon-sur-Lignon où, dans  les froids hivers cévenols, il avait découvert  avec éblouissement la neige- que l’on verra souvent dans ses spectacles. Il connaîtra  le théâtre grâce à la troupe de Jean Dasté, directeur du Centre Damatique de Saint-Etienne, gendre de Jacques Copeau et grand artisan de la décentralisation, qui trimbala, sous son chapiteau  bien des spectacles, dont un magnifique Cercle de craie caucasien de Brecht, avec, en bas de l’affiche,  la toute jeune Delphine Seyrig qu’il fera jouer ensuite dans un de ses films. Et ce n’est sans doute pas pour rien qu’il fera tourner le Grand Magic Circus sous un  chapiteau…

Il avait l’art de la répartie et nous souvient qu’à un spectateur qui lui avait crié: « Ton bordel, Savary, c’est quand même bien cher pour ce que c’est ! « , il avait  répliqué:  » Ecoute mon pote, tu n’avais qu’à passer par derrière! » Il s’était formé plutôt formé  lui-même dans la grande tradition américaine d’autrefois, au gré des rencontres, et avait fait très peu d’études: une boîte privée rue de la Tour, mais quand même l’école de musique Martenot à  Neuilly. Et quelque temps, l’Ecole  du théâtre des nations où il rencontra Jacques Livchine et Edith Rappoport, notre amie du Théâtre du Blog. Cette formation personnelle ne l’empêchait pas d’avoir un sens très sûr du plateau et une  solide  culture théâtrale et musicale.
Il avait vécu seul, très jeune encore, à New York, rencontrant nombre d’artistes, musiciens de jazz comme Miles Davis, ou  des metteurs en scène comme John Vaccaro  à qui il avait essayé en vain de chiper les adresses de son fournisseur de strass et de paillettes. Mais,  citoyen argentin, il avait dû repartir faire son service militaire dans la cavalerie! Puis revenu en France, il  avait  intégré l’Ecole nationale des arts Déco à Paris où il  jouait déjà de la trompette dans la fanfare; il y avait rencontré Michel Lebois qui allait devenir  son fidèle scénographe.
 Il vivait dans un petit studio, à la Contrescarpe qui appartenait à sa mère. Doté d’une énergie peu commune, ne se fiant qu’à sa bonne étoile, il avait réussi à se faire une réputation de metteur en scène iconoclaste et à se faire haïr de la plupart des réalisateurs français  de l’ époque qui lui reprochaient  de mettre en place un théâtre  de bric et de broc, sans frontière entre la salle et le plateau, très au second degré, fait de palmiers de carton, avec des musiciens sur scène et de belles comédiennes en porte-jarretelles, jouant  n’importe, là où il pouvait  et vendant avec ses acteurs  des bières à l’entracte pour compléter la recette.
Roger Lafosse, le directeur du Festival Sigma à Bordeaux, lui l’avait vite repéré et faisait  une entière confiance,  à son Magic Circus, capable d’emmener dans ses délires théâtraux plusieurs centaines de spectateurs. Et, bien souvent, Jérôme lui disait qu’il allait lui envoyer  le scénario du prochain spectacle… qui était encore dans sa tête.
Ses spectacles, au début du moins, étaient en effet souvent vite répétés mais il avait  une telle envie  d’en découdre que, passés les premiers jours de rodage,  il réussissait presque toujours son coup et c’était probablement un des rares metteurs en scène français à emmener  et/ou  à créer ses spectacles à l’étranger.
..
Recrutant ses acteurs à l’intuition,  et ses comédiennes parfois au gré de ses amours mais  sans jamais vraiment se tromper. Ainsi, entre autres, Michel Dussarat,  qu’il avait enlevé à ses études d’anglais à Bordeaux pour assurer les poursuites et qui deviendra aussi comédien et surtout son très fidèle costumier.  Ainsi Mona Heftre, magnifique jeune plante dont il était  très amoureux, que nous avions rencontrée un soir de tournée à Tours et mère de ses deux filles. Sans Mona la vigilante, il n’aurait jamais été ce qu ‘il est devenu. Il avait eu quatre enfants dont il disait  souvent  que c’était tous des enfants de l’amour…
Il avait une folie personnelle qui l’empêchait de douter. Il ne renonçait jamais, pensait que tout était toujours  possible, à partir du moment où il en avait décidé. Par exemple, assumant seul avec son assistant, la conduite d’un  spectacle à Chaillot à cause d’une grève des techniciens que, par ailleurs, il respectait beaucoup…Même si tout le monde se se souvient encore de  ses colères  quand il dirigeait une répétition à Chaillot.
Toujours muni de son éternel gros cigare, il confondait souvent quand il avait trente ans,  costume de scène et tenue de ville. Ainsi, une dame  de mon immeuble bourgeois m’avait dit fielleusement: « Il y a un monsieur bizarre avec une veste jaune et des chaussures  vert es  qui vous cherchait ». Mais sous le jeune metteur en scène et le chef d’une jeune troupe, il y avait déjà un organisateur et  un metteur en scène déterminé qui avait souvent réfléchi à ce que pouvait être un théâtre populaire au meilleur sens du terme.
Et il  aura finalement réconcilié  les Français avec l’opérette qui avait mauvaise presse dans les années 68, et qu’il avait rebaptisé comédie musicale,  lui,  l’amoureux fou de musique, Mozart-dont il disait qu’il avait inventé le swing!, de Rossini  mais aussi de Chabrier et surtout  d’Offenbach dont il partageait l’amour des femmes. Et il  était bien le seul des metteurs en scène de sa génération à avoir associé  de façon aussi remarquable, la musique et le chant à un théâtre à un théâtre d’images qui devait peu au texte mais plus à la musique et  aux chansons.  Sans pour autant négliger un théâtre de  texte comme celui de Brecht ou de Molière… C’était d’autant plus cohérent, puisqu’ils avaient toujours fait la part  belle aux chants dans leurs pièces. Puis ensuite, il s’était lancé avec la même passion et le même succès,  dans l’opéra, en France mais surtout à l’étranger…

