Rituel pour une métamorphose

Rituel pour une métamorphose de Saadallah Wannous, traduction de Rania Samara, mise en scène de Sulayman Al-Bassam.

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Sulayman Al-Bassam parle avec passion de Saadallah Wannous, né en 1941 en Syrie et disparu en 97, auteur d’une œuvre théâtrale engagée vers une nouvelle conception de la société. Ce n’est pas du printemps arabe dont l’auteur syrien a été le contemporain, encore moins des violences et exactions qui ont cours aujourd’hui dans son pays mis tragiquement à feu et à sang, sous l’œil des ses caméras.

Saadallah Wannous a vécu une révolution nationaliste, conséquence des luttes de libération du pouvoir colonialiste. Ainsi, le projet artistique a consisté pour ce pionnier et ses pareils inscrits dans la création théâtrale arabe, à relier la transmission littéraire culturelle, celle des codes et des fables, aux enjeux de la société contemporaine.
Le metteur en scène, né en 1972 au Koweït, dit de lui qu’ «  il a développé entre Damas et Beyrouth, une conception du théâtre non seulement liée à l’histoire, mais capable de mettre également à nu l’idéologie dans laquelle baignait le peuple arabe, de décrire la grande déception causée par les mouvements nationalistes et la transformation de ces sociétés en des prisons à ciel ouvert principalement contrôlées par les militaires. »

L’intrigue de Rituel pour une métamorphose est plutôt ludique : un prévôt des notables à Damas est pris en flagrant délit avec une prostituée. Le complot vient du Mufti, garant des valeurs ancestrales et jaloux d’un pouvoir à maintenir. Il veut fragiliser ce rival, tout en feignant de le sauver, pour mettre mieux à bas encore le chef de la police, autre potentat réalisateur naïf de la mission honteuse.

Mais l’architecture de ce pouvoir magistral, autoritaire et masculin, a beau être théologique, militaire et violente, une jeune femme issue de la bonne société dirigeante, s’insurge contre la tyrannie. C’est l’épouse même du prévôt qui choisit la répudiation avant une émancipation personnelle extrême, le choix de se faire putain et non nonne.
La transgression emporte dans son élan libérateur et anarchiste la reconnaissance des minorités homosexuelles masculines.
Deux mondes s’opposent ainsi dans ce Damas du XIXème siècle, « métamorphosé » jusqu’à nos jours, puisque Saadallah Wannous anticipait, dès 1994 dans sa vision du monde, le repli sur soi et l’enfermement de la société syrienne actuelle.

La pièce est étrangement prémonitoire en sauvant d’un côté, la convention, la tradition, les apparences – femmes voilées et soumises face aux femmes prostituées et « nécessaires » aux hommes, rejet de la différence, autocratie misogyne – et de l’autre côté, la vie, le désir, la reconnaissance et la maîtrise de sa propre liberté. Chaque personnage sortira « métamorphosé » : un peu plus tyrannique, un peu plus mystique, un peu plus fou, un peu plus cruel et aveuglé. La seule métamorphose « positive » est celle de la femme rebelle même si elle est promise à la mort.

La mise en scène se réclame ouvertement de l’univers des Contes des Mille et une nuits et de la commedia dell’ arte avec ses types identifiables, en se refusant à tout exotisme qui sombre pourtant dans un orientalisme kitch.
Tenues merveilleuses de vizir ou de sultan, danses du ventre ironiques, le spectateur pourrait se croire dans une boîte de nuit à thème avec son génie Aladin, le méchant, le gentil… Les personnages forcément comiques sont dressés de façon brute et caricaturale dans une comédie sans nuances qui dénonce certes, avec courage dans son contexte culturel, social, politique et géographique, les abus et la tyrannie.

A la Comédie Française, la représentation devient un spectacle où l’on répertorie depuis son fauteuil, clichés et préjugés de sociétés archaïques et réactionnaires. N’y a-t-il pas un compromis possible que la femme ne soit ni pute ni soumise ?
Les comédiens jouent avec bonne humeur un jeu hyperbolique et cru, Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Denis Podalydès, Laurent Natrella, Hervé Pierre, Bakary Sangaré et les autres, si ce n’est Julie Sicard, princesse de toute poésie.

Véronique Hotte

Jusqu’au au 11 juillet 2013, en alternance à la Comédie Française. T : 0-825-10-16-80 (0,15 euro la minute)


Archive pour mai, 2013

Graal Théâtre, Gauvain et le Chevalier Vert

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©Franck Beloncle

Graal Théâtre, Gauvain et le Chevalier Vert, de Florence Delay et Jacques Roubaud, mise en scène de Julie Brochen avec la complicité de Christian Schiaretti.

