Refuse the hour

Refuse the hour, opéra de chambre atypique et plastique de William Kentridge, Philip Miller, Dada Masilo et Catherine Meyburgh. 

 Refuse the hour refuse-the-hour-bis-sept2011-john-hodgkiss280«Je pratique un art politique, c’est-à-dire ambigu, contradictoire, inachevé, orienté vers des fins précises : un art d’un optimisme mesuré, qui refuse le nihilisme», dit William Kentridge, plasticien sud-africain et metteur en scène d’opéras, qui a monté, entre autres Wozzeck de Berg et le Nez, de Chostakovitch.
Véritable tête chercheuse,  célébré dans le monde entier, de New-York à Venise et de Sao Paulo à Kassel, exposant au Louvre et au Jeu de Paume en 2010, c’est avec une puissante force de conviction qu’il dénonce,  les inégalités, mêlant texte, danse, musiques, dessins et films d’animation.
Avec Refuse the hour, on est au croisement des processus qu’il développe depuis des années : dessins au fusain qui s’effacent et qui se superposent ; singulières machines à rêves ou à musiques, élégantes sculptures posées sur le plateau ou accrochées dans les airs, avec lesquelles il dialogue ; autobiographie, sorte de portrait chinois, entre jeu de l’oie et labyrinthe aux sortilèges.
Présent sur scène et penché sur son pupitre, comme un écolier d’autrefois traçant ses pleins et ses déliés à la plume Sergent Major, Kentridge raconte une histoire de vie, la sienne, sous forme de rébus et de métaphore : «J’avais huit ans, quand mon père me raconta l’histoire de Danaé»… et l’on retrouve pêle-mêle Zeus, la gorgone Méduse et une prédiction qui se réalise, avec Persée tuant Acrisios, son grand-père ; Kentridge raconte une histoire de temps qui passe et traverse siècles et espaces, de la Grèce Antique à aujourd’hui, ce pourrait être une conférence, ou le texte d’un livre, avec arrêts sur image.
Le plasticien est aussi amoureux des mots, souvent codés et partout présents : mots à l’envers, fléchés ou mélangés ; mots de passe et jeux de mots juxtaposés comme «chapeau, carafe, panthère ou caisse à outils», chercher l’intrus ; morceaux de lettres brûlées qui volent au vent et qui forment des mots, sur écran. On en trouve aussi, éparpillés sur les murs de la scénographie, moitié salle de classe-maths ou philo–belle réalisation de Sabine Theunissen ; sur les costumes de Greta Goiris, inventifs et colorés ; et sur le mur d’images qui accompagne notre chemin initiatique, dans une conception vidéo de Kentridge lui-même et de Catherine Meyburgh. Enfin, les titres des chapitres annoncés, et surtitrés en français, renforcent le mystère de cet «Einstein on the stage»: Celui qui avait fui son destin, L’archive universelle, Studio, Eloge des horloges imparfaites, Rendez-nous notre soleil, Charon à l’horizon des événements. «Je fais refluer les mots», se plaît-il à dire.
Semblable à l’alchimiste au fond d’un cabinet de curiosités, Kentridge s’entoure de talentueux artistes : côté musique, il déconstruit Le Spectre de la Rose de Berlioz, mélodies de mort d’une nostalgie folle que Philip Miller reprend dans sa composition, signant avec Adam Howard, la co-orchestration. Trompettiste  en  chemise orange et pantalon rouge, Howard dirige un ensemble de six musiciens et, casque sur les oreilles, régule l’électroacoustique. Hétéroclites à souhait, ces musiciens habitent le côté cour : le tuba, en chemise verte et pantalon rouge, le violon en tablier de bistrot; trombone, pianiste et percussions, tous singuliers, font partie du chromo. Trois chanteuses au style de costume très contrasté-blouse bleue, maillot jaune et bigarrures-ont d’extraordinaires voix et une présence, chacune à sa manière, des plus décalées, et les sons se prolongent, de chambres d’écho en démultiplication, dans ces compositions élaborées. Et,  quand le bandonéon se mêle au chant de l’acteur en un duo nostalgique, le temps se suspend.