 C’était aussi, quoi qu’il en ait dit, un excellent pédagogue; mais, faute de temps et  incapable de se plier à un horaire régulier, il m’avait dit qu’il ne pourrait pas enseigner   à l’Ecole de Chaillot qu’il avait pourtant voulue. Mais il connaissait bien les élèves et parlait souvent avec eux- à la différence de Goldenberg qui n’avait jamais voulu les rencontrer! Et, à chaque fois qu’il leur faisait passer une scène , il savait corriger de façon exemplaire età chaque rencontre, ils apprenaient beaucoup de lui. Toujours pressé, il n’avait  toujours que vingt minutes mais restait deux heures, incapable de partir. Pas très rassuré mais  répondant aux questions parfois perfides des élèves. Avec,  parfois, des  conseils au  langage très cru. « Vous les filles, n’hésitez pas à faire  le trottoir! Enfin vous comprenez ce que je veux dire: ne restez pas derrière votre téléphone, faites vous connaître… sinon, cela ne marchera jamais ».
Il les avait autorisés les étudiants à assister aux répétitions, ce qui était une beau cadeau qu’ils appréciaient; d’une autre génération, il savait  quitter son costume de directeur de grand théâtre et leur  parlait avec beaucoup d’intelligence et de simplicité, du théâtre contemporain,  parfois en réglant ses comptes comme une fois, à propos d’un de  ses jeunes confrères  qu’il n’aimait pas du tout:  » Il brade les places, c’est un incapable; après s’être fait mettre par le père, il a épousé la fille ». Les élèves se demandaient s’ils avaient bien entendu… L’homme possédait un charme (au sens latin du terme) indéniable.Et chacun savait qu’il avait été très proche un moment  d’une belle élève.
Et il n’avait pas hésité  à financer plusieurs projets  de mise en scène dont Peines d’amour perdues chez Sobel à Gennevilliers, mise en scène d’Andrejw Severyn et , en douze ans, il aura employé,  dans  ses mises en scène, quelque quarante élèves comme figurants, pour des petits rôles, voire même pour des rôles importants. Et ce n’est pas le moindre des apprentissages
. C’est une chose qui ne s’oublie pas et c’est un  côté souvent négligé de son personnage qu’ il est bon, au moment où il nous quitte à jamais, de  rappeler.
Jérôme Savary n’était pas un bateleur qui faisait tout et n’importe quoi, comme certains , de mauvaise foi, avaient voulu le faire croire; certes, il savait vendre sa marchandise avec une étonnante force de conviction; certes, il était parfois  fort  en gueule à la limite du m’as-tu-vu, mais  le reconnaissait volontiers et n’était pas que cela. Même si,  dans les  dizaines de spectacles réalisés, certains n’auraient jamais dû voir le jour…
C’était, en tout cas,  un grand homme de théâtre, avec, sans doute une exigence et un style bien à lui, qui-on l’oublie trop souvent-a pris des risques et dont bien des metteurs en scène qui ne l’auraient jamais avoué, se sont ensuite inspirés… C’est pour cela aussi que nous l’aimions beaucoup. Jérôme aura été un chaînon marquant dans l’histoire du théâtre français  contemporain et il aura réussi à remplir la grande salle de Chaillot, ce qui était loin d’être acquis. Et, plus de quarante ans après sa  création,  des gens  trop jeunes pour l’avoir jamais vu, parlent encore du Magic Circus… C’est sans doute le plus bel hommage qu’on puisse lui rendre.