Après la création du prologue Joseph d’Arimathie au T.N.P. en  2011 et celle de Merlin l’enchanteur au T.N.S en  2012 dans une mise en scène de Julie Brochen et Christian Schiaretti, suit aujourd’hui celle de Gauvain et le Chevalier Vert qu’elle monte en complicité avec lui qui,  en  2014,  créera Perceval Le Gallois, en complicité avec elle. Ce Lancelot termine la trilogie singulière de ces trois chevaliers, super-héros devant l’éternel. Les deux metteurs en scène aimeraient bien que d’autres s’emparent  aussi  des épisodes successifs de la totalité du cycle.
L’aventure d’une telle création-extraordinaire-est une mise en abyme de l’œuvre, à l’image des aventures des Chevaliers de la Table Ronde, avec  pour l’interprétation et la réalisation,  les équipes du TNP et du TNS,  dont vingt comédiens … entre autres: David Martins (Gauvain), Xavier Legrand (Arthur), Fred Cacheux (le conteur) et Juliette Plumecocq-Mech , en chevalier comique tonitruant.
Cette épopée celte, fondatrice de notre littérature, portée à la scène, est fondée  sur une dramaturgie de Florence Delay et Jacques Roubaud, entre la « fantaisie au vieux sens » et la mémoire de chacun. Les deux poètes ont traduit et écrit leur Graal Théâtre,un cycle à dix pièces, un arbre à dix branches » qui racontent la naissance, les aventures et la fin de deux chevaleries indissolublement liées : « celle du ciel et celle qui vient de la terre. »
À l’orée de Gauvain, lors des fêtes du nouvel an, le Chevalier Vert lance un défi au roi Arthur : lui trancher le cou avec sa hache. Mais fatale condition: « dans un an jour pour jour », la victime d’aujourd’hui deviendrait le bourreau de demain, accomplissant le même geste meurtrier. Gauvain, inexpérimenté et impulsif,  est le premier à relever ce défi lancé à la cour, le premier aussi à prendre la route et à s’offrir au monde.
Ce défi inaugural qui accorde à Gauvain un an de vie, de péripéties, d’expériences et de rencontres est pleinement symbolique, et marque le passage des « commencements » aux »   temps aventureux », d’après Hugues de la Salle. Ainsi, est initiée « la lutte entre l’univers courtois qui se construit et la rudesse menaçante de la nature, peuplée de résurgences celtes ».Dans l’art médiéval, l’homme vert figure la nature et son renouveau intrusif, la menace du désordre et du chaos quand la vie s’immisce dans un univers courtois que ne bousculent ni l’égarement, ni la violence, ni le désir à l’intérieur paisible d’un bois où vivent les  biches et les oiseaux.
La nature qui suscite les excès et les extravagances est une force implicite qui empêche à jamais l’homme d’atteindre à la perfection du chevalier. Et,  entre le moment où se tient le conseil de famille entre Gauvain et ses frères, et la quête du premier, les rencontres de hasard se multiplient. Le chevalier vit  dans un monde où la guerre sévit entre Arthur, et Bran de lis, le Chevalier Rouge. Or, même à l’intérieur de la promesse macabre initiale, l’onirisme,  fait de merveilleux, de mystère et d’énigme, côtoie la comédie et le rire à travers les hasards, les aventures galantes, et les égarements fantastiques et initiatiques. Rendez-vous avec la mort à travers le Chevalier Vert, puis conquête du Château Orgueilleux, duel avec Guiganbrésil qui l’accuse d’avoir tué son père, combat avec Bran dont Gauvain a tué le père et dépucelé la sœur.
Le chevalier indécis pénètre encore en Galvoie, où il rencontre deux demoiselles troublantes, l’une rieuse et l’autre moqueuse au moment d’un tournoi d’apparat. Gauvain traverse enfin le fleuve qui le mène au pays des morts, de l’oubli et de l’enfance, un temps de retrouvailles avec sa mère, sa grand-mère et sa sœur, qu’il doit quitter. Aimé des femmes,  Gauvain aime peut-être Flore qui lui a donné un enfant.
La force solaire du chevalier  augmente quand  l’astre est au zénith et décroît avec  la nuit. Au moment où il perd la vie, Gauvain tremble : c’est la prise de conscience de soi dans l’existence, un effroi  incompatible avec le plaisir,  puisque le gain de la recherche est la recherche même.
Les scénographes, Fanny Gamet et Pieter Smit, se sont inspirés des enluminures moyenâgeuses, esquisses de tournois de chevaliers, lais d’écus et de cottes de maille, fresques de tentes blanches ou rouges d’un siège guerrier, souvenirs de chevaux empanachés et de dames aux coiffes élégantes, aux longs cheveux et robes à traîne. Le Chevalier Vert et sa monture verte, le Chevalier Rouge, Yvain et son lion arpentent la scène.
Parfois, on voit un mort gisant, éclairé de bougies, dans une barque abandonnée sur le fleuve, le corps transpercé par un glaive. Le leitmotiv scénique revient interroger les vivants, comme le cri strident de la mouette blanche. Le plateau est  en bois brut, avec ses ouvertures multiples, cachées puis révélées, rehaussées de grands panneaux peints, élevés et coulissants, qui ouvrent les scènes pour les déployer, face aux murailles mordorées de châteaux fortifiés  comme dans un conte  pour enfants.
Face à ces assemblées poétiques d’hommes en armes et de quelques dames, le spectateur vit, éveillé, un rêve d’enfance, pénétrant dans les arcanes d’un songe qu’il reconnaît comme sien, matériau d’un patrimoine qu’il s’accapare.

Véronique Hotte

Jusqu’au 7 juin 2013 au Théâtre National de Strasbourg. T: 03-88-24-88-34;  et du 14 au 23 juin au Théâtre National Populaire à Villeurbanne T: 04-78-03-30-00

Traduire / transmettre,quatrième saison.

Traduire / transmettre, quatrième saison.