La rencontre de William Kentridge avec la danseuse Dada Masilo, est aussi un point fort du projet. Elle interagit en permanence avec le plateau et l’écran, commentant de multiples  sujets en un foisonnement étonnant et virtuose. Elle a travaillé, seule sur improvisations, puis, avec lui,  sur les textes. Le travail chorégraphique s’appuyant sur les mots, qui,  à leur tour, donnent les rythmes.
«Le corps est une horloge interne», dit Kentridge, qui cherche l’osmose entre gestes, danse et texte, incluant les silences. La fluidité des mots de l’artiste et la grâce de la danseuse se tissent, elle travaille l’arabesque et lui,  le souffle. Puis il égrène le temps comme un compte à rebours : «830 tours, sept minutes 09, sept minutes 13, sept  minutes 21», et écrit son manifeste : «La beauté, la vérité ; la vérité est beauté». Il la porte sur le dos et traverse des mondes, tandis que,  sur écran, sa robe de journal s’envole au vent. Dada Masilo a don d’ubiquité et se dédouble, se fondant dans les dessins au fusain qui défilent à l’écran. Et quand Kentridge parle d’entropie-l’état de désordre d’un système-elle poursuit sa gestuelle, tandis qu’il répète inlassablement le même scénario, comme autant de réitérations : «Marteau n°9, casser, mettre les morceaux dans un chapeau, secouer, lire son avenir»…
Les fascinations de Kartridge qu’il fait partager au spectateur,  lui donne nombre de pistes à décrypter. De nombreux thèmes traversent le spectacle de manière récurrente, avant de se sédimenter : sa passion de la cartographie comme tracés du monde, relevés et témoignages donnant une représentation cohérente du globe, avec l’atlas, version ancienne, gribouillé et déchiré.
L’idée du double sur laquelle il s’arrête, se mettant en scène, par écran interposé , avec un frère jumeau, Kentridge lui-même, recopié, l’un proposant d’attendre l’autre, pendant plus de cent ans ; ou encore sa tentative d’autoportrait, où il se représente en cafetière, dérision oblige.
La conscience du temps, traduite en sons et en images avec balancier, métronomes, respirations et régularité des machines, se succédant à l’écran, et la tentation de ralentir l’horloge, porteuse d’un ordre parfait. Un sémaphore, élégant comme une éolienne, se met en mouvement, à la manière d’une marionnette ; méridien de Greenwich et station orbitale sont au tableau, et le temps marque le pas, à la cadence militaire.
L’image, fixe ou animée, inspire aussi Kentridge : photo, ombres chinoises, pellicule et vidéo pour fixer les choses, collectionner l’instant, ou garder le temps. «La photo, une magie, non un art», disait Roland Barthes. Un défilé d’ombres découpées, à la Méliès, envahit soudainement l’écran, et se mêle aux fusains.
Enfin, la traversée des eaux noires et magiques du Styx, ou comment remonter le cours de nos vies. «Tout a-t-il disparu ? » demande-t-il, d’un air grave, même si l’univers est une prison universelle.
Images, sons et fragments, nous traversent tout au long du spectacle, en avant puis en arrière, et dans cette déconstruction savante et maîrisée, apparitions et disparitions rappellent que tout est illusion. Les choses s’effacent, se font et se défont, sur un plateau toujours en action, où tout est pertinent, sensible, intelligent, et modeste. L’image nous dévore mais ne nous sature pas, tout est justifié et s’emboîte : chant, musique, textes et images, sous la baguette d’un maître hors pair, qui décompose l’arc du temps.

