Frères de sang

Frères de sang d’André Curti et d’Artur Ribeiro.

    Frères de sang freres_de_sangMême si la belle tension élaborée sur la scène souffre parfois de chutes dans l’attention exigée du spectateur, la dernière création d’André Curti et d’Artur Ribeiro,  ne déroge pas au répertoire singulier de la Compagnie Dos à Deux:  l’exploration d’un même univers onirique, à la fois sombre et coloré.
Tous les personnages d’une famille originelle se tiennent sur le plateau, arpentant et dansant dans l’espace céleste des rêves et des souvenirs, en marcel blanc, et  pantalons et bretelles noirs pour les garçons, et robes printanières pour la seule figure féminine, maternelle ou sororale.
Le spectateur voit se déployer, à la façon des fleurs de papier japonaises qui se déplient au contact de l’eau, l’héritage infini d’une mémoire existentielle à consonance freudienne, fondatrice de l’être en devenir entre un père, une mère, des frères et une sœur, depuis la plus tendre enfance jusqu’à la maturité avancée précédant la mort. quant à la fin fatale, les deux artistes d’ origine brésilienne savent de quoi ils parlent : la mort du père qui ouvre le spectacle propose une image particulièrement forte–cassante et macabre- en jouant de l’art douloureux et délicat de la manipulation.
Autour de la dépouille, un chœur de pleureuses masquées que tient et brandit Matias Chebel, comédien acrobate. Le cadavre paternel – effigie ou pantin – est appréhendé dans son état absolu, une marionnette abandonnée aux mains de ses proches, qu’on lave et prépare une dernière fois. Planche glissée, abaissée ou bien relevée, le cercueil tient lieu de balançoire enfantine ou même du toboggan aux provocations vertigineuses. Pour que le deuil se fasse, le retour au temps de l’enfance s’impose avec son cortège de jeux et de joies mais aussi de souffrances, d’humiliations et de haines.
Les garçons s’amusent sur un tourniquet de jardin qui mène à l’ivresse et revient sans cesse sur des scènes fondatrices intimes, la jalousie éprouvée pour un troisième frère que, pour se venger, on n’inclut pas dans les jeux. La mère est là, souveraine et royale, accordant la vie ou la mort intime, suivant le jeu des chaises musicales et des préférences du cœur. À moins que ce ne soit une sœur dont on est soi-même le rival dans une concurrence acharnée pour la quête de reconnaissance parentale.
Les blessures s’ouvrent à ces instants des débuts de la vie sans jamais se refermer. Ballon de foot énorme, poupée déchiquetée de l’un ou l’autre des enfants, robes somptuaires ou quotidiennes de la mère, les objets sont des étapes qui jalonnent la promenade dans la marée houleuse des souvenirs en désordre. La mère a pour garde-robe une armoire-castelet, une maison de poupées dont elle est la gardienne face aux bambins qui n’ont pas le droit de résidence en ces lieux.
La musique envoûtante de Fernando Mota ajoute au charme désuet de la reconstitution d’un passé qui ne vous quitte pas, entre les voix enfantines jamais tues des récréations scolaires et les musiques qu’on aime écouter dans la solitude de la jeunesse. Pour la présence maternelle, la silhouette éthérée de Cécile Givernet s’impose dans la grâce.
Face à elle, les acteurs/danseurs Matias Chebel, André Curti et Artur Ribeiro s’emparent de l’espace scénique avec  une souplesse et une  vivacité des corps en accord  avec  les sentiments exprimés. Un travail original dont l’univers griffé fraie avec l’intime autant qu’avec l’universel.

Véronique Hotte

Le 12 avril à l’ECAM au Kremlin-Bicêtre, le 16 avril au Théâtre Jean Vilar à Ifs, le 19 avril au Théâtre Victor Hugo à Bagneux, les 22 et 23 avril au Théâtre-Scène nationale Bayonne-Sud Aquitain, le 25 avril à L’Odyssée – Scène conventionnée de Périgueux, le 27 avril au Centre Culturel Egia à San Sebastian en Espagne.


Archive pour 7 avril, 2013

Le Parloir

Le Parloir de Pépito Matéo, mise en scène d’Olivier Vandeputte

 

Le Parloir parloir-valerie-vanhoof-4

©Valérie Vanhoof

Le plateau est de si petite dimension que l’acteur est vraiment en prison, et le spectateur serait son compagnon de cellule. Les yeux dans les yeux, donc, il raconte l’enfermement, la difficulté de coller avec la réalité, les cauchemars, le lieu de l’isolement et de la solitude.

