Le Nazi et le barbier

Le Nazi et le barbier, adaptation de David Nathanson, mise en scène de Tatiana Werner.

Le Nazi et le barbier dsc_0593Edgar Hilsenrath, né en 1926 dans une famille de commerçants juifs à Halle en Allemagne. En 1933, le nazisme arrive: brimades à l’école, confiscation des biens… Il s’enfuit avec son jeune frère et sa mère chez ses grands-parents à Roumanie. En 41, Hilsenrath, son frère et sa mère, furent déportés dans le ghetto roumain de Mogilev-Podolsk, qui fut libéré en 44 par les troupes russes,avec de nombreux juifs survivants, tous munis de sauf-conduits étrangers, il alla en Palestine où il ne se sentit jamais bien et rejoignit en 47 en France sa famille qui s’y était trouvée réunie avec son père. Et ils émigrèrent à New-York.
Edgar Hilsenrath écrit son premier roman, La Nuit, mais son éditeur effrayé par la crudité du texte, retira le livre de la vente.Le Nazi et le barbier, écrit à Munich en 68-69, et paru aux Etats-Unis en 71, avait été refusé par plus de soixante maisons d’édition allemandes! Mais en 77, un petit éditeur de Cologne Helmut Braun fit connaître Hilsenrath comme écrivain en Allemagne et dans le monde entier, et depuis dans 22 pays… En 75, Edgar Hilsenrath, revenu définitivement en Allemagne, vit à Berlin.
C’est une sorte de satire qui évoque, avec une grande précision et un humour souvent glacial, les tristes heures du nazisme, quand Max Schulz s’engage dans les SS. Nazi exemplaire, il est très heureux de participer au génocide de nombreuses populations juives et tue même son ami d’enfance, Itzig Filkenstein et sa famille. Mais après la défaite du régime hitlérien, il prend l’identité d’ Itzig Filkenstein, part pour Israël et devient un sioniste fanatique…Sans jamais reconnaître sa culpabilité.
Et cela donne quoi, quand c’est porté à la scène sous la forme d’un monologue adapté du roman par David Nathanson qui incarne Max Schulz, et bien d’autres personnages masculins ou féminins, avec un solide métier d’acteur pendant 80 minutes? C’est du genre bien mis en scène, et la direction d’acteurs de Tatiana Werner est solide. Mais, cela dit, on ne partage pas vraiment l’avis de David Nathanson selon qui “ ce long roman à l’écriture très parlée était taillé pour la scène”.
Oui, comme il le dit, “le style d’Hilsenrath, mélange de réalisme cru, de grotesque et de lyrisme (quelque part entre Bukowski et Philip Roth) a quelque chose d’éminemment théâtral”. Mais c’est sans doute un syllogisme de penser qu’il a toutes les qualités requises pour devenir un monologue sur une scène. Il s’agit d’autre chose! Et que l’auteur, dit-il, ait été enthousiaste à cette idée ne nous impressionne guère. Les auteurs, surtout au soir de leur vie, sont presque toujours flattés que l’on fasse incarner leurs personnages sur un plateau…
Très franchement, ici, c’était plus  captivant,  il y aurait plus de monde que les quatorze  pauvres bougres que nous étions  ce vendredi soir; même si David Nathanson, avec sobriété et précision, fait le maximum pour nous emmener dans la saga de ce narrateur atteint d’une parfaite schizophrénie. On l’écoute mais on s’ennuie quand même vite… Mieux vaut sans doute relire le roman.

Philippe du Vignal

La Manufacture des Abbesses 7 rue Véron Paris 18 ème les dimanches, lundis, mardi et mercredis. T: 01-42-33-42-03


Archive pour avril, 2013

Le septième Kafana

Le septième Kafana de Nathalie Pivain,  d’après les récits de  Mikhai Fusu, Nicoleta Esinencu et Dimitri Crudu, traduit du roumain par Danny Aude Rossel.

Le septième Kafana , élaboré dans le cadre d’une saison roumaine en Syldavie organisée par la Maison d’Europe et d’Orient, y avait été présenté en  février. Il vient heureusement d’être repris mais pour une très courte série …Céline Barcq, Frédéric Gustaedt,  Salomé Richez et  Nathalie Pivain. nous font partager le drame vécu par des milliers de femmes après l’éclatement de la Yougoslavie, qui ont dû quitter leurs familles pour chercher un travail illusoire. Mises en esclavage et forcées à se prostituer, elles sont battues, vendues, voire mises à mort…
Un Kafana, c’est un bar à café dans les régions d’Europe du Sud-Est, et ces femmes y sont vendues,  d’un Kafana à l’autre. Elles résistent comme elles peuvent, mais, au septième Kafana,  c’est la mort inéluctable. Ce trafic d’êtres humains dénoncé au niveau européen, génère près de vingt milliards de dollars par an, et il n’est pas donc près de prendre fin.
Nathalie Pivain s’est emparée des témoignages  recueillis auprès de femmes de villages moldaves pour élaborer un spectacle dont le thème  remonte à Homère, Eschyle et Sophocle, qui évoquaient déjà ce butin de guerre  habituel  dont… profitent maintenant les capitales européennes!
On sort désespéré de la lecture de la pièce  mais, étrangement,  sa mise en scène met une distance et  presque un humour autour de cette terrible réalité.
Dans une salle des fêtes décorée de guirlandes, il y a une longue table pleine de bouteilles vides et de restes de  banquet; deux  femmes racontent leur calvaire avec une  diction calme, à peine audible et des gestes de désespoir silencieux, l’une  plonge longtemps  sa tête dans un seau d’eau, et  l’autre porte  un masque de chèvre.
Ces scènes alternent avec d’autres d’une étrange hystérie, comme celle d’un homme qui se lance dans un ballet frénétique avec une poupée gonflable. Les  deux femmes viennent aussi chuchoter à l’oreille des spectateurs. Nathalie Pivain,  qui gère les projections, vient à son tour apporter des témoignages, de façon aussi neutre aussi neutre que possible…
C’est un spectacle qui nous a profondément remué.