Par son extravagance et son inventivité, loin des conventions et contraintes esthétiques, William Kentridge, fait penser aux dadaïstes. Comme eux, il utilise toutes sortes de matériaux et supports, travaille sur l’hétéroclite et comme eux,  amène le spectateur à réfléchir sur les fondements de la société. En 1922, Tzara disait, lors d’une conférence : «Dada met une douceur artificielle sur les choses, une neige de papillons sortis du crâne d’un prestidigitateur». On pourrait aussi le dire de Kentridge, pour Refuse the hour.

Brigitte Rémer

Spectacle vu  le 25 juillet, au Théâtre Ephémère du Palais-Royal, (en anglais surtitré). Un débat informel, avec William Kentridge et Dada Masilo, organisé par Paris -Quartier d’été, a suivi la représentation.


Archive pour juillet, 2013

Miss Knife chante Olivier Py

Festival d’Avignon: Miss Knife chante Olivier Py, texte, chansons et mise en scène d’Olivier Py.

 

  Le spectacle, a été joué pendant quelques jours seulement… dans le Off. Olivier Py prendra la direction du In en septembre prochain. Rappelons que, depuis Jean Vilar,  il n’y a pas eu d’artiste à la tête du festival d’Avignon…
Py reprend ici ce solo décalé, qu’il avait déjà présenté, au moment où il allait quitter la direction de l’Odéon,   quasiment expulsé sans état d’âme par  Frédéric Mitterrand.(voir Le Théâtre du Blog).  Avec la bénédiction de l’Elysée… Passons.
L’acteur/auteur,  «poète, catho, gay», comme le titrait avec un peu de provocation, un quotidien belge,  chante ici l’amour, l’abandon et la solitude. Sous forme d’un cabaret mélancolique,  entouré par quatre excellents musiciens, et travesti en chanteuse réaliste de music-hall (hauts talons, collant rouge et robe à paillettes), Olivier Py nous emmène dans un univers ancien où les textes avaient du sens. De beaux moments d’émotion ponctuent ce tour de chant, quand, par exemple, il retire sa perruque blonde et ses faux cils.
Pour éviter de sombrer dans la tristesse fréquente dans ce type de performance, Olivier Py s’adresse régulièrement au public et l’interpelle: « Combien il y a-t-il de bipolaires dans la salle aujourd’hui? ou: « Existe-il encore ici des hétéros de base?». Il a une belle voix, une  intelligence du plateau aiguisée, et possède le sens de la répartie. Si bien qu’il emporte vite l’adhésion du public, et qu’il joue avec lui.
Critiques et spectateurs, nous quittons Miss Knife pour découvrir Py, nouveau directeur d’un des plus grands festivals de théâtre. Il emmène avec lui  deux des ses proches collaborateurs, Agnès Trolly et Paul Rondin.  Nous l’avions côtoyé à l’Odéon,  et Le Théâtre du Blog avait souligné l’injustice  et la brutalité de son éviction. On ne peut que lui souhaiter bon courage pour cette nouvelle entreprise.
Miss Knife chante : La nuit s’achève et tout s’efface, nous attendons  l’été prochain pour découvrir d’autres nuits magiques  …

Jean Couturier

Spectacle joué les 15, 16, 18, et 19 juillet à la Patinoire,  dans le cadre de la programmation de la Manufacture.

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Roucaute, cracheur de mots

Festival d’Avignon: Roucaute, cracheur de mots, chansons et textes.

Roucaute, cracheur de mots roucaute-350x203Beaucoup de passionnés de théâtre ont rêvé de transformer leur habitation en lieu de spectacle…
Odile Gaillanne a réalisé ce rêve en transformant une partie de sa maison du centre ville en salle de 25 places, la Maison de la Parole. Devenue aveugle, elle a mis l’accent sur l’accessibilité de son lieu aux handicapés, mais les spectacles qu’elle programme sont divers et seul , celui  qui est  joué à 21h comporte une traduction en langue des signes.
Cette Maison de la Parole est atypique dans le off, puisqu’elle ne demande pas de frais de location de salle! Il y a juste un partage des recettes. Le fonctionnement du lieu est artisanal, et ce sont ses neveux et nièces qui s’occupent des réservations…
Gilles Roucaute durant 65 minutes mêle improvisation, adresse au public et chansons poétiques. Il a une réelle présence  quand il chante en s’accompagnant à la guitare, en gilet noir et chemise rouge. La nostalgie apparaît dans nombre de ses chansons, quand il nous dit qu’«Hercule rêve d’être une femme» ou «Je veux pouvoir me dire que j’ai le temps» on imagine qu’il aurait pu croiser,  dans les années soixante, les chanteurs réalistes de La Rose rouge, ou d’autres cabarets de Saint-Germain-des-Prés. C’est un digne représentant du pouvoir de la parole poétique et insolente.
Un moment authentique et atypique dans le festival aujourd’hui…

Jean Couturier

Spectacle joué à la Maison de la Parole à 13H45 du 7 au 30 juillet

Lear is in town

Festival d’Avignon : Lear is in town, adaptation libre du Roi Lear de Shakespeare de Frédéric Boyer et Olivier Cadiot, mise en scène de Ludovic Lagarde.

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© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Plutôt que la figure de Lear, c’est la folie, sous toutes ses formes, qui est le personnage principal de cette traduction et adaptation libre du Roi Lear.
Une comédienne et deux comédiens occupent le vaste espace vide de la Carrière Boulbon, avec, au milieu, une très laide enceinte acoustique noire, qui, par moments, relaye la parole des acteurs. Difficile de reconnaitre la pièce… réduite à quatre personnages. Johan Leysen joue Lear, Clotlide Hesme -qui s’est  rasée sa tête pour passer d’un personnage à l’autre-est Cordélia et Tom, et enfin le Fou est interprété par Laurent Poitrenaux  avec toute la technique de jeu qu’on lui connaît.
Les comédiens, dont la voix est sonorisée,  portent par moment des casques antibruit! Comment donner un sens à cet artifice de mise en scène! Sur la moyenne corniche de la carrière,  comme,  » Hollywood » à Los Angeles,est  inscrit : Banishement is here, (l’exil est ici). Le spectacle aurait certainement pu donner lieu, par exemple, à un  travail de lecture pour France-Culture au musée Calvet, mais, ici, les trois comédiens  ont du mal à occuper cet immense espace.
Reste trois interprètes excellents qui donnent vie aux différentes figures de la folie, inspirées du Roi Lear . Les spectateurs des premiers rangs peuvent ainsi goûter le jeu des acteurs, dans toute sa générosité, mais le reste du public reste, lui, à l’extérieur de tout ce cérémonial particulier.

