Fool for Love

Fool for Love  de  Sam Shepard, traduction de Michèle Magny, mise en scène de Kevin Orr.

 

Fool for Love   foolgetattachmentDans une chambre de motel minable, les  quinze spectateurs sont pris comme des rats voyeurs entre ces murs qui suintent le sexe, en compagnie de ces  deux personnages enfermés dans leur couple autodestructeur.  Le lieu choisi par la compagnie Les Cybèle est parfait:  ambiance crue, espace étouffant et bien adapté à cette rencontre entre deux êtres qui s’aiment et se détestent  avec une passion égale.
Il l’avait quitté pour une autre femme. May s’est enfuie  et  il l’a rattrapée: ils se retrouvent  maintenant dans cette chambre, après un long voyage à travers le désert, et les voilà en pleine fable western, où les bons et les méchants ne sont pas du genre évident et où la violence ne tarde  pas à se déclarer.
Relégué dans un coin, le père, figure mystérieuse, observe attentivement le couple, en gardant ses distances; c’est pourtant lui qui détient  la clé de cette histoire d’inceste qui déchire sa famille. Et c’est, par moments, une expérience  pénible: May, la jeune femme, recroquevillée sur le lit,  cache son visage dans un geste  désespéré. Eddie, en  débardeur,  bottes de cuir  et chapeau de cowboy, assis en face du lit,  tripote  un lasso et lui parle mais elle refuse de le regarder.
Le vieux père, lui,  pince les cordes de sa guitare et  murmure  quelques paroles en guise de mise en bouche à ce récit d’un far-west mythique. C’est à nous en fait qu’il s’adresse: il se tient bien en retrait du couple et on a l’impression qu’il n’appartient pas  ni au monde des spectateurs, ni à celui  des personnages qui s’apprêtent à vivre leur histoire intime devant nous, dans un paysage western  hyper naturaliste angoissant.Le père a une présence qui nous renvoie ailleurs mais qui  se matérialisera  bientôt devant Eddie, le fils, au moment où les segments du récit se mettent en place; il  avait abandonné sa famille…. Et, comme un revenant, il est  le modèle du père  qu’il imitera. Ce qui explique toute cette tristesse, cette frustration, et cette rage.
L’espace, décor ici incontournable, reflète  la solitude de May, l’intensité brûlante des émotions conflictuelles  qui  rapprochent  le couple et l’insoutenable mépris d’Eddie  face à Martin, un gentil jeune homme qui essaie de sortir avec la jeune femme.  Le quatuor de personnages aux émotions complexes  a quelque chose de  fascinant, comme  le rythme du spectacle  où le dialecte local est pour beaucoup.
Yves Turbide interprète remarquablement un  Eddie jaloux face au jeune prétendant;, et qui emploie  la  séduction brutale pour récupérer sa femme, et dont les accès de sadisme sont alimentés par l’alcool. La manière qu’il a de reproduire la vie désordonnée du père, nous emmène  sur  les traces d’une vision  tragique  de l’Amérique. Son monologue , quand il raconte sa découverte de la deuxième famille de son père, est magistral.
Paul Rainville (le père), comédien plus classique que les autres, a une présence inquiétante: il a bien capté l’ambiguïté de ce  père mystérieux, à la fois absent et présent, et à l’origine des  comportements destructeurs auxquels sa  famille  a été condamnée.  La  porte de la chambre s’ouvre: la lumière entre, une lumière crue et libératrice venant du parc  de stationnement, où  le bruit des voitures et le crissement des pneus  produisent  les  effets d’une véritable  hyper-réalité et qui attirent Eddie, l’éternel  vagabond.
L’excellente mise en scène de Kevin Orr s’impose vite, soutenue par cette équipe d’excellents comédiens  qui nous emmènent dans les moindres manifestations de l’ intimité de leurs personnages. Mais, pour les anglophones, le français est parfois difficile à suivre et lire un résumé de la pièce ne sera pas un luxe: c’est important d’en suivre de près le récit…

Alvina Ruprecht

 Motel Concorde, 333 Chemin de Montréal, jusqu’au  27 avril.

 


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