Philippe du Vignal

Une cérémonie du souvenir aura  lieu au cimetière du Père-Lachaise mardi prochain  12 mars à 10 heures 30. Sous la neige, comme il l’aurait peut-être souhaité…

savaryjerome-nb1985 dans actualites

Philippe,

Jérôme ne soufflera plus dans sa trompette et ne fumera plus ses gros cigares

La première fois que je l’ai vu, il en offrait aux machinos de l’Alhambra durant le montage du Magic, lors d’un Sigma

C’est sur notre scène bordelaise qu’il fût révélé, c’était Zartan, je me souviens

Quel volcan sur Bordeaux, les portes volaient en éclats sous la poussée du public

Deux trois ans après 68, le public exultait

Le directeur du Théâtre de la Cité internationale, Perinnetti, était là (toi aussi), il l’intégra à sa saison…

C’était, disons vers les années 69/70 peut-être…. ou pas (?), on s’en fout, maintenant qu’il est parti

Adieu l’artiste

Amitiés

Guy Lenoir


Féerie

Féerie au Moulin Rouge

Féerie mrMoulin Rouge, cette simple association de deux mots fait naître dans l’imaginaire de chacun et dans le monde entier, un ensemble d’images mythiques appartenant au patrimoine de Paris, que cela soit  Toulouse-Lautrec, La Goulue, le Cancan et ses figures de danse uniques au monde  ou encore l’incroyable présence de Mistinguett , meneuse de revue…
D’où la difficulté de concevoir une revue intemporelle qui puisse nourrir les rêves d’un public international soit   deux fois 900 personnes par soir-qui se presse avec curiosité et envie dans ce lieu tout de rouge et d’or vêtu.
Depuis 1889,  cet endroit répertorié aux monuments historiques et qui a fait naître le music-hall,  a connu de nombreuses heures de gloire, et a reçu de nombreuses vedettes :Charles Trenet, Charles Aznavour, Liza Minelli, Franck Sinatra ou Elton John.
Deux représentations se déroulent  donc chaque soir et sans aucune interruption dans l’année. En 1957,  Doris Haug, metteur en scène actuellement avec Ruggero Angeletti, fonde sa troupe de danseuses Les Doriss Girls, au nombre de soixante aujourd’hui. Le directeur du Moulin-rouge Jacki Clerico, décédé en janvier et aujourd’hui remplacé par son fils Jean-Jacques, a  proposé dès 62, une nouvelle formule: soit  le dîner-spectacle,  ou le spectacle seul.
Ce  dîner  nécessite entre les deux séances, une grande célérité des serveurs pour débarrasser et réinstaller la salle en une demi-heure. Cent-vingt personnes s’occupent ainsi du service chaque soir, sur un total de quatre cents qui travaillent  au Moulin Rouge. Depuis 1963 et le succès de la revue Frou-Frou  le directeur, par superstition, ne choisit plus que des titres de revues débutant par la lettre Féerie (1999) est la dernière créée. Coût de création: huit millions d’euros!  Et  la prochaine revue, avec un  budget de dix millions d’euros, est déjà prête mais le succès de Féerie avec 98% de remplissage retarde son avènement.
Le Moulin Rouge ne se couche jamais: le jour, les cuisiniers préparent les repas du soir, les couturières réparent les costumes, de nouvelles danseuses répètent  les chorégraphies d’origine, chorégraphies qui appartiennent au répertoire, que cela soit les six minutes endiablées du Cancan qui nécessitent un échauffement intensif préalable, ou les autres numéros dansés, toujours rythmés,  qui s’enchaînent sans aucun faux-pas.
L’occupation du plateau, à certains endroits très étroit , demande une extrême précision des danseuses qui doivent tenir compte du volume de leurs costumes. La nudité , même si elle existe parfois pour le buste parfait et les jambes longilignes de ces danseuses,  est en permanence mise en valeur par les costumes. Mille costumes de plumes et de strass entrent en jeu chaque soir, et  sont avec les changements de décors rapides et les effets de lumière, les maîtres de l’image.
Ce sont en effet les  images que l’on retient du spectacle. D’emblée, le spectateur part en voyage , quand il entre dans la salle,  un spectacle à elle toute seule avec , sur ses murs,  des témoignages du passé et de petites lampes rouge sur chaque table, créatrices d’intimité. Ce voyage dans le temps est relayé par la revue avec ses numéros de cabaret au milieu des séquences dansées, en particulier Marc Métral, un exceptionnel ventriloque. Le Moulin Rouge est un des  endroits où de tels numéros sont encore visibles aujourd’hui et a donc  un rôle de conservation du patrimoine du spectacle vivant.
Plus simplement,  pour le public,  il symbolise une capitale, Paris, légère, joyeuse, séductrice et insouciante comme le champagne consommé ici,  à raison de 240.00 bouteilles par an. Un Paris où les artistes et les femmes de rêve se côtoient, une image bien lointaine de la réalité d’aujourd’hui… Mais  le Moulin Rouge existe pour faire rêver ce public, et  y réussit grâce à la passion qui anime tous les artisans de cette maison,  de la vendeuse de programme, jusqu’aux meneuses de revue.
En 1941 Francis Carco disait déjà: « Les flonflons d’Offenbach n’ont presque plus d’échos dans notre affreux monde de businessmen, d’agents et de financiers ». Sauf peut-être au Moulin Rouge!

