The four seasons Restaurant

The Four Seasons Restaurant du cycle Le Voile noir du Pasteur, de Romeo Castellucci.

The four seasons Restaurant 20-thefourseasons_web_g2“C’est le nom d’un vrai restaurant qui se trouve sur la 54 ème rue à New York. Ce nom est lié à l’histoire de Mark Rotko. Le restaurant, en 1958, propose au peintre de préparer des toiles pour les grandes parois  de ses salles. Rothko prépare plusieurs peintures considérées parmi les plus intenses de sa vie, elles étaient monumentales, aux couleurs sombres tenant au noir. Ensuite, il prend une décision extrême de ne donner aucun tableau au restaurant. Ces tableaux sont pour la plupart conservés à la Modern Tate de Londres. (…) Ce spectacle fait allusion à l’histoire du peintre Rothko”, écrit  Castellucci dans sa note d’intention.
Effectivement,  c’est le noir qui domine avec, au tout début, un écran noir  où s’affiche une explication scientifique.Il y a dix ans,une équipe de chercheurs de l’Institut astronomique de Cambridge détectait des ondes sonores provenant d’un trou noir situé dans l’amas de Persée à 250 millions d’années-lumière de la Terre,   correspondant  à un si bémol, ondes qui tiennent ici de  grondements tout à fait impressionnants, avec des basses à l’extrême limite du supportable qui vous pénètrent dans la peau et qui pourraient être une bonne traduction auditive de l’angoisse métaphysique  de Rothko qui se suicida en 70.
Ensuite, le rideau s’ouvre sur une salle  de gymnastique, tout à fait close, sans aucune porte, aux murs d’un blanc immaculé,  et vide, avec un grand espalier en bois contre le mur du fond, et un ballon. Les unes après les autres, elles vont entrer sur scène, depuis le côté cour dix très jeunes  belles  femmes, en longues robes bleu foncé et chaussées de sabots qu’elle enlèveront puis aligneront, bien rangés dans le fond.
Elles se coupent toutes  la langue, d’un coup de ciseaux, avec une grande précision, . Et un gros chien noir, sans doute bien dressé, viendra  très vite mais avec calme, déguster  ce mets de choix, avant de ressortir. On les verra ensuite se déshabiller les unes les autres.
On pense par instants au formidable Songe de Strindberg monté par Bob Wilson. Même fascination pour l’image silencieuse et particulièrement soignée: Castellucci fut, comme Wilson, élève d’une école d’art, en l’occurrence celle de Bologne  dans les sections scénographie et peinture,  et cela cela se voit; au besoin, il insiste comme s’il voulait nous en persuader en se réfèrant  constamment  au grands figures de son pays: Pierro della Francesca, Antonello de  Messine mais aussi Warhol ou ici Rothko, même si la référence à ce dernier est des plus approximatives…  
Puis, des fragments du magnifique Empédocle d’Hölderlin-on repense au formidable spectacle du génial Klaus-Michaël Grüber-s’affichent, projetés de façon très  peu lisible sur le mur du fond, fragments seulement prononcés  mais, entendus en italien et en voix off,-puisque les jeunes femmes  sont censées ne plus pouvoir parler-ou par le biais d’un gros poste de radio des années cinquante…
Ces jeunes femmes constituent des groupes de deux, trois ou cinq ou forment une cercle à dix,  toujours dans le plus grand silence: c’est, disons, un peu mièvre, plus que longuet et surtout pas très passionnant! Mais sans aucun doute d’une belle qualité picturale, et Castellucci sait y faire pour  imposer de  belles images.
Le spectacle « dit la solitude de l’artiste comme geste de rupture du contrat social. Comme en une révolte inversée, il construit et pactise avec un complexe système de symboles pour ensuite l’abattre », nous avertit Romeo Castellucci, le plus sérieusement du monde. Sic!  N’empêche: un ennui  pesant d’excellente qualité s’abat sur la salle; il y a eu une centaine de désertions, surtout de spectatrices qui ne supportaient plus, les basses du début et/ou ce cocktail d’images prétentieuses qui se voudraient d’avant-garde.
Mais on est vraiment loin du compte… et les applaudissements ne furent pas des plus généreux! Le public n’est quand même pas dupe de cette construction bien artificielle!
Le beau rideau plissé où sont suspendues en bas des  ampoules  fluo, va se fermer pour se rouvrir sur ce même espace blanc où repose  le corps/cadavre? d’un grand cheval couché sur le flanc. Impressionnant! Mais reste au spectateur à faire le lien entre les moments de cette “destruction de l’image” annoncée par le metteur en scène dont on vous épargnera les vaines et prétentieuses explications, et mal écrites, sur son génial spectacle…
En revanche, la fin est d’une vraie grande beauté: la scène devient  noire et , imaginez un tourbillon de feuilles sur tout la largeur de la scène, dans un terrible bruit de soufflerie;  et on finit par apercevoir, alignées dans le fond, les dix jeunes femmes nues… Comme dans un enfer programmé! Oui, redisons-le, ces quelques minutes sont  aussi remarquables que le début mais il faut les mériter! En effet, entre les deux, quoi? Vraiment pas grand-chose sinon quelques belles images de faiseur, dont on se lasse évidemment très vite.
Alors, à voir? Pas sûr? On ressort de ces quatre-vingt minutes un peu sonné! Certains, avec une belle naïveté, voient toujours Castellucci comme une des références de l’art théâtral européen! Mais n’est pas Bob Wilson,  Tadeusz Kantor ou Angelica Lidell, qui veut ! Et il y faut quand même un autre engagement personnel!
Nous n’avons jamais été  sensibles, pour notre part,  à son mélange  scénique, très fabriqué où il  essaye en vain de  faire le pont entre les arts plastiques et le théâtre. Même quand le  spectacle, doté  de gros moyens,  est impeccablement préparé, avec une louche de références picturales et une petite dose de provocation…Comme il l’avait fait avec son trop fameux spectacle de 2011 qui avait déclenché quelques désordres mémorables au Théâtre de la Ville…

