Macbeth en forêt

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Macbeth en forêt, d’après William  Shakespeare, traduction de Jacques Livchine, par le Théâtre de l’Unité, mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine.

 Cela se passe  à Audincourt où le Théâtre de l’Unité est basé,  pour le Festival Nature dans le Pays de Montbéliard,  imaginé par Yannick Marzin, le  directeur de la Scène Nationale.
Il est 22 heures; c’est la nuit noire dans la forêt  à la périphérie d’Audincourt ; miracle, il ne pleut plus mais… boue et humidité garanties! Mais tout se mérite… Hervée de Lafond-bottes, longue capote kaki et chapka-accueille les cent trente spectateurs pour ce Mabeth en forêt,  d’après la  pièce difficile et maudite d’un certain Shakespeare dont le Théâtre de l’Unité n’avait encore jamais monté aucune œuvre…
Consignes  militaires: » Bienvenue en Ecosse. Vous avez de la chance, dit-elle avec humour, aujourd’hui, la météo,  est presque méditerranéenne! Je vous demande d’observer le silence le plus absolu, pas de portable ouvert, pas de photo, aucune lumière. J’insiste: l’obscurité totale est un acteur principal; l’autre, ce sont les bruissements de la forêt, les chants lointains, et la chouette qui peut-être hululera au bon moment.
Il y a huit minutes de marche pour arriver ! Vous allez plonger dans une forêt épaisse où vous pourrez vous  perdre,  comme dans le texte de Shakespeare, (rien n’est simple avec lui, et si vous perdez pied dès le début ,vous êtes « lost », alors, suivez-moi bien: nous allons monter au front au sens propre  pendant huit minutes; là-haut, en effet, c’est la guerre: le Roi d’Ecosse Duncan se bat contre le roi de Norvège; il a deux  généraux, le très valeureux Banquo et M. dont je tairai le nom maudit: je dirai donc M. l’Ecossais. Avec Banquo, amis de longue date, ils s’aiment profondément. Maintenant, prenez vos tabourets sur le chemin à droite, selon votre  taille: petite, moyenne ou grande. Et, en avant ».
Sur le chemin forestier, c’est la nuit, totale, à peine éclairée par la lune , toujours la nuit emblématique-du moins au début-de cette étrange pièce. On entend des cris de corbeaux et de hiboux(alias les comédiens) et huit minutes de chemin  plus tard, c’est la première scène: de toute beauté, fantastique avec un cercle de feu allumé par deux sorcières vêtues de noir.  Elles ne sont que deux, et non trois comme dans la pièce, mais, pour une fois, assez crédibles  en  grand manteau noir, revendiquant la notion de  mal absolu: « Le  beau est laid et le laid est beau » et ce sont elles, freudiennes avant la lettre, qui vont  pourrir les rêves de Macbeth,  de son épouse et de Banquo: Livchine a bien fait d’insister là-dessus…
Les grands arbres feuillus et très verts grâce au crachin franc-comtois:trembles, chênes, bouleaux… constituent une sorte d’écrin magnifique éclairé par la seule lumière des flammes. C’est la première d’une série d’images fabuleuses comme Le Théâtre de l’Unité, et Le Royal de Luxe-du moins à ses débuts- savent seuls en créer…
Les scène principales vont se succéder  dans cinq petites clairières: Jacques Livchine a souvent mais  finement résumé les répliques en quelques phrases mais, en en gardant le sens véritable, quitte à prendre quelques libertés avec le texte: ainsi Malcolm annonce l’exécution de Cawdor: « Cawdor a été très digne, a reconnu ses fautes, vous a demandé pardon et a accepté sa peine. Il est mort comme s’il avait appris par coeur comment mourir. Il a reçu le coup d’épée comme une caresse ». Private joke, mister Livchine? :  »  » caresse remplace ici presque le même mot anglais : « As ’twere a careless trifle ». « Comme une bagatelle insignifiante », traduit Jean-Michel Déprats.
Hervé de Lafond, pour resituer les choses, ce qui n’est pas un luxe, vu la complexité de la pièce, fait un petit commentaire explicatif de temps à autre, toujours  avec humour: » M. l’Ecossais veut la couronne mais il a entendu la prédiction des sœurs fatales, des sorcières:Roi, oui, mais sans postérité, sans enfants et pourquoi? Est-il stérile? Jacques  est passionné par ce mystère :il pense qu’il est impuissant, soit qu’il baise comme un lapin,(M.l’Ecossais pas Jacques! enfin quoique..). En tout cas,  vous allez entendre six fois Lady M. l’Ecossaise dire à son mari:vous n’êtes pas un homme …mais Shakespeare ne s’explique pas là-dessus, d’ailleurs, Shakespeare ne s’explique sur rien ,c’est ce qui le rend si difficile ».
Cette adaptation de Macbeth met en relief-et avec bonheur-certaines répliques dotées  de curieuses références  à l’amour, à la paternité et aux bébés, (qui passent souvent inaperçues dans les nombreuses mises en scène contemporaines) comme celle de Lady Macbeth: « J’ai donné le sein, moi, et je sais qu’il est doux d’aimer le bébé qu’on allaite, mais tandis qu’il souriait, je l’aurais jeté hors de mon sein et fait éclater sa cervelle, si je vous avais entendu dire les inepties comme celles que vous venez de proférer ».