Au Théâtre de l’Atalante, petit lieu actif qui va fêter sa trentième saison, se réunissent , pour la quatrième fois, les compagnies d’Agathe Alexis, d’Alain Barsacq (Les Matinaux), de René Loyon, la Maison Antoine Vitez (centre international de la traduction théâtrale), avec Laurent Muhleisen, son directeur–lui-même excellent traducteur-, le Centre National du Théâtre,  et le CFA (centre de formation de comédiens) d’Asnières.
Le but, comme l’indique le titre-programme de Traduire/transmettre, est de faire découvrir la force, universelle,  d’auteurs singuliers, souvent très joués dans leur pays. L’enjeu, comme toujours au théâtre , quand on le prend au sérieux, c’est-à-dire dans sa gravité d’acte public, dépasse la représentation : il s’agit de se reconnaître dans une culture commune européenne, et d’aiguiser ses perceptions, ses pensées, en face de la singularité de chaque langue, de chaque auteur.
D’où la place donnée ici aux traducteurs, aux virtuoses du passage de témoin : Lily Denis, pour la langue russe, Denise Laroutis pour le domaine hispanique, Jean-Louis Besson pour l’allemand,  ont été à l’honneur les saisons précédentes. Cette année, l’invitée est la Grèce,  avec Dimitris Dimitriadis, à la fois auteur, poète, et traducteur. La journée du dimanche 26  mai lui sera consacrée, avec trois pièces traduites (Insenso, par Constantin Bobas et Robert Davreu, Stroheim, par Dimitra Kondylaki et Christophe Pellet et Phaéton,  par Michel Volkovitch) et  mises en scène, ainsi qu’ une rencontre-débat. Façon de rendre un hommage indispensable aux sources du théâtre européen, et de montrer une solidarité discrète mais importante avec le peuple grec, qui n’est pas réduit à la crise et qui donne à l’Europe une littérature forte et belle.
On a eu aussi l’occasion d’apprécier La Victoire, tragédie familiale et politique de Loula Anagnostaki, traduite par Michel Volkovitch et remarquablement mise en lecture par Laurence Février,  avec les comédiens des ateliers RL et des élèves d’Asnières. Avec La Parade, Antoine Vitez avait découvert cet écrivain dès 69, et Traduire/transmettre nous permet de rattraper un peu du temps perdu… Cinq auteurs nous seront encore donnés à entendre, dont certains très jeunes : une vraie rencontre avec le peuple grec, et la vie en Grèce aujourd’hui.

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 26 mai T: 01-46-06-11-90

biennale de la marionnette

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Septième Biennale internationale des arts de la marionnette:

Le Goret de Patrick Mc Cabe, mise en scène de Johanny Bert.

Johanny Bert a fondé en 2000 le Théâtre de Romette et a produit de magnifiques spectacles interrogeant l’objet et la marionnette dans son rapport à la scène et aux histoires racontées. Chacune de ses créations porte la marque d’une exploration d’une forme marionnettique ou de l’objet. Du plus petit avec Histoires Post It (marionnettes sur papiers Post-It) au plus grand avec Kraff où une marionnette de papier kraft est construite sous nos yeux puis manipulée dans un duo avec un danseur qui n’est  pas soumis aux mêmes lois de la pesanteur ! Il s’empare autant de textes classiques (Brecht, Heiner Muller) mais aussi de ceux  d’auteurs contemporains (Jean-Luc Lagarce,  Marion Aubert (Les Orphelines) ou Emmanuel Darley, Fabienne Mounier pour Histoires Post-It.
En 2012 il devient le plus jeune directeur d’un CDN , quand il succède à Anne-Laure Liégeois au Festin, ex-Fédérés,  qu’il rebaptise Le Fracas.
Après un étonnant Music-Hall  de Jean-Luc Lagarce) qui a sillonné les campagnes, il a créé Le Goret à Montluçon.  C’est l’histoire de Frank, un jeune garçon perturbé par une vie familiale difficile, tutoyant souvent la folie et le chaos mais se rattachant à Joe son meilleur ami. L’écriture  dense et variée dans le rythme ne facilite pas la mise en scène, d’autant plus que Johanny Bert choisit un seul interprète (Julien Bonnet), même s’il n’est pas tout a fait seul sur le plateau. La première image nous montre un Frank adulte, sur un plateau incliné à la diagonale, face  public et « flouté » par un voile de tulle.
Le personnage, tantôt petit garçon poli, tantôt jeune homme bagarreur et endurci, est magistralement interprété par Julien Bonnet qui fait ici un travail de voix remarquable et soutient à lui seul cette histoire très sombre, même si l’auteur et le  metteur en scène nous gardent quelques moments de rire.
Le plateau de jeu est suspendu: c’est comme si on ajoutait une dimension au théâtre, il y a le sol, le sous-sol et le ciel. Les dessous permettent le passage des manipulateurs qui amènent têtes de marionnettes dans des sacs  et   tables et fauteuils  viendront s’encastrer exactement vers le plateau. Une des marionnettes est la copie conforme d’un comédien manipulateur qui endosse le rôle du père. Et quand Julien Bonnet fait tourner autour de lui ce père de chiffon,  l’image, saisissante, résume à elle seule, le spectacle.
Avec des images très réussies : un lâcher de petites cuillères pour symboliser des jeunes garçons en internat, des chaussures portées a chaque pied pour créer un dialogue entre deux personnages, le comédien se tenant sur un plan complètement vertical, harnaché dans sa chaise et qui nous fixe, en levant la tête,
les idées de mise en scène ne manquent pas et sont soulignées par une lumière qui a la précision des éclairages pour marionnettes.
Même il y a quelques fausses fins, on sort de là rempli d’images et
d’émotions grâce à la  prouesse d’acteur de Julien Bonnet, nouvelle preuve du talent et des prises de risque assumées de Johanny Bert.