Edith Rappoport

Théâtre de l’Opprimé, Festival Migractions, T:  01-43-40-44 jusqu’au 5 mai, du mercredi au samedi à 20 h 30, dimanche à 17 h.

Le texte est publié aux éditions l’Espace d’un instant.

A tire-d’aile

A Tire-d’aile, texte et mise en scène de Pauline Bayle.

A tire-d'aile  atiredaileIl sont cinq: deux frères, Xavier et Baptiste et trois sœurs Marie, Camille et Louise. On ne sait pas grand-chose d’eux sinon qu’ils sont assez immatures, à peine sortis de l’adolescence, sauf la sœur aînée, Camille qui prépare les repas et veille à la bonne santé physique et mentale de cette fratrie un peu particulière. Les parents ne sont plus présents, et, en tout cas, jamais évoqués. Au dessus de la table, veille un gros oiseau empaillé. On se perd un peu dans le scénario: chacun, vient à tour de rôle,  témoigner depuis l’au-delà… La vie, la mort? Et, à la fin, Camille assaisonnera le dernier repas d’une bonne dose de Lexomil; ils s’endormiront-pour l’éternité-la tête dans leur assiette…
Chacun de ces très jeunes gens cherche à construire son identité, et cela ne va pas évidemment sans heurts dans un mode déjà bien dur pour une fratrie normale. Cela parle, cela parle même beaucoup avec parfois de belles phrases, et une certaine poésie.
C’est l’auteur, Pauline Bayle, qui fut élève des Ateliers du soir à l’Ecole du Théâtre national de Chaillot- unité qui aura suscité pas mal de vocations d’auteurs et metteurs en scène (Leyla Metsitane, Xavier Carrar, etc…) qui s’est chargée de la mise en scène de son  texte. Elle se dirige, elle et  ses copains dont l’un Loïc Renard est, issu Conservatoire national, et dont Pauline Bayle comme Pauline Belle, y est encore élève. Les deux autres Yan Tassin et Solène Rossignol sont tout aussi justes.  Avec une référence sans doute au cinéma muet: leur  gestuelle à tous est impeccable. Comme la diction: condition sine qua non pour entrer au Cons…
Même si on ne peut faire de merveilles sur l’étroite et médiocre scène du Ciné XIII, la mise en scène et  la direction d’acteurs de Pauline Bayle sont exigeantes, le son et la lumière tout à fait corrects,  mais les costumes médiocres mais bon… Si les petits cochons ne la mangent pas, elle  a le niveau pour entreprendre pas mal de choses.
Le travail tient encore davantage de l’exercice de jeunes acteurs, sympathique certes mais encore  brut de décoffrage quant aux intentions: on aimerait que les garçons surtout soient un peu moins propres sur eux, plus violents, comme le suggère le texte. Pauline Bayle, elle, a aussi une belle présence en scène.

Mais enfin, même si cela sent la première pièce, l’ensemble qui se termine plus qu’il  ne finit, se laisse voir  voir, surtout quand on est confortablement  lové dans les gros et moelleux canapés en cuir rouge du Ciné XIII,  et la pièce ne dure que 70 minutes… Sans vidéo pour une fois, ce qui devaient rare,  sans artifice aucun,  avec une table, cinq tabourets d’horloger, et une autre table qui fait office de desserte; un théâtre à mains nues, juste avec le pouvoir de mots et  pour le plaisir de raconter une histoire.
Cela dit, on ne voudrait pas lui faire de morale mais on le lui dira quand même:  Pauline Bayle ne devrait pas gâcher  de la nourriture ainsi chaque soir: cela  fait très enfants gâtés qui n’ont jamais eu faim. Relisez Hugo, miss Bayle…

Philippe du Vignal

Ciné XIII Théâtre 1 avenue Junot 75018 Paris T: 01-42-54-15-12 jusqu’au 11 mai.

Fuck America

Fuck America, d’après le roman éponyme d’Edgar Hilsenrath, mise en scène  de Corinne Fisher, Bernard Bloch et  Vincent Jaspard,.