Jean Couturier

www.moulinrouge.fr

Un tour de manège

Un tour de Manège,  création collective dirigée par Patrice Cuvelier, musique de Gabriel Levasseur et Florent Maton.

 

 

La compagnie de rue Babylone qui sillonne les routes depuis une vingtaine d’années, a laissé des souvenirs aux amoureux des spectacles en  plein air. On se souvient, entre autres, de À Feu et à sang, de Saturne pas rond, un spectacle pour enfants et d’Arena Voz. Maintenant installée dans un ancien orphelinat de Mitry-Mory qu’ils ont joliment réaménagé voilà une quinzaine d’années, les comédiens y ont réalisé de belles fêtes festivalières. Ils viennent de reprendre sous le chapiteau du Cirque Électrique, Porte des Lilas Un tour de manège créé en 2010.
Une grande folle de roi emperruqué, prénommé Jean-Louis, s’affronte avec un policier venu mettre de l’ordre en ordonnant l’annulation du spectacle. Une course poursuite se déclenche sur un plateau tournant au rythme endiablé des deux musiciens qui donnent  un soupçon de dimension poétique au spectacle. Ce roi  n’est le roi de rien, que de lui même: « Nous sommes tous morts ici, ça a l’air chiant à mourir (…) je suis Jean-Louis, l’inconnu, même pas une page Google »…
Sur le plateau qui continue à tourner, un déchaînement grotesque, le bain royal, la belle-mère, une séance de frivolités assez drôles avec un écrivain anglais entre deux femmes, une belle scène de femme-chapiteau rouge, une chanteuse qui s’écroule. Cette série de gags pas toujours légers, très sur-joués,  est  sonorisée (ah !cette manie des micros au théâtre !) mais  le public complice est ravi…

Edith Rappoport

Cirque électrique Porte des Lilas les  7, 9 et 16 mars  à 21 h, et les dimanches 10 et 17 à 17 h, T: O9- 54-54-47-24

http://www.cie-babylone.com

Un obus dans le cœur

Un obus dans le cœur un-obus-dans-le-coeur


Un obus dans le cœur, adapté du roman de Wajdi Mouawad, mise en scène de Jean-Baptiste Epiard et Julien Bleitrach.

Adapté pour la scène du roman Visage retrouvé de Wajdi Mouawad, Un obus dans le cœur rassemble les thèmes chers au dramaturge et est  étrangement proche de sa tétralogie. Etrangement,  car plus encore que dans ces textes théâtraux, la voix qu’il fait entendre ici fait écho à celle de son auteur.
Jeune libanais, Wahab a dû s’exiler au Canada avec sa famille pour fuir la guerre civile, maléfique sœur jumelle. En traversant tour à tour, la guerre, le deuil, l’absurde et la quête d’identité, il nous raconte au présent la mort de sa mère, cette  » femme aux cheveux blonds  » devenue depuis longtemps pour lui une étrangère.
La distance qui le sépare de cette femme autrefois connue et aimée devient un gouffre à franchir pour se retrouver et vaincre son mal-être. « Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Simplement la vérité. »
Seul en scène, Julien Bleitrach nous donne le texte comme un présent à cultiver. Dans une sincérité extrême que rien ne vient encombrer, il tient entre ses mains la vie et la solitude du jeune Wahab comme un oiseau fragile qu’il nous confie.
Le décor, très simple, n’est là que pour soutenir l’imagination du spectateur..
On regarde Wahab traverser vent et neige pour rejoindre l’hôpital. Quitter la petite chaise de l’enfance pour l’affranchir sur des tableaux. Peindre avec passion le visage de sa mère et apaiser enfin le passé pour mieux reconquérir le présent et l’avenir.
Julien Bleitrach est un amoureux de la violence poétique de Mouawad, et ça se sent. Des yeux brillants, une voix sincère, le style franc du dramaturge, et le public est transporté.  » L’écriture donne cette sensation de nous être adressée personnellement « , comme le jeune acteur le dit lui-même.
C’est lui qui a choisi de servir ce texte, le travaillant seul, au ressenti, avant de demander les conseils de Jean-Baptiste Epiard. C’est donc un spectacle choisi et pensé avec soin, mûri depuis 2011 et doucement mais sûrement réussi qui nous est présenté. Pour les conquis (et il y en aura), vous pourrez  bientôt retrouver Julien Bleitrach en metteur en scène d’Etat(s) Sœur de et avec Pierre Pirol, et de Finally de Stephen Belber avec Yano Iatridès, comédienne et danseuse, et Hervé Le Goff, danseur de claquettes.

