Les cartographies

Les Cartographies Petites conférences théâtrales sur les endroits du monde de et par Frédéric Ferrer

Les cartographies ferrerC’est l’apéro aux Métallos ! Dans le théâtre aménagé en bistrot, la boisson est offerte avant les conférences. Quatre au total*. Ce soir, il sera question des Vikings, plus exactement du Groenland où Eric le Rouge (940-1010) fonda une colonie qui dura quatre cents cinquante ans,  avant de disparaître inexplicablement vers 1430.
Frédéric Ferrer convoque la figure du redoutable guerrier comme enjeu des violents débats sur le réchauffement climatique. Le Groenland était-il vert comme son nom l’indique ? Eric a-t-il menti afin de convaincre des migrants de quitter avec lui l’Islande pour une terre promise? Et donc es «climatosceptiques» auraient raison contre les «réchauffistes» (ceux qui imputent l’activité humaine au réchauffement climatique) quand ils affirment, avec force chiffres et courbes, qu’au Moyen âge, la terre s’était aussi fortement réchauffée, avant un refroidissement qui entraîna la fin de la civilisation Viking. Si bien que le réchauffement actuel serait d’ordre purement cyclique sans lien avec les émissions de C0 2.
Géographe de formation, notre conférencier s’est livré à une enquête méticuleuse et fort sérieuse reposant sur des données scientifiques d’archéologues, climatologues, ethnologues, glaciologues, océanologues… Powerpoint, cartes, photos et schémas à l’appui, il va réfuter ou valider les thèses et arguments des uns et des autres, en prenant parfois des chemins détournés comme la pêche au phoque annelé chez les Inuits,  ou l’octroi accordé par le Comte de Flandres aux habitants de Dunkerque.
Car Frédéric Ferrer est aussi acteur, metteur en scène et auteur : il sait pimenter son discours scientifique d’anecdotes apparemment hors sujet, de digressions poétiques, mais tout à fait utiles à son raisonnement. Il s’applique aussi à tracer sur un  tableau de papier,  de petits schémas amusants illustrant ses hypothèses, heureux de forcer le trait.
Deux autres conférences sont consacrées au Pôle Nord, une quatrième aux pérégrinations du moustique-tigre, vecteur de la dengue ou du chikungunya. Du sérieux qui ne se prend pas au sérieux, telles sont ces conférences qu’il faut courir écouter et voir pour ne pas mourir idiot.

 Mireille Davidovici

La Maison des métallos jusqu’au 13 juillet94 rue Jean-Pierre-Timbaud 75011 T: 01 48 05 88 27 Intégrale des conférences:  le 13 juillet * Pôle Nord Les Vikings et les Satellites Les déterritorialisations du vecteur A la recherche des canards perdus. Du 8 octobre au 9 novembre : en tournée dans les Instituts français d’Afrique; les 21et 22 novembre : Le Manège de Reims et le 3 décembre à  La Ferme du Buisson, Marne-la-vallée; le 5 décembre au  Quai à  Angers et le 6 décembre au  Théâtre du Rond-Point Paris.


Archive pour juillet, 2013

Festival d’Avignon: La Ville

Festival d'Avignon: La Ville laville


La Ville de Evgueni Grichkovets, traduction d’Arnaud Le Glanic, mise en scène d’Alain Mollot.