On peut aussi voir L‘Opéra du Dragon d’Heiner Muller mis en scène par Johanny Bert, les 29 et 30 mai au Théâtre des Sources de Fontenay-aux-Roses et le 1er juin au Théâtre des Bergeries de Noisy-le-Sec.

Le Castelet des Scriptophages, mise en scène d’Émilie Valantin

Emilie Valantin dirige la compagnie qui porte son nom (ex Théâtre du Fust) depuis bientôt quarante  ans et a de nombreuses mises en scène à son actif dont un Cid en marionnettes de glace qui fondaient au fur et à mesure de la représentation, un Philémon et Baucis à l »Opéra de Lyon ou Les Fourberies de Scapin avec des marionnettes grandeur nature qui tourne depuis 2006. Les auteurs contemporains aussi sont présents dans ses spectacles: Daniil Harms, Heiner Muller …
Le même castelet en bois de Castelets d’Hiver et Castelets en Jardin est utilisé ici, avec de courts textes annoncés par des ardoises, le tout  en soixante-dix minutes. Cette fois, elle a passé commande à des auteurs : « Pour la première fois, nous savons que nous allons créer un spectacle dont nous ne connaissons ni les textes ni les auteurs, c’est le castelet à l’envers! (…) Écrire vite, mettre en scène aussitôt, créer ou trouver des accessoires, adapter les marionnettes, mémoriser, jouer,et  peut-être chanter ! Autant de défis à l’imagination et au savoir faire, pour un théâtre de spontanéité « 
Pas beaucoup de nouveautés pour ceux qui connaissent déjà ses spectacles; les autres découvriront ici des marionnettes de facture plutôt classique mais qui fonctionnent bien et des manipulateurs aguerris qui se débrouillent avec les nombreux  décors à installer puis à ranger  dans les petites coulisses. Les textes, de François Bégaudeau, Jeanne Bennameur, Lancelot Hamelin, Thierry Illouz, Marie Nimier, Alain Payon et Julie Rossello sont assez courts, parfois brûlants d’actualité comme celui qui évoque le mariage pour tous.. ou comme ceux de Lancelot Hamelin, porteurs de jeux de mots et de logique. On voit même arriver Guignol pour remettre un peu d’histoire et de patrimoine là-dedans. Le texte de Jeanne Bennameur  est trop long mais les autres font mouche! Rire et dénonciation des tares de la société , c’est un peu la marque de fabrique d’Émilie Valantin…

Julien Barsan

La nuit juste avant les forêts

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©Sébastien Ricard

La Nuit juste avant les forêts, de Bernard-Marie Koltès mise en scène de Brigitte Haentjens.

Programmé au Centre national des Arts d’Ottawa en 99, la pièce  avait été montée par la même metteuse en scène. Le public était alors accueilli  dans une chambre minable d’un vieil hôtel délabré au centre  ville de Hull. Dans un climat étouffant,  parfaite pour accueillir ce cri de douleur et de rage poussé par un personnage, qui a passé toute la nuit sous la pluie, à chercher une chambre, en crachant  sa haine devant l’égoïsme des bien nantis de nos villes contemporaines.
À l’époque, le jeu de l’acteur était assez décevant; il avait quelque mal à  incarner un traumatisé. Il bavait-ittéralement!- pendant une heure mais était incapable d’avoir les variations de rythme ou de tonalité  nécessaires à ce monologue.
Quelques mois plus tard, Denis Lavant, dirigée par Kristian Frédric (Compagnie Lézards qui bougent) avait  joué ce même personnage à l’Usine C de  Montréal, et le ferveur de cet acteur, dont le pied était attaché à la voie ferrée, nous avait tellement bouleversé que le souvenir de l’autre version s’était effacé.
Cette semaine, Brigitte Haentjens revient avec un nouveau comédien qui nous livre une version différente et encore plus puissante de la pièce. Dans un garage abandonné, toujours l’espace approprié, Sébastien Ricard devient l’aliéné par excellence, l’incarnation de tous ceux que la société occidentale occulte et refoule. Pris par le texte délirant de Koltès, l’acteur crache les paroles comme des armes et nous lance notre honte à la figure, dans un accès de rage, de désespoir.
Couvert de bleus et de saleté, mal rasé, la chemise tachée et déchirée, Ricard s’accroche à son mur, nous lance des regards féroces dans un jeu qui va très loin ! Il sait  faire respirer  superbement le texte.
Trente-cinq ans après sa création en France en 77, à l’époque des grandes migrations des populations dans le monde, à l’époque aussi de la chasse aux immigrants aux États-Unis,  où les réfugiés sont parqués dans les camps dans les conditions minables, les exclus, les étrangers, les marginaux suscitent toujours et partout  la colère, la haine et la violence .
Bernard-Marie Koltès était un véritable visionnaire et cette dernière  mise en scène de la pièce capte enfin la portée universelle de la question, avec un  portrait de la dégénérescence physique et mentale, provoquée par une société égoïste qui ne supporte pas ceux qui sont différents.
Coincé dans  un garage abandonné aux  murs  tachés de peinture, Ricard se referme sur lui, mu à la fois par des pulsions autodestructrices et, paradoxalement, par un instinct de survie. Il cherche un espace d’existence ou il pourrait enfin devenir invisible, comme les arbres d’une forêt qu’on ne remarque pas, dans un virée nocturne au sein d’une grande ville.
 À travers des fantasmes cauchemardesques, voir des hallucinations, il erre dans les zones qui lui sont  » réservées » en tant qu’exclu. Il évoque sa misère sexuelle avec un sourire provocateur, une fausse intimité.  L’acteur joue avec beaucoup de finesse sur les modalités de sa voix, et  son  corps devient un instrument dont il se sert avec beaucoup de maîtrise.
Sa description d’une pute, qui depuis une fenêtre du quatrième étage lance les vêtements  est à la fois, drôle, triste et naïve: Ricard  n’en est que  l’observateur et il aurait voulu plus:  une copine, ou, au moins, une fraternité de démunis réunis dans un syndicat international qui ne verra jamais le jour.
Les rythmes et les tonalités changent, le débit se ralentit ou accélère.  Il a un regard intense d’animal féroce et effrayé puis il passe à cette terrible rencontre dans le métro où il se fait voler son portefeuille et battre par les criminels,  alors que personne ne lève le doigt pour l’aider. Des moments de pathos, de naïveté et d’horreur cèdent la place aux hurlements d’une rage farouche, un désir de taper, de cogner et de détruire, de faire du mal et de courir …. Le monstre est lâché.
La société le regrettera: Ricard  a capté la virus de l’exclusion comme une maladie qui dévore l’animal humain de l’intérieur. Aucune souffrance ne saurait être plus douloureuse. Un grand moment de théâtre!