Elise Blanc

Théâtre du Temps jusqu’au 26 mars.

Phèdre

Phèdre de Jean Racine, mise en scène de Michael Marmarinos

Phèdre ben0074023 Phèdre, victime de sa passion pour Hippolyte, le fils de son mari Thésée, roi d’Athènes qui a disparu pendant la guerre de Troie, et porté mort. Phèdre bourreau qui, au retour inattendu de son mari, et sur le conseils d’Œnone sa nourrice, accuse Hippolyte d’avoir porté les yeux sur elle. Déclenchant des morts en cascade, avant d’expirer au pied d’un Thésée maudissant les dieux de s’être, à sa demande, déchaînés contre son fils.
La pièce pourrait se résumer à cela et malheureusement, on y reste: un drame bourgeois confiné dans une demeure BCBG avec vue sur la Méditerranée, avec, au loin, une île. Mais des vers de Racine, de leur musique abrupte, qu’entendons nous ? Ils nous parviennent comme étouffés, quand ils ne sont pas sussurés ou hors-champ…
De l’amour violent qui déchire Phèdre, que percevons-nous, sinon une agitation fébrile ? La gracieuse Elsa Lepoivre ne manque pourtant pas de talent et parvient,  mais parfois seulement, à nous communiquer son trouble.
Que reste-t-il du fantastique de la pièce, marquée par l’omniprésence occulte des dieux ? Phèdre n’est–elle pas, par Minos, petite-fille de Zeus, et Thésée apparenté à Poséidon qu’il invoque à tout bout de champ ? La réapparition miraculeuse de Thésée, la passion incontrôlable de Phèdre possédée par Vénus, la vengeance inouïe des dieux sur Hippolyte, rien de tout cela ne paraît fait pour surprendre dans ce Phèdre.
Même si on est en Grèce, par le décor et la radio qui déverse un constant flux de paroles et de musique, même si des mots aux sonorités magiques tels que Trézène, Mycène, Minos, Pasiphaé… parlent à notre imaginaire ; même si les lumières sur la mer, le jour qui tombe à l’horizon procurent une ligne de fuite, une respiration à l’espace. Une des réussites du spectacle est le film projeté en fond de scène qui évoque discrètement la Grèce de toujours.
Les interprètes peinent à sortir de l’intimisme imposé par la mise en scène et il faut un micro à Eric Genovèse (Théramène) pour donner toute son ampleur au récit de la mort d’Hippolyte. La pièce prend soudain une autre couleur, plus proche de Racine. Mais où est la superbe du vainqueur de Minotaure ? Samuel Labarthe l’esquisse sans être porté par l’ensemble, On le sent plus à l’aise quand le chagrin le foudroie, d’autant que c’est Théramène qui prend alors en charge ses répliques, didascalies comprises.
Seul, Pierre Niney, (Hippolyte), relève de bout en bout le défi de cette pièce énigmatique : il garde, sous le verni et la dignité de son rang, la fougue naturelle, la liberté farouche qui convient au fils de la reine des Amazones. Digne fils de héros il ne se laisse pas démonter ni aller à des compromissions.
Le spectacle ne manque pas d’élégance et d’intelligence, la direction d’acteurs et la réalisation sont soignées, cohérentes, mais Michael Marmarinos est resté en-deçà de la  tragédie de mots qu’il annonce dans le programme.