Voilà, vous êtes prévenus (personnes sensibles aux basses, vous pouvez vous abstenir !). On est, en tout cas, bien loin de ce  merveilleux Bucchettino (voir Le Théâtre du Blog) que la compagnie de Castellucci, la Societas Raffello Sanzio,  avait autrefois réalisé avec une intelligence et une sensibilité remarquables…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville jusqu’au 27 avril.


Archive pour avril, 2013

33 tours et quelques secondes

33 tours et quelques secondes, performance de Linah Saneh et Rabih Mroué

33 tours et quelques secondes 33tours-hd03L’action se passe aujourd’hui au Liban, sur fond de printemps arabe. Diyaa Yamout, vingt-huit ans, artiste et activiste, déclare « qu’être libre, c’est être dans l’inexistence » et choisit d’ »inexister », mettant fin à ses jours. Ses amis s’interrogent, la société se trouble et les réseaux sociaux,  personnage principal de la représentation, interprètent et commentent.
C’est à partir d’un fait réel que Linah Saneh et Rabih Mroué, artistes libanais,  ont construit leur scénario, par écrans interposés et qu’ils questionnent la réalité politique et sociale de leur pays. Au premier plan, le plateau reste sans acteur, marqué par l’absence. Nous sommes dans la chambre vide de Diyaa, encombrée d’informatique : sur la table, l’ordinateur ouvert connecté à son compte Facebook dont les messages envahiront l’écran, le téléphone et sa voix sur répondeur qui répète, inlassablement, le fax qui se déclenche et quelques feuilles qui volent, la chaîne et sa platine chargée d’un disque noir qui tournera tout au long de la représentation, après le passage de la chanson de Brel A mon dernier repas, ouvrant le spectacle.
A l’arrière-plan, sur grand écran, s’inscrivent les conversations et joutes verbales d’amis et d’inconnus repris de Facebook, sur une bande son très élaborée et complétée de musiques, les textos restés sans réponse et Azza Darwish, l’amie palestinienne en partance pour Beyrouth, qui tente de l’appeler, laissant sur boîte vocale des informations sur ses vols et problèmes de frontières.
Par intermittence, la télévision programme reportages et images révolutionnaires, match de foot et interview des parents de Diyaa, « la vie est une prison », leur disait-il. Ces séquences esquissent le portrait d’un fils promis à un bel avenir et passionné d’art, qui avait aussi pris ses distances avec le théâtre. Témoins muets de ses interrogations et de sa difficulté de vivre, ils parlent de son engagement dans les luttes non violentes, de sa volonté de changer la société, et de son objectif de poursuivre une mission humanitaire. Athée, il sera enterré religieusement et non pas incinéré, contrairement à ses volontés.
Au-delà du destin individuel, c’est du collectif dont parlent Linah Saneh et Rabih Mroué, posant un regard sur le monde, dans le contexte des révolutions arabes et d’un pays en recherche de liberté d’expression et de démocratie.
Proches du théâtre documentaire, ils donnent la parole aux jeunes libanais et croisent les grands thèmes de société que sont la révolution, la liberté, les croyances, la question de la religion, l’anarchisme et l’engagement politique. Ils parlent de la langue, « impossible de sortir de la langue… hors de son corps, hors de la langue…, « du mot « arme à double tranchant » où le porteur de vérité risque sa vie, du genre masculin/féminin, du suicide, lâcheté ou héroïsme? Au-delà du Liban, les autres pays de la région, Egypte, Bahrein, ou Tunisie sont présents, ainsi que le sacrifice de Mohammed Bouazizi, point de départ des soulèvements.

Les réalisateurs, assistés de Samaar Maakaroun, Sarmad Louis et Thomas Köppel à la création artistique et technique, posent un acte, en termes philosophique, politique et artistique et renvoient au monde des internautes, par ce questionnement sur la superposition de l’intime et du social et ici, de manière très concrète, sur la pertinence de publier la dernière lettre de Diyaa. «Tragédie personnelle ou dangereux phénomène social» la question reste posée et l’écran devient noir.
No signal… affichent les réseaux.


Brigitte Rémer

 

Théâtre de la Cité internationale, 17 Boulevard Jourdan, 75014, jusqu’au 20 avril, relâche mercredi et dimanche. T: 01-43-13-50-50

mangeront-ils ?

Mangeront-ils ? de Victor Hugo,  mise en scène de Laurent Pelly.

mangeront-ils ? mangerontils-hd-pologarat-odessa-dsc_9644-199x300Cette pièce d’Hugo  fait partie de son théâtre en liberté, écrit pendant son exil à Guernesey où il resta-on l’oublie trop souvent- dix-sept ans! Presque le quart de sa longue vie! Comme il l’avait promis et pour ne pas subir le règne de Napoléon III.
Hugo n’avait plus écrit de théâtre depuis 1854. Mais, à Guernesey,  il commit coup sur coup, La Forêt mouillée, L’Intervention et Mille francs de récompense que Pelly a récemment monté (voir Le Théâtre du Blog).

