Sors.

 Sors, conception et réalisation de Pedro Pauwels – chorégraphies de Carlotta Ikeda, Josef Nadj, Robyn Orlin, Jérôme Thomas et Mary Wigman.

Sors. sors-yannick-diaz-petit-formatLa Danse de la sorcière, créée en 1914 par Mary Wigman, pionnière de la danse expressionniste allemande, est à la base de la nouvelle pièce que présente Pedro Pauwels, dans le cadre de la dix-septième Biennale de Danse du Val-de-Marne.

Le danseur-chorégraphe a sollicité quatre de ses pairs, de cultures, langages et expériences différentes, Carlotta Ikeda, Josef Nadj, Robyn Orlin et Jérôme Thomas, pour décliner ce mythique solo de Wigmanen une création nouvelle, à partir de leur savoir et savoir-faire. Ils ont relevé le défi, et signent chacun une pièce, donnant leur vision propre, élargie au monde des sorciers et des sorcières, servant ainsi l’un des thèmes de la Biennale: «Bestiaire et fantasmagories, un voyage aux confins de l’imaginaire», l’autre étant intitulé: «Travail», en référence au nouveau lieu, La Briqueterie, attendu depuis des années, et inauguré en mars.

Quelques traces filmées de la Danse de la sorcière – une minute trente – dont Wigman avait donné plusieurs versions déjà, de son vivant, ainsi que quelques photos, ont permis à un notateur de technique Laban, Raphaël Cottin, d’écrire une partition. Wigman avait précisément travaillé avec le théoricien de la danse, Rudolf von Laban, à la mise au point d’un système de notation. Cette partition fut la source du travail, la règle étant que chaque chorégraphe s’isole, au point de départ, sans connaître la démarche de l’autre.

Dans le premier fragment, le danseur marche sur les traces de Marie Wigman et capte son énergie. Comme elle, il porte un masque neutre, est assis en tailleur au centre du plateau, balance ses mains, et ses bras de manière syncopée, comme s’il griffait l’air, férocement. Il s’ancre dans le sol. Une élégante étoffe noire, libre et composée de plis, à la Deleuze, recouvre l’aire de danse, sorte de labyrinthe et territoire de solitude. Syncopes et asymétries, travaillées et précises, sur un son lancinant et répétitif, l’accompagnent. Lorsqu’il s’arrache du sol, les pas lents du danseur à la diagonale, avalent progressivement l’étoffe, devenue sculpture fluide et abandonnée à l’arrière-plan, découvrant un sol blanc. Il y a dans cette pièce quelque chose de taillé au cordeau. «Je comprends qu’on puisse, par la danse, essayer d’approcher un état extrême, presque à la lisière de la mort, pour atteindre cette zone où on passe au-delà, dans l’inconnu». Et Pauwels sait de quoi il parle, pour avoir vu la mort en face : «Pendant ma maladie j’ai vécu des périodes où je sentais mon corps lourd, emprisonné, plombé. Mais dans le coma j’ai aussi traversé des états de légèreté absolue, la sensation d’une énergie totalement libre, comme si j’étais sorti de mon corps. Je me suis efforcé d’oublier cette sensation pour continuer à vivre, et en même temps, je crois que je passe mon temps à essayer de retrouver cet état à travers ma danse».

Le second fragment montre la vision wigmanienne de Josef Nadj, qui fait porter au danseur, sur la tête, une cloche de sept kilos. Le mouvement devient hiératique et le port de tête, princier et lorsqu’il rejoint le sol, la cloche ne le quitte pas et tout est maitrisé. Il y a comme de la magie noire. Le corps ondule sur une musique de John Cage, permettant à l’esprit de s’évader : «Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom. J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion», Cendrars vient à l’esprit, dans ses Pâques à New-York. La pièce est poétique, abstraite, un brin mystique, la sorcière frôle ici la sagesse.

Suit le fragment de Carlotta Ikeda, imprégnée de Butô. Elle emprisonne le danseur dans un kimono de soie claire, qui gonfle comme une voile ou ressemble à l’aile du papillon (création costumes : Joël Viala), il n’en sort qu’un immense cri, muet et de désespoir, comme l’œuvre du même nom, Le cri, signé de Munch, peintre expressionniste s’il en est. La composition sonore de Benat Achiary, sublime vocal plein de reliefs et changements d’altitude, augmente encore l’étrangeté de ce travail sur le concept du féminin.

Avec Robyn Orlin, qui travaille à Berlin, l’art est en prise avec le réel : la trame qu’elle choisit, évoque la collaboration avec le Reich – Wigman a chorégraphié les jeux olympiques de Berlin, en 36 – dans des bribes de texte enregistrées, et elle met dans les mains du danseur, une brosse à dents électrique, instrument singulier avec lequel les juifs devaient effacer les slogans. Pauwels, rouge à lèvres, collant et hauts talons fait figure de « portier de nuit » et obtient d’un spectateur un I phone dont la musique, amplifiée au micro, participe de ce fragment. Ici la théâtralisation prend le dessus et se construit en référence à l’histoire familiale de la chorégraphe.

Jérôme Thomas, enfin, dernier fragment présenté, intègre dans sa pratique du jonglage, la danse contemporaine et les techniques du théâtre. Il met le danseur en mouvement, sur une musique de Terry Riley et le fait jouer ici, avec la fluidité d’un voile, non pas de mariée, comme on le croirait au départ, mais de plastique. C’est ludique et gracieux, simple et sophistiqué, compliqué sûrement pour le danseur-manipulateur.

 

Ces cinq fragments, forment l’œuvre imaginée par Pedro Pauwels, qui convoque l’invisible et fréquente les extrêmes (création lumières : Evelyne Rubert). Dans le passage de l’un à l’autre, il y met beaucoup de fluidité, changeant d’univers et de vocabulaire, avec une précision d’horlogerie. La recherche des genres, entre l’homme, la femme et l’animalité comme réponse au thème sorciers/sorcières est servie avec intensité et énergie, (conseillère artistique : Claire Rousier).

Homme des rencontres, Pauwels s’entoure ici de grands chorégraphes comme il l’a fait déjà pour Cygn etc… hymne à l’interprète, demandant à huit chorégraphes de composer pour lui une version du solo de « La Mort du Cygne », qu’il a dansé plus d’une centaine de fois. La recherche d’énergie, puisée au plus profond et l’ouverture aux autres disciplines accompagnent son travail, vital et envoûtant.

Brigitte Rémer

Spectacle vu le 28 mars à l’Espace culturel André Malraux, Le Kremlin Bicêtre, dans le cadre de la 17ème Biennale de Danse du Val-de-Marne (La Briqueterie, CDC du Val-de-Marne, T : 01-56-34-09-75 et www.alabriqueterie.com)

Reprises : les 4 avril, à 20h30, au Théâtre des Bergeries, Noisy-le-Sec – 9 avril, à Tulle, Théâtre des Sept Collines – 11 avril à Limoges, Centres culturels municipaux – 13 avril à Marvejols, Scènes croisées de Lozère. (www.cie-pedropauwels.fr)

Publications : « Repères », cahier de danse n° 30, sur le thème Sorcières.

« J’ai fait le beau au bois dormant », de Pedro Pauwels, édit. du CND/Parcours d’artistes

 


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