Mireille Davidovici

Comédie-Française Salle Richelieu jusqu’au 26 juin

Adieu Wlad

Adieu Wlad,

Adieu Wlad dans actualites znorkoNon, Wladyslaw Znorko n’est pas mort en 2058,comme il l’avait écrit avec ironie, dans un texte qui portait bien sa marque- mais ce grand poète de la scène n’était pas du genre à vivre cent ans!
Sans être dans une forme olympique, il vivait, plein de  rêves et de projets, mais,mardi matin, il ne s’est tout simplement pas réveillé. Sa  compagne Catherine Verrier était là, attentive comme toujours près de lui, mais les pompiers n’ont pas réussi à le ranimer.

Hasard  de l’existence, Jérôme Savary dont on vous reparlera dans quelques jours, est mort d’un cancer, aussi cette même nuit à l’hôpital. Bref, deux compagnons de route disparus  à quelques heures de différence, c’est quand même dur pour nous…Et comme si l’histoire bégayait, juste un an après la disparition de ma Laurence Louppe… (Voir Le Théâtre du Blog).

  » Né, dit-il, comme tout le monde, à l’Hôpital de la Fraternité de Roubaix au printemps (il est arrivé mille quatre cent trente quatrième sur le registre de la ville de l’année 58, score dont il n’est pas mécontent,(…) « une panne de carburant l’arrête entre Saône et Rhône ; il y fonde le Cosmos Kolej. Des petits vélos fleurissent sur les murs de la ville. On les retrouvera plus tard dans les livres d’art sur Lyon. Parmi ses objets-fétiches, roues de bicyclettes un peu faussées, ampoules de récupération, robes de baptême ou de communion un peu fanées, il échafaude des performances perpétrées dans les gares et autres lieux d’errance urbaine ».

 Pendant sept ans, il avait vécu en Irlande, à Dunquin, village le plus à l’Ouest de notre continent. Puis, après bien des détours, Wladislas Znorko, il y a dix ans déjà, décida d’installer le Cosmos Kolej, au nord de Marseille, dans le quartier  Saint-Antoine,  au lieu dit La Gare Franche.
Dans une grande maison 1900, où il avait à la fois ses bureaux, un atelier de répétitions,  sa chère cuisine, et des chambres pour lui et sa compagne et ses nombreux amis de passage. Et un grand jardin où il cultivait son potager et où, en plus de quelques poules, Cinq belles oies et Kino, son adorable et inséparable gros chien, lui servaient de gardiens. A côté, une friche industrielle, qu’il avait réussi à aménager en salle de spectacle.

Très vite, ce quartier populaire n’avait plus eu de secrets pour lui, et il connaissait tout le monde. Il m’avait montré avec enthousiasme une valisette de couteaux qu’il avait achetée à très bas prix dans  un café où l’on pouvait  commander des tas de choses « tombées du camion ». Et le fait que ces couteaux étaient d’une  qualité très douteuse dont il n’était pas dupe, le remplissaient de joie!

Merveilleux Znorko! La Gare Franche, on le sentait, était son domaine: il y a une ancienne et adorable grande cuisine où, pendant ses fréquentes nuits d’insomnie, il préparait de grandes marmites de soupe…
Il vivait aussi dans son appartement près de la gare Saint-Charles qu’il avait aménagé dans un ex-entrepôt colonial dont, m’avait-il dit, les escaliers à larges marches permettaient aux ânes de monter pour apporter les marchandises. Appartement-bibliothèque-musée où il entassait, soigneusement rangés, tous les trésors dérisoires  ou non qu’il avait chinés un peu partout…

Wladislas Znorko était en effet aussi proche de la peinture que du théâtre,  et il aimait s’entourer de tableaux (Alechinsky, etc…) mais aussi de nombreux petits objets : découpages coloriés, voitures et  wagons de trains miniature,  mode d’emploi obsolètes. Il m’avait offert un cadeau dont il m’avait fait remarquer très sérieusement la somptuosité: c’était une lame de rasoir, d’une horrible qualité et emballée dans du papier jaune, cadeau que l’on trouvait dans les tonneaux de lessive Bonux!
On lui doit des spectacles, au début très influencés par le grand Tadeusz Kantor, polonais comme lui  l’était  par son père, ouvrier métallo dans le Nord à qui il vouait un grand amour. Entre autres:  La Cité Cornu, Ulysse à l’envers, Boucherie chevaline, Le Grand MeaulnesChveik au terminus du monde, Les Boutiques de cannelleÀ la gare du Coucou suisse et jusqu’au dernier, Le Passage du cap Horn,  petite merveille de poésie. Tous ses spectacles étaient marqués par une recherche picturale et plastique, avec, ce qui est plus rare et qui le rapproche aussi de Tadeusz Kantor, un mariage des plus  réussis entre image et bande sonore.
Il m’avait longuement montré à la Gare Franche, les détaillant longuement,  nombre d’éléments de décor poussiéreux dont il n’arrivait pas à se séparer, comme dans une sorte d’exorcisme, comme un enfant garde  ses vieux jouets,  lui qui, abandonné par sa mère, avait eu une enfance détruite…

