Cyrano de Bergerac

Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, mise en scène de Georges Lavaudant

Cyrano de Bergerac  cyranoPour Lavaudant, Cyrano de Bergerac est la pièce de clôture symbolique de notre romantisme du XIX ème siècle. Avant Ubu de Jarry, dont le texte d’une modernité évidente,paraîtra un an après Cyrano.
Avec Cyrano, brillent en effet les derniers feux d’un théâtre en alexandrins, façon Hugo : envolées lyriques sur les valeurs positives à défendre, avec, d’un côté: amitié, amour, et fidélité  que se jurent les Cadets de Gascogne, protection des plus faibles, ainsi le poète-pâtissier innocent Ragueneau (Olivier Cruveiller).
Et de l’autre côté, un combat déclaré aux valeurs négatives-félonie, sottise des petits marquis courtisans (Molière, à l’honneur toujours !), vanité du pouvoir et de la reconnaissance financière ou politique. Sont bafoués les gens comme de Guiche (Gilles Arbona) qui saura se positionner loyalement au siège d’Arras. Au nombre des attaques encore:  l’art, le mauvais théâtre, l’exagération déclamatoire des comédiens asservis à une ligne artistique désuète, représentée par le jeu suffisant de Montfleury (Pierre Yvon).
En échange, la vérité d’un seul comédien, celle de Cyrano, emporté, « naturel « , convaincant et fougueux-faiseur de théâtre dans le théâtre-et forcément porteur de vérité avec panache (Patrick Pineau),  bon enfant rageur et généreux, à la voix cassée, et au nez protubérant, caractéristique du personnage sympathique mais non conciliant, dont la laideur est toute relative, avec son large chapeau  et son épée fidèle. Cyrano est un Matamore des planches, un fier-à-bras de tous les temps qui, sans difficultés, vaincra toujours sur la ligne d’arrivée les beaux Christian (Frédéric Borie), dont le verbe ne sait pas donner sans compter et pour lequel la poésie est une planète inconnue.
L’amour toujours relève de la recette heureuse de ce morceau de bravoure qu’est Cyrano. Magdeleine Robin dite Roxane (Marie Kauffmann) est la précieuse, amoureuse de Christian, cousine  de Cyrano que ce dernier aime de toute son âme, une âme qu’il transfère à l’amant par le subterfuge du rôle qu’on souffle à l’acteur. Une leçon moqueuse de théâtre avec la fameuse  scène du balcon…quand la parole chuchotée de Cyrano fait obtenir à Christian un baiser inespéré.
La mise en scène ne déroge pas à la tradition ! Avec de beaux décors de Jean-Pierre Vergier  sur la scène ronde de l’Odéon:  des rangées de buis, éclairées la nuit par quelques lumières de cinéma à la Méliès et où résonnent des musiques dramatiques de films. Au centre, un haut buisson,  tournette pour rendez-vous d’amour ou bien territoire militaire,  pour le siège d’Arras.
Les autres comédiens (François Caron, Astrid Bas, Emmanuelle Reymond, Laurent Manzoni, Alexandre Zeff, David Bursztein) se sont tous aussi  engagés avec une belle humeur au service de la pièce,… Un moment sans prétention et joyeux de théâtre populaire.

Véronique Hotte

 Nuits de Fourvière jusqu’au 12 juin. T. : 04-72-32-00-00. A la MC 93 à Bobigny du 4 au 22 octobre  et du 4 au 15 décembre  aux Gémeaux de Sceaux

 


Archive pour juin, 2013

Mise en capsules

Mise en capsules.

Mise en capsules mises-en-capsules-2012Septième édition du festival Mise en capsules: soit seize pièces de trente minutes d’auteurs parfois connus comme Rafael Spregelburd ou Bruno Nuyten qui se succèdent en alternance pendant deux semaines à raison de cinq par soirée de 19 à 22 heures. Nous n’en avons pu voir que  deux qui étaient d’un très bon niveau.
D’abord Garance et le docteur Q.  d’Eloïse Lang, mise en scène par l’auteur: une jeune femme vient consulter un sexologue. Motif: sa vie sexuelle et sentimentale, dit-elle, n’est pas du tout épanouie. Les rendez-vous se succèdent sans beaucoup de résultat et Garance qui,s’est entre temps fait plaquer par son amoureux, se mettra même en colère quand le sexologue lui dira qu’il a un compagnon. C’est pour elle comme une sorte de trahison professionnelle… Jusqu’au moment  où elle croisera dans l’escalier de son cabinet, un jeune homme venu consulter pour son homosexualité. Et Garance finira, enfin sauvée,  par faire l’amour avec lui.

L’auteur sait mener rondement un  dialogue bien ancré dans le réel, même s’il y a quelques facilités d’écriture… Et comme Camille Cottin et Christophe Corsand sont très crédibles et tiennent leur personnage avec une grande efficacité dès le début de la pièce, cette demi-heure passe très vite. Et, en plus, il y a un beau trompe-l’œil/photo de bibliothèque. Que demande le peuple?
La dernière demi-heure de  Julien Chavannes, mise en scène par Salomé Lelouch,  se passe au Q.G. de Pierre Lois, candidat au second tour des Présidentielles. Trois grandes affiches de campagne, une table couverte de livres des derniers présidents auxquels il va peut-être succéder, et quelques chaises.  Son assistante, sûre d’elle et autoritaire, pianotant sur son portable, ne cesse de l’abreuver des derniers pronostics… tous en dessous des 50%! Et les derniers flashs radio ne sont guère rassurants. Bref, il n’en mène pas large et  cette demi-heure est du genre tendu! Arrive alors-on ne sait comment-très statue du commandeur, un homme aux cheveux blancs, à l’allure mitterrandienne: c’est l’actuel président de la République, l’autre candidat du second tour!