Fuck America fuck_america_e-_hilsenrath_avec_v-_jaspard_et_b-_bloch_-_dr_reseau_theatre_cap_etoile_la_fabrique_montreuil_-1eee2C’est un roman autobiographique d’Edgar Hilsenrath,  né à Leipzig en 1926, de parents juifs, qui ira retrouver ses grands-parents en Roumanie, quand monta le nazisme:  le visa tant attendu pour les USA a en effet mis  treize ans pour lui parvenir… Une vie difficile en exil, la Palestine qu’il quitte déçu,  puis la France et  enfin New York,  où il ne parvient pas à écrire. C’est en Allemagne où il retourne en 1964, qu’il parvient à publier son deuxième roman, The nazi and the barber. Le manuscrit  fut refusé par tous les éditeurs allemands, trop inquiets de possibles conséquences, mais connaît un succès foudroyant à New York. En 1980, c’est au tour de Fuck America d’être publié .
Nous avions assisté voilà quelques mois à une mise en espace de ce texte à la Coopérative de Montreuil, qui depuis, a été élagué, notamment une partie longue mais drôle sur l’attente du visa,pendant laquelle le violoniste joue un contre-point poétique.
Sur le plateau nu, trois  chaises… Vincent Jaspard incarne avec un humour désabusé Hilsenrath, Bernard Bloch, lui, est un peu caricatural dans les rôles de personnages germaniques et Corinne Fisher incarne une  méchante responsable du recrutement pour les petits boulots qui  lui permettant de survivre, et son amante analyste qu’il est parvenu à faire jouir.
Étrangement, on regrette que le texte de  la mise en espace ait été coupé: pour une fois,  on aurait aimé que le spectacle dure vingt  minutes de plus.

Edith Rappoport

Théâtre de la Girandole à  Montreuil.

Grand Guignol

 L’Amant de la morte de Maurice Renard, mise en scène de Frédéric Jessua, Le Baiser de sang  de Jean Aragny et Francis Neilson, mise en scène d’Isabelle Siou et Les Détraquées d’Olaf et Palau, mise en scène de Frédéric Jessua.

Grand Guignol amant-de-la-morte-7Cette série de trois pièces appartient à un répertoire de pièces  qui furent  écrites et mises en scène pour un théâtre qui s’appelait Le Grand Guignol de 1897 à 1962, cité Chaptal à Paris , avant de  prendre le nom  de Théâtre 347 où il accueillit notamment Le Living Theater.
Au menu de chaque représentation grand guignolesque: trois courtes pièces avec, surtout du terrifiant, de l’épouvantable: exécutions, amputations et assassinats en cascade , sang qui coule en abondance, mais aussi, pour varier les plaisirs,  une  petite dose de romantisme et de comique
.

Dans L’Amant de la morte, une pièce de 25 minutes, un peintre raté,  passionné d’hypnotisme, est venu rendre visite à Simone, la femme de son meilleur ami dont il est éperdument amoureux. Mais il va hypnotiser Simone par mégarde…  Puis dans Le Baiser de sang, le professeur Leduc  est en train d’opérer un patient qui va mourir sur le billard. Il reçoit alors la visite d’un certain Joubert qui veut absolument  subir l’ablation d’un doigt qui, dit-il, le fait souffrir de façon atroce et permanente. mais  le médecin ne voit absolument aucune lésion sur ce doigt prétendument atteint et refuse  d’opérer cet homme pour le moins perturbé…
Enfin, Les Détraquées offre le tableau d’une institution pour jeunes filles à Versailles dirigée par Madame de Challens qui est en train de préparer la traditionnelle fête de remise des prix .  Elle demande donc à  Solange, une professeur de danse qu’elle a déjà employée de l’aider. Mais une élève disparaît par mystère dans l’établissement même. On va vite s’apercevoir que Solange a filé le parfait amour avec Madame de Challens et que les deux femmes sont en réalité les  deux criminelles recherchées par le commissaire aidé par un médecin.
Quelque quatre vingt dix ans après leur création, Jessua,  qui avait déjà monté des pièces de Grand Guignol, a décidé de redonner vie à ces pièces  « courtes denses, à la mécanique implacable, de véritables » machines à jouer’; des pièces où tout est dit en l’équivalent d’à peine deux actes traditionnels ».
Mais, quoiqu’en dise Frédéric Jessua,  les deux première pièces, dont on a l’impression qu’elles ont été vite écrites, ne sont vraiment pas du bois dont on fait les flûtes: l’intrigue, comme les personnages,  sont trop  peu consistants pour que l’on puisse s’y intéresser. C’est dire que nos aïeux ne devaient pas être trop difficiles!
La troisième,  un peu bavarde sur la fin, est quand même plus solide  et plus efficace  du côté du scénario comme du dialogue. On pense souvent  aux Diaboliques de Henri-Georges-Clouzot, d’après le roman de Boileau et Narcejac.
Et, même si le public, à la fin, commence à avoir  de sérieux doutes sur l’honnêteté de la directrice, l’image  brutale du  corps ensanglanté de la petite élève dissimulé dans un placard  a quelque chose d’un choc d’assez violent. Mais il aura fallu la mériter , cette image! Ce qui précède n’est en effet guère convaincant.

Les trois mises en scène-de Frédéric Jessua, puis d’Isabelle Siou, et de nouveau, de Frédéric Jessua-manquent singulièrement de rythme et surtout de direction d’acteurs. Pourtant les deux comédiennes qui jouent  Solange et Madame de Challens dans Les  Détraquées, sont tout à fait remarquables, ce qui donne une belle vraisemblance à la fin de la pièce. Mais  ces deux heures sont quand même bien longuettes…
Il aurait sans doute fallu un travail plus en profondeur en matière de dramaturgie, de scénographie-bien inutilement compliquée-dont les éléments assez laids  sont longs à mettre en place, et de mise en scène (Ah! Ces inutiles allers-et-retours dans la salle qui semblent être la marque de fabrique de tous les spectacles du Théâtre 13!), pour que les choses soient vraiment plus crédibles…
De toute façon, à l’impossible, nul n’est tenu, et  on ne pouvait faire de miracle avec des textes aussi faibles…

Alors à voir? Ce n’est pas vraiment  nécessaire,  à moins que vous ne soyez un inconditionnel du Grand Guignol!