Dramaturge, mais aussi comédien et chanteur, Evgueni  Grichkovets, est né en 1967 à Kemerovo ( Sibérie). Créateur d’une petite troupe, il monte en solo d’abord ses propres textes inspirés par  la société russe. En 1998,  Comment j’ai mangé du chien  présentée au festival international de  Moscou, le  fait mieux connaître dans son pays-où c’est maintenant un auteur et metteur en scène culte- mais aussi  en Europe et en France où la pièce avait été jouée au Théâtre de la Bastille.
La Ville est  fondée sur sur les errances de Sergei Basin, un intellectuel qui ne se sent pas très à l’aise dans l’entreprise qui l’emploie et qui dit tout le temps à sa femme Tatiana, et à son ami  Maxime qui essaye de lui emprunter de l’argent pour faire des travaux chez lui,  qu’il va tout plaquer. Distrait, il perd agenda, chaussettes ou billet de train selon les jours. Seul, son père fait  preuve de compréhension envers lui.
En fait,  le personnage semble quelque peu mystérieux, et le dialogue du coup en devient presque surréaliste avec des répliques souvent absurdes: personne n’écoute vraiment personne et tous se laissent , surtout lui, entraîné par une sorte de délire collectif. Mais au fait pourquoi Serguei veut-il partir. A-t-il une autre vie quelque part? Quelles sont ses relations avec son épouse et son père? Grichkovets sait créer une sorte de climat bizarre où les personnages nous emmènent dans un monde où règnent l’absurde, le  poétique  et le métaphysique à la fois. Il livre les questions sans apporter les réponses…Et c’est sans doute ce qui avait séduit Alain Mollot qui a créé la pièce à Villejuif en janvier dernier. C’est la première, et malheureusement la dernière fois,  qu’il mettait en scène un texte d’un auteur contemporain.
La pièce, à vrai dire, est un peu longuette  et démonstrative (80 minutes et beaucoup de monologues où Serguei explique sa pensée) et aurait mérité d’être un peu abrégée. Mais, avant de disparaître en juin, Alain Mollot nous a laissé une belle mise en scène, à la fois précise et fine, toute en nuances et servie par  cinq  comédiens de haut niveau: Cécile Métrich, Philippe Millas-Carus, Bruno Paviot, François Roy et Pierre Trapet, et dans une scénographie assez futée de Raymond Sarti.
Malgré les réserves que l’on peut avoir sur ce texte trop bavard, on passe un bon moment et on découvre un auteur.  C’est sûrement un des meilleurs et des plus intelligents spectacles du off… qui ne fourmille pas toujours de bonnes surprises. Il est d’un format, d’une qualité et d’une interprétation qui  ne serait pas du tout déplacée dans le in.  Que demande le peuple?

.Philippe du Vignal

Théâtre des Lucioles à 17h 25

La Ville et les  pièces de Grichkovets sont publiées aux  Solitaires intempestifs.

L’Amour à l’agenda

L’Amour à l’agenda agenda5886_546315885430134_2035073611_n

L’Amour à l’agenda de Michel-Marc Bouchard, mise en scène de Jean-Stéphane Roy.