 Rêve ou réalité? En tout cas, Pierre Lois, mal à l’aise va quand même devoir faire avec;   le Président qui a l’expérience du poste, l’accable d’une certaine condescendance et lui impose même  de refaire le débat télévisé qui a eu lieu entre eux il y  a quelques jours… Dialogue là aussi, précis et ciselé; les deux personnages ont tout à fait crédibles, même si on est très loin de la réalité puisque les états-majors, comme le candidat, connaissent déjà les résultats plusieurs  heures avant  grâce aux puissants ordinateurs et aux médias étrangers qui ne se privent pas de diffuser les résultats bien avant huit heures. Mais on situera cette dernière demi-heure pour des Présidentielles, avant le règne d’Internet…
Comme c’est très bien dirigé par Salomé Lelouch et impeccablement joué par Hervé Dubourjeal, Bertrand Combes et Ludivine  de Chastenet, on se laisse vite prendre par cette fiction. La salle est  bourrée d’un public très jeune, assez surchauffé, bref un public de rêve, attentif, complice malgré la chaleur équatoriale et  qui  sort  ravi. Mais il faudrait que le Ciné-13 Théâtre respecte les consignes de sécurité et ne place pas  des tabourets un peu partout dans les passages.
 Par ailleurs, l’idée de donner un prix à la meilleure des pièces courtes pour que ses créateurs puissent passer à une forme longue n’est pas du bois dont on fait les flûtes. Passer à une forme longue? On ne voit pas très bien ce que cela pourrait apporter; ce serait comme demander à l’auteur d’une nouvelle de la transformer en roman… Mieux vaudrait programmer une série de représentations  avec chaque soir les trois meilleures sur les seize  pièces présentées..

Philippe du Vignal

Ciné 13 Théâtre avenue Junot Métro Abbesses ou Lamarck-Caulaincourt jusqu’au 8 juin.

Genesis

Genesis de Prune Nourry.


Genesis dans actualites photoAutour de la Biennale de Venise qui a lieu jusqu’au au 24 novembre, l’Alliance  Française et The Invisible Dog Art Center de New-York ont donné carte blanche à Prune Nourry pour un  nouveau projet. Vingt-huit ans , diplômée de l’école Boulle, Prune Nourry se sert de  la sculpture, de  la photographie et de la vidéo pour traiter de questions de sociologie et d’éthique  mêlées d’inspiration religieuse, et vit aujourd’hui à Brooklyn. Performeuse, elle avait ainsi abandonné ou détruit ses sculptures sur les toits de Paris et dans la rue, pour qu’elles aient une deuxième vie.
En 2011, Prune Nourry avait  dénoncé, avec son exposition Holy Daughters, la fragilité de la condition féminine et les avortements sélectifs en Inde  comme l’ont rappelé de récents faits divers, avec des sculptures de petites filles à tête de vache sacrée, qu’elle a exposées dans des espaces publics aux regards des hommes. Elle a aussi détourné la fête de Holy River destinée à magnifier la fertilité et fréquentée par une majorité d’hommes,  en général ivres, en y faisant participer des petites filles.
Au printemps dernier, à Paris, la maison Bernardaud, créatrice de porcelaines, a  demandé  pour célébrer ses cent cinquante ans, à une douzaine d’artistes contemporains, dont Prune Nourry et  à un photographe de rue  J. R. de créer  un service de table: “Je te mangerai dans la main”.  Les mains représentant pour elle, l’outil le plus essentiel de l’homme.
Le 14 juin prochain,  elle  sera à Venise au casino Venier, célèbre  architecture du 18ème siècle et  siège de l’Alliance française, pour une  performance chorégraphiée de  trois heures,  autour d’une barre de pole-dance, sur une musique de Vivaldi, avec Katsuni, célèbre actrice franco-vietnamienne de films pornographiques. Avec pour  thème, un détournement de la statuaire italienne classique.
Prune Nourry défend toujours la cause des femmes,  qu’elle  travaille en  Chine, en Inde,  en Europe ou aux  Etats-Unis.  Elle traite de la sexualité et de ses ambivalences,  notamment avec cette chorégraphie qui risque de surprendre! Une dégustation, assortie à la performance,  sera offerte au public, mais de quel ordre? Le mystère reste entier.  
Entre provocation et dénonciation, la frontière est en effet très mince…

Nathalie Markovics

www.prunenourry.com
www.afvenezia.it

Le Sacre du Printemps

Le Sacre du Printemps chorégraphie de Pina Bausch par le Tanztheater de Wuppertal

 

Le Sacre du Printemps sacrepb4_k2_037-zerrin-aydin-herwegh

Zerrin Aydin Herwegh.

Le Théâtre des Champs-Elysées fête son centenaire et en même temps  celui de  l’œuvre de Stravinsky, créée ici  le 29 mai 1913. Sans doute,  un des plus grands scandales artistiques resté dans la mémoire collective (les hurlements de la salle rendaient la musique inaudible), dont il est difficile aujourd’hui de connaître la réalité de l’époque,  tant cette création a été sujette à de multiples commentaires.
Jean Cocteau, fervent admirateur des ballets russes écrivait: « la salle joua le rôle qu’elle devait jouer ; elle se révolta tout de suite. On rit, conspua, siffla, imita le cri des animaux, et peut-être se serait-on lassé, à la longue, si la foule des esthètes et quelques musiciens, emportés par leur zèle excessif, n’eussent insulté, bousculé même, le public des loges ». Transformée en un rituel sacré par Pina Bausch dès 75 à l’Opéra de Wuppertal, Le Sacre fut l’un de ses  grands succès  et elle l’avait régulièrement repris… Et on a pu voir au Théâtre des Champs-Elysées  fin mai  ce ballet en version  originale sur une chorégraphie de Nijinski avec les danseurs du Mariinsky.
Ici, la représentation commence, en première partie, par un  documentaire réalisé  en 87 sur une répétition avec Pina Bausch et la danseuse Kyomi Ichida; il  montre l’exigence de la chorégraphe  quant à la précision du geste dansé:  » Il y a trop de jambe, ce n’est pas important que la jambe soit haute ».
Puis, nous découvrons ce ballet fascinant, dansé sur un plateau couvert de tourbe, et  de la même dimension que celui de Wuppertal. De nombreux spectateurs ont déjà des images gravés dans leur mémoire sensorielle, tant le pouvoir dramatique de  la  pièce est immense. On admire ainsi l’énergie auto-destructrice qu’ont les danseuses pour se jeter dans les bras des danseurs, la ronde hypnotique, l’étonnante beauté des peaux des  interprètes maculés de terre, ou la fin solitaire de l’élue à la robe rouge dans sa danse de mort finale.
Jo Ann Endicott qui a dansé le rôle de l’élue dit: « Rien que cette impression de danser dans la terre, se coucher, sentir la terre, molle et silencieuse. Entendre les autres respirer, sentir le corps trembler, sentir le corps respirer, se salir, percevoir la peur des autres, l’étouffement dans le groupe, corps à corps. Chacun doit dépasser sa propre limite. C’est seulement alors que c’est réussi ».
Cette « symphonie empreinte d’une tristesse sauvage », dont parlait Jean Cocteau, décédé en 63 et qui n’a donc pu connaître cette version de  Pina Bausch, est à voir et à revoir ,au plus profond de notre  sensibilité pour l’éternité de l’éphémère …