Philippe du Vignal

Théâtre 13 / Jardin jusqu’au 28 avril.

Fool for Love

Fool for Love  de  Sam Shepard, traduction de Michèle Magny, mise en scène de Kevin Orr.

 

Fool for Love   foolgetattachmentDans une chambre de motel minable, les  quinze spectateurs sont pris comme des rats voyeurs entre ces murs qui suintent le sexe, en compagnie de ces  deux personnages enfermés dans leur couple autodestructeur.  Le lieu choisi par la compagnie Les Cybèle est parfait:  ambiance crue, espace étouffant et bien adapté à cette rencontre entre deux êtres qui s’aiment et se détestent  avec une passion égale.
Il l’avait quitté pour une autre femme. May s’est enfuie  et  il l’a rattrapée: ils se retrouvent  maintenant dans cette chambre, après un long voyage à travers le désert, et les voilà en pleine fable western, où les bons et les méchants ne sont pas du genre évident et où la violence ne tarde  pas à se déclarer.
Relégué dans un coin, le père, figure mystérieuse, observe attentivement le couple, en gardant ses distances; c’est pourtant lui qui détient  la clé de cette histoire d’inceste qui déchire sa famille. Et c’est, par moments, une expérience  pénible: May, la jeune femme, recroquevillée sur le lit,  cache son visage dans un geste  désespéré. Eddie, en  débardeur,  bottes de cuir  et chapeau de cowboy, assis en face du lit,  tripote  un lasso et lui parle mais elle refuse de le regarder.
Le vieux père, lui,  pince les cordes de sa guitare et  murmure  quelques paroles en guise de mise en bouche à ce récit d’un far-west mythique. C’est à nous en fait qu’il s’adresse: il se tient bien en retrait du couple et on a l’impression qu’il n’appartient pas  ni au monde des spectateurs, ni à celui  des personnages qui s’apprêtent à vivre leur histoire intime devant nous, dans un paysage western  hyper naturaliste angoissant.Le père a une présence qui nous renvoie ailleurs mais qui  se matérialisera  bientôt devant Eddie, le fils, au moment où les segments du récit se mettent en place; il  avait abandonné sa famille…. Et, comme un revenant, il est  le modèle du père  qu’il imitera. Ce qui explique toute cette tristesse, cette frustration, et cette rage.
L’espace, décor ici incontournable, reflète  la solitude de May, l’intensité brûlante des émotions conflictuelles  qui  rapprochent  le couple et l’insoutenable mépris d’Eddie  face à Martin, un gentil jeune homme qui essaie de sortir avec la jeune femme.  Le quatuor de personnages aux émotions complexes  a quelque chose de  fascinant, comme  le rythme du spectacle  où le dialecte local est pour beaucoup.
Yves Turbide interprète remarquablement un  Eddie jaloux face au jeune prétendant;, et qui emploie  la  séduction brutale pour récupérer sa femme, et dont les accès de sadisme sont alimentés par l’alcool. La manière qu’il a de reproduire la vie désordonnée du père, nous emmène  sur  les traces d’une vision  tragique  de l’Amérique. Son monologue , quand il raconte sa découverte de la deuxième famille de son père, est magistral.
Paul Rainville (le père), comédien plus classique que les autres, a une présence inquiétante: il a bien capté l’ambiguïté de ce  père mystérieux, à la fois absent et présent, et à l’origine des  comportements destructeurs auxquels sa  famille  a été condamnée.  La  porte de la chambre s’ouvre: la lumière entre, une lumière crue et libératrice venant du parc  de stationnement, où  le bruit des voitures et le crissement des pneus  produisent  les  effets d’une véritable  hyper-réalité et qui attirent Eddie, l’éternel  vagabond.
L’excellente mise en scène de Kevin Orr s’impose vite, soutenue par cette équipe d’excellents comédiens  qui nous emmènent dans les moindres manifestations de l’ intimité de leurs personnages. Mais, pour les anglophones, le français est parfois difficile à suivre et lire un résumé de la pièce ne sera pas un luxe: c’est important d’en suivre de près le récit…

Alvina Ruprecht

 Motel Concorde, 333 Chemin de Montréal, jusqu’au  27 avril.

Fragments

Fragments de Lars Norén, mise en scène de Sofia Jupither (en suédois surtitré).

