Phèdre le matin

Phèdre, le matin conception, écriture et mise en scène de Marie Piemontese.

 

Phèdre le matin phedre_1C’est un spectacle à l’origine,  qui était programmé au Théâtre Paris-Villette  par Patrick Gufflet…  dont le contrat n’a malheureusement pas été renouvelé par la Mairie de Paris  (voir Le Théâtre du Blog). Marie Piemontese improvise ici un lieu scénique: le parquet de bois d’un appartement ancien, avec lambris clairs et boiseries, dont les portes-fenêtres ouvrent sur la lumière d’un ciel matinal.
Sur ce plateau convivial réapproprié, l’auteure et metteuse en scène invite le public à une visite « pratique » , à la façon de Travaux dirigés scientifiques, une vérification de La Chambre claire de Roland Barthes. Une Note sur la photographie n°2 qui se prolongerait en spectacle vivant et en chantier numérique de la vie, en général.
Les accessoires  sont à la fois insolites sur la scène et prévisibles : un écran d’ordinateur, un vidéo-projecteur et l’image vivante et saccadée du visage de la comédienne : Isabelle Lafon.’ Cette image féminine en quête d’elle-même est impulsée sur les murs de la salle, le temps d’une connexion avec skype, le temps même de la représentation.
Est alors mise en scène la force majestueuse et l’ambivalence d’une présence-absence, comparable à l’art de la photographie. La comédienne se tient à distance, dans un petit cabinet fermé qui jouxte la salle, alors qu’en même temps, son visage projeté diffuse l’étrangeté d’une fascination, immobile sur un pan de mur ou errant à l’aventure, sur l’un des trois autres panneaux restants.
Le spectateur suit alentour les mouvements fuyants de ce visage royal, troublé et troublant. Tandis que Phèdre parle, un jeune homme vêtu de clair-Stéphane Marjan /Hippolyte-le servant de cérémonie, va de l’écran d’ordinateur à Aricie : un duo d’amants conversant debout près de la fenêtre.
Le public obéit à une autre invective: la proximité d’une jeune fille assise, Anastasia Baraviera dont le violoncelle égrène des plaintes chaudes, graves et timbrées, les sonorités étranges d’une tristesse ineffable, jouant entre le silence et la suspension de la parole humaine.
La voix de l’instrument est « douce avec une sorte de voile sublime, d’éloignement sublime »  dit Pascal Quignard. Ces sonorités d’une douleur, à la fois exaltée et contrôlée, accompagnent à merveille la prose poétique de Marie Piemontese. De plus, les efforts du matin donnent les plus grands résultats dans le travail, dit Phèdre à son amie.
Si, à la manière expressive de Barthes, le champ clos de quatre forces imaginaires s’affrontent dans la photo-portrait où l’on est à la fois, «celui qu’on se croit, celui qu’on voudrait qu’on se croie, celui que le photographe croit, et celui dont il se sert pour exhiber son art », l’exposition au théâtre de ces mêmes mouvements contradictoires s’intensifie chez le spectateur mis en situation de contempler un visage. L’image filmée est violente , en ce qu’elle emplit la vue d’une violence, même  contrebalancée par la subtilité et la suavité poétiques du monologue.
Phèdre, le matin  est  une revisitation du  mythe antique revisité; mais  cette langue réinventée traduit aussi le mal existentiel: celui de vivre et d’aimer. Le principe de la photographie, de la trace, des restes, des images fugitives, du mouvement glissant d’un jeune homme nommé Hippolyte, des lambeaux ou morceaux d’une vie à soi, est la métaphore filée du début à la fin de la partition littéraire jusqu’à l’évocation sourde des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki des 6 et 9 août 45 : « L’éclat de l’éclair a été si rapide et si blanc que les silhouettes ont instantanément noirci les zones du mur derrière elles.  »
Avant, il y aura eu Hippolyte qui se laisse regarder et ne parle qu’à son reflet, un lieu de passage, un terrain vague, un fantôme, une absence au monde qui crée le désir même de la jeune femme :  » Il y a une épaisseur entre soi et les autres ».
Cette Phèdre aime photographier les êtres, une trace lumineuse entre deux mondes, un saisissement existentiel, ne serait-ce que la fin de la résonance d’une note de musique ou  « la rémanence lumineuse qui vibre encore un temps quand la lumière s’est éteinte avant de se dissoudre complètement dans l’obscurité ».
Une façon de combattre les illusions, les fantasmes, les mauvais rêves ou les coups malheureux de l’existence. L’écriture à la fois essentielle et économe tape juste.
Marie Piemontese formule un plein désir de mordre la vie et les mots à travers le visage expressif et mobile d’Isabelle Lafon, joliment étonnée d’ »être », elle aussi.