Achevée en 67, la pièce ne fut publiée qu’en 86, donc après la mort de Hugo, et dix ans avant Ubu d’Alfred Jarry, qui l’avait peut-être lue, mais jouée en 1906 seulement. Sans aucun doute inspirée par Quentin Durward, un roman de Walter Scott (1823),  que Victor Hugo appréciait beaucoup, où  Louis XI veut faire exécuter  Galeotti ,son astrologue , car il l’accuse d’avoir prédit une défaite militaire. Mais, malin, Galeotti crie haut et fort que son décès précédera d’un jour seulement celui du roi qui, bien entendu, abandonne aussitôt l’idée de cette exécution.
Le scénario de Mangeront-ils en est proche:  le roi de l’Ile écossaise de Man poursuit Lord Slada qui a pris la fuite avec la belle Janet… que le roi voulait épouser. Les “tourtereaux rebelles” se sont cachés dans une église abandonnée, située dans une forêt, en bord de mer.  Vivent,  là aussi, deux marginaux, recherchés par les archers du roi: Zineb ,une sorcière qui a cent ans et Aïrolo,  un voleur généreux qui avertit les amoureux de ne pas prendre de risques: les plantes de cette île sont vénéneuses et l’eau n’est pas potable. Mais il se débrouillera, dit-il, pour leur procurer de la nourriture… Zineb, elle, sait qu’elle va mourir, malgré le talisman qu’elle a gardé.
Elle révèle au Roi qui lui demande quel sera son avenir ; elle répond que sa vie dépendra du premier homme qu’il verra avec les mains attachées dans le dos. Le roi qui voit Aïrolo mené au gibet s’opposera  donc à sa pendaison  mais, par un renversement de situation comme Hugo en a le secret, ce sont les deux jeunes amoureux qui monteront sur le trône, à la demande du peuple dont on entend les clameurs. Mais Aïrolo les mettra en garde :  » Vous, vous allez régner à votre tour. Enfin, / Soit. Mais souvenez-vous que vous avez eu faim ».

On retrouve dans cette pièce tous les grands thèmes chers à Victor Hugo: la liberté à tout prix (et il en payera le prix fort de l’exil!) la chape de plomb et la grande bêtise du pouvoir politique, la noblesse de cœur et la grande richesse intérieure des faibles et des miséreux,  capables de faire face aux riches et aux puissants,  puisqu’ils n’ont rien à perdre et que leur vie ne tient plus souvent qu’à un fil.
 Visiblement, Hugo, règle, ici ses comptes, sous couvert de fiction, avec Napoléon III! L’opposant politique s’en prend vertement à un régime qui sait se monter impitoyable envers les petits. Avec, comme conséquences, la faim, la violence, la répression qui fait peu de cas des libertés, puisque Napoléon III a pris le pouvoir après  un coup d’Etat.
Côté dramaturgie et écriture, la pièce est aussi une sorte de composé très habilement dosé, avec des styles différents,  bien entendu influencé par Shakespeare sur qui Hugo avait écrit une étude un an avant. D’abord celui  du drame romantique avec un mélange élaboré de tragique et de bouffonnerie, au scénario simple  avec des personnages presque caricaturaux: les bons et des méchants. Les sentiments qui les animent sont tout aussi simples: le Roi est à la fois, jaloux, cruel, fat et ridicule, les amoureux vivent d’amour  et même pas d’eau fraîche. Le voleur, a un cœur en or  et tout finira donc  quand même bien. 

Mais il y a dans Mangeront-ils,  l’insolence et le côté grotesque et burlesque que l’on retrouve chez Meilhac et Halévy, les librettistes d’Offenbach, quand il s’agit de parler de la dictature et de railler les despotes: « Régner c’est l’art de faire, énigmes délicates/Marcher les chiens debout et  l’homme à quatre pattes » dit le poète officiel du  roi, Mes Tityrus.  Jamais autant peut-être Hugo n’aura-t-il été aussi loin  dans la fantaisie, la subversion, la satire politique, le mépris du clergé :  » Dieu, pour utiliser le confessionnal, inventa le péché  » Le peuple est miel , le prêtre est fiel, /Soyez fort mais prudent. Ne cherchez jamais noise /Aigle, à l’aspic, et prince, à l’église sournoise. Sinon, vous sentirez la piqûre. »
Et cela, grâce à une maîtrise du langage absolument remarquable avec des oppositions et des raccourcis fabuleux: « Quand l’estomac trahit, l’amour est en danger. / Le cœur veut roucouler, le gésier veut manger./ Le cœur a ses bonheurs, l’estomac ses misères. Et c’est une bataille entre les deux viscères. »
Cette façon que possède Hugo de rappeler sans cesse que nous sommes surtout faits de chair, rappelle singulièrement le fameux: « D’heure en heure, nous pourrissons », nous pourrissons!  » de Skakespeare.  » Ou je descends au cercueil s’il monte à l’échafaud ».