Jean Couturier

Carrière de Boulbon du 20 au 26 juillet.

Chatte sur un toit brûlant

Chatte sur un toit brûlant, de Tennessee Williams, mise en scène de Claudia Stavisky.

Chatte sur un toit brûlant laure-marsac-maggie-photo-claire-matrasLa pièce se joue en un jour et en un lieu-cela n’en fait pas une tragédie classique…La famille Politt fête l’anniversaire du patriarche. Le vieux tyran est mourant et ne le sait pas, ou ne veut pas le savoir. Le champ clos, c’est la chambre-salon de Brick, le fils préféré, et de sa femme Maggie, étrange déplacement du tourbillon familial dans  un lieu qui devrait être intime.
Brick non plus ne veut rien savoir, ni rien entendre, ni personne, depuis le suicide trouble de son meilleur ami trop aimé. Dans cette famille, il est le seul à avoir perdu toute vitalité. Pour Gooper, le fils aîné et sa femme prolifique Mae, le moteur, c’est l’argent : on ne va pas laisser le domaine à cet ivrogne et à cette Maggie incapable de lui donner un descendant -dont il ne veut pas-. Pour Maggie, c’est la sécurité qu’elle a gagnée (« J’ai été pauvre »), et l’amour et le désir auxquels elle s’accroche : aime-moi, aime-moi, aime-moi, clame-t-elle sur tous les tons. Comme “grand-maman“, piétinée par le patriarche, et obstinée jusqu’au sublime à affirmer qu’ils sont un vrai couple, qu’ils s’aiment, encore et encore. Naturellement, Mae et Gooper envoient leur tribu d’enfants cajoler “grand-père“, et Maggie vient jouer avec lui de son charme, le tout sur fond d’espionnage -dans la grande maison familiale, on écoute aux portes et on s’en vante-, d’insultes grandioses, de vérités inaudibles, et de paroles définitives, si possible blessantes.
La pièce s’ouvre et se referme sur l’impossible intimité du couple Brick-Maggie. À la présence forte et muette de Philippe Awat, Laure Marsac oppose une belle et charmante Maggie,  mais qui manque de corps, comme on le dirait d’un vin. Ce “corps“ vient peu à peu, au fil de la pièce, jusqu’à la scène finale où rien n’est changé, et où tout a changé, parce que les choses ont été dites, en particulier l’homosexualité honteuse et horrifiée de Brick.
Mais s’il y a un impossible, c’est le couple. Christiane Cohendy donne toute sa gaîté désespérée à cette “grand-mère“ renversée par l’averse d’insultes de son époux, et se relevant toujours, faisant vérité du mensonge de l’amour. Clotilde Mollet pousse devant elle la marmaille de Mae–plus besoin de faire couple avec Gooper, Stéphane Olivié-Bisson- avec une brutalité clownesse. Le vrai couple, jusqu’à frôler l’inceste, c’est celui formé par le père (Alain Pralon, superbe de présence et d’ambiguïté) et son fils cadet, le préféré. L’amour-destructeur-ne se commande pas.
Claudia Stavisky met en scène ce moment précis avec un audacieux contrepoint : à l’arrière-plan, les enfants jouent à se chevaucher…Avec cette vision atroce du couple et de la famille délétère, on pense à l’Ibsen des Revenants, à Strindberg. Tennessee Williams y ajoute ses obsessions : la virilité noyée dans le whisky du jeune homme se survivant à lui-même  (comme le Tyrone d’Une lune pour les déshérités), la moiteur –celle-ci manque à la représentation-, la sueur des corps remplis de désirs plus ou moins monstrueux.
Dans la scène-clé entre père et fils, on retrouve, en motif secondaire, l’image de cauchemar qui clôt  Soudain l’été dernier avec des meutes d’enfants pauvres et nus se jetant sur l’homme riche qui passe. La poésie de Tennessee Williams se nourrit de ces visions paroxystiques, associées à une vision sardonique de la société : les enfants gâtés de Mae et Gooper sont eux aussi, après tout, de monstrueux jeunes chiens, et la violence familiale rejoint celle des cannibales, avec le bâillon de l’hypocrisie en plus. Et la vérité n’y peut rien : le mensonge, à soi-même d’abord, est sans fond.