 Difficile d’associer le nom de Michel-Marc Bouchard (auteur québécois d’œuvres aussi recherchées que Les Feluettes) à cette soirée de folie furieuse trempée dans le burlesque kitsch inspiré du comique hollywoodien. Mais, voilà ce à quoi Bouchard, maître de l’écriture théâtrale, se dédie depuis un certain temps.
Après tout, quelle meilleure manière de faire de l’argent pour un auteur de théâtre, surtout en été ? Mais il est rassurant que le kitsch de la réalisation n’ait rien à voir avec l’auteur dramatique. Le style est plutôt le résultat des fantasmes  du metteur en scène, libéré par l’absence de toute indication scénique dans le texte.
On assiste ainsi  à un chassé-croisé entre les parents sur le point de se séparer et le jeune couple sur le point de s’installer dans son propre appartement. La mère veut sa liberté, le père pleure la perte de sa fille (Patricia), Richard, le jeune marié est confus et Patricia croit qu’elle sait ce qu’elle fait. À partir de ce quatuor de relations parfaitement équilibrées, les  malentendus entre gais et « straights », succèdent aux conflits de générations et aux conceptions différentes du mariage. Finalement entre jalousie, frustration,  panique,  stress au  travail et ambiguïtés identitaires, tout est bousculé, y compris les notions  les plus solides du couple.
Dialogue  pétillant,  rythme soutenu,  structure de la pièce impeccable: on sent la main d’un maître qui sait nouer plusieurs intrigues à la fois, faire éclater des rebondissements au bon moment, et faire  basculer les choses dans un chaos bien orchestré où tout  finit par s’arranger.
Mais le travail  de Jean-Stéphane Roy qui aboutit à un délire  de film comique, finit par noyer la complexité de l’intrigue et par transformer tous les acteurs en clowns. C’est du théâtre d’été, direz-vous, mais quand  même! La trame  est déjà chargée d’éléments invraisemblables, et  on ne voit pas pourquoi il y ajoute tout un cirque extratextuel : grimaces, hurlements, tics nerveux et  crises de nerfs.. Certaines répliques y perdent leur sens, et les nuances disparaissent.
Nicolas Desfossés (Paul, le copain de la mère),  a un   jeu subtil et sait nous faire rire, sans céder  au cabotinage. Il incarne  un homme gai qui fait semblant de flirter avec Huguette pour que son mari Richard devienne jaloux.  Pas très original… mais le personnage composé par Desfossés est  attachant, et ses regards nous mènent  loin quand ils nous renvoient- clin d’œil quasi parodique-aux personnages torturés des premières pièces de Bouchard, et parfois même, au monde de La Cage aux folles. Desfossés habite son personnage et touche à quelque chose d’émouvant et de  drôle à la fois.
Le metteur en scène est capable de passer d’un style à un autre sans effort apparent, et sa vision esthétique est toujours  claire mais ce genre de burlesque qui frôle le grotesque est tellement kitsch qu’il noie le propos de la pièce. Sans doute, a-t-il imposé un tel style parce qu’il connait bien les attentes d’un public estival  qui, lui,  était tout à fait ravi…