Fragments  fragmente_2Lars Norén, poète, romancier mais surtout dramaturge est  bien connu en Suède où il a succédé à Ingmar Bergman au Théâtre national de Suède et qui est, depuis 99, directeur artistique du Riksteatern,  le théâtre national itinérant suédois. Il a écrit depuis 73, plus de quarante pièces où, de façon récurrente, il témoigne du mal-être de la société suédoise. Avec un niveau de vie et les conditions sociales  parmi les meilleurs d’Europe quand on vit dans la banlieue résidentielle de Göteborg et, au contraire, avec une espérance de vie,  une pauvreté permanente, des différences de salaire considérables, un chômage garanti, une mauvais santé mentale quand on habite dans les quartiers pauvres de cette même ville. L’aide sociale fonctionne bien mais cela n’empêche pas, une augmentation des maladies psychiatriques et  un taux de suicide élevé…
Dans Fragments, une de ses dernières pièces, comme dans Kliniken ou Catégorie 3 qu’avait montées Jean-Louis Martinelli, Norén met en scène des violents conflits  souvent très durs entre parents et enfants, la maladie des  proches et leur  mort à l’hôpital, des relations sexuelles instables et sans amour, le recours presque permanent à la violence verbale, voire physique, le désœuvrement et  le manque d’intimité de personnages qui ont un passé souvent des plus pathétiques, un présent difficile dans une société qui les rejette et pas le moindre espoir d’un avenir meilleur! Dans ces conditions, comment ne pas sombrer dans la dépression, voire dans  la maladie mentale?
 Il y a ainsi, dans  de courtes scènes, un chauffeur de taxi qui n’arrive pas à effacer ses souvenirs de guerre en Bosnie, et qui devient de plus en plus violent, un homme soigné par son épouse chez lui, un fils qui voit mourir son  vieux père à l’hôpital, une mère qui cache son fils adulte dans une armoire, une infirmière enceinte d’un homme marié, un père brutal qui tape sur son fils adolescent, au visage peint en noir, qui dort tout le temps et qui ne veut plus lui parler,  et qui a fait l’amour avec sa fille… Bref, que du bonheur!  Conflits, dégradation humaine, souffrance physique,drogue, misère morale,  non-dits refoulés,  anciens traumatismes: un  mélange explosif!  Le dénominateur commun des personnages de Fragments semble bien être le mal-être et un désespoir sans issue possible.
Et comme le dit Sofia Jupither, “Lars m’a aidé à comprendre que ce n’est pas une question d’argent, de revenus. Écartez cet aspect, essayez de vous dire sincèrement qu’au fond, ces gens sont comme vous et moi. Si l’on entre dans cet univers différent , l’humanité n’y est pas différente; c’est juste que les formes d’humanité qu’il produit ne me sont pas familières”. Mais comment dire cette humanité  pauvre et affrontée aux plus grandes souffrances, sans avoir le sentiment, comme elle dit “d’être une snob culturelle”?  Commet parler de la réalité quotidienne de ces gens “exposés aux épreuves de la vie,  discriminés, mais qui,  dit Norén,  possèdent le noyau de la vérité”.
Sofia Jupither a choisi de faire vivre la trentaine de personnages de Fragments dans une sorte de lieu indéterminé, absolument clos, sans portes ni fenêtres, envahi par des collines de vêtements, morceaux de tissu, vieux fauteuil, matelas mousse nu,  couvertures, abandonnées un peu partout sur le sol, et dans le fond, un piano droit,. Le tout dans ds couleurs tristes, éclairé par des lumières blanches, et soumis à une espèce de vrombissement léger permanent : bref, une bonne image de l’enfer…
  Anna Ackzell, Tobias Aspelin, Adam Dahlgren, Magdalena Eshaya, Karin de Frumerie, Anders Granell, Elisabeth Göransson, Sergej Merkusjev, Åsa Persson, Jonas Sjöqvist, Ulla Svedin sont  dirigés avec une belle précision, et  font un travail d’interprétation remarquable, tout en retenue mais très intense. Les scènes se succèdent assez rapidement, le plus souvent à deux ou trois personnages maximum qui, après leur scène, vont plus loin, se coucher ou s’asseoir près d’un mur. C’est un vieux truc brechtien un peu usé mais il n’y pas d’autre solution, puisque l’espace est fermé.
 On peut regretter-sans doute pour que les vrombissements ne rendent les paroles inaudibles,-l’utilisation de ces foutus micros HF qui envahissent maintenant toutes les scènes et qui n’apportent pas grand-chose, et un côté assez statique de la mise en scène qui fait penser un peu à un tableau vivant; c’est  sans doute volontaire mais pas toujours convaincant…
Il y a des moments formidables de vérité brute mais  Sofia Jupither se tire moins bien des scènes de violence, pas toujours très crédibles, même quand elle sont jouées par des interprètes de haut niveau. Est-ce la faute au nombre important de personnages qui défilent et qu’on a parfois du mal à identifier immédiatement? Ou au surtitrage qui  oblige à un aller et retour visuel fatiguant pour l’attention? Sans doute les deux, mon capitaine! Mais les quatre-vingt minutes de la première partie du spectacle, même remarquablement réalisé, sont parfois longues, et les vrombissements anesthésient un peu le public.
La seconde partie d’une heure passe en revanche assez vite… Peut-être se sent-on plus à l’aise dans la construction des dialogues tricotés par Norén qui aurait quand même gagné à faire un peu plus court. Mais, à la fin, on voit mieux les personnages, les choses se clarifient,-le jeune homme, semble-t-il,  tue une jeune fille et va se suicider, et la fin,  avec un beau chant choral, est d’une grande force dramatique..
En tout cas, une bonne occasion pour les comédiens français et un public curieux d’aller voir un spectacle de Norén en suédois, ce qui n’est pas si fréquent,  et dans une bonne mise en scène. Mais attention, c’est jusqu’à dimanche seulement.

Philippe du Vignal

Ateliers Berthier/Odéon Théâtre de l’Europe,  1 rue André Suarès Paris 17 ème jusqu’au 27 avril.T: O1-44-85-40-40

La Pluie d’été

La Pluie d’été, mise en scène de Lucas Bonnifait et Notre Avare, mise en scène de Jean Boilllot.