Et une fois de plus, Hervée de Lafond s’en empare avec  jubilation: « Donc, Lady M. a eu un bébé, de qui ? Et qu’est-il devenu, mystère? C’est une sorte de Rachida Dati ». Autant dire que ce commentaire, (parfois facile mais dit avec une grande maîtrise) et beaucoup d’humour, devient alors un véritable personnage du spectacle, dit par une espèce d’adjudant roublard dans la  tradition du Théâtre de l’Unité. A propos de Cawdor que Shakespeare désigne, dans une superbe formule,  comme  le plus déloyal des traîtres, elle  cite aussi Cahuzac. Bref, un Ca-Ca, à tous les étages et à toutes les époques!  Plutôt bien vu…
Et plus loin, Hervée de Lafond en rajoute encore une louche: « Quand Macduff dit: « la haine vient d’accoucher d’un chef-d’œuvre parfait », j’adore ça, c’est tout Shakespeare, ça. M. l’Ecossais seul ne serait pas allé tuer le Roi, c’est sa femme qui a armé sa main, c’est un cadeau que M. fait à sa femme mais… pour quelle contre-partie ? Jacques  pense qu’il a fait ça pour une fellation, remède souverain d’après lui, pour l’unité d’un couple. Maintenant, nous allons nous rendre au château de Scone à une  journée de cheval et pour nous,  à deux minutes  à pied ».
Obéissants, nous suivons Hervée de Lafond, toujours  avec nos tabourets. Cinq  lieux vont ainsi  se succéder mais sans  éléments de décor autres que des braseros,  des  torches ou des lampes  à leds surtout destinées aux gros plans, quelques drapeaux. Et la plupart des scènes sont jouées debout: d’abord, au  château  où le couple maudit va préparer le crime et où Lady Macbeth montre sa vraie personnalité. C’est un très beau moment  et Livchine et de Lafond insistent sur  le fait que c’est elle qui  pousse constamment son  mari vers le crime absolu. Sans aucun état d’âme: « Tu joues l’infirme. Donne-moi ces poignards, j’y vais moi, le sommeil et la mort ne sont que des peintures. C’est l’œil d’un enfant qui a peur d’un diable peint. »
On sent moins en revanche la complicité sexuelle  de ces deux monstres assoiffés de pouvoir et de sang mais dont la femme se révèle être encore plus cruelle que lui. Quand il s’agit de tuer, en effet, plus aucun état d’âme. Mais on ne peut tout avoir: les nuances du texte disparaissent ainsi parfois  au profit de l’image sur laquelle est surtout fondé, en grande partie, le théâtre dit de rue… qui se joue de moins en moins souvent dans la rue.
Il y a,  en fait, dans cette mise en scène , une certaine contradiction;dont Hervée de Lafond et Jacques Livchine ne sont sans doute pas dupes . C’est en effet une idée formidable et parfaitement assumée de jouer Macbeth dans une  forêt, en créant  des images très fortes, comme entre autres, cette arrivée de chevaux juste avec quelques lampes torches et quelques hennissements,  ou celle que l’on voit en marchant,  au détour d’un buisson: Lady Macbeth suicidée, pendue à un arbre, alors que ce n’est pas encore dit  dans le texte. Et il y a, par ailleurs, la nécessité  de jouer un texte forcément élagué donc rendu encore plus dense, pour  que le spectacle tienne en 85 minutes , vu les conditions rustiques où se déroule le spectacle. Lequel donc résiste parfois au traitement imposé par ces deux fous de théâtre et par leur équipe qui y ont travaillé longtemps et même en hiver,  dans cette même forêt…
Il y faut en tout cas: une générosité,  une intelligence  et un savoir-faire certain en matière de théâtre nocturne ambulatoire et enfin, une bonne dose d’audace et de  ténacité: bref, tout un cocktail  de qualités que l’on trouve ici mais qui  ne se rencontrent pas sous les pieds… d’un cheval même shakespearien. Côté interprétation: Panxo Jimenez, que l’on avait déjà vu remarquable dans Vania à la campagne, sait donner un côté inquiétant à ce personnage, guerrier fasciné par les sexe et le mal, attiré comme malgré lui sur les chemins du crime, et finalement pris de remords. Catherine Fornal en Lady Macbeth a plus de peine à  interpréter Lady M. qu’elle a tendance à surjouer,  et est donc moins convaincante… Les autres comédiens sont tous justes et ont une excellente diction, indispensable, ici… Puisqu’il n’y a, et  heureusement,  aucun redoutable micro H.F.!
Mais nous n’avons vu qu’une première et tout devrait vite se caler et se bonifier: il s’agit d’un travail théâtral encore un peu brut de décoffrage qui a besoin d’être rodé… Aucune inquiétude: le Théâtre de l’Unité sait très bien faire cela. La pièce, maudite et si redoutée des metteurs en scène qui restent quand même fascinés par le texte, aura porté chance.aux deux compères qui  se sortent au mieux de cette  pièce maudite et, comme disait le père Claudel: « Le pire n’est pas toujours sûr! « .
Et ce  Macbeth dans la forêt mérite d’avoir une aussi longue vie qu’ Oncle Vania à la campagne qui a dépassé les 80 représentations…