Seul en scène, le raconteur (Olivier Segura) esquisse quelques portraits de ses voisins de cellule : Neto et ses oiseaux voyageurs qu’il envoie en mission, métaphore de liberté par excellence ; Eddy le tatoué, l‘esprit en labyrinthe ; Abdel, l’écrivain public, qui enfile son costar comme s’il allait en boîte, et qui écoute la chanteuse à tue-tête, perchée sur l’abribus, de l’autre côté du mur ; Gilot, l’homme au morceau de miroir, qui dessine des rais de lumière, dans les couloirs et tente, à l’aide de son rétroviseur, de regarder les arbres. Il donne, en peintre impressionniste, l’ambiance, la dépression, les violences nocturnes, la sexualité forcée, la fabrication des rumeurs, le gardien menteur, et celui qui est là depuis plus de trente ans, le spécialiste de la chaise électrique, la tentative de suicide avec le sang qui pisse, et l’antidote à tout, la camisole chimique.

Il dépeint les actes de la vie quotidienne : la promenade, la cuisine, les ateliers dits d’expression, cantiner, car tout se monnaie, se troque et s’échange, et il parle du temps qui s’étire, «comme un élastique».
Il pointe le vocabulaire: procédure, accusé, avocat, écrou, etc, et la compagnie des cafards. Le parloir donne l’espoir aux détenus: les familles, les bras pleins de cabas et après un piquet d’attente sur le trottoir, rencontrent chacune, leur détenu, et tentent de lui parler, délicat moment où le fils rend visite à son  père ou l’inverse, sans trop savoir que lui dire. Pourvu que quelqu’un t’attende à la sortie, quand sortie, il y aura !
Il y a l’arrestation de la fille de Simone, le mouvement des nouveaux arrivants, la recherche d’objectifs allant jusqu’à soigner les mulots, le son de l’eau, libre, qu’on guette, dans les canalisations ; mal-être, règlements de compte, peurs de la nuit, et rêves qui s’écroulent, jusqu’à la folie.
Ainsi va le récit, écrit par Pépito Matéo, qui a mené des ateliers  à la Maison du Conte, en même temps qu’il travaillait sur l’oralité, au sein de la prison, en prise directe avec l’expérience des détenus : « J’avais surtout envie, dit-il,  de montrer l’humanité des gens qui sont en prison, en mettant au centre la question du conteur ». Olivier Vandeputte, metteur en scène et directeur de la Compagnie Le Palindrome, oscille,  dans sa direction d’acteurs , entre conte et théâtralisation.
Le spectateur apostrophé ne reçoit pas, du coup, l’intensité qu’il espère; faute de précision et d’un peu de distance, l’acteur semble flotter de l’un à l’autre. Dans un petit coin rétréci, hors cellule, un guitariste, Nicolas Mazzola, l’accompagne, jouant la musique composée par Ruben, spécialiste de guitare jazz et bossa nova, dont il a fait les arrangements. Des sons mixés aident aussi à l’identification de l’univers carcéral (Michaël Constant/PixelProd), complétés d’éclairages en ombres et lumières (Marie-Laure Rocher).
« Mais l’évidence de la prison se fonde aussi sur son rôle, supposé ou exigé, d’appareil à transformer les individus. Comment la prison ne serait-elle pas immédiatement acceptée? Elle ne fait, en enfermant, en redressant, en rendant docile, que reproduire, quitte à les accentuer un peu, tous les mécanismes du corps social ? La prison : une caserne un peu stricte, une école sans indulgence, un sombre atelier, mais, à la limite, rien de qualitativement différent », dit Michel Foucault dans Surveiller et punir, un ouvrage qui fait référence.
Reste, avec  Le Parloir , une entreprise généreuse et la force d’un témoignage et restent tous les Abdel du monde, rendez-vous : station Liberté, comme dans le texte.

 

Brigitte Rémer

 

Théâtre du Temps, 9 rue du Morvan, 75011 Paris , jusqu’au 14 avril, tous les samedis à 17h et dimanches à 16h. T : 06-18-93-64-01 (www.lepalindrome.blogspot.com)

Le texte est édité chez Paradox (ww.editionsparadox.com)

 

 

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