Alvina Ruprecht

Le spectacle s’est joué au  Centre national des arts d’Ottawa, du  14 au 18 mai.

Belvédère

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Belvédère © Radio France

 

Belvédère, textes de Gilles Clément, par L’Art au quotidien

 

Le collectif s’est donné le nom de L’Art au quotidien. Tout un programme, qui bouscule l’idée que le quotidien serait quelque chose de terne, antinomique de l’art. Leur quotidien, ils vont le chercher en plein air, dans le mouvement.
Balade artistique à vélo le long du canal de l’Ourcq, invitations aux jardins avec Un auteur /un jardin : ça respire. Ils ont posé leurs « canapés observatoires » dans des lieux exceptionnels, loin de l’ordinaire, en tout cas : le potager du Roi à Versailles, les jardins de La Roche-Guyon… Aujourd’hui, ils investissent un espace grandiose, le toit de la base sous-marine à  Saint-Nazaire, construite par l’occupant durant la seconde guerre mondiale. Ils avaient déjà rencontré les textes de Gilles Clément; cette fois, à l’occasion de leur résidence au Théâtre de Saint-Nazaire, ils lui ont passé une commande d’écriture, comme un autre volet de son œuvre de jardinier, in situ, sur ce toit.
Gilles Clément a entrepris l’impossible : faire vivre le végétal sur cette montagne de béton. D’un côté, au-dessus des « chambres d’éclatement » des bombes, il a fait pousser un bois régulier de trembles solidement haubanés pour résister aux vents marins, opposant leur scintillement, leur fébrilité, à la masse inerte du minéral.
De l’autre, dans le  jardin des orpins  (sorte de sedum), il a installé un peu de terre où les euphorbes, valérianes et herbes marines se plaisent au pied des murets guerriers. Le troisième jardin, dit des étiquettes, reçoit tout ce qui veut bien tomber du ciel, apporté par les oiseaux ou le passage des visiteurs, ou tout autre hasard : on laisse pousser la plante, on l’observe, et elle reçoit son nom botanique, étiquetée pour l’information du public.
Il ne faut pas oublier le quatrième jardin, le plus discret, celui qui se fait vraiment tout seul et qui inspire les autres : les capillaires, mousses et lichens qui poussent dans les interstices de l’indestructible ouvrage de guerre.
Gilles Clément, le poète, fait parler la base elle-même, paradoxal vaisseau ancré dans la terre, inébranlable, comme un vigie désœuvrée, reconvertie à la contemplation des nuages et des oiseaux. Il lui laisse le temps qu’il faudra, très long, pour qu’elle redevienne poussière et sable. Il parle surtout du paysage : qu’est-ce le paysage, sinon ce que l’on regarde, ce que l’on dessine avec le regard ?
Ici, le collectif L’Art au quotidien le prend au mot, et joue de sa poésie, dans ses jardins, comme d’un paysage. Au coucher du soleil, à l’heure du basculement entre le jour et la nuit, ils jouent du proche et du–très-lointain, de la masse du bâtiment et de la fluidité des danseurs, d’une répartition magnifique et délicate du son, poème en direct ou enregistré, et musique minimale. Le public lui-même fait partie de l’esthétique du spectacle, improvisant une lente chorégraphie collective sur la vaste esplanade, projetant ses ombres, laissant un passage étroit au danseur tout proche…
Gilles Clément le disait lui-même, après le spectacle, cette approche convient mieux aux passages lyriques qu’à ceux qui tiennent du discours. Traités sur un mode peut-être trop distancié et ironique. De même, la déambulation fait tellement partie de l’œuvre que les “canapés observatoires“ invitant à une écoute solitaire sont délaissés.
Mais le pari de l’“œuvre-site“ est réussi, l’harmonie parfaite et juste entre tous les éléments de la représentation, et la base des sous-marins apprivoisée en douceur. On n’a guère le temps de penser à toute l’énergie, à toute l’intelligence, à toute la volonté dominatrice qu’il a fallu déployer pour la construire : la beauté a tranquillement raison de tout cela.