 Alvina Ruprecht

Théâtre de l’Ile (Gatineau) jusqu’au 24 août.

Festival d’Avignon: Orlando Guy Cassiers

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FESTIVAL D’AVIGNON 2013 Orlando de Virginia Woolf, traduction en néerlandais de Géraldine Franken, adaptation de Kateljine Damen, mise en scène de Guy Cassiers.

Vincent Baudriller et  Hortense Archambault, les deux directeurs du Festival dont la mandat s’achève cette année ont souhaité accueillir  des metteurs en scène reconnus qui ne pouvaient être présents cette année de venir avec une réalisation qui serait présentée  une fois ou deux: lecture, film, performance, ou spectacle. Après Guy Cassiers, venu plusieurs fois au Festival, auront manifesté ainsi leur attachement au Festival, entre autres: Alain Platel, Christof Marthaler, Peter Brook avec le film de son fils sur lui, Claude Régy, Thomas Ostermeier,  Wajdi Mouawad, Patrice Chéreau…
Guy Cassiers a,  lui,  porté à la scène le grand roman de Virginia Woolf-dédié à Vita Sackville-West, dont l’auteur anglais était amoureuse- et  qui ne cesse de fasciner les metteurs en scène, depuis que Bob Wilson s’en était emparé avec Isabelle Huppert.
Orlando? Pas vraiment un roman, plutôt un sorte de biographie fictive sur quatre siècles. Avec, un personnage principal androgyne, jeune courtisan de la reine Elisabeth d’abord  qui refuse tout mariage . Orlando aura eu avant  de nombreuses aventures; amoureux de la fille d’un ambassadeur de Russie, il   sera lui-même diplomate en Orient.
Il
changera brutalement de sexe au 18 ème siècle et vivra en compagnie de Tziganes puis retournera  à Londres où elle fréquente à la fois les aristocrates et le peuple. L’histoire s’achève en 1928 quand elle reçoit un prix littéraire pour  un long poème Le Chêne.
C’est Kateljine Franken qui retrace cette étrange aventure, avec une belle présence  pendant  presque deux heures. On retrouve ici la maîtrise incomparable de Guy Cassiers, passé comme bien d’autres metteurs en scène contemporains par une école d’art, qui a tricoté tout un environnement vidéo qui ressemble à une somptueuse tapisserie. Comme cela se passe dans l’écrin de l’Opéra-Théâtre, on est à la fois surpris et fasciné par les personnages qu’incarne Kateljine Franken…
Le système scénique mis en place par Cassiers  fonctionne bien,  du moins au début, mais est-ce  l’emploi de micro HF qui n’en finit pas de faire des ravages comme dans Par les villages monté par Nordey (voir le prochain article de Véronique Hotte), ou le sous-éclairage presque constant et surtout le surtitrage- indispensable pour entendre un tel texte quand on n’a pas le bonheur d’être néeerlandophone? Mais,  en tout cas,  une douce torpeur finit par s’emparer de la salle. Malgré encore une fois, le caractère exemplaire de cette réalisation. Mais nos amis belges et hollandais avaient l’air assez contents…