Je lui avais demandé  de diriger un atelier pour les élèves de dernière année de l’Ecole du Théâtre national de Chaillot, et ils avaient été tout de suite sous le charme de ce grand gaillard qui, excellent pédagogue quand il se  sentait en confiance,  leur ouvrait, avec beaucoup  de savoir-faire et de générosité, toutes grandes ouvertes, les portes de ses rêves scéniques.
Et  je n’ai jamais  regretté de l’avoir invité,  même s’il avait dû arrêter le stage pour cause de grande fatigue.
C’est un des intervenants qui auront le plus apporté à ces jeunes comédiens, dont plusieurs ont ensuite fondé la compagnie Gérard-Gérard.
Ils s’étaient sentis déçus après son départ imprévu. Mais, comme il leur avait promis, cinq ans après, il les avait repris en stage chez lui pendant  huit jours car il estimait avoir une dette envers eux! Et ils devaient monter prochainement un spectacle ensemble sur les courses cyclistes… Ce genre de fidélité dans la grande famille du  spectacle est  assez rare pour être signalé.

Quand on connaissait un peu Wladislas Znorko, frappante était la parfaite osmose entre ses spectacles-en particulier et sans doute le dernier, le plus beau, ce Passage du cap Horn, dont la seconde partie devait être jouée au prochain festival d’Avignon-et les lectures de cet homme de théâtre, secret et compliqué, grand amateur d’art, en particulier d’art brut, allaient, entre autres, de la Bible, à Benjamin Péret, de Georges Haldas le poète vaudois récemment disparu, à Hrablal, Nicolas Gogol, Miguel de Cervantès, Alexandre Vialatte ou Henri Calet mais aussi Michel Pastoureau, le grand archiviste spécialiste des couleurs dans l’art. Mais le metteur en scène aimait aussi beaucoup, lui qui aimait tant les trains. les numéros spéciaux du magazine La Vie du rail.
À titre homéopathique sans doute, mais tous ces ouvrages, tous ces textes  étaient bien présents dans son travail scénique. Comme nombre de créateurs, il semblait ne pas faire grand-chose mais en fait, travaillait tout le temps, et cette vision poétique de la scène, qu’il assumait seul à l’exemple de Tadeusz Kantor, était aussi empreinte d’une belle rigueur dans la direction d’acteurs.
Entouré de comédiens fidèles dont plusieurs depuis une vingtaine d’années, il aura occupé une place à part dans le paysage du théâtre contemporain français, avec une générosité et une modestie exemplaires.

Il n’était pas du genre à vouloir coûte que coûte, comme tant de metteurs en scène,  une direction de centre dramatique…Alors que ses spectacles ont été joués au Théâtre de la Ville et au Théâtre de la Cité Universitaire, et dans de nombreuses capitales étrangères. Il avait aussi réalisé  réalisé deux films en 16 mm, et noir et blanc : Koursk (8mn) intégré dans le spectacle éponyme et Le Vietnam dans mon Jardin. Avec, tout à fait  revendiqués, de très petits moyens techniques.
Ce créateur avait de très attachant, une grande intelligence du théâtre, mais du théâtre conçu comme une œuvre d’art tout à fait personnelle. Et revendiquée comme telle, et  faisant partie intégrante de sa vie. Et chaque rencontre avec lui, éclairait d’une belle lumière, les jours suivants.

Adieu, Wlad. Merci de nous avoir donné de si  beaux spectacles, merci aussi de nous avoir donné un exemple de travail théâtral loin des tiédeurs et de des compromissions, nous t’oublierons pas.

Philippe du Vignal

L’enterrement de Wladislaw Znorko aura lieu demain vendredi à la Gare Franche (quartier Saint-Antoine) à 14 heures 30.