 On ne peut tout citer mais c’est, au gré des alexandrins aux rimes parfois faciles, un véritable festival de mots qui se bousculent, dans un joyeux tohu-bohu qui fait penser souvent à Rabelais. Et Hugo ose même par deux fois un emprunt à l’anglais: » Que n’ai-je le droit d’offrir un kiss à ce biceps de neige! » Avec, souvent , une ironie des plus cinglantes:  » Je vous fais remarquer que votre majesté/ Va d’un sujet à l’autre avec facilité ». « Il ne me convient pas de vous divertir, prince,/ Et d’être la souris quand vous êtes le chat ». Et le corset de l’alexandrin ne fait que renforcer encore l’audace et la liberté du langage hugolien. Un vrai bonheur!
Plusieurs fois, dans ce torrent verbal, Hugo s’offre le plaisir de faire  appel à des mots rares du genre: escogriffe,  logogriphe, églogue, d’estoc, brodequin, etc… et  s’embarque dans plusieurs  tirades  d’une centaine de vers,  que Pelly, sans nuire à la pièce aurait pu nous épargner! Hugo cite aussi des  personnages de la mythologie grecque qui ne nous disent plus grand chose. Qu’importe, Mangeront-ils?  reste une pièce assez fabuleuse mais… guère facile à monter en l’état…
Hugo, dans la première des didascalies, explique en détails le décor:  « ruines d’un cloître dans une forêt, masure colossale  composée de troncs d’arbres et de pans de murs. Chapelle ouverte, ensemble de bâtisse et de végétation, arbustes et ronces, mur mas croulant , aisé à enjamber et,  au fond la mer »… Ouf! Rappelons que la pièce fait partie d’un théâtre en liberté, où tout est donc possible à imaginer pour un lecteur mais Hugo ne l’aura jamais vu  représentée et n’en aura jamais commenté la création. Reste donc à trouver des solutions quand il s’agit de la mettre en scène, excellent thème de travail pour les apprentis scénographes des Arts déco!
Laurent Pelly, qui a signé aussi la scénographie et les costumes, a  finalement choisi de ne pas faire dans le réalisme, mais, comme il l’explique très bien,  de réaliser, pour figurer la forêt, un sorte d’ »installation » avec des arcs en aluminium, ou pvc du genre tuyau de plomberie,  peints en blanc et  plantés dans le sol- superbement réalisés par les ateliers  du T. N. T. Avec, dans le fond, à défaut de faire figurer la mer (avec les vidéos actuelles , cela aurait été pourtant un jeu d’enfant!), une page manuscrite de Victor Hugo… Le muret du fond étant représenté par un mur en briques coulissant sur rails  mais à l’avant-scène.
  Et cela donne quoi? Une remarquable installation plastique-entre miminal art et art conceptuel- digne de figurer dans n’importe quelle biennale, et très  bien éclairée. Mais cela reste une installation et pas un dispositif scénographique qui  ne sert  en rien le jeu des comédiens dont la circulation est  même un peu entravée et que Pelly sagement fait donc  jouer… au centre de l’avant-scène, et de façon un peu statique.
Comme la plupart des scènes sont sous-éclairées et que, même au septième rang, on discerne mal le visage des acteurs, cela provoque  une douce somnolence et, près de nous,  le directeur d’un grand théâtre parisien y a vite cédé….
Et c’est vraiment dommage d’autant plus que Pelly dirige bien et avec beaucoup de précision, ses comédiens. Surtout Jérôme Pouly,  superbe de mépris et de condescendance qui joue Aïrolo,  et  Georges Bigot (le Roi,)  et Charlotte Clamens( la sorcière). Malgré cette erreur de scénographie qui plombe  le spectacle, reste quand même la possibilité de découvrir ce texte fascinant, brillantissime mais peu connu et peu joué de Hugo qui adorait la bonne cuisine. Florian V. Hugo, son arrière-arrière-arrière petit-fils et à qui il ressemble, de son état cuisinier aux Etats-Unis, découvrirait  ce texte avec plaisir.
Le public, en majorité très jeune, a fait, à la fin, une véritable ovation  aux comédiens…

Philippe du Vignal

Théâtre National de Toulouse  jusqu’au 20 avril; au Théâtre de Carrouge, (Suisse) du 14 mai au 2 juin. Théâtre de la Criée à Marseille du 12 au 15 juin.
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Figaro

Figaro d’après Beaumarchais, mise en scène de Jean Liermier.

Figaro redim_proportionnel_photo.php_-300x199Jean Liermier dirige le Théâtre du Carouge de Genève et a fait  onze mises en scène de théâtre et trois d’opéra, dont  Les Noces de Figaro , avant de mettre en scène  la célèbre pièce de Beaumarchais. Ce Figaro est installé  dans un décor efficace, avec un escalier à double révolution sur un plateau tournant conçu par Audrey Vuong.
Une distribution solide mais avec une erreur: Chérubin interprété par Laurent Antoni, bon comédien au demeurant, est aussi grand qu’Almaviva et n’a pas la fragilité du rôle.
La belle salle du Théâtre  Firmin Gémier  remplie de jeunes déguste le spectacle avec enthousiasme.

Edith Rappoport

Théâtre Firmin Gémier-la Piscine de Châtenay-Malabry, jusqu’au 27 avril. T:  01-41-87- 20-84
http://www.theatrefirmingémier-lapiscine.fr

La Ronde de nuit

Création collective, mise en scène d’Hélène Cinque.