Véronique Hotte

Maison des Métallos jusqu’au 29 juin 2013, mercredi, jeudi, vendredi à 10h, et le samedi à 14h30 T : 01-47- 00-25-20

 

 


Archive pour 1 juin, 2013

Corbeaux ! Nos fusils sont chargés

 

Corbeaux ! Nos fusils sont chargés, de Kunio Shimizu, mise en scène de Yukio Ninagawa

Corbeaux ! Nos fusils sont chargés corbeaux-nos-fusils-sont-charges

Ces quelques lignes  seulement parce qu’il y a  urgence mais on vous en reparlera plus longuement : si vous avez une heure et quart de libre aujourd’hui,  nous vous demandons de courir, et vite, à la Maison du Japon voir  cette pièce mythique de 1970, mise en scène par un des plus remarquables metteurs en scène japonais qui avait à l’époque trente-six ans… Ninagawa a remonté la pièce en 2006 avec trente-six comédiens âgés de 61 à 87 ans et vingt  jeunes acteurs; certains l’ont donc déjà joué, d’autres pas .
Le thème: pour sauver deux de leurs petits-enfants accusés d’avoir lancé une bombe en plein milieu d’un spectacle, une trentaine  de vieilles dames fait irruption dans un tribunal et occupent les lieux. Armés de balais et grands bâtons, mais aussi de plusieurs bombes qu’elles n’hésiteront pas à balancer dehors sur les forces de police qui encerclent le bâtiment..Elles prennent alors comme otage le procureur, le juge, l’avocat général, l’avocat- notez que ce sont tous des hommes vite paniqués et maladroits- et vont faire leur procès, puis, vite fait, les condamner à mort.
C’est à la fois complètement délirant mais d’une clarté totale, et avec des éléments réalistes; et c’est sans doute ce qui fait  la grande force du spectacle qui fait penser quelquefois à cet autre spectacle mythique: La Classe morte du grand Kantor.. qui lui aussi, avait à cœur d’employer  aussi  des hommes et des femmes  à la forte personnalité, pas non plus très jeunes pour certains qui, poètes, écrivains ou peintres, n’avaient grand chose à voir avec  le monde  des gens  de théâtre…

Intelligence du texte, précision de la direction d’acteurs, jeu individuel  comme collectif, scénographie, composition visuelle, lumières, effets sonores, et rythme général de la mise en scène du grand Ninagawa: tout est ici  très  impressionnant,  à la fois de vérité et de subtilité,  et force l’admiration. Il y a avait peu de critiques français présents mais la mienne consœur et le mien confrère étaient aussi scotchés  par cet acte théâtral hors normes, comme on en voit très rarement en France.
On ne vous le dira pas trois fois: oui, c’est un événement exceptionnel,  une sorte de performance, même si elle a lieu,non une fois mais  quelques jours de suite  et qui a  une parenté évidente  avec les arts plastiques. N’oublions jamais que  le Japon dans les années 50  fut à l’origine des premiers happenings! Oui, ne vous inquiétez pas: c’est surtitré, et très bien. Donc vous n’avez aucune excuse…
Mais, attention: la troupe  est venue de Tokyo à Paris pour quatre représentations seulement et repart pour le Japon dimanche! Si, si c’est vrai! Et, malheureusement, elle ne reviendra pas de sitôt.
C’est un travail théâtral d’une  qualité exemplaire réalisé par un grand metteur en scène qui a joué dans le monde entier mais qui était venu la dernière en France en 2002 avec Le Songe d’une nuit d’été…

Philippe du Vignal

Maison de la Culture du Japon. 101bis Quai Branly; Juste à côté du métro Bir Hakeim.  ATTENTION, encore juste ce samedi 1er juin à 15h et 20h. T: 01-44-37-95-95.

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