 

Jean Couturier

Au théâtre des Champs-Elysées jusqu’au 7 juin

du sexe de la femme comme champ de bataille

Du sexe de la femme comme champ de bataille de Matéi Visniec, mise en scène de Bea Gerzsenyi.

du sexe de la femme comme champ de bataille du-sexe-1-photo-bea-gerzsenyiPrintemps 94. La pièce, construite en courtes séquences, est un huis-clos entre deux femmes. Dorra,   une bosniaque,  la trentaine, soignée dans une clinique en Allemagne, près du lac de Constance, reste prostrée, après un viol subi pendant les guerres interethniques de son pays. Kate, médecin, originaire  de Boston, qui pourrait être sa mère, l’entoure et essaie de la faire sortir de son silence: “Vous sentez le printemps” ? lui demande-t-elle.
Au fil des séquences, la réalité se révèle, de plus en plus crue, et quand Dorra trouve l’énergie de la parole, “Non, dit-elle, ne me dis pas que le temps guérit tout…  Le temps ne peut guérir que les blessures guérissables”, c’est la haine qui s’exprime envers  son Dieu comme envers l’homme des Balkans, rude et âpre.
Kate, pleine d’humanité et de compassion, note en termes cliniques,  l’évolution du comportement de Dorra, dans un climat de confiance qui se construit, où elle va jusqu’à révéler ses propres failles, en parlant de son grand-père irlandais collectionneur, puis tailleur de pierres, et de l’émigration de sa famille aux Etats-Unis : “Trop de pierres, c’est ça l’Europe. Un jour, elle va sombrer sous le poids de ses pierres”, de la raison de son séjour en Bosnie, où, de psychologue venue accompagner les fouilleurs de charniers, elle se met à travailler jusqu’à se perdre….
A plusieurs reprises, Kate lit des fragments de son journal, écrit dans les différents lieux de Croatie et de Bosnie où elle est passée : “Le viol est une stratégie militaire pour démoraliser l’ennemi. Il a, dans le cas concret des guerres interethniques en Europe, le même but que la destruction des maisons, des églises ou des lieux de culte de l’ennemi, de ses vestiges culturels et de ses valeurs”, et elle écoute les enregistrements qu’elle en a faits, se parlant à elle-même et exprimant sa douleur face à ces témoins muets: “Tu ne pourras plus jamais retrouver ton calme si tu ne comprends pas pourquoi”.
Les moments de complicité qui finissent par se créer entre les deux femmes, conduisent à un état des lieux sur les Balkans, sévère et ironique: “Dans le bistrot minable où il se saoule la gueule, qu’il soit à Zagreb, à Belgrade, à Tirana, à Athènes, à Bucarest, à Sofia, à Ljubljana ou à Skopje, l’homme balkanique devient tout de suite internationaliste et généreux dans l’amour pour son proche”.
Les pays concernés,  passés à la moulinette de l’auteur, sont, à travers quelques traits spécifiques à chacun, volontairement caricaturaux. Chansons tsigane, albanaise ou roumaine, s’intercalent dans les  dialogues, grâce à la subtile présence d’une chanteuse qui semble venir d’outre-tombe (Anett Slarku). Dorra et Kate deviennent comme les deux faces troublées d’une même personne qui se dédouble, ou comme le positif et le négatif d’une photo. La blessure inouïe de l’une, ouvrant la béance des blessures de l’autre, et déclenchant, pour chacune, des bribes de mémoire.
L’histoire se ferme quand Kate renonce à sa mission et décide de retourner à Boston, près des siens, et quand Dorra retrouve son instinct de vie, selon la métaphore de l’arbre, où, quand on en abat un vieux, on en replante un  jeune. Elle finira par accepter cet enfant qu’elle n’a pas choisi. Dans le tableau final, quelques pierres tombent, les unes après les autres, symbole d’un monde balkan qui s’effondre.
Ecrite en 96, La femme comme un champ de bataille, sous-titrée Du sexe de la femme comme champ de bataille dans la guerre en Bosnie, inspirée du drame bosniaque, reste une œuvre de fiction, dit l’auteur, même si elle s’est inspirée de témoignages issus de la réalité. Né en Roumanie, auteur prolixe, Visniec a souvent écrit à chaud, et puisé dans l’actualité politique et sociale.
Bea Gerzsenyi, créatrice de la compagnie Faut Plancher, a été l’assistante de Tamás Ascher au Théâtre Katona de Budapest, elle a accompagné Josef Nadj, monté  Jean Genet et Elfriede Jelinek. Et  son  travail porte sur la question de la distance et de l’expression de la douleur et de la désespérance.
Quel degré de souffrance (au même titre qu’un degré Fahrenheit) peut-on s’autoriser à montrer et comment la partager ? La relation entre ces deux femmes, blessées, oscille entre pudeur et exacerbation, mais en dépit de sa tension extrême, reste juste. La mise en scène et la direction d’acteurs, sobres et précises,  s’inscrivent dans cette justesse de ton et les deux actrices ont une présence qui reste chargée de leurs non-dits.