À côté,  et bien avant le brûlot en vogue des questions familiales de transmission et de filiation « pour tous tout juste éteint en ce 23 avril 2013, François Rancillac  s’est attaché à filer une étoffe théâtrale saisonnière dont la griffe est: « bourreaux d’enfants ! .
De Molière (L’Avare) à Duras (La Pluie d’été), l’enfance est appréhendée comme miroir de notre société : « L’enfant est assurément l’avenir de l’homme. Pour autant que l’homme ne l’ait pas tué avant. » Heureusement, il n’est pas question de mort enfantine dans La Pluie d’été que monte Lucas Bonnifait d’après le roman de Duras. Ernesto est le fils de sa mère et l’aîné de ses « sisters et brothers », une famille nombreuse de Vitry qui passe son temps à Prisunic à » lire » ou à feuilleter des « alboums » de B.D.
Le père est bien présent qui laisse l’autorité à sa femme. Et l’instituteur aussi, qui réfléchit à l’assertion énigmatique de Ernesto, philosophe avant l’heure. L’enfant refuse de retourner en classe puisqu’à l’école, on lui apprend des choses qu’il ne sait pas.
Les comédiens Jean-Claude Bonnifait, Ava Hervier et Raoul Raïs s’échangent les rôles abruptement ; cette audace paraît comme naturelle dans la proximité intense du public apprivoisé. La Mère, l’Instituteur, Ernesto, Jeanne sa sœur sont une prolongation du peuple des spectateurs qui trouvent plaisir à entendre parler de Dieu ou de son absence, de l’amour des mots et de la vie qui va. La sensibilité tremblante et l’émotion intime, que procure cette vision du monde tournée vers le questionnement existentiel, pourraient remplir la soirée entière, tant l’instant est rare et délicat, un moment paisible de théâtre partagé, entre soi, avec des élans de colère et des éclats d’humour.
La Pluie d’été  notre-avare-elise-et-marianne-nestAprès l’entracte, le facétieux Jean Boillot s’attaque en souriant à la violence faite aux enfants, héritiers malheureux de pères bandits et voleurs. Il recrée Notre Avare d’après Molière, en compagnie d’un quatuor d’acteurs vifs et astucieux, une bande de comédiens turbulents et perturbateurs, Isabelle Ronayette, Stéphanie Schwartzbrod, Philippe Lardaud et Benoît Marchand/Serge Brincat. Un petit verre de l’amitié accueille le public réjoui, flonflons et musique de bar scintillant, tandis que les deux couples d’amants bruyants déclament avec esprit et beaucoup de fun  la partition-écourtée- de la pièce.
Sur le plateau, une nouvelle fois, les rôles sont échangés : il suffit de porter au cou une fraise blanche pour devenir aussitôt le seigneur Harpagon, droit devant sa table et son trésor bafoué. Les jeunes gens dévergondés et libres multiplient leurs frasques, leurs danses et leurs courses éperdues vers l’accomplissement de leur désir absolu,  mis à mal par un père sot et avide de gains.
Notre Avare fait tourner la tête des spectateurs au sens propre, tant les acteurs circulent avec un entêtement bravache sur la scène, entre glissades, chutes, acrobaties et interpellations comiques du public complice. Un quartet de jeunes gens amoureux que rien n’arrête, pressés d’en découdre avec une figure paternelle surannée et ridicule. Un spectacle festif et convivial qui invite à la résistance, au triomphe de la jeunesse sur les barbons suffisants et oppresseurs.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de l’Aquarium jusqu’au 28 avril. T : 01 43 74 99 61.

Ex, (Radical Calderón – 3)

Ex, (Radical Calderón – 3), de Gabriel Calderón, texte et mise en scène de l’auteur, en VO surtitrée