On pouvait s’étonner du choix de cette pièce de théâtre intime pour le plein air de Grignan. Ça marche, et peut-être mieux encore que dans un théâtre à l’italienne : la scène ronde, élisabéthaine, « entre » dans le public, nous pousse précisément dans l’intimité de la famille Politt. Le plein air est affronté,  non sans humour, avec les roulements de l’orage familial, métaphore de celui, bien réel,  qui menace la représentation elle-même.
Saluons ici le remarquable travail du son, qui donne sa profondeur de champ à la pièce. L’autre pari est tenu avec non moins de culot : un feu d’artifice frontal (pour la fête du patriarche) illumine le célèbre façade, en une fausse apothéose intempestive et dérisoire. Cette Chatte sur un toit brûlant est d’une incroyable richesse, le roman familial de tous les excès mis en scène avec sobriété.
Il y a une telle énergie dans cette écriture, y compris celle du désespoir, qu’on en sort secoué, même sous le plus beau ciel du monde.

Christine Friedel

 Fêtes nocturnes du château de Grignan, jusqu’au 24 août, 04 75 91 83 65

L’été Chushingura

Festival d’Avignon : L’été Chushingura par la compagnie Bando Sengiku et Fleurs rouges, fleurs blanches par la compagnie Mademoiselle Cinéma.

 

L'été Chushingura  art-jap-2Découvrir des troupes étrangères, qui viennent de loin pour se payer, au sens réel du terme,  une part de ce festival mythique, c’est le cas de deux troupes de Tokyo qui se sont partagées chacune-moins cher!-dix jours de représentation dans la belle salle ronde de La Condition des Soies.
Pour L’Eté de Chushingura, la chorégraphe Bando Sengiku a offert à ses interprètes cette part de rêve. Son  spectacle de danse traditionnelle mêlée de modernisme, d’une grande beauté plastique raconte une fable venue du Japon médiéval.
Une histoire vraie:  le sacrifice de  47 samouraïs dans l’unique but de se venger. Pour la metteuse en scène qui danse,  depuis son enfance, au théâtre National du  Bushido, le code d’honneur des samouraïs est un état d’esprit qui se perd aujourd’hui. Grâce à la collaboration d’artistes français ou d’Asie, venu compléter la troupe de Tokyo, ce spectacle avec treize danseurs et danseuses,  portant des costumes somptueux, au travail technique impeccable et aux gestes aussi  précis que beaux -nous a emporté dans un voyage hors du temps.

art-jap-3-200x300On découvre un tout autre univers avec Avec Fleurs rouges, fleurs blanches que  Naoto Ito a créé en 91 au  Session House, un petit théâtre de  Tokyo. La chorégraphe a  fondé  sa compagnie en 93. « Je pense, dit-elle,  que l’objectif de la danse est de donner corps aux émotions,pensées et souvenirs, que chaque danseur renferme dans son cœur, à travers ce médium qui est le corps».
Le spectacle, qui  appartient au répertoire de la compagnie,  raconte l’histoire de la vie et de la mort, symbolisée ici par les fleurs. Les cinq danseuses, interprètent  des tableaux proches de la performance, avec une belle énergie, dans des  costumes réalisés  par Tohco Sakyo, ce qui donne  un petit côté défilé de mode iconoclaste, décalé et envoûtant.
Heureux public qui a découvert ces danses japonaises contemporaines, d’autant que, dans ce pays, on n’atteint jamais la perfection, mais on y aspire toujours…

Jean Couturier

Condition des soies du 8 au 17 juillet pour L’Eté de Chushingura et du 20 au 30 juillet pour Fleurs rouges, fleurs blanches.

Shakespeare : Le Langage des blessures

Shakespeare : Le Langage des blessures, de Clifford Armion, collection Champ théâtral, éditions de l’Entretemps

Shakespeare : Le Langage des blessures dans analyse de livre 9782355391552fsClifford Armion propose une exploration du symbolisme des blessures dans l’œuvre de Shakespeare. Fondée sur une étude de la médecine, de l’Église et des arts de l’Angleterre élisabéthaine, l’étude éclaire le lecteur-spectateur de Shakespeare.Aussi, Shakespeare : Le Langage des blessures s’inscrit-il dans le projet de Brigitte Gauthier qui dirige le programme de recherche SCRIPT (Scénaristes Créateurs Réalisateurs Interprètes Performers Traducteurs) d’Évry Val-d’Essonne, afin de créer une réflexion interdisciplinaire sur les arts du cinéma et du spectacle.