Christine Friedel

Théâtre de Saint-Nazaire (à côté de la base) T: 02- 40-22-91-36- jusqu’au 25 mai

Ala Te sunogo/Dieu ne dort pas

Ala Te sunogo/Dieu ne dort pas, un spectacle du BlonBa,  mise en scène de Jean-Louis Sagot-Duvauroux et Ndji Traoré. 

Ala Te sunogo/Dieu ne dort pas 13-04-23-309 Des formes d’expression théâtrale parlées, dansées et chantées, se sont toujours inscrites dans la vie sociale Bambara, en pays mandingue et le Kotèba en est une version profane, donnée autrefois dans les villages maliens notamment au moment des récoltes (le do en étant la version sacrée).
C’est un divertissement populaire qui met en scène , de façon burlesque,  les maux de la société, pour inciter à les corriger. Sous couvert de dérision et de bouffonnerie, le Kotèba traite des interactions entre l’individu et son environnement politique et social.
Au fil de ses créations, à Bamako comme à Paris, BlonBa s’inscrit dans cet esprit populaire et d’autodérision. Créé en 98 par Alioune Ifra Ndiaye, son directeur et par Jean-Louis Sagot-Duvauroux, écrivain, BlonBa est devenu un centre d’art très fécond. Une douzaine de créations y ont été présentées, qui ont tourné dans de nombreux pays d’Afrique, d’Europe et d’Amérique. Le personnage de Bougouniéré est devenu sa marque de fabrique, on a ainsi vu Le Retour de Bougouniéré, Bougouniéré invite à dîner, Sud-Nord, Kotèba de quartier ou encore Bama Saba, qui mettent en scène et en action cette femme du peuple, rugueuse et bienveillante.
Si BlonBa s’est vu confisquer l’an  passé,  pour raison de mise entre parenthèses des activités du pays, sa salle de spectacle- un bel outil qui comptait parmi les mieux équipés d’Afrique de l’Ouest-la troupe poursuit sa route avec courage et détermination. Alioune Ifra Ndiaye a présenté Tanyinibougou à Bamako fin 2012, une histoire qui met en mots et en espace le maire d’une collectivité territoriale pleine d’ambition, et Jean-Louis Sagot-Duvauroux a écrit et mis en scène avec Ndji Traoré Ala Te sunogo/Dieu ne dort pas, qui s’inscrit dans l’esprit du kotèba.
Ici, deux histoires se croisent : la première, celle de Cheikna, (Sidy Soumaoro dit Ramsès) directeur, non pas de bar ni d’hôtel de passe, contrairement à ce qu’un inspecteur véreux veut  tenter de faire croire pour s’en mettre plein les poches, mais directeur d’un centre culturel nommé Kotèso, où il développe des projets : « Ici c’est la culture et la citoyenneté »; dit-il fièrement, faisant face à ce fort-en-gueule corrompu. A la bonne foi de Cheikna s’oppose le bluff cynique de cet employé, chef des inopinés, section des récalcitrants en train de piller l’ordinateur en arguant: « Je suis l’Etat malien » ou encore: « On n’aime pas les gens honnêtes ». Et Cheikna qui ne se démonte pas, dénonce : « C’est vous qui avez fait du Mali,  un bourbier… vous liquidez le service public ».
La seconde histoire met en piste Bougouniéré, dite Super-Bougou, (Diarrah Sanogo) personnage-feuilleton à elle seule et sortie des spectacles précédents, mère de famille haute en couleurs, vendeuse d’eau, en boubou jaune à grosses fleurs arrivant en super-djak chinois, sorte de scooter pétaradant et aussi vite en panne ; sa fille, Goundo, (Alimata Baldé),  vendeuse de beignets qui rencontre un jeune homme des rues, Solo, danseur muet, (Souleymane Sanogo ou Tidiani Ndiaye) et qu’elle essaie de faire héberger chez sa mère. La démonstration dansée convainc peu Super-Bougou, même si sa fille lui explique « qu’il accorde son corps à son âme », sa mère met en compétition et en débat son moyen d’expression, la danse contemporaine, importée tout droit des toubabs (les européens) dit-elle, et la danse traditionnelle qu’elle ne manque pas de lui montrer. Rusée, Super-Bougou essaie de vendre le jeune danseur à Cheikna : « J’en veux pas, reprends ta cigale », s’entend-elle répondre, « tu viens toubabiser mon public ».
Ces deux histoires se croisent pour n’en faire qu’une, incluant un zeste de magie noire,  avec crottes de singe, eau bénite et plumes de bouc. Ces saynettes sarcastiques se mêlent aux scènes de la vie quotidienne avec chansons séduction, nostalgie, danse aux fleurs, et « mon chéri », avec les papotages d’une brave femme travestie Mademoiselle Jugu, d’un huissier de justice, et du juge d’instruction qui met sous contrôle judiciaire le centre culturel, (excellent Adama Bagayoko, dans ces différents rôles, et qui joue aussi l’inspecteur véreux) : « Au nom des pouvoirs qui nous sont tombés dessus, vous êtes condamné pour incitation à la danse contemporaine, refus d’embauche, attroupement nocturne » etc… face un directeur, qui, au cours d’une scène savoureuse, plaide coupable.
Nous ne sommes pas dans une réflexion philosophique sur  le métissage culturel, -pourtant très à la mode- ni sur la mondialisation, mais dans une sorte de théâtre-tract qui dénonce la corruption et qui, peut-être, rejoue l’histoire de BlonBa à la manière d’une farce.  Juste quelques éléments scéniques: un bureau, une chaise et une bouilloire.  La mutinerie est ici festive,  l’ambiance va bon train, avec, à la fin, une psalmodie hip-hop au micro, et l’invitation au public à venir sur scène entrer dans la danse.
C’est bon enfant, un peu BD, un peu vérité, entre créatif et récréatif, une parole pour tous, dans un langage à peine codé qui ne se prend pas au sérieux, sur  fond de crise politique et morale. Et si Dieu ne dort pas, comme dit le titre,  » nous non plus, nous ne dormons pas! », répond en chœur l’équipe du BlonBa.