La Ronde de nuit  la_ronde_de_nuitDepuis 2005, le Théâtre du Soleil s’est beaucoup investi en Afghanistan. Ariane Mnouchkine avait réalisé un premier stage à Kaboul au milieu des ruines et des roses d’un jardin qui avait donné naissance au Théâtre Aftaab, « jeune troupe afghane mixte et courageuse, un petit Théâtre du Soleil d’Asie centrale ». Plusieurs séjours et échanges ont dynamisé la troupe, la création de Roméo et Juliette avec Maurice Durozier, des ateliers de formation à Paris autour du Tartuffe, du Cercle de craie caucasien joué à Kaboul et en Inde, puis à Paris en 2008, enfin la première création collective Ce jour-là sous la direction d’Hélène Cinque.
Ces deux spectacles ont été joués au Festival Sens Interdit des Célestins à Lyon puis , en tournée en région Rhône-Alpes en 2009. D’autres spectacles et stages ont suivi:  L’Avare monté par Hélène Cinque à Kaboul, Sophocle/Oedipe Tyran monté par Mathias Langhoff à Lyon, Avignon et au Théâtre du Soleil en 2011, une reprise de Ce jour-là et de L’Avare à Paris-Quartiers d’Été, à Chateauroux et à  Calais, enfin maintenant  La Ronde de nuit.
Dans la bonne tradition du Soleil, dix-huit  acteurs sur le plateau. Leur décor figure la salle de répétitions avec, à la cour, un espace ouvert où tombe une neige drue. Un nouveau gardien est accueilli par la directrice technique qui lui donne ses instructions :il doit laisser pénétrer une femme qui y est hébergée dans une alcôve confortable, accueillir un sans-logis qui vient prendre prendre sa douche, sauf s’il est ivre.
Le gardien doit faire sa ronde régulièrement toute la nuit. Il est surpris par un camarade afghan qui doit partir le lendemain pour Kaboul, après avoir enfin réussi à obtenir le sésame magique attendu depuis longtemps, un passeport: ce qui  émerveille son compagnon qui en est dépourvu !
Les visiteurs annoncés se succèdent, puis, pendant la première ronde, débarque un groupe d’Afghans frigorifiés qu’on ne peut décemment repousser. On sort les matelas, mais ils doivent repartir le lendemain par le premier métro. Entre deux rondes, heureusement, grâce à un vieil ordinateur, le gardien peut communiquer avec sa famille, sa femme qui le presse de la faire venir, sa mère interprétée par un homme qui en fait des tonnes, son père affirmant son autorité.
Une prostituée débarque gelée elle-aussi, hurlements de toute la famille afghane qui assiste à la scène par Skype !…Malgré quelques séquences un peu maladroites, ce spectacle autobiographique dans tous les sens du terme-on sait qu’Ariane Mnouchkine a toujours mené un combat déterminé pour les sans-papiers qu’elle continue d’accueillir au Théâtre du Soleil-captive un  public un peu  clairsemé en ce soir de première.

Edith Rappoport

La Ronde de nuit sera accueillie à Paris Quartier d’Été Théâtre 13 Seine, puis au Théâtrre des Amandiers-Nanterre , au Théâtre du Nord à Lille, au Festival Sens Interdits des Célestins de Lyon et au Festival International de Kaboul.

Voir Paris et mourir jeune

Voir Paris et mourir jeune, de et par Valéry Ndongo.

Voir Paris et mourir jeune 0d4c060592fefad205f4c354cab68f3c-300x148Ah, Paris, à nous la vie ! Tout frais débarqué de l’aéroport, il entre au milieu du public, et le salue, ravi de voir de « vrais blancs « . Il se présente : Tazo, venu pour faire carrière au théâtre.
D’emblée, sa tchatche s’impose et les spectateurs réagissent au quart de tour  quand il leur demande de participer, pour accompagner le voyage initiatique de Tazo,  pour s’intégrer, et pour entendre avec lui les sages conseils que le Doyen lui prodigue, personnage qu’il endosse aussi , comme beaucoup d’autres, rencontrés à Paris aussi et au Cameroun.
Sa vie chez nous: un parcours du combattant pour les papiers, pour draguer une française, ou survivre au fond de la Creuse qui a, en commun avec l’Afrique,  sa nature et  une certaine forme d’arriération.On rit aux inventions verbales de Tazo, à sa logique implacable et au regard faussement naïf, toujours décalé, qu’il porte sur notre monde d’ici et de là-bas.
Ndongo brille par un humour qui repose sur le camfranglais, le parler des jeunes du Cameroun du kwatt (quartier) : une langue imagée et vivante qui joue avec les mots en changeant leur signification. Il aborde ainsi des sujets aussi graves que l’immigration, l’identité nationale (française et camerounaise), la démocratie et les droits de l’homme (en France et en Afrique). « Aujourd’hui, il me semble qu’écrire un spectacle d’humour sans parler de l’ actualité politique reviendrait à faire la politique de l’autruche « .
L’engagement de Ndongo va au-delà de la dénonciation des travers de notre époque  par ses propres spectacles qu rencontrent partout un chaleureux accueil ; il vient de créer un réseau d’humoristes africains, Africa Stand up.  Une académie pour réunir, aider et diffuser les artistes africains dans tout le continent et au-delà.

Mireille Davidovici


Au Tarmac, festival de spectacles en solo, jusqu’au 20 avril;  Sautes d’humour de Zanina Mircevsa (Esperanza) du 22 au 27 avril. T:  01-42-64-80-80 et à l’Institut français de Yaoundé en juillet prochain.


Atem le souffle

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Atem le souffle, pièce de Josef Nadj, chorégraphie de Josef Nadj et Anne-Sophie Lancelin.