Brigitte Gauthier soutient le Shakespeare de Clifford Armion : Langage des blessures et Kaléidoscope universel : le dramaturge anglais est la sève qui nourrit les artistes.
« Son œuvre se place entre la Bible et le Code Pénal, orientant nos émois et nos dérives là où les deux autres textes dictent des conduites…
Shakespeare tisse une histoire parallèle à l’histoire d’Angleterre, celle des hommes qui ont insufflé des modifications au déroulé prévu de l’histoire en risquant l’intégrité de leur âme et de leur chair. L’étude des blessures est un relevé topographique des traces de ces écarts, de ces divergences qui marquent les individus et le monde… »

 Clifford Armion a choisi une approche esthétique et se documente en étudiant les textes et les images sur l’anatomie ou la dissection. Il dresse un tableau de la réception de l’époque élisabéthaine, de ce désir d’un spectacle fort qui expose les effets des meurtres et des guerres, même si pendant la période shakespearienne les actes de violence se déroulent dans un hors-scène… L’œuvre shakespearienne confine la violence en coulisses mais en expose les traces sur scène et dans ses paroles, à la recherche d’une crudité qui fasse vrai, susceptible de toucher le public.

 A priori, le contexte de l’époque aurait dû orienter l’auteur vers du Grand-Guignol, étant donné le goût des hommes pour les exécutions publiques, l’intérêt nouveau pour la dissection des cadavres et de la puissance narrative des massacres politiques. À l’inverse, Shakespeare est tout en retenue. Il trace les sillons dans les chairs au lieu de verser des seaux de sang sur la scène, déposant une empreinte sur une autre scène, celles des corps et des esprits.
La représentation de son œuvre est comme transcendée : elle se maintient à vif quels que soient les metteurs en scène.
C’est la langue qui porte les scories, égratignures, cicatrices et traverse les siècles…
 »
« Enfin, le symbolisme des blessures, écrit Clifford Armion, se nourrit de glissements sémantiques dont l’abondance suggère l’importance du motif de l’ouverture des chairs dans le tissu dramatique de l’œuvre. Si l’enveloppe charnelle des personnages est exposée aux blessures, d’autres surfaces le sont elles aussi.
Par le truchement de la métaphore du corps, la terre du royaume, la voûte céleste, les mers agitées, ou bien encore la scène même du théâtre, sont également sujettes aux plaies révélatrices. »
L’ouverture des chairs est reliée à la sensualité et à la sexualité.
La rupture de l’hymen et la perte de la chasteté sont l’objet d’un transfert du symbolisme des plaies guerrières et de l’incision chirurgicale.
Pourquoi l’omniprésence de l’image de la plaie et de ses échos métaphoriques au sein du Corpus shakespearien ?
La violence de la cité
apparaît en filigrane comme schéma politique majeur.
Les personnages quelles que soient les périodes et les villes s’entretuent au nom d’une politique culturelle…
Éternel retour du mal, de l’envie, de la jalousie et de la trahison. Éternel retour de l’agression, du viol et de l’assassinat
. Shakespeare est décidément notre contemporain (Jan Kott)… À lire, forcément.

Véronique Hotte

Shakespeare : Le Langage des blessures, de Clifford Armion, collection Champ théâtral, éditions de l’Entretemps

Les passeurs d’expérience, ARTA école internationale de l’acteur, de Jean-François Dusigne

Les passeurs d’expérience, ARTA école internationale de l’acteur, de Jean-François Dusigne. 