 

Brigitte Rémer

 

Le Grand Parquet  35 rue d’Aubervilliers. 75018. Jusqu’au 26 mai, jeudi, vendredi, samedi à 20h  et  dimanche à15h. T : 01-40-05-01-50
www.legrandparquet.net

Les Mystères de Paris

Les Mystères de Paris d’Eugène Sue, adaptation de Charlotte Escamez, mise en scène de William Mesguich.

Les Mystères de Paris les-mysteres-de-parisLes Mystères de Paris, roman-fleuve d’Eugène Sue, publié en feuilleton dans Le Journal des Débats, entre juin 1842 et octobre 43, fut un événement littéraire qui a tenu « mystérieusement »le public en haleine. l
L’œuvre correspond à l’émergence d’une conscience sociale, et s’attache non pas à décrire la bonne société mais le peuple dans tous ses états.  Succès immédiat: chacun prend plaisir à suivre Rodolphe, aristocrate déguisé en ouvrier, dans les bas-fonds de la misère et l’hypocrisie âpre de la bourgeoisie.
Charlotte Escamez et William Mesguich comparent ce Paris du XIX ème siècle aux entrailles d’une ville gargantuesque où fourmillent brigands, meurtriers et prostituées.
Les Mystères de Paris est un roman  qui  renvoie forcément à la grande ville nocturne d’aujourd’hui, troublée par ses promeneurs libres ou errants, voleurs, suiveurs, corrupteurs qui achètent les corps et les âmes, source sulfureuse de fantasmes éternels.
Le destin des laissés-pour-compte à la plus ou moins bonne âme, et que la pauvreté fait déchoir, n’a pas laissé indifférent le metteur en scène à l’écoute des protestations sociales du temps. Pour relier les épisodes majeurs entre eux, les comédiens revêtent à tour de rôle ,sous les lumières clignotantes d’une scène en fête, la panoplie d’un Monsieur ou d’une Madame Loyal, micro, cape et chapeau d’apparat, qui raconte la logique incroyable des événements.
Le metteur en scène incarne avec prestance Rodolphe, personnage qui a des rencontres insolites, représentatives de l’exclusion sociale: un Chourineur (surineur, en auvergnat) joué par Romain Francisco, svelte et malicieux, gavroche et  assassin repenti et généreux ; l’acteur  est aussi Morel, un ouvrier honnête et opprimé par la misère et bien d’autres personnages hauts en couleur.
Jacques Courtès interprète le notaire Ferrand, bourgeois véreux et dépravé, abuseur des jeunes filles à son service. Il est aussi le maître d’école qui compose avec Zazie Delem, la Chouette, un couple infernal et profondément mauvais à la façon des Thénardier, maltraitant leur Cosette, ici Fleur de Marie, jouée avec panache et élégance par Sterenn Guirriec, crédible en fille des rues comme en religieuse inspirée. Marie Frémont est tour à tour Rigolette, une joyeuse  prostituée, ou la comtesse maléfique Sarah…
Répertorier la galerie miroitante de ces personnages, anges et diables à la fois, serait vain. Mais la danse-parfois un peu trop macabre-des comédiens mène bon train sur le plateau nu, plongé alternativement dans une nuit brumeuse et incertaine, ou bien pleinement lunaire avec un  jeu subtil d’étoiles hugoliennes parsemées dans le firmament (lumières de Mathieu Courtaillier).
À l’inverse, les figures du mal, à tête animale , révèlent une bestialité humaine éloquente d’effroi. Le spectacle pèche par une  désinvolture  et un côté un peu chaotique: il n’est pas facile de restituer l’intrigue fourmillante de ce roman. Mais la mise au scène sert avec une fougue juvénile la passion pour la compréhension politique, sociale du monde et entière, à travers une  foi en l’homme et un art joyeusement coloré du théâtre.

Véronique Hotte

Théâtre de La Tempête, jusqu’au 16 juin. T : 01-43-28-36-36.

Oblomov

Oblomov  d’Ivan Alexandrovitvch  Gontcharov, traduction d’André Markowicz, adaptation et mise en scène de Volodia Serre.