Dorra, (Vasiliki Georgikopoulou), au seuil de la folie, malgré une intégrité physique et morale brisée  et Kate, (Simone Keresztes) meurtrie, mais forte de son expérience, essayent de se reconstruire. Au-delà de la Bosnie, elles nous parlent d’aujourd’hui, et d’autres régions du monde.

Brigitte Rémer

Spectacle vu le 1er juin, au Théâtre Casalis de Créteil. Et jeudi 6 juin à 20h30, Ambassade de Roumanie, 123, rue Saint-Dominique, 75007 Paris   T : 01-47-05-15-31, e-mail : resa@institut-roumain.org)

What I heard about the world

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What I heard about the world, conception et interprétation d’Alexander Kelly, Chris Thorpe et Jorge Anglade.

Cela se passe dans la grande salle de répétitions au plus haut du Théâtre de la Ville, un bel espace pour une centaine de spectateurs sagement assis sur trois rangées de  chaises noires en plastique. Pas de scène;  alignés sur une douzaine de mètres: un aquarium plein d’eau  sans poissons, une bibliothèque à vitres coulissantes avec dessus, un ancien téléviseur et une plante verte en plastique, une girafe naturalisée, deux canapés en cuir noir, une grande table en formica blanc, quatre chaises dorées de cocktail avec une bouteille , des verres et un grand vase chinois. Dans le fond, des armoires métalliques de vestiaire dont l’intérieur des portes  montre la peinture de vagues.
Et trois comédiens/performeurs-dont l’un chante aussi en s’accompagnant à la guitare électrique-qui  racontent, en une série de petits monologues, des histoires vraies souvent des plus glauques sur des événements inventés,  comme ce détournement d’avion par des pirates de l’air  et du crash qui s’ensuivit à cause d’un manque de carburant pratiqué pour des raisons d’économie.
C’est énoncé soit en portuguais soit en anglais … Cela ressemble, tonalité pour tonalité, aux bulletins d’information  de n’importe quelle radio, et  de ce côté-là, c’est plutôt bien vu.
Cette rencontre entre la compagnie portuguaise Maia Voadora et un collectif anglais Third Angel  « croise les champs du théâtre, du « live art », de la vidéo, de la photographie » (sic). Les monologues se succèdent au micro, avec, de temps en temps,  quelques chansons: pas vraiment de quoi se passionner ni non  plus de s’ennuyer, puisque la chose dure une heure dix; cela flirte avec les performances des  années 80, au parfum un peu potache, avec des moments d’improvisation-évidement non traduits-qui ne fonctionnent pas du tout.
Cela fait souvent penser à ces petits happenings que réalisent parfois des étudiants d’école d’art en fin d’année, et  se finit par une exécution au kalachnikov en plastique à coup de jets de sang trop rouge pour être honnête. Bon…

De là, à « réinventer le théâtre d’intervention et un théâtre nouveau qui se joue des conventions et qui reste accessible à tous comme », comme ils le disent assez prétentieusement  dans le programme… il y a une marge.  « Nous voulons en même temps, ajoutent-ils aussi,  divertir, établir une relation directe avec le public dont nous sollicitons la participation et qui peut être tour à tour conspirateur ou témoin ».
On veut bien mais,  très franchement, là, on est loin du compte. On ne se divertit guère,  on n’est en rien conspirateur ni vraiment témoin. Et, il faut faire un effort quelques heures plus tard pour garder un  souvenir de  ce moment pas vraiment du genre inoubliable.
« C’est l’opportunité de connaître une nouvelle génération de jeunes créateurs,  a dit à France-Inter, Antonio Costa, le maire de Lisbonne,  à propos de Chantiers d’Europe Lisbonne-Paris. Heureusement, il y a d’autres choses: théâtre, musique, danse,  cinéma /vidéos et six performances au Palais de Tokyo et à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts (voir le site www.theatredelaville-paris.com)

Philippe du Vignal

Théâtre de la Ville le  4 juin.

Nothing hurts

Nothing hurts de Falk Richter, traduction d’Anne Monfort, mise en scène de Marie Fortuit.

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Cela se passe au Lieu de Théâtre A, une petite salle toute blanche, de trente-cinq places, juste équipée de quelques projos, située dans une rue proche de la Mairie des Lilas, donc à des années-lumière du bruit et de la fureur parisienne. C’est une sorte de petit laboratoire expérimental que le bon acteur Arnaud  Veilhan cornaque avec bienveillance.
Nothings hurts- qui avait reçu le premier prix de l’académie des arts de Berlin en 2001- est  signée Falk Richter, jeune dramaturge allemand, proche des milieux alternatifs allemands et maintenant bien connu en Europe
, que l’on avait déjà pu voir chez nous et  dont s’est emparée Marie Fortuit  pour sa première mise en scène.
Comme dans les autres pièces de Richter, cela parle d’agres
sion physique, d’ un mystérieux accident de la route  qui tient plutôt du suicide.  Mais pas que de cela.  L’auteur allemand associe au texte,  musique sur scène et vidéo et demande au spectateur d’être actif et  donc  attentif à cet essai d’analyse du monde actuel, alors que la télévision, pour lui, ne fait que reproduire le monde extérieur sans le comprendre.
Il y a ainsi  sur scène deux jeunes femmes seulement, l’une réalisatrice, l’autre journaliste, au lieu de nombreux  jeunes gens des deux sexes qui, dans la pièce  originale, boivent, font l’amour et, en même temps,  réalisent un petit film que l’on peut voir sur un écran placé sur scène. Sylvana (Violaine Phavorin) regarde, debout, l’écran de son ordinateur. On la sent mal dans sa peau, terriblement seule.
Arrive ensuite Bibiana (Cyrielle Le Coadic) à qui Sylvana exprime son désir d’être proche avec elle. Ce à quoi, Bibiana répond simplement:  » Mais on est proches ». Ici, les sentiments comme les mots font du sur-place, ou dérapent: il n’y a d’action que dans l’expression  d’une incertitude permanente et d’une angoisse souterraine qui étreint les deux jeunes femmes. Elles ont sans doute été amoureuses, le sont peut-être encore et le langage ,  tout au long de cette pièce insolite et pas vraiment convaincante,  s’apparente à une double et longue confession sentimentale qui n’ose pas dire son nom.