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La Mouette

La Mouette de Tchekov mise en scène de Yann Joël Collin

 

« Un sujet pour une petite nouvelle » : une jeune fille vit au bord d’un lac, libre, gaie, comme une mouette ; un homme passe, il lui prend sa vie, comme une mouette, c’est tout. La Mouette est tellement connue qu’elle l’est même de ceux qui n’ont jamais vu la pièce. Rivalités de femmes et d’actrices : la grande Arkadina ne peut cacher son âge, elle a un grand fils adulte, mais les étudiants enthousiastes s’attèlent à sa voiture ; Nina débute, ne sait pas placer sa voix, ni que faire de ses mains, mais elle est la jeunesse, la fraîcheur du lac, le cœur pur, les rêves intacts.
Rivalité d’hommes, autour de Nina : le jeune Treplev – Hamlet du fond de la Russie –n’est pas aimé, et Nina se laisse prendre au clinquant de la célébrité de Trigorine : « Cest gentil, plein de talent, mais ça n’a pas la force de Tolstoï »-et l’écrivain, un moment charmé, revient à ses premières chaînes. L’instituteur aime Marie qui aime Treplev, sa mère aime le docteur… L’amour, la chance, la vie ne frappent pas à la bonne porte. Le malheur a la part belle, et l’habitude, et l’acceptation, et même des moments de bonheur.
On connaît la pièce. La mise en scène de Yann Joël Collin et de sa troupe nous la restitue à neuf. C’est clair, elle se passe, ici, aujourd’hui, l’autre soir en direct au 104 à Paris. Pas d’images, puisqu’il s’agit d’un travail en cours. Mais du théâtre à deux cents pour cent, sur un principe à la fois très intellectuel et hypersensible.
D’abord, tout est fondé sur la notion de « commun » et de partage. Les acteurs partagent l’espace des spectateurs (et réciproquement, à l’entracte, pour un pot ensemble), jouant du second rang, retournés vers nous ou relayés par une petite caméra vidéo. Le petit théâtre de la pièce “décadente“ de Treplev est monté, devant nous, pour nous, par les « régisseurs de plateau », qui n’ont pas besoin d’être des serviteurs, et la représentation commence, la nôtre.
Les didascalies –ce n’est pas une nouveauté, mais ici, c‘est particulièrement pertinent- sont envoyées par les acteurs comme du jeu : Rideau ! On ne se le fait pas dire deux fois. Et mis à part un « votre excellence » ici ou là, on vous défie de trouver là un gramme de Russie éternelle, de brume ou de mousseline au vent. C’est dégraissé, impeccablement contemporain. Il y a  la méthode du théâtre en train de se faire  mais ce n’est pas tout : on la connaît, elle fait le lien et la marque de fabrique (juste, efficace) entre les différents héritiers de Didier-Georges Gabily.
La fascination pour les actrices ou les écrivains–et leurs amours–n’a fait que croître et embellir : voir l’engouement pour la cérémonie des Oscars et pour les prix littéraires, allez demander aux gamines qui rêvent de faire du théâtre  ce qu’elles en pensent ; et aux jeunes surdiplômés, et  à l’avenir bloqués par les « babyboomers  » (nous) ? Et le scepticisme du médecin, et l’angoisse de l’instituteur pour son pouvoir d’achat… Et même l’intendant qui tyrannise tout le monde au nom d’une raison économique illusoire et désastreuse. Sans parler des torrents d’amours qui se déversent : « Comme tout le monde est nerveux ! « .
Les personnages tremblent sur un écran miroir, face à nous, et dans l’image bougée attrapée par la mini-caméra video –apparemment, c’est le nouveau geste du comédien- tenir la paluche.On est vraiment ici, et maintenant : communs, ces gens le sont aussi au sens d‘ordinaires. C’est là que les acteurs ordinaires sortent réellement de l’ordinaire : ils ne jouent pas les « beaux rôles « , ils n’héroïsent pas, ils sont là, à l’instant, en réplique à la situation, comme des gens parfois maladroits et empêtrés, mais vifs, réactifs. Parfaitement présents.
Cette Mouette réunit les deux théâtres, celui de Treplev, de l’âme commune du monde parce que c’est un théâtre intellectuellement ambitieux fait de bouts de ficelles, et celui dont Treplev se moque :  « celui où l’on vous montre comment des gens marchent  et mangent… « . Eh oui, on a raison de nous le montrer : c’est la réalité du monde – et c’est politique- , c’est l’âme du monde. Rarement ( c’était le cas avec la mise en scène de Christian Benedetti) on aura ressenti aussi fort cette valeur microcosmique de La Mouette.

Après ça, on accepte quelques petites scories potaches et de connivence avec ce public ultra-pro, dont,  au début, des scènes annoncées dans le style :attention on est au théâtre ,ou une trop longue sortie,  via la caméra vidéo,  de Nina et Trigorine. On attend tout simplement avec impatience que cette Mouette soit reprise : elle est exemplaire.

Christine Friedel

 

Compagnie La Nuit surprise par le jour. Spectcle vu au 104.

 

 

 

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