 

C’est une gravure sur cuivre d’Albrecht Dürer, Melencolia 1, inscrite dans une série de trois œuvres et dont l’ange est la figure centrale, ainsi que la poésie de Paul Celan sur la mémoire et la mort, qui nous font pénétrer dans la sphère du magique et l’inspiration de Josef Nadj. Un gradin accueillant une soixantaine de spectateurs en surplomb, fait face à une boîte noire de trois mètres sur quatre, qui se révélera pleine de trappes et d’imprévus.
Solos et duos se succèdent, comme une statuaire en mouvement, dans une pénombre savamment régulée par la lumière d’un lustre  à bougies. Au-delà de cette construction, c’est une mise en abyme et en images, une atmosphère mystique et même ésotérique que distillent les chorégraphes/interprètes, Anne-Sophie Lancelin et Josef Nadj.
Elle, comme une noyée, posée à l’horizontale, robe grise de possédée, reflet de la peinture allemande en clair-obscur, s’inscrit dans un jeu de poulies, obsessionnellement, jusqu’à se fondre dans le mur qu’elle escalade comme un félin, par une trappe.
Disparition, apparition. Lui, se dé-mure progressivement. Homme tronc, il sculpte les ogives qui filtrent la lueur des candélabres. Son solo, plein d’étrangeté, appelle un  second tableau de Dürer , Saint-Jérôme dans sa cellule, là où l’esthétique et la pensée se rejoignent.
Elle, revient, de noir vêtue,  et se glisse dans un magnifique duo au bâton, comme s’enroulant autour d’un mât chinois. C’est un fondu enchaîné de l’un à l’autre, en pure harmonie, suivi d’un second duo, véritable corps-à-corps de grande délicatesse.
Puis l’homme, à son tour, devient obsessionnel, casqué comme le chevalier de Dürer, troisième gravure de la série avec Le Chevalier, la mort et le diable, et frappe en cadence sur une colonne, à coups de marteau. On le dirait tailleur de pierre ou bâtisseur de cathédrale. Est-il un révélateur de l’âme, et celui qui accompagne vers l’éther ?
Un solo de la danseuse, ténébreuse, comme la figure de l’ange, en robe claire et enveloppante, lui succède, gestes de tétanie et mouvements continus. Tout est étrange et désynchronisé, même les musiques originales d’Alain Mahé assisté de Pascal Seixas, qui débutent lentement puis s’amplifient, prises en relais par des rythmes, et comme frappées de l’outre-tombe.

On est dans l’au-delà, dans les limbes du cerveau et la remémoration, entre hypnose et vision, solitude et mélancolie. On pense à des films comme Stalker de Tarkovski, et à la métaphysique de ceux de Bergman, à la limite entre le sacré et le profane, au basculement vers la folie. On entre dans l’intime et la miniature au sens d’enluminure, la finesse du détail et le petit format du spectacle étant inversement proportionnels au talent et à la maîtrise des danseurs.

Symboles, méditation et silence, la «forme pure» selon  Witkiewicz, accompagnent la poétique de Nadj, directeur du Centre chorégraphique national d’Orléans, qui déploie sa palette d’ombres et de lumières depuis 86, au fil de créations virtuoses et proches du théâtre, qui mettent le spectateur en état d’apesanteur.


Brigitte Rémer

Théâtre de la Ville, au Centquatre, 5, rue Curial, 75019 Paris M°: Stalingrad, jusqu’au 28 avril  (www.theatredelaville-paris.com)

Les Revenants

Les Revenants revenants

Les Revenants d’après Henrik Ibsen, traduction et adaptation d’Olivier Cadiot et Thomas Ostermeier, mise en scène de Thomas Ostermeier.

Ibsen était un auteur reconnu et célèbre depuis 1879 avec Maison de poupée mais Les Revenants, sa pièce publiée en 81 dans une Norvège puritaine, provoqua le scandale et ne put être créée dans aucun théâtre européen. Elle le fut quand même en norvégien à Chicago en 82 puis dans son pays à Halden en 83… Ibsen avait osé traiter de maladies qu’à l’époque, on supposait héréditaires. Oswald, un jeune homme est atteint de la syphilis que lui aurait transmis son père, un capitaine ,décédé il y a dix ans, qui avait eu une vie des plus agitées mais  qu’il n’a pas connu… Puisque  Madame Alving, sa mère l’avait éloigné de la maison, pour qu’il ne subisse pas son influence.
Comme elle le révèle  au pasteur Manders, horrifié par ce grand déballage,  le capitaine a aussi séduit la jeune femme de chambre qui aura un enfant de lui. Enfant qui est aujourd’hui… la jeune fille employée par Madame Alving et qui est donc la demi-sœur d’Osvald.