C’est un texte qui,  parfois, reprend en boucle les mêmes mots et où l’on peut curieusement retrouver certains accents du nouveau roman français que l’auteur doit avoir fréquenté. Cela ne fonctionne pas toujours mais, aux meilleurs moments, il y a bien comme une osmose entre la parole, la gestuelle  des deux jeunes femmes et  la musique  émise  sur place  par un D.J., incarné ici par le  compositeur et musicien Christophe Hammarstrand.
La mise en scène de Marie Fortuit a les défauts d’un premier travail (entre autres:  on ne voit pas très bien ce que peut apporter le film sur le  petit écran vidéo situé en fond de scène) mais, c’est incontestable, elle sait diriger avec justesse et  efficacité le jeu de  ses trois comédiens, Violaine Phavorin, Cyrielle Le Coadic qui ont une excellente diction et une belle présence sur le plateau,  et Nessim Kahloul, même s’il  a un rôle secondaire.
C’est un travail de précision et sans prétention aucune. Nous pouvons  nous tromper mais on devrait vite voir Marie Fortuit s’attaquer avec bonheur à d’autres textes contemporains: elle a la dimension  pour le faire…

Philippe du Vignal

 

Le spectacle a été joué en  jusqu’au 31 mai au Lieu de Théâtre A  43 rue du Coq-Français , Les Lilas – T/ 01 75 34 88 79

Éloge du théâtre

Éloge du théâtre d’Alain Badiou,  avec Nicolas Truong.

Éloge du théâtre dans analyse de livre 9782081303188fs  « L’ouvrage est né d’un dialogue public entre le philosophe Alain Badiou et Nicolas Truong, journaliste au Monde, en  2012, dans le cadre du Théâtre des idées, au Festival d’Avignon. Comment s’adresser aux gens de façon à ce qu’ils pensent leur vie autrement qu’ils ne le font d’habitude ? C’est à cette question que le théâtre, qui est le plus complet des arts, répond avec une incomparable force, Alain Badiou.
Entre l’immanence des corps sur la scène et la transcendance de l’image, le théâtre accède à l’éternité grâce au texte. Le silence des signes noirs sur la page blanche du lecteur n’est pas comparable à la musique de la voix de l’acteur, proférée sur la scène et ouïe dans la salle.
Dans  cet éloge du théâtre, Badiou cite des créateurs comme  Vitez, Grüber et  Strehler qui montèrent  Faust de Goethe : » Quelle mobilisation spectaculaire, que de moments qui appellent de la musique, de la danse, des apparitions surnaturelles, toute une imagerie en traversée des religions et des passions, des pensées et des voluptés venues de tous les siècles ! « .
L’écrivain fait aussi référence à des metteurs en scène « historiques  » comme Daniel Sorano que Badiou vit  à l’adolescence dans le rôle-titre des Fourberies de Scapin, au Grenier de Toulouse, alors dirigé par Maurice Sarrasin. Sorano était un Scapin triomphant, véloce et sonore que le garçon du lycée Bellevue de Toulouse sollicita pour obtenir des conseils sur le même rôle. L’auteur de théâtre qu’est aussi Badiou, n’oublie pas Christian Schiaretti qui monta sa série des Ahmed Ahmed le subtil en 1994 au Festival d’Avignon, puis Ahmed philosophe, et Ahmed se fâche, enfin Les Citrouilles.
Badiou évoque aussi des metteurs en scène contemporains comme Simon McBurney  avec Le Maître et Marguerite (2012),  inspiré du roman de  Bougalkov : « Ce n’est pas rien de voir à Avignon le mur du Palais des Papes s’écrouler devant nous, comme les ressources technologiques modernes nous en donnent l’illusion ».Mais il parle aussi de Marie-José Malis qui vient d’être nommée directrice  du Théâtre de la Commune à Aubervilliers, et qui a retenu son attention pour sa mise en scène d’On ne sait comment de Pirandello.
La pièce fascinante, est située, dit-il, au croisement épique entre la trivialité des existences et l’interminable obstination de la pensée, une succession de confessions à la Rousseau, dans une langue prodigieuse. Et la mise en scène  de Marie-José Malis a révélé l’enjeu de ce théâtre : » Il s’agit, dit-il,  de faire à chaque spectateur une confidence intime porteuse d’une injonction sévère. »
Le murmure des comédiens et leur regard adressé au spectateur invitent ce dernier à s’orienter dans l’existence et dans la pensée, comme eux sur la scène. Entre immanence et transcendance, la force du théâtre se tient dans son événement immédiat. Le théâtre survit à présent dans un monde confus, où domine le sentiment de la disparition de l’idée, comparable à la mort de Dieu.
Les idéaux politiques du XX ème siècle ont un temps jeté un voile sur l’absence d’idée jusqu’à leurs conclusions négatives. L’idée aujourd’hui manque, et  il  ne reste plus qu’un immédiat à vivre. À cela, s’ajoute une autre confusion, celle de prendre l’intérêt-nos appétits, nos satisfactions-pour des idées! Et la mission du théâtre est justement de montrer la confusion comme confusion : » Le théâtre fait apparaître sur scène l’aliénation de qui ne voit pas que c’est la loi du monde lui-même qui l’égare, et non la malchance ou l’incapacité personnelle – Tchekhov, Ibsen ou Eugène O’Neill … »
À côté de cette « monstration » de la confusion, le théâtre tente de faire émerger une possibilité inédite avec Claudel, Brecht, Pirandello, et même  Beckett, les lumières minimes que recèle sa poésie.
Dans la solitude des champs de coton
de Bernard-Marie Koltès est, pour Badiou, l’œuvre modèle « une théâtralité pure qui oppose celui qui propose à celui qui demande, un jeu théâtral sur la confusion, celle du monde contemporain, entre ce qu’on demande et ce que ce monde propose ».
Si l’on veut rester libre et « ouvrir sa subjectivité à une métamorphose positive« , précise Badiou,  il ne faut pas confondre le désir, et la demande qui se réduirait au choix obtus d’une marchandise sur le marché de la consommation. Il ne faut jamais céder sur son désir ; la principale menace de ce désir est la demande : « C’est théâtralement splendide : le rapport théâtral entre le dealer et le client est la métaphore de quelque chose d’essentiel dans le monde contemporain ». Soutenons, dit-il,  un « théâtre complet qui déplie dans le jeu, dans la clarté fragile de la scène, une proposition sur le sens de l’existence, individuelle et collective, dans le monde contemporain ».
Ce théâtre des hypothèses et des possibilités tire sa force tremblante de l’extrême coïncidence entre les émotions et les pensées rencontrées. Un ouvrage tonique… .