Philippe du Vignal

Spectacle vu à l’Opéra-Théâtre d’Avignon le 6 juillet.

Festival d’Avignon: La FabricA

Festival d’Avignon: inauguration de La FabricA.

Festival d'Avignon: La FabricA dans actualites avignon-s-agrandit-naissance-de-la-fabricam115413Le festival d’Avignon ne disposait pas de lieu de répétition et de résidence pour les compagnies qui y créent des spectacles, disent Vincent Baudriller et Hortense Archambault, et dès leur premier mandat il y a presque dix ans déjà,  les deux directeurs ont tout fait pour que le lieu devienne réalité.
Conçue par l’architecte Maria Godlewska-qui a réhabilité  les Théâtre de Bayonne et de Cusset-et le scénographe Thierrry Guignard, et inaugurée le 6 juillet, La FabricA a été construite à un kilomètre environ des remparts, à l’intersection des quartiers populaires de  Monclar et Champfleury.
Habitants de barres d’immeubles et des petites maisons,  super-marché Leclerc auront donc pour nouveau voisin ce très bel ensemble architectural aux faux airs d’architecture industrielle,  réalisé après seulement un an de travaux: soit une surface  plus de 3.900m2, avec  un belle salle rectangulaire de 900 m2 aux dimensions de la scène du du Palais des papes, et  des locaux techniques attenants de 400m2,  et une série de dix-huit logements…
Le grand cube noir de la salle: 38m X 23 m avec une hauteur sous grill de 12m et des passerelles tout autour  est impressionnant de  rigueur et de fonctionnalité.  Sagement rangés sur un des deux plus petits côtés,  des plates-formes rétractables de  six cent sièges  attendent aussi  le public. Hiver comme été… Il y a aura aussi bientôt, à l’issue d’une deuxième tranches de travaux, des ateliers de construction. Coût total: 10 M  €, hors taxes, financé à parts égales par l’Etat, la ville d’Avignon, le Département et la Région.
Côtés studios: l’extérieur tout en bois, est réussi  mais mieux vaut être discret quand on rentre le soir; on se croirait chez Ibis dont l’architecture n’a  jamais  été exemplaire! Tous les studios à plan carré d’environ 18m 2 donnent en effet sur une passerelle extérieure au premier étage, laquelle donne sur un beau patio! Au rez-de chaussée, là aussi discrétion obligatoire:  il y a une grande  cuisine et une salle-à-manger. Comprenne qui pourra. Maria Godlewska a sûrement de bonnes raisons mais elles doivent être plus esthétiques que fonctionnelles.
Une fois entré dans le logement, on a le droit d’aller dormir sur la mezzanine si l’on consent à monter- et à en redescendre!- par une échelle de bateau:  très amusant pour des ados mais les comédiens plus âgés devront se contenter du canapé en bas sinon le Samu sera vite débordé…
La FabricA, comme l’a rappelé Aurélie Fillipetti, dans un discours  laborieux, truffé de lieux communs et de stéréotypes visiblement écrit vite-fait par un de ses collaborateurs,  a plusieurs vocations: d’abord d’être un espace de répétitions et de résidence , un lieu de représentations mais aussi un lieu de rencontre entre les artistes et les habitants.
Michel Vauzelle, président de la Région, a, lui, souligné que le théâtre avait  valeur de résistance face aux dangers de le numérisation tous azimuts et que ce nouvel outil de travail en symbolisait bien l’esprit.
Tous les intervenants ont remercié Hortense Archambault et Vincent Baudriller, qui furent chaleureusement applaudis pour le travail exemplaire qu’il sont assuré pendant dix ans à la tête du plus important festival du monde. Vincent Baudriller  succèdera à René Gonzalès récemment décédé, à la tête du Théâtre Vidy-Lausanne et,  elle,  rejoindra Stanislas Nordey « à la tête d’un lieu important ». Traduction: le Théâtre National de Strasbourg.
Et on ne peut que que se réjouir qu’Avignon soit maintenant doté d’un tel lieu de travail (quelques années tout de même après le Festival d’Aurillac),  et dont Vilar disait que c’était ce qui manquait le plus en Avignon. Il y  aura quand même fallu près d’un demi-siècle!
Restent quelques questions soigneusement écartées pour ne pas nuire à la fête de famille. Au-delà des formules toutes faites: » projet exemplaire, requalification urbaine des quartiers Ouest en mutation, mutualisation des moyens, lieu de vie et de création, espace à dimensions humaines, rencontres entre  les artistes et le public, diffusion de spectacles, équipement culturel dans la cité, contact avec la création », on en passe et des meilleures dans ce cortège de louanges, rien n’a été dit sur les véritables relations entre ce nouveau lieu et les habitants de ces quartiers »….
Il ne faudrait en tout cas pas qu’ils le considèrent comme une enclave réservée ou presque à d’autres, plus fortunés. Dommage,  par exemple, que madame l’architecte n’ait pas, semble-t-il, pensé à mettre en place quelque chose qui ressemblerait à un café ouvert à tous…
Attention, danger! Olivier Py, quand il arrivera dans quelques semaines au gouvernail du Festival, ne pourra faire l’économie de la question! Pas facile….
Comment faire pour que ces quartiers trouvent aussi leur compte dans l’implantation de ce nouveau lieu? Visites guidées, voire ateliers de théâtre ouverts à des gens dont on peut être sûr qu’il n’ont  jamais vu les spectacles du festival, dont le  public  reste  en majorité extérieur à la ville d’Avignon…  Peut-être, mais cela ne sera pas suffisant.