 Mais Madame Alving se sent quelque peu coupable et, à son fils atteint d’une grave maladie, elle dit qu’elle craint d’avoir rendu à la maison insupportable à son mari défunt.Bref, on nage dans la souillure morale du père, la culpabilité impardonnable, les scandales soigneusement étouffés qui ont pourri la vie d’une famille où le fils a, comme le dit Ostermeier, été victime du mensonge de la mère. Bref, les morts dix ans après leur décès, continuent à casser l’existence des vivants.
 C’est sans doute peu de dire qu’Ibsen a été influencé par Kirkegard qui prônait chez les individus l’authenticité des actes par rapport aux paroles. Madame Alving, très influencée par le pasteur qui l’a mariée autrefois- on se rend mal compte aujourd’hui du monopole des idées  que devait avoir l’église!- est en fait obsédée  par une sorte de mission qu’elle se serait donnée: la réparation des actes répréhensibles commis par son défunt mari.  » Que, dans Les Revenants, comme le dit Ostermeier,  » la problématique est clairement liée au monde bourgeois et à la monogamie qui en découle et que l’on pourrait peut-être remettre en question » est un thème sous-jacent de la pièce mais pas aussi évident, quand on relit le texte original. La figure du père décédé est en fait aussi présente que s’il était encore en vie
Mais Les Revenants,  comme la plupart des pièces d’Ibsen, est fondée sur le rôle primordial d’une femme, comme une déesse-mère et amoureuse à la fois; ici, c’est Frau Alving, moteur de la pièce, presque toujours en scène, qui lutte contre son destin et celui  de son fils, qui reproduit le comportement de son père quand il essaye de séduire Régine la très jeune  femme de chambre,   contre l’hérédité du mal, la syphilis jamais nommée mais suggérée dans le texte d’origine ni dans l’adaptation que l’on supposait alors transmissible. Dans une sorte de refus pathétique du passé lié au culte du secret familial…
Thomas Ostermeier aime beaucoup Ibsen et il en avait  déjà monté plusieurs pièces dont Les Revenants mais il n’était pas satisfait, dit-il,  de sa mise en scène.L’adaptation de Thomas Ostermeier et Olivier Cadiot suit assez fidèlement le dialogues d’origine qui sont toujours chez Ibsen d’une remarquable qualité: la réplique d’un personnage intervient le plus souvent comme une sorte de réponse à l’expression d’une pensée.
C’est vraiment du grand art  qui n’ a pas pris une ride depuis plus de cent ans que la pièce a été écrite.
La direction d’acteurs est ici de premier ordre et Ostermeier réussit à rendre crédible chacun des personnages dès que l’acteur entre sur le plateau.  Ce qui est loin d’être évident quand un metteur en scène dirige des comédiens qui parlent une autre langue que la sienne… La distribution est ici exceptionnelle: en tête bien sûr, Valérie Dréville qui sait passer d’un registre de sentiments à l’autre avec une maîtrise incomparable du verbe comme du geste. Jamais rien de faux ou d’un peu forcé dans un jeu tout en nuances et des plus intelligents qui soient. Mais Eric Caravaca ( Osvald), Jean-Pierre Gos ( le menuisier Engstrand, François Loriquet (le Pasteur Manders et Mélodie Richard (Régine) sotn toiutn aussi formidables de vérité.
Malgré une mise en scène qui n’est sans doute pas du même niveau et on ne voit pas bien pourquoi Thomas Ostermeier recourt ici à ce plateau tournant qui est un peu devenu son instrument scénique favori. Sans doute pour donner une allure plus cinéma à ces dialogues, puisque les acteurs qu’il a choisis ont aussi joué dans de nombreux films… Ils continuent souvent à dialoguer quand le plateau se met à tourner. Dans une sorte de jeu champ/contre-champ pas très convaincant sur une grande scène comme celle des Amandiers.
Avec un seul décor,  juste séparé parfois par une cloison de bois que l’on fait glisser: d’un côté, une table avec quelques chaises très années cinquante et de l’autre, un canapé trois places et un gros fauteuil en cuir noir, avec structure en acier inox, noir comme le sol et les murs où seront projetés par moments des images de landes aux herbes folles battue par les vents.

 Dans le même ordre d’idées, Thomas Ostermeier qui adore faire joujou avec la vidéo, aurait pu nous épargner au début surtout ces gros plans, par caméra interposée, d’objets personnels ou de visages. ce qui est très beau sur le plan plastique mais qui ne sert rigoureusement à rien! Et pourquoi a-t-il voulu situer la pièce quelque soixante dix ans après sa création? Il ne n’explique guère là-dessus. Le public peut très bien ressentir tout ce que le texte d’Ibsen a encore de très actuel, sans qu’il soit nécessaire de lui  surligner les choses.
A ces réserves près, c’est un spectacle qui n’a sans doute pas la force de Maison de poupée- et la pièce n’est pas aussi forte!- qu’Ostermeier avait monté avec bonheur, il y a quelques années, mais qui peut être vu, surtout pour les comédiens, Valérie Dréville en tête.

Philippe du Vignal

Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 27 avril; les 6 et 7 mai  à L’Hippodrome, Scène nationale de Douai; du 15 au 17 mai  au  lieu unique, Scène nationale de Nantes; les  23 et 24 mai  à la Maison des Arts de  Thonon-Evian; les 29 et 30 mai au Théâtre de Cornouaille – Scène nationale de Quimper; du 5 au 7 juin au Théâtre de Caen et du 12 au 14 juin : Printemps des comédiens – Montpellier.

Le texte Les Revenants est publié dans le recueil Théâtre d’Henrik Ibsen aux éditions Gallimard,
collection La Pléïade.

Huis-clos

 

Huis-clos, de Jean-Paul Sartre, mise en scène d’Agathe Alexis et Alain-Alexis Barsacq.

On connaît l’affaire : un à un, Garcin, Inès et Estelle sont introduits dans leur dernière demeure, “une chambre d’hôtel banale ”, avec service afférent et quelque peu aléatoire, loin des inutiles pals, bourreaux et autres instruments de torture, loin aussi du bronze de Barbedienne, obligatoirement présent. Mais il s’agit de la même chambre, et pis sans fenêtre, avec parfois de brèves visions fugaces de l’autre monde, le vrai, celui des vivants.