Véronique Hotte

Café Voltaire, Flammarion

Macbeth en forêt

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Macbeth en forêt, d’après William  Shakespeare, traduction de Jacques Livchine, par le Théâtre de l’Unité, mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine.

 Cela se passe  à Audincourt où le Théâtre de l’Unité est basé,  pour le Festival Nature dans le Pays de Montbéliard,  imaginé par Yannick Marzin, le  directeur de la Scène Nationale.
Il est 22 heures; c’est la nuit noire dans la forêt  à la périphérie d’Audincourt ; miracle, il ne pleut plus mais… boue et humidité garanties! Mais tout se mérite… Hervée de Lafond-bottes, longue capote kaki et chapka-accueille les cent trente spectateurs pour ce Mabeth en forêt,  d’après la  pièce difficile et maudite d’un certain Shakespeare dont le Théâtre de l’Unité n’avait encore jamais monté aucune œuvre…
Consignes  militaires: » Bienvenue en Ecosse. Vous avez de la chance, dit-elle avec humour, aujourd’hui, la météo,  est presque méditerranéenne! Je vous demande d’observer le silence le plus absolu, pas de portable ouvert, pas de photo, aucune lumière. J’insiste: l’obscurité totale est un acteur principal; l’autre, ce sont les bruissements de la forêt, les chants lointains, et la chouette qui peut-être hululera au bon moment.
Il y a huit minutes de marche pour arriver ! Vous allez plonger dans une forêt épaisse où vous pourrez vous  perdre,  comme dans le texte de Shakespeare, (rien n’est simple avec lui, et si vous perdez pied dès le début ,vous êtes « lost », alors, suivez-moi bien: nous allons monter au front au sens propre  pendant huit minutes; là-haut, en effet, c’est la guerre: le Roi d’Ecosse Duncan se bat contre le roi de Norvège; il a deux  généraux, le très valeureux Banquo et M. dont je tairai le nom maudit: je dirai donc M. l’Ecossais. Avec Banquo, amis de longue date, ils s’aiment profondément. Maintenant, prenez vos tabourets sur le chemin à droite, selon votre  taille: petite, moyenne ou grande. Et, en avant ».
Sur le chemin forestier, c’est la nuit, totale, à peine éclairée par la lune , toujours la nuit emblématique-du moins au début-de cette étrange pièce. On entend des cris de corbeaux et de hiboux(alias les comédiens) et huit minutes de chemin  plus tard, c’est la première scène: de toute beauté, fantastique avec un cercle de feu allumé par deux sorcières vêtues de noir.  Elles ne sont que deux, et non trois comme dans la pièce, mais, pour une fois, assez crédibles  en  grand manteau noir, revendiquant la notion de  mal absolu: « Le  beau est laid et le laid est beau » et ce sont elles, freudiennes avant la lettre, qui vont  pourrir les rêves de Macbeth,  de son épouse et de Banquo: Livchine a bien fait d’insister là-dessus…
Les grands arbres feuillus et très verts grâce au crachin franc-comtois:trembles, chênes, bouleaux… constituent une sorte d’écrin magnifique éclairé par la seule lumière des flammes. C’est la première d’une série d’images fabuleuses comme Le Théâtre de l’Unité, et Le Royal de Luxe-du moins à ses débuts- savent seuls en créer…
Les scène principales vont se succéder  dans cinq petites clairières: Jacques Livchine a souvent mais  finement résumé les répliques en quelques phrases mais, en en gardant le sens véritable, quitte à prendre quelques libertés avec le texte: ainsi Malcolm annonce l’exécution de Cawdor: « Cawdor a été très digne, a reconnu ses fautes, vous a demandé pardon et a accepté sa peine. Il est mort comme s’il avait appris par coeur comment mourir. Il a reçu le coup d’épée comme une caresse ». Private joke, mister Livchine? :  »  » caresse remplace ici presque le même mot anglais : « As ’twere a careless trifle ». « Comme une bagatelle insignifiante », traduit Jean-Michel Déprats.
Hervé de Lafond, pour resituer les choses, ce qui n’est pas un luxe, vu la complexité de la pièce, fait un petit commentaire explicatif de temps à autre, toujours  avec humour: » M. l’Ecossais veut la couronne mais il a entendu la prédiction des sœurs fatales, des sorcières:Roi, oui, mais sans postérité, sans enfants et pourquoi? Est-il stérile? Jacques  est passionné par ce mystère :il pense qu’il est impuissant, soit qu’il baise comme un lapin,(M.l’Ecossais pas Jacques! enfin quoique..). En tout cas,  vous allez entendre six fois Lady M. l’Ecossaise dire à son mari:vous n’êtes pas un homme …mais Shakespeare ne s’explique pas là-dessus, d’ailleurs, Shakespeare ne s’explique sur rien ,c’est ce qui le rend si difficile ».
Cette adaptation de Macbeth met en relief-et avec bonheur-certaines répliques dotées  de curieuses références  à l’amour, à la paternité et aux bébés, (qui passent souvent inaperçues dans les nombreuses mises en scène contemporaines) comme celle de Lady Macbeth: « J’ai donné le sein, moi, et je sais qu’il est doux d’aimer le bébé qu’on allaite, mais tandis qu’il souriait, je l’aurais jeté hors de mon sein et fait éclater sa cervelle, si je vous avais entendu dire les inepties comme celles que vous venez de proférer ».