  Ex, (Radical Calderón - 3) 7944574578_25159bd70e_z1C’est le troisième et dernier volet de la trilogie uruguayenne entreprise avec l’auteur Gabriel Calderón, directeur de la Compagnie, Complot. Il revient cette fois avec ses acteurs et présente Ex, en langue originale.
La pièce est une commande d’Adel Hakim et du Théâtre des Quartiers d’Ivry,  troisième de la série des pièces fantastiques volume IV, qui  a pour sous-titre : Que crèvent les protagonistes.
L’auteur s’est inspiré d’une phrase prononcée par le président de la République Orientale d’Uruguay, José Mujica Cordano : «Je l’ai dit, il faut que crèvent Bordaberry, président et dictateur de 72 à 76, moi, et tous les protagonistes, pour que les choses retrouvent leur juste mesure. Il reste un peu de temps, pas beaucoup». Ex, succède à Ouz et Ore, (voir  Le Théâtre du Blog) .
La pièce débute par un prologue, comme les deux précédentes. Ici, José, prisonnier politique, s’adresse au public, en évoquant la douleur, la souffrance, la recherche de bonheur, et définit les règles du jeu : « Ce soir, en ce lieu, nous écoutons tous la même histoire, c’est pourquoi nous irons vers l’arrière et vers l’avant. Ah! J’allais oublier: nous allons commencer par le passé. Ceci est arrivé il y a environ dix ans ».
Le spectacle repose donc sur l’alternance du passé et du présent, reconstitue une histoire familiale fondée sur les non-dits, et fait référence au politique, c’est-à-dire à la dictature et à la torture dans les années 70. Trois générations vont réapparaître et s’affronter, en réglant leurs comptes, quant aux engagements des uns et des autres et à la suspicion de l’intégrité de certains : Antonio, le grand-père maternel d’Ana (Diego Artucio), Julia, la grand-mère paternelle (Natalia Acosta), Graziela et Jorge, les parents d’Ana (Marisa Bentancur et Gustavo Saffores), José, frère de Jorge et fils de Julia (Ramiro Perdomo). Certains ne se connaissent, ou ne se reconnaissent pas.
A la recherche de son identité, Ana (Dahiana Méndez) demande à son fiancé, Tadeo (Alfonso Tort), de rassembler la famille à Noël, pour comprendre son histoire et en éclaircir toutes les zones d’ombre. Par amour pour elle, il invente  alors une machine à remonter le temps-placée de l’autre côté de la cloison et que nous ne verrons pas-et il le fait savoir. Le doute s’installe autour des origines de la jeune femme: on pense à ces histoires d’enfants volés, au temps de la dictature : « C’est ta mère qui a refusé que je sois son père et c’est ta mère qui a refusé que je sois ton grand-père… Efface le passé» » dit Antonio à Ana, en quête de vérité.
Arrive Graciela, décalée dans le temps, rentrant du supermarché, quoique morte depuis un an, au tempérament explosif et au langage sans retenue, digne du plus pur vaudeville, qui se permet, avec son gendre Tadeo, familiarités et insultes: « Tu les tires tous de la mort et tu leur dis de prendre ça avec calme! « ,  s’exclame-t-elle. Puis, la belle-mère de Graciela, Julia, ombre parmi les ombres après la mort de ses deux fils: «Qu’est-ce qu’elle fait ici, celle-là? Qui l’a invitée?» poursuit Graciela. Le premier fils, Jorge, père d’Ana, réapparaît. Elle avait dix ans quand il est mort. Elle en a trente… Torturé, il règle ses comptes avec son beau-père, Antonio, qui fait partie des tortionnaires, comme son frère José, assassiné, qui sera le dernier à revenir: « Mais,  c‘est grâce à toi que je suis ici, plus vivant que jamais et frétillant, au lieu d’être au fond d’un puits, torturé et oublié ».
Ana, en chef d’orchestre et Tadeo,  en maître de cérémonie, dressent la table de Noël et allument les guirlandes, quand tous les membres de la famille sont enfin présents et essaient d’arracher la vérité. La tentative n’est guère concluante et l’expérience n’ira pas au-delà, car le compte-à-rebours sur terre, s’épuise et chacun doit retourner à sa mort : « »Il faut repartir dans l’ordre où vous êtes venus », dit Tadeo. Et chacun s’en va, avalé par la machine infernale, qui, au final, se dérègle et engloutit aussi son inventeur. Ana reste seule, et désemparée, coups de tonnerres et éclairs ressemblent à un Harmaguédon, tandis qu’elle bredouille : « Te amo, te amo, te amo… » renvoyé en écho à Tadeo qui, avec platitude, lui en avait dit tout autant, peu avant.

Ce mélange des temps de la pièce, où les personnages du passé dialoguent avec ceux du présent, crée une grande confusion et des situations burlesques, dans un rythme qui s’accélère au fil des scènes. La pièce joue entre vérité, mensonge et simulacre, et le huis-clos confirme la volonté d’amnésie des personnages qui se transforment en automates. Les comédiens uruguayens ont une énergie qui colle merveilleusement au propos, ou c’est l’inverse, (avec mention spéciale pour Marisa Bentancur/Graciela et Dahiana Méndez/Ana), dans des rapports exacerbés, et une énergie purement latino, sous la baguette sarcastique de l’auteur et metteur en scène, Gabriel Calderón qui fait dire à l’un de ses personnages : « Le temps et la famille sont des poisons ».
Ces mêmes thèmes se retrouvent dans les trois pièces présentées au Théâtre des Quartiers d’Ivry (saluons l’initiative !), et  mises en scène par Adel Hakim pour Ore et par  Gabriel Calderón pour  Ouz et Ex:  déstructuration par le burlesque, dissection de la famille comme institution, incommunicabilité entre les générations,  monde en décomposition et transformation, reconstruction de la mémoire en lien avec le contexte politique.
Dans chacune des pièces, un  narrateur esquisse le tableau, donne le ton, entre farce et provocation, introspection et délire, et met en relief la gravité des sujets. Les extra-terrestres dans Ore, Dieu dans le rôle du méchant pour Ouz et la machine à remonter le temps dans Ex, révèlent l’imaginaire et le baroque d’un auteur fantaisiste qui fait perdre les repères et joue de la transgression.

 Brigitte Rémer

 Théâtre des Quartiers d’Ivry-Studio Casanova, jusqu’au 21 avril, en espagnol (Uruguay) surtitré. T: 01-43-90-11-11, www.theatre-quartiers-ivry.com

Ouz suivi de Ore et de Ex : publication chez Actes-Sud Papiers (www.actes-sud.fr)

Gabriel Calderón : Frictions Hors-série n° 5 (www.revue-frictions.net)

Iphis et Iante

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Iphis et Iante d’Isaac de Benserade, mise en scène de Jean-Pierre Vincent.