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 29 au 21 mai au Bois de Dasle, à Audincourt et se jouera à Mulhouse/scènes de rue les  18, 19 et  20 juillet ; à  Wolfenskirchen/la Sarre à contes les  26 et 27 juillet; à Lons-le-Saunier/scènes du Jura, les  16, 17 et  18 octobre ;  à Seyssinnet Pariset : (38) le  5 avril ;  à Gradignan (33) les  1, 2, 3 mai  et à Oloron Ste Marie  (64) , les  6 et 7 mai 2014.


 



 


3 commentaires

  1. Laurie dit :

    Bel article qui respire la verdure en flamme ! Merci Phillippe de nous régaler l’esprit de cette beauté.

  2. Vous avez raison; honte à moi!Je viens de recevoir aussi un message personnel de Madame Aurélie Filipetti qui ne comprend pas du tout cette profonde injustice au moment surtout où elle vient de nommer deux femmes à la tête de Centres Dramatiques Nationaux: à Bordeaux et à Aubervilliers; en effet, dit-elle, ce simple et malencontreux oubli, même involontaire dans Le Théâtre du Blog qu’elle qualifie (je cite de mémoire) de « phare important pour l’éclairage du spectacle contemporain », ruine des mois d’un travail acharné de l’inspection en charge des théâtres nationaux dans son Ministère qui tient beaucoup à sa politique de parité.
    En réalité, ce titre, c’était juste pour faire un rapide distinguo avec d’autres éventuels Macbeth et pour que l’on retrouve cet article sur votre spectacle dans le moteur de recherche du Théâtre du Blog-qui a parfois quelques ratés-(Le Théâtre du Blog dont nous venons de fêter le 2.400 ème article depuis quatre ans et demi: publicité gratuite).
    C’est en effet, depuis votre spectacle, une déferlante Macbeth féministe qui se prépare; après ce coup de tonnerre, c’est devenu contagieux: tout le monde veut faire un Macbeth, dans une forêt, une cave, une cuisine, une bretelle d’autoroute, voire dans une maison de passe espagnole par une nouvelle Angelica Liddell! Depuis quelques jours, on annonce, entre autres et réalisées par de très jeunes metteuses en scène, un Macpla (Macbeth à la plage) cet été sur les berges de la Seine sous une pluie naturelle ou artificielle au besoin, un Macmalmima (Macbeth mal mis à Malakoff) et enfin, très très attendu, un Mac-Henkaême (Macbeth à Ludéeff-sur-Lignon): toutes versions que l’on prévoit très très chaudes!.
    Longue vie à votre Macbeth dans les forêts de France et de Navarre et encore bravo à toute votre équipe, en particulier à ceux qui ont su faire rougeoyer la forêt de si belle façon, et, en particulier aussi et surtout, à Madame Hervée de Lafond que j’ai vu beaucoup jouer… J’ai eu le bonheur de la rencontrer quelques secondes, il y a quarante ans: mais ces quelques secondes m’ont laissé une forte et inoubliable impression.

    Ph. du V.

  3. Livchine dit :

    Merci de votre belle analyse Philippe, mais vous allez me poser des problèmes, parce que dans titre vous mettez Macbeth en forêt/Livchine, or vous connaissez peut être Hervée, elle va se sentir bafouée, et elle va encore nous accuser nous les hommes. Cela m’arrangerait que vous mettiez Théâtre de l’Unité, car les comédiens ont été très inventifs, et ils méritent aussi leur part de retombées dans la mise en scène. On travaillait souvent sur leurs propositions.
    Je termine par une citation de Shakespeare pour vous remercier;
    Philippe, j’aurais voulu que vous eussiez moins mérité afin que la juste proportion de mercis que je vous dois soit en mon pouvoir…

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