La nuit juste avant les forêts

La nuit juste avant les forêts lanuit_1

©Sébastien Ricard

La Nuit juste avant les forêts, de Bernard-Marie Koltès mise en scène de Brigitte Haentjens.

Programmé au Centre national des Arts d’Ottawa en 99, la pièce  avait été montée par la même metteuse en scène. Le public était alors accueilli  dans une chambre minable d’un vieil hôtel délabré au centre  ville de Hull. Dans un climat étouffant,  parfaite pour accueillir ce cri de douleur et de rage poussé par un personnage, qui a passé toute la nuit sous la pluie, à chercher une chambre, en crachant  sa haine devant l’égoïsme des bien nantis de nos villes contemporaines.
À l’époque, le jeu de l’acteur était assez décevant; il avait quelque mal à  incarner un traumatisé. Il bavait-ittéralement!- pendant une heure mais était incapable d’avoir les variations de rythme ou de tonalité  nécessaires à ce monologue.
Quelques mois plus tard, Denis Lavant, dirigée par Kristian Frédric (Compagnie Lézards qui bougent) avait  joué ce même personnage à l’Usine C de  Montréal, et le ferveur de cet acteur, dont le pied était attaché à la voie ferrée, nous avait tellement bouleversé que le souvenir de l’autre version s’était effacé.
Cette semaine, Brigitte Haentjens revient avec un nouveau comédien qui nous livre une version différente et encore plus puissante de la pièce. Dans un garage abandonné, toujours l’espace approprié, Sébastien Ricard devient l’aliéné par excellence, l’incarnation de tous ceux que la société occidentale occulte et refoule. Pris par le texte délirant de Koltès, l’acteur crache les paroles comme des armes et nous lance notre honte à la figure, dans un accès de rage, de désespoir.
Couvert de bleus et de saleté, mal rasé, la chemise tachée et déchirée, Ricard s’accroche à son mur, nous lance des regards féroces dans un jeu qui va très loin ! Il sait  faire respirer  superbement le texte.
Trente-cinq ans après sa création en France en 77, à l’époque des grandes migrations des populations dans le monde, à l’époque aussi de la chasse aux immigrants aux États-Unis,  où les réfugiés sont parqués dans les camps dans les conditions minables, les exclus, les étrangers, les marginaux suscitent toujours et partout  la colère, la haine et la violence .
Bernard-Marie Koltès était un véritable visionnaire et cette dernière  mise en scène de la pièce capte enfin la portée universelle de la question, avec un  portrait de la dégénérescence physique et mentale, provoquée par une société égoïste qui ne supporte pas ceux qui sont différents.
Coincé dans  un garage abandonné aux  murs  tachés de peinture, Ricard se referme sur lui, mu à la fois par des pulsions autodestructrices et, paradoxalement, par un instinct de survie. Il cherche un espace d’existence ou il pourrait enfin devenir invisible, comme les arbres d’une forêt qu’on ne remarque pas, dans un virée nocturne au sein d’une grande ville.
 À travers des fantasmes cauchemardesques, voir des hallucinations, il erre dans les zones qui lui sont  » réservées » en tant qu’exclu. Il évoque sa misère sexuelle avec un sourire provocateur, une fausse intimité.  L’acteur joue avec beaucoup de finesse sur les modalités de sa voix, et  son  corps devient un instrument dont il se sert avec beaucoup de maîtrise.
Sa description d’une pute, qui depuis une fenêtre du quatrième étage lance les vêtements  est à la fois, drôle, triste et naïve: Ricard  n’en est que  l’observateur et il aurait voulu plus:  une copine, ou, au moins, une fraternité de démunis réunis dans un syndicat international qui ne verra jamais le jour.
Les rythmes et les tonalités changent, le débit se ralentit ou accélère.  Il a un regard intense d’animal féroce et effrayé puis il passe à cette terrible rencontre dans le métro où il se fait voler son portefeuille et battre par les criminels,  alors que personne ne lève le doigt pour l’aider. Des moments de pathos, de naïveté et d’horreur cèdent la place aux hurlements d’une rage farouche, un désir de taper, de cogner et de détruire, de faire du mal et de courir …. Le monstre est lâché.
La société le regrettera: Ricard  a capté la virus de l’exclusion comme une maladie qui dévore l’animal humain de l’intérieur. Aucune souffrance ne saurait être plus douloureuse. Un grand moment de théâtre!

Alvina Ruprecht

Le spectacle s’est joué au  Centre national des arts d’Ottawa, du  14 au 18 mai.

 


Pas encore de commentaires to “La nuit juste avant les forêts”

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...