Les passeurs d’expérience, ARTA école internationale de l’acteur, de Jean-François Dusigne dans analyse de livre passeurs_couv-211x300À l’occasion des vingt-cinq ans d’ARTA, Association de Recherche des Traditions de l’Acteur, créée notamment par Ariane Mnouchkine, et dont il est actuellement,  avec Lucia Bensasson le codirecteur artistique, Jean-François Dusigne nous invite à un passionnant voyage autour du monde de l’apprentissage du théâtre.
Depuis 89, ARTA poursuit son aventure singulière de lieu de pratique scénique qui vise à ressourcer, transmettre et explorer, dans l’esprit des studios d’acteurs qui se sont développés en Russie, en Europe et aux Etats-Unis au cours du XXe siècle.
La vocation de l’école est en effet l’ouverture internationale : elle stimule la découverte, les rencontres et les croisements entre les grandes traditions scéniques.
Des artistes/pédagogues-des maîtres- viennent du bout du monde pour transmettre leur art et leur savoir à de nouvelles générations d’acteurs. Dernièrement, et entre autres: Shigeyama Ippei, Shigeyama Motohiko et Shigeyama Shime du Japon, Yana Borissova et Galin Stoev de Bulgarie, Nabih Amaraoui, Alexandre Del Perugia et Jean-Jacques Lemaître de France, Mario Biagini et Thomas Richard d’Italie, Eugenio Barba, Odin Theatret et Julia Verley de Norvège, Anatoli Vassiliev de Russie…
L’acteur peut être chanteur, musicien, danseur, ou encore circassien, il est citoyen du monde, comme les maîtres artisans sont tout à la fois acteurs, danseurs ou chanteurs, issus des scènes européennes, russes, indiennes, japonaises, chinoises, coréennes, balinaises ou encore amérindiennes, argentines, brésiliennes, haïtiennes..
Dès l’origine, l’association a organisé des stages dans le but de former des étudiants et de jeunes professionnels. Subventionnée par le ministère de la Culture et par  la Ville de Paris, ARTA occupe la maison blanche à l’entrée de la Cartoucherie, « un rucher de théâtre et de danse qui respire, vibre et palpite au rythme de l’écoute sensible du monde ».
Cette ancienne fabrique de munitions est une poudrière de créations ; elle rassemble,  autour d’un même esprit solidaire, différentes démarches esthétiques portées par des aventures humaines singulières : ces anciennes usines,  dans le Bois de Vincennes, veillent à « entretenir cette lueur, que le public enflammera peut-être si pour le spectacle il se sent convié à embarquer lui aussi, tel un passager monté à bord d’un navire qui aurait fait escale, pour rejoindre l’expédition poétique en cours. »
Il s’agit de préserver un esprit artisanal et collectif où l’on raconte, danse, joue le monde pour le changer. La nature de l’échange, la mise en jeu de soi, la choralité et la manière d’accompagner font toute la qualité de ces rencontres.
L’imitation et l’improvisation  passent  par l’épreuve du corps.Les joueurs créateurs – des acteurs tour à tour danseurs, chanteurs, musiciens, acrobates, marionnettistes…qui passent de la scène à l’écran sans se renier – accèdent de façon tangible, à la connaissance de plusieurs règles du jeu.
Pour Jean- François Dusigne, la vie se joue parfois à coups de dés : « On applaudit l’acteur quand il brûle les planches ou quand il crève l’écran. C’est aussi quelque chose de sa vie qui flambe. Avant de vivre leur rôle, les partenaires sont avant tout des joueurs : ils s’observent, bluffent, esquivent, engagent ainsi leur personne, au risque de perdre gros. La salle est bordée de spectateurs : ils seront pris à témoin. Les joueurs convergent vers l’aire de jeu, attirés comme des papillons de nuit. Selon son intuition, chacun peut s’entêter sur un rôle ou miser sur un autre. Et puisqu’il y a des partitions à respecter, tous jouent à ne pas savoir ce qui va suivre : chacun joue à jouer. Mais qu’importe après tout que ce soit une fiction ou non, ce qui se passe sur scène est bien réel : ce sont des rencontres. » Un théâtre qui s’édifie avec le temps, contre la recherche d’une efficacité spectaculaire.

Véronique Hotte

Collection  Sur le théâtre  Editions Théâtrales.

Folio Junior Théâtre

Le Bel enfant de Jacques Prévert, Le Gobe-douille et autres diablogues de Roland Dubillard, Le Bon Gros Géant, pièces pour enfants de Roald Dahl,


 Folio Junior Théâtre dans analyse de livre product_9782070653652_98x01Le bel enfant est un recueil  de sept courtes pièces écrites par Jacques Prévert dans les années 1930, pour la troupe théâtrale du groupe Octobre: Fantomas, Le bel enfant, Un Drame à la cour, Un réveillon tragique, Bureau des objets perdus, Le pauvre lion et Le Visiteur inattendu... Pièces  qui furent  jouées dans l’instant et dans l’urgence. On y retrouve l’engagement de l’artiste, toujours teinté de cet humour ravageur qui touche les enfants comme les adultes.
Un petit carnet de mise en scène
de Denise Schröpfer–recherches dramaturgiques sur le groupe Octobre et le théâtre d’avant-garde, la  stylisation du corps et le grotesque  conclut l’ouvrage,  qui guide le lecteur dans ses premiers pas sur les planches…

Le Gobe-douille et autres diablogues de Roland Dubillard est un recueil de huit « diablogues », drôles et loufoques:  Le Tilbury, Les Voisins, L’itinéraire, Nostalgie, Le Ping-pong, Le Malaise de Georges, Au Restaurant, Dialogue sur un palier (Le Gobe-douille), où il réinvente avec poésie les situations les plus ordinaires. Des situations,  simples à l’origine, sont peu à peu transformées grâce à cet extraordinaire mélange d’inventivité poétique et dramatique qui fait l’immense succès de ses  sketches.
Le petit carnet de mise en scène, sous la responsabilité de Félicia Sécher, revient sur l’histoire des diablogues -des sketches dans lesquels triomphe l’esprit du non-sens- sur la maîtrise de la vitesse, de la modulation de la voix, du jeu des contrastes, de la composition de photographies…