Et une fois de plus, Hervée de Lafond s’en empare avec  jubilation: « Donc, Lady M. a eu un bébé, de qui ? Et qu’est-il devenu, mystère? C’est une sorte de Rachida Dati ». Autant dire que ce commentaire, (parfois facile mais dit avec une grande maîtrise) et beaucoup d’humour, devient alors un véritable personnage du spectacle, dit par une espèce d’adjudant roublard dans la  tradition du Théâtre de l’Unité. A propos de Cawdor que Shakespeare désigne, dans une superbe formule,  comme  le plus déloyal des traîtres, elle  cite aussi Cahuzac. Bref, un Ca-Ca, à tous les étages et à toutes les époques!  Plutôt bien vu…
Et plus loin, Hervée de Lafond en rajoute encore une louche: « Quand Macduff dit: « la haine vient d’accoucher d’un chef-d’œuvre parfait », j’adore ça, c’est tout Shakespeare, ça. M. l’Ecossais seul ne serait pas allé tuer le Roi, c’est sa femme qui a armé sa main, c’est un cadeau que M. fait à sa femme mais… pour quelle contre-partie ? Jacques  pense qu’il a fait ça pour une fellation, remède souverain d’après lui, pour l’unité d’un couple. Maintenant, nous allons nous rendre au château de Scone à une  journée de cheval et pour nous,  à deux minutes  à pied ».
Obéissants, nous suivons Hervée de Lafond, toujours  avec nos tabourets. Cinq  lieux vont ainsi  se succéder mais sans  éléments de décor autres que des braseros,  des  torches ou des lampes  à leds surtout destinées aux gros plans, quelques drapeaux. Et la plupart des scènes sont jouées debout: d’abord, au  château  où le couple maudit va préparer le crime et où Lady Macbeth montre sa vraie personnalité. C’est un très beau moment  et Livchine et de Lafond insistent sur  le fait que c’est elle qui  pousse constamment son  mari vers le crime absolu. Sans aucun état d’âme: « Tu joues l’infirme. Donne-moi ces poignards, j’y vais moi, le sommeil et la mort ne sont que des peintures. C’est l’œil d’un enfant qui a peur d’un diable peint. »
On sent moins en revanche la complicité sexuelle  de ces deux monstres assoiffés de pouvoir et de sang mais dont la femme se révèle être encore plus cruelle que lui. Quand il s’agit de tuer, en effet, plus aucun état d’âme. Mais on ne peut tout avoir: les nuances du texte disparaissent ainsi parfois  au profit de l’image sur laquelle est surtout fondé, en grande partie, le théâtre dit de rue… qui se joue de moins en moins souvent dans la rue.
Il y a,  en fait, dans cette mise en scène , une certaine contradiction;dont Hervée de Lafond et Jacques Livchine ne sont sans doute pas dupes . C’est en effet une idée formidable et parfaitement assumée de jouer Macbeth dans une  forêt, en créant  des images très fortes, comme entre autres, cette arrivée de chevaux juste avec quelques lampes torches et quelques hennissements,  ou celle que l’on voit en marchant,  au détour d’un buisson: Lady Macbeth suicidée, pendue à un arbre, alors que ce n’est pas encore dit  dans le texte. Et il y a, par ailleurs, la nécessité  de jouer un texte forcément élagué donc rendu encore plus dense, pour  que le spectacle tienne en 85 minutes , vu les conditions rustiques où se déroule le spectacle. Lequel donc résiste parfois au traitement imposé par ces deux fous de théâtre et par leur équipe qui y ont travaillé longtemps et même en hiver,  dans cette même forêt…
Il y faut en tout cas: une générosité,  une intelligence  et un savoir-faire certain en matière de théâtre nocturne ambulatoire et enfin, une bonne dose d’audace et de  ténacité: bref, tout un cocktail  de qualités que l’on trouve ici mais qui  ne se rencontrent pas sous les pieds… d’un cheval même shakespearien. Côté interprétation: Panxo Jimenez, que l’on avait déjà vu remarquable dans Vania à la campagne, sait donner un côté inquiétant à ce personnage, guerrier fasciné par les sexe et le mal, attiré comme malgré lui sur les chemins du crime, et finalement pris de remords. Catherine Fornal en Lady Macbeth a plus de peine à  interpréter Lady M. qu’elle a tendance à surjouer,  et est donc moins convaincante… Les autres comédiens sont tous justes et ont une excellente diction, indispensable, ici… Puisqu’il n’y a, et  heureusement,  aucun redoutable micro H.F.!
Mais nous n’avons vu qu’une première et tout devrait vite se caler et se bonifier: il s’agit d’un travail théâtral encore un peu brut de décoffrage qui a besoin d’être rodé… Aucune inquiétude: le Théâtre de l’Unité sait très bien faire cela. La pièce, maudite et si redoutée des metteurs en scène qui restent quand même fascinés par le texte, aura porté chance.aux deux compères qui  se sortent au mieux de cette  pièce maudite et, comme disait le père Claudel: « Le pire n’est pas toujours sûr! « .
Et ce  Macbeth dans la forêt mérite d’avoir une aussi longue vie qu’ Oncle Vania à la campagne qui a dépassé les 80 représentations…

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 29 au 21 mai au Bois de Dasle, à Audincourt et se jouera à Mulhouse/scènes de rue les  18, 19 et  20 juillet ; à  Wolfenskirchen/la Sarre à contes les  26 et 27 juillet; à Lons-le-Saunier/scènes du Jura, les  16, 17 et  18 octobre ;  à Seyssinnet Pariset : (38) le  5 avril ;  à Gradignan (33) les  1, 2, 3 mai  et à Oloron Ste Marie  (64) , les  6 et 7 mai 2014.