Isaac de Benserade? Son nom, au mieux, est encore cité dans les histoires de littérature française. mais, en son temps, ce fut  un poète et dramaturge connu et reconnu, protégé de Richelieu, puis de Mazarin et Louis XIV,  qui commit  à vingt-deux ans seulement- la valeur n’attend pas le nombre des années! – cette comédie en vers, tirée des Métamorphoses d’Ovide qui fut jouée à l’Hôtel de Bourgogne en 1634.
C’est l’histoire d’Iphis, une jeune fille qui a vécu comme un garçon, selon la volonté de son père, et qui va tomber amoureuse et épouser la belle Iante. Chez Ovide, Iphis est changée en homme,  avant le mariage,  alors qu’ici  les deux jeunes femmes, avec la plus grande franchise et le plus grand plaisir, racontent leur très douce nuit d’amour: “J’oubliais quelquefois que j’étais fille/Je ne reçus jamais tant de contentements”. Ce à quoi, Iante qui, dit-elle, n’a aucune raison de se plaindre, craint tout de même le jugement de la société: “Il faut que je l’avoue ; ce mariage est doux, j’y trouve assez d’appas. Et si l’on n’en riait, je ne m’en plaindrais pas. Si la fille épousait une fille comme elle,/Sans offenser le ciel et la loi naturelle,/ Mon cœur assurément ne serait point fâché”.
Mais il y a aussi des intrigues secondaires: le bel Ergaste qui est fou amoureux  de la jeune femme… alors que la belle Mérinte l’aime  toujours,  son frère Nise et des parents quelque peu désorientés  par cette histoire hors-normes mais qu’on peut supposer n’avoir pas été  aussi exceptionnelle que cela au 17 ème siècle.
Bien entendu, comme le dit Jean-Pierre Vincent, le véritable moteur de cette comédie romanesque est le désir -et son empêchement et ses interdits- qui parcourt ces lignes , utopique et tragique à la fois. Et il ne faudra pas moins d’une déesse, la belle Iris (dea ex machina) pour que tout rentre dans l’ordre moral, social, sentimental, économique, sexuel, mis pour un temps en péril léger mais en péril quand même.

Il y a de la fantaisie, du conte lyrique mais aussi du comique le plus débridé dans  cette pièce, sans doute très inégale, parfois bavarde qu’on aurait pu abréger sans dommage aucun,   mais charmante et d’une modernité absolue en ces temps de mariage pour tous. Et parfois même d’un style brillant.
Jean-Pierre Vincent, s’est entouré de ses vieux complices: Bernard Chartreux pour la dramaturgie, Jean-Paul Chambas pour un décor à la fois simple et ironique, et pour les costumes, Patrice Cauchetier et Alain Poisson. pour les lumières Ce qui donne ,comme d’habitude chez Vincent une remarquable unité dans la mise en scène. Comme si les choses étaient naturelles-mais bien entendu, elles ne le sont pas et sont fondées sur un vrai travail théâtral- avec, de temps à autre, une mise en abyme  dans le traitement de ce conte poétique où Jean-Pierre Vincent ne se prend pas au sérieux…
D’autant que plus que Suzanne Aubert (Iphis) et Chloé Chaudoye (Iante) sont tout à fait convaincantes. Le soir de la première, la diction des autres comédiens n’était  pas d’une grande qualité. Mais notre amie Christine Friedel  nous l’a assuré: quelques jours plus tard, les choses s’étaient arrangées… Sans doute une question d’adaptation à l’acoustique pas très évidente de la nouvelle salle du Théâtre Gérard Philipe, certes confortable avec de belles banquettes mais, avec ses planches de pin de hauteur  inégale sur les parois, d’une rare prétention…
Alors, à voir? Oui, malgré des longueurs-Isaac de Benserade n’est quand même pas Corneille-pour découvrir un texte étonnant et tout à fait curieux, même si de nombreux textes du 17ème siècle ont pour thème l’homosexualité féminine, et pour la mise en scène de Jean-Pierre Vincent.

Philippe du Vignal

Double plaisir : retrouver la malice de Jean-Pierre Vincent, et entendre des mots d’amour en ces temps de haine. Pour en remettre une couche sur le papier de  notre ami du Vignal : oui, cette pièce de Benserade tombe à pic. Et, avec plus de gravité qu’il ne semble. D’abord par le sacrifice exigé par le père, à l’origine : si l’enfant de Lidge et Télétuse (on vous conseille ces prénoms pour changer de Camille, Léo, Léa…) est un garçon, il vivra, si c’est une fille, elle doit périr.
L’histoire inspirée des Métamorphoses d’Ovide,  rappelle trop, aujourd’hui, la sinistre sélection prénatale au détriment des filles, en Inde comme en Chine. Dieux merci, parfois les femmes résistent et, comme, ici sauvent leurs filles qui résistent aussi.Vincent insiste là-dessus, parce qu’il s’agit de l’adolescence, âge de la vie compliqué, plus que jamais épinglé par des adultes,  à la fois permissifs  et normalisateurs.
 Ici, au moins, avec un père de famille tout puissant, la fille-fils et la mère peuvent ruser, se cacher, jouer du secret, dur à vivre, mais protecteur, et précieux. Et merveilleusement – diraient les Précieuses de Molière – fait pour le terrain d’expérimentation qu’est le théâtre. Amour, amours : ici, la jeune génération explore au carré les différentes figures, et elle y va de tout son cœur, à corps perdu, et à plaisir trouvé, à chaque fois. On n’en voudra pas à Benserade de ne pas être le Shakespeare de Comme il vous plaira.
Dernier clin d’œil mais… c’est la faute à Ovide : la déesse qui arrange tout, c’est Iris, dont les gays ont pris pour drapeau l’écharpe arc-en-ciel…

Christine Friedel

 Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 6 mai. T: 01-13-70-00.
Le texte est publié aux éditions L’Avant-Scène Théâtre.

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