product_9782070653669_98x0 dans analyse de livreLe Bon Gros Géant,  un recueil de sept courtes pièces pour enfants, traduit de l’anglais par Jean Esch, et adapté par David Wood du célèbre roman de Roald Dahl. Un régal d’humour, d’ingéniosité et de fantaisie…  De parents norvégiens, Roald Dahl,  né en 1916 au Pays de Galles, est mort en 1990. En 39, il s’était engagé dans la R.A.F. mais  fut  réformé en 42 avec le grade de commandant.
Il occupa ensuite divers postes à l’ambassade de Grande-Bretagne, à Washington. C’est là qu’il commença à écrire des nouvelles humoristiques et fantastiques, et des contes pour enfants qui l’ont rendu célèbre dans le monde entier.
Ainsi, Le Bon gros Géant n’est rien d’autre que l’histoire de Sophie qui, un soir, aperçoit,  de la fenêtre de l’orphelinat, une silhouette immense et une main énorme qui s’approche… Un géant ! Rêve-t-elle ? Ces sept courtes pièces mettent en scène tous les personnages du roman.
Cette  collection inventive  amusera  acteurs et spectateurs en herbe.

Véronique Hotte

 

Collection Folio Junior Théâtre, Gallimard Jeunesse. A partir de 11 ans. 

Closer de Patrick Marber.

Festival d’Avignon: Closer de Patrick Marber, traduction de Pierre Laville, mise en scène de Françoise Courvoisier.

Closer de Patrick Marber. r.bowring.closerCloser,  créée au National Theatre de Londres en en 97, a obtenu le  Laurence Award et fait l’objet d’une adaptation au cinéma de Mike Nicols, avec un scénario de l’auteur. Avec, entre autres  Julia Roberts et  Natalie Portman. Cette mise en scène de la rentrée 2012 nous vient de Théâtre de Poche de Genève.
  La pièce est un chassé-croisé amoureux à quatre personnages: une photographe reconnue, un écrivain qui voudrait bien l’être, une jeune personne un peu foldingue et un dermatologue. Tous en quête d’amour ou  de sexe, ou les deux à la fois.
Dan est amoureux d’Alice mais rencontre Anna, qui va rencontrer Larry. Comme on est dans une société post soixante-huitarde, aucun ne veut provoquer de jalousie chez l’autre ni lui faire de mal  Non, ce n’est pas  du Pinter- ou si  peu- qui reste  le modèle incontesté outre-Manche de tous les dramaturges contemporains, ni du  Martin Crimp- ou si peu- souvent joué en France.

Les  scènes de rupture  succèdent aux retrouvailles, sur fond d’honnêteté, de franchise et de transparence. Bien entendu, cela ne marche pas plus que les relations hypocrites des mari, femme et amant qui ont fondé le théâtre de boulevard. Cela rappelle aussi les relations compliquées entre les personnages  de Rohmer ou ceux de Truffault: du genre:  Jamais avec toi, jamais sans  toi.
Patrick Marber sait construire un dialogue,même si c’est souvent bavard,  pour dire à la fois le plaisir de la convoitise, puis la découverte d’un nouvel amour mais aussi la douleur pour une  femme d’apprendre que son homme, comme il le  lui dit en toute franchise, a eu un vrai plaisir à coucher avec une pute. Il ya quelques belles scènes,  entre autres,  celle, à la fin,  entre  et l’écrivain et le dermato, qui fait preuve, très calmement,  d’un cynisme absolu: ‘T’as perdu, accepte-le »,  ou celle ou l’écrivain retrouve, par hasard dans un boîte, la jeune donzelle, très provoc en jarretelles et bas noirs .
Mais cette comédie avec ses victimes qui vont vite devenir les bourreaux, et réciproquement, a ses limites, et cette série de rencontres,  tourne souvent à l’exercice de style. D’autant plus que les personnages ne sont guère fouillés et que leurs répliques pourraient être interchangeables. Et une centaine de minutes,  c’est bien long!
Lla mise en scène de Françoise Courvoisier, assez conventionnelle, n’est pas du bois dont on fait les flûtes et accumule les stéréotypes du théâtre contemporain: noirs incessants pour passer d’une scène à l’autre, images vidéos aussi inutiles qu’encombrantes, passages de la salle au plateau… Et, comme le scénographie qui veut faire intérieur contemporain, est du genre aussi laid que prétentieux…
Heureusement, il y a quatre très bons acteurs: Vincent Bonillo, Juan Antonio Crespillo, Sophie Lukasik, Patricia Mollet-Mercier,  à la diction impeccable,  très crédibles et qui jouent bien ensemble. Cela suffit-il à faire une bonne soirée? La réponse est non, comme disent nos hommes et femmes politiques…

Philippe du Vignal

Théâtre des Halles à 11h30 jusqu’au 28 juillet.

 

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