 



Qui a tué Ibrahim Akef ?

Qui a tué Ibrahim Akef ? conception de Juliette Uebersfeld, mise en scène de Judith Depaule.

Qui a tué Ibrahim Akef ? qui-a-tue-ibrahim-akef- On est au cœur de la transmission et dans la rigueur de l’apprentissage, loin des clichés sur la danse orientale dans laquelle Juliette Uebersfeld s’est immergée, pour laquelle elle s’est passionnée et qu’elle a apprise pendant des années.
Elle rencontre au Caire, en 99, Ibrahim Akef qui, tout jeune, fut acrobate dans le cirque familial et qui mena une carrière de danseur et chorégraphe au cinéma et dans les cabarets.
Akef a alors plus de soixante-dix ans et continue à enseigner, avec la même rigueur, dans son modeste studio-cabaret, Le Palmira, où il a formé toute une génération de danseuses égyptiennes  célèbres comme Fifi Abdou, et  d’autres pays.
Juliette découvre le travail d’un homme entièrement  voué à son art,  ce qu’elle montre  ici à l’écran. Elle fera plusieurs séjours au Caire pour continuer à apprendre du maître, avant qu’il ne disparaisse le 9 mars 2006, jour de la  présentation au public de  Qui a tué Ibrahim Akef ?: un clin d’œil, un signe…
L’histoire de cette rencontre forme la matière vive du spectacle qui débute par un  poème, un récitatif en  arabe  égyptien surtitré : « Il était une fois, un cœur né pour danser » . Le titre et le sous-titre : La danse de mort, Ta danse à mort, donnent le ton: c’est un hommage à ce formidable artiste, tenu à l’écart par ses pairs.
Sur un plateau presque nu, seule sur  un podium discret, Juliette Uebersfeld reprend le fil du récit, avec distance, en se  décalant de l’écran où sont projetées des images d’archives qui, dans la première partie du spectacle, sont en effet  le personnage principal.  On voit  Ibrahim Akef en train de danser, seul, longuement, simplement, sur des airs empruntés au répertoire d’Oum Kalthoum et de Farid El Atrache, et ses mains sculptent l’air avec grâce et sensibilité. On est frappé par la subtilité et l’exigence du geste, par la beauté de ce corps vieilli qui garde élégance et magnétisme.
Juliette Uebersfeld lui emboîte le pas et danse avec lui, en synchronisation parfaite, comme en duo. « Apprendre, dans le cas de la danse, c’est regarder le maître et procéder par mimétisme, avant, un jour, de le tuer symboliquement « . La musique est nostalgie, comme dans un fado et les longues plages de chants de Mohamed Abdelwaheb s’étirent, instants méditatifs.
Quand la danseuse quitte le plateau, reste l’image. Une première fois, elle s’efface  puis revient en habit de lumière. Le texte d’une chanson s’affiche alors en arabe et en français, et  Juliette Uebersfeld, devant l’écran, sculpte l’air à son tour, et danse, en élaborant savamment sa chorégraphie, s’enroulant drapée dans  ces écritures projetées, comme autant de pierres précieuses  : « Tes yeux m’ont ramené aux jours qui s’en sont allés… Tu es ma vie dont le matin est né avec ta lumière… Pourquoi n’ai-je pas rencontré ton amour plus tôt? »
Puis vient la dernière séquence, dans le plaisir pur de la musique, en dialogue avec la danse: « Quand on apprend la danse, il y a un second personnage aussi important que le maître, c’est le percussionniste », dit-elle,  en présentant Hussein El Azab, virtuose en la matière, qui va magnifiquement l’accompagner avec sa derbouka, percussion en forme de calice recouverte d’une peau  et son riqq, sorte de tambourin.
Dans une longue jupe noire et argent, ceinture de perles et bustier, elle danse un solo des profondeurs, dramatique, sur le tapis et devant l’écran blancs, dans la lumière crue. Lui, attentif, donne les rythmes les plus sophistiqués, après un long morceau virtuose où, seul en scène, il décline sa palette. Dans ce dialogue, sensuel et ludique, le musicien pousse la danseuse, afin qu’elle se dépasse.
A certains moments, seul son  ventre bouge et sa poitrine se soulève, signes de parfaite maîtrise dans la danse orientale: la volubilité et la précision des mains, la codification, font penser au kathakali indien. Parfois, c’est dans les intervalles de la musique qu’elle inscrit le mouvement. Et, quand il pose la darbouka pour  aller vers elle, il rythme la danse en jouant des percussions avec ses joues, comme sur une peau tendue, et la salle en accompagne le rythme.
Ce spectacle singulier, mêlant théâtre, danse, musique et film, est le fruit d’une complicité  ente Juliette Uebersfeld et Judith Depaule qui en a assuré la mise en scène, avec sa compagnie, Mabel Octobre, un collectif d’artistes qui s’est donné comme mission, la mise en œuvre d’un travail de mémoire et de réhabilitation, à partir d’enquêtes historiques et de recherches documentaires,  et  le tissage de liens avec d’autres pays. Qui a tué Ibrahim Akef s’inscrit dans cette démarche.
Dernière séquence sur écran, Juliette, l’élève, montre quelques pas au maître, Akef. Il la regarde. Elle le remercie. Et l’image, comme le temps, se suspend. L’élève est au bout de son initiation et peut prendre son envol.

 Brigitte Rémer

 Vu au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, le 26 mai.

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