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©Brigitte Enguérand

Enclin à se promener sur les terres de la littérature et du théâtre russes puisqu’il a co-traduit, monté et joué Les Trois Sœurs de Tchekhov (2011)-le comédien et metteur en scène Volodia Serre Oblomov, adapté du roman de Gontcharov paru en 1859, traduit en France en 1969 et revisité récemment, avec une  verve spirituelle par André Markowicz.
La gloire de ce mythe littéraire tient aussi à la qualité du film de Nikita Mikhalkov Quelques jours de la vie d’Oblomov (1979), dans une transcription  raffinée ,  avec,  Oleg Tabakov au sourire illuminé et mélancolique.
Guillaume Gallienne reprend  ici, avec cran et pugnacité le flambeau poétique en ne négligeant rien de l’humour et de la légère ironie de ce personnage énigmatique. Le personnage  nonchalant auquel le public s’attache passe d’un état de tristesse chagrine à des velléités  de réveil énergique, sous la férule de son ami d’enfance Stolz (Sébastien Pouderoux), antithèse efficace et virile de lui-même.
À travers ces deux figures paradoxales, se dessine le reflet d’un monde ancien qui s’achève – prééminence aristocratique et servage bientôt aboli en 1861,pour basculer vers des temps neufs et révolutionnaires – construction active d’un soi social et collectif grâce au travail et au partage…Oblomov, l’aristocrate qui vit de ses rentes tout en connaissant des revers de fortune, est le symbole même de la passivité et du parasitisme, une posture passéiste de privilégié que l’idéologie bolchevique combat.
Aujourd’hui, l’homme nouveau occidental de notre modèle de développement en cours provoque à son tour doutes et interrogations humanistes. Volodia Serre se demande si l’idée de progrès doit-être le moteur de notre civilisation. La croissance pourrait s’arrêter net pour laisser place à une  réinvention d’un monde en harmonie avec l’environnement, la nature et l’être existentiel.
À l’origine en effet, Oblomov est un homme enjoué et cultivé, porté à comprendre les hommes, prompt à voyager et passionné par la vie. Mais l’ancien étudiant en devenir se pavane en robe de chambre usagée pour s’étendre à longueur de journée sur une méridienne qui lui sert de lit, de table à manger et de bureau de travail.
Un serviteur bougon lui est attaché, Zakhar (Yves Gasc) ; Alexeïev, un ami fonctionnaire  (Nicolas Lormeau) tente de le divertir. Mais la chambre du paresseux au papier  mural qui par en lambeaux reste vide ; nulle trace de journaux ni de livres, aucun intérêt pour l’extérieur… Juste un tourne-disques.
Oblomov est attaché comme un enfant à son enfance vécue comme un paradis perdu, un temps passé où il suffisait de se sentir « être » .Seuls, le satisfont la contemplation intérieure des sentiments et le questionnement méditatif du sens de la vie. Oblomov va même jusqu’à préférer la douce volupté de sa rêverie désenchantée à la passion bouleversante d’un amour authentique. La jolie Olga (Marie-Sophie Ferdane) que lui présente son ami Stolz, cantatrice douée et sensible aux charmes de la nature, parvient à lui faire verser des larmes en chantant Casta Diva de la  Norma (1831) de Bellini.
Oblomov aime la jeune fille qui l’aime aussi mais il rompt avec elle et lui préfèrera bientôt  Agafia (Céline Samie), veuve et mère qui lui prépare de bons petits plats. L’anti-héros défend ce qu’il appelle l’oblomovisme : « Les gens ne cherchent-ils pas tous à atteindre ce à quoi je rêve ? Mais enfin, quoi, le but de toutes vos courses, de vos passions, de vos guerres, de vos commerces et de votre politique n’est-il pas de construire le repos ? »
Dans le long cours de cette partition qui aurait pu gagner… en concision, Guillaume Gallienne construit un domaine intérieur empreint d’un spleen mi-figue mi-raisin, attiré malgré lui par la mélancolie d’un crépuscule assombri ou d’un paysage floral ouvert façon Art Nouveau que dispensent, sur l’écran de ses rêves, les images du vidéaste Thomas Rathier.
Les regrets mélancoliques évoque l’exil d’une vie non vécue,  au moment où la nostalgie fraie avec la perspective de la mort. Or, la vie pour Oblomov dispense des réserves de poésie à n’en plus finir, ce que saisit avec tact la mise en scène inspirée de Volodia Serre.

Véronique Hotte

Comédie-Française/Vieux-Colombier jusqu’au 9 juin.  T : 01-44-39-87-00-01.

je n’ai plus de toit/Rilke

je n'ai plus de toit/Rilke rilke2


Je n’ai plus de toit qui m’abrite,  et il pleut dans mes yeux  de Rainer Maria Rilke, mise en scène de Florian Goetz.

C’est  un solo de poésie, accompagné d’images vidéo autour de textes et poèmes de Rilke, piochés dans  son œuvre, en particulier dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge. Au début du spectacle,  Jérémie Sonntag arrive par la salle et scrute longuement et en silence  le public avant de prononcer ses premières paroles … une réflexion autour du silence, ce qui paraît un peu téléphoné.
Le personnage, un jeune homme hypersensible, est très marqué par le monde trop violent qui l’entoure, et par les hommes et les femmes qu’il croise. On sent chez lui une angoisse et une agitation qui ne lui permettent pas de prendre ses distances. C’est certainement Rilke lui même...
Le comédien évolue devant un écran en fond de scène qui sert à de nombreuses projections, avec plutôt des ambiances, des formes que des images précises; à l’image d’une bande-son, plus bruitiste et enveloppante que musicale et composée. Son tee-shirt blanc  est aussi un petit  écran de projection, selon la technique du « body-mapping » ici bien maîtrisée.
C’est un spectacle total, un voyage qui nous embarque ou ne nous embarque pas, sans demi-mesure. Mais,  sans doute à cause du manque de lien entre les textes, de la voix du comédien assez monocorde, de la grande importance de la vidéo et de la technique,  le  spectacle-très bien construit- n’arrive pas à nous toucher vraiment.  On apprécie l’écriture particulière de Rilke mais moins le traitement qui en est fait ici. C’est,  en tout cas,  un spectacle qui divise le public…

Julien Barsan

Théâtre du Lucernaire à 18h30 du mardi au samedi jusqu’au 25 mai.

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