Il semble difficile aux morts de quitter leurs habits de vivants, et le premier de tous, le mensonge. Ou tout au moins, la dissimulation, le “cinéma“, la belle image qu’on se fait à soi-même. Donc, très vite, avant que le temps ne devienne parfaitement étale, les trois prisonniers de la mort et des autres sont contraints de se mettre à nu, moralement. Mais il fait très chaud-seule trace des représentations traditionnelles de l’enfer-et il faut bien tomber la veste. Et sans oublier: le désir ne s’éteint pas avec la vie, dans cette histoire, et remplace tous les instruments de torture qu’on peut imaginer.

Huis-clos, le mot fait partie du vocabulaire de la justice. Aussi, les protagonistes sont-ils chacun soumis au jugement des deux autres, avec une petite exception pour Estelle, cervelle d’oiseau, amorale, faite pour l’éternité dans la mesure où elle ne “vit“ que dans l’instant, qui refuse de juger.

Les metteurs en scène ont appelé le public à l’audience : il encercle les éternels coupables dans ce procès sans avocats. Ils ont eu la bonne idée de remplacer les canapés des didascalies par ce meuble qu’on appelle un “indiscret“, emblème du style second empire, trois sièges indissolublement liés par un axe commun, qui condamnent le “tiers“ à écouter la conversation des deux autres.

C’est exactement au cœur de l’affaire, comme la porte coulissante dont on ne sait jamais si elle va s’ouvrir ou non. Bruno Boulzaguet (Garcin) a un peu de mal à entrer dans le jeu : normal, il est seul avec le garçon d’étage, et le seul enjeu est une scène d’exposition du dispositif sartrien. Ça s’arrange ensuite : si ”l’enfer, c’est les autres”, l’enfer a besoin de ces autres pour fonctionner. Ce qui se produit avec l’arrivée d’Inès et d’Estelle.

Agathe Alexis campe une Inès en amazone, annihilant les stratégies d’évitement des deux autres, directe, forte, royale -l’aspect social, “ ancienne employée des postes”, compte peu-, et Anne Le Guernec amène une sorte de papillon éternellement vulnérable, éternellement prédateur, avec une merveilleuse grâce juvénile. On comprend que Garcin, d’abord séduit, ait envie de fuir. Mais d’ici, on ne fuit pas… On a reproché à Sartre d’être misogyne. C’est possible, mais hors sujet : on voit ici trois puissances, trois forces égales, jouer les unes contre les autres, tentant parfois de s’isoler, se désolidariser (on parle de solidarité mécanique), tantôt s’alliant brièvement à deux contre le “tiers“.

Combat impressionnant. Arrive la réplique finale: “ continuons”. Très classiquement, elle donne la clé de l’énigme. Bien entendu, ces morts sont à l’image de nous autres, vivants, et ce “ continuons ” ressemble au geste de Sisyphe. La légende dit que c’est Albert Camus lui-même, grand amoureux du théâtre, qui devait créer le rôle de Garcin, finalement échu à Michel Vitold. Faut-il imaginer  Sisyphe heureux ? Non, mais il y a là le courage de la tragédie.

Une tragédie qui fait rire parfois, des petites ruses de nos trois accusés cobayes, et un grand plaisir d’acteurs.

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 5 mai. T: 01-42-23-17-29.

Sunday in the park with George

Sunday in the park with George, livret de James Lapine, musique et lyrics de Stephen Sondheim.

Sunday in the park with George suip5C’est une œuvre très originale, à la fois dans la forme et le thème.
Le livret: une histoire rêvée : un moment de la vie de Georges Seurat, peintre néo-impressionniste né en 1859 et mort à 31 ans, dont l’ œuvre a marqué ce courant de la peinture française, malgré sa courte existence.
Toute l’intrigue  est fondée sur   Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte  exposée aujourd’hui à l’Art Institute de Chicago. Cette œuvre,  et une reconstitution de l’atelier du peintre,  servent  de décor à la première partie où l’auteur nous raconte le désarroi de Dot, une jeune femme, la maîtresse du peintre qu’il délaisse, préférant se consacrer à son œuvre.
Enceinte, elle part pour les Etats-Unis où naîtra  aussi  un de ses descendants, lui-même artiste. C’est ce personnage, que l’on retrouve dans la deuxième partie de la pièce, rendant hommage autour de cette toile exposée au musée à son illustre parent. Nostalgie du passé,  observation critique des mœurs qui régissent l’art contemporain et  réflexion sur l’acte de création aujourd’hui, le spectacle a été créé en 1983 à New York, et repris ici avec d’importants moyens.
Les performances du chœur du Châtelet, comme des solistes,  et des quarante-huit interprètes du Philarmonique de Radio-France, sont remarquables. La musique et les  chansons, sans comporter de tubes, sont en accord avec la peinture de Seurat: belles et discrètes.
Le spectacle est aussi une performance technique avec une scénographie intéressante. Le tableau du peintre est là devant nous, et prend vie grâce à dix-huit projecteurs vidéos, grâce aussi à douze tournettes (c’est une première mondiale) qui rendent ainsi le plateau mobile en permanence. Classique dans sa première partie, Sunday in the park acquiert une autre dimension dans la deuxième, en nous invitant à découvrir les nouveaux codes de l’art contemporain. Mais avec ds couleurs et une  lumière caractéristiques de l’œuvre de Georges Seurat qui, à son époque, n’avait  cependant pas eu le succès escompté.
Le spectacle se termine avec  une toile blanche avec les mots: “Blanc, Une page blanche ou une toile. Sa couleur préférée. Tant de possibilités”.

Jean Couturier

Théâtre du Châtelet jusqu’au 21 avril.

http://Chatelet-theatre.com

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