  Il y a, en  tout cas, urgence, par les temps qui courent, à ne pas faire dans une programmation élitiste, et il serait normal que le festival soit davantage ancré dans la population  avignonnaise…

Philippe du Vignal

 

La FabricA, avenue du Président Eisenhower, Avignon.

Festival d’Avignon: Théodore, le passager du rêve

Théodore, le passager du rêve, de Joëlle Ecormier et Aurélie Moynot, mise en scène d’Eric Domenicone.

 

 

Festival d'Avignon: Théodore, le passager du rêve theodore

© Théâtre des Alberts

On voyage,  on voyage, avec Les Alberts ; ils arrivent de La Réunion et se sont posés au Théâtre du Tarmac, à Paris, pour la quatrième fois, avant d’aller au Festival d’Avignon. Aurelia Moynot, sculpteur  qui travaille le papier, séduite par l’écriture de Joëlle Ecormier lui propose d’écrire  un texte, à partir d’un environnement visuel qu’elle a imaginé.
Ensemble, elles rencontrent Vincent Legrand, le directeur artistique
du Théâtre des Alberts, qui très vite comprend leur poésie: l’une crée les personnages-marionnettes et la scénographie, et l’autre  adapte son texte pour la scène avec l’aide de la comédienne Sylvie Espérance. Puis Eric Domenicone  le met en scène. Et l’alchimie prend, forte de ce bel ensemble tissé des différentes disciplines. Le résultat est un spectacle enchanteur, pour tout public à partir de 7 ans.
Aristophane, le chef de la Gare Ouest des Rêves, une hulotte érudite, accompagne Théodore pour lui faire visiter, comme il le demande avec insistance, sa vieille locomotive, d’ordinaire réservée aux seuls Rêveurs. Or, Théodore, chaussé de bottines aux boutons brillants, est un Éveillé. «J’ai rêvé pour la première fois de ma vie», dit-il, en pleine phase d’initiation. Cette invitation au voyage permet au spectateur de prendre place à leurs côtés, quai 19, dans les wagons du rêve, avec arrêts obligatoires. Et quels arrêts !
Au départ, ce sont des caisses qui construisent différents univers et qui recèlent quelques secrets. Un bric-à-brac très ordonné, et mille petites lumières à l’intérieur: cabinet de curiosités, monde plein d’illusions, paravents qui deviennent supports pour dessins, ombres et inventions en tous genres ; un phare et son gardien, le papillon de nuit, visité par Théodore, petite figurine filmée reprise sur écran, une technique qu’on retrouve, à plusieurs moments du spectacle ; un guichet tenu par une machine à écrire ; un porte-manteaux qui joue avec les mots, comme « gare » ou « pépin » et fait figure de marionnette ; l’aubergiste au fond de son bistrot plein de verres et de bouteilles dessinées ; la ravaudeuse, les «suspendus» frôlés et réparés ; l’abeille, l’avion et l’atelier ; la danseuse sur fil au foulard rouge, rejointe par Théodore et son parapluie, jeu d’ombre et de lumière avec la marionnette, recroquevillée au fond du pépin. Chevaux à bascule, moulin, miniatures en tous genres, la proposition visuelle est riche et le spectateur, blotti au fond du train, regarde les images comme s’il voyait, par la fenêtre, défiler le paysage.
Cette composition accompagne le récit porté par quatre comédiens:
Sébastien Deroi, Stéphane Deslandes, Sylvie Espérance et Aurélia Moynot qui incarnent le texte donné en direct autour de la narratrice, et qui maîtrisent formidablement les peintures, figurines, objets animés et vidéos du spectacle . Les manipulateurs sont à vue, comme dans le théâtre  bunraku, et le jeu s’enrichit d’une déclinaison de bruits, notes et tempos, clarinette et chambre d’écho. Chaque séquence appelle ainsi un commentaire complémentaires qui lui est propre, et ouvre sur un univers onirique, comme une eau rare et limpide. «Objets inanimés, avez-vous donc une âme» ? écrivait  Lamartine…
Ici, l’imaginaire est de sortie et l’on voit l’envers du décor et l’illusion se fabriquer, dans une quête chimérique de l’absolu. Et,  quand l’horloge de la gare Ouest des rêves rappelle à la réalité, le réveil est brutal.

Brigitte Rémer

Vu le 29 juin, au Tarmac; au Festival d’Avignon off jusqu’au 31 juillet, à 10h30, à La Fabrik’, 10 route de Lyon, Impasse Favot. Tél : 04-90-86-47-81.
www.theatredesalberts.com
Le texte publié chez Océans Editions.

Coco perdu

Coco perdu d’après le roman de Louis Guilloux, mise en scène de Thierry Lavat et Gilles Kneusé.

Coco perdu 4Retrouver Louis Guilloux est toujours un plaisir. Ici, c’est par un récit en forme de réflexion intimiste qu’on redécouvre la verve langagière de l’auteur du Sang noir.
Drôle de coco que ce Coco là : rendu à la solitude après vingt ans de vie commune, il déambule de la gare au bistrot, du bistrot à « la Coquette », son pavillon avec jardin dans une petite ville au bord de la mer.
Il décide de « faire la fête », relate ses moindres rencontres : logorrhée de l’esseulé. Il gamberge aussi : dans l’attente d’une lettre de Fafa, sa femme qui vient de le quitter sans explication, il revisite le couple qu’ils formaient. Enfin il s’interroge sur le sens de l’existence : «Qu’est ce que je fous là ? » ; «Qu’est ce que j’ai à faire et que je ne fais pas, que je n’ai pas fait ?».
Cependant il n’est pas triste ni amer. Tout paumé qu’il est, il reste digne dans son désarroi et d’une lucidité narquoise. «On s’arrange toujours avec la mort, pas avec la vie», plaisante-t-il. Au fait, Fafa est-elle morte ?
Gilles Kneusé donne corps avec finesse à