Judith (Le Corps séparé)

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Judith (Le Corps séparé) d’ Howard Barker, mise en scène de Chantal de La Coste

À l’origine du mythe, Judith est l’héroïne d’un récit biblique qui raconte comment dans la ville de Béthulie, assiégée par les Assyriens, une jeune et belle veuve-Judith- pieuse et fortunée, s’engage à se rendre au camp du général ennemi Holopherne, par compassion pour son peuple, réduit au manque d’eau et dont les concitoyens s’apprêtent à livrer la ville par lâcheté. Après avoir passé une nuit sous la tente du chef sanguinaire en évitant déshonneur et viol, Judith le décapitera.

Cette fiction a rendu courage au peuple juif aux moments les plus tragiques de son histoire. Le récit est un conte noir merveilleux, où le plus faible-une jolie et digne femme-réduit le plus fort à sa merci. Judith simule une soumission admirative face au dangereux stratège afin de le séduire : la démarche est un  succès  grâce à sa foi.

Les dramaturges ont été nombreux au cours des siècles à s’emparer du mythe sous l’éclairage de l’Histoire : combat pour la liberté, sacrifice pour le peuple, démocratie face au nazisme. Howard Barker s’est saisi du mythe initial pour le revisiter à sa façon: subversive, amorale etpolitically incorrect. Judith, dans la traduction de Jean-Michel Déprats, privilégie une écriture existentielle grâce à l’économie des mots, à la netteté vive des sentiments ambigus, l’inconfort du soupçon de mensonge, la justesse et la subtilité d’une parole troublante. La composition littéraire confère au dialogue intense des deux figures le halo poétique d’une langue à la fois nue et mystérieuse.

Un troisième personnage, la servante, que Barker voit comme l’idéologue de sa maîtresse, la véritable instigatrice de l’acte et le reflet de l’opinion, assiste, de l’extérieur à l’entretien, moqueuse et pragmatique. Judith ne supporte pas de la voir rire au moment où Holopherne se met à découvert : ” C’est la vraie putasserie quand une femme se moque de la pudeur d’un homme”. L’homme et la femme se révèlent les partenaires d’une force identique dans la conscience maîtrisée d’un “être-là” au monde, rivalisant de joutes philosophiques ou bien de provocations sensuelles, naviguant entre désir et contrôle de soi.

La mise en scène raffinée de Chantal de la Coste œuvre dans le sens de ce jeu d’amour et de répudiation, de vie et de mort. Holopherne souhaite s’entretenir de la fatalité tragique en cette dernière nuit avant la bataille. Sur un sol recouvert d’un beau sable blond, la tente protège la couche du tyran et guerrier, non loin de l’armée qu’on sait prête à se lever. Métaphore militaire, sont déposés sur la plage des casques de fer que l’éclairage d’un mirador, de temps à autre, fait scintiller, rappel régulier de la sentinelle pour le massacre, dès la levée du jour.

“ Si la victoire est l’objet de la bataille, la mort en est le sujet”, dit Holopherne qui dit ne pouvoir être aimé, car partagé entre cruauté, absence de compassion et sensibilité. Judith se déclare malheureuse comme son interlocuteur, avec  ”le privilège d’afficher un visage mélancolique”.

Les impossibles amants ont l’intention respective de réprouver comme d’embrasser, de tuer l’autre et de l’aimer, en même temps. Le duel est à armes égales, entre pensée et abandon. Sophie Rodrigues en suivante instinctive, pratique avec plaisir une diction naturelle. Hervé Briaux, stature imposante et fragilité sourde, apporte à Holopherne réserve et panache. Anne Alvaro, grande actrice tragique, tendue et lumineuse, fait entendre des cris sublimes de bête meurtrie, des hurlements profondément humains de victime traquée. C’est un magnifique  non désespéré, un refus de l’horreur qui n’en finit pas de se répandre par-delà le temps.

Véronique Hotte

Jusqu’au 9 juin, MC93 Bobigny. T: 01 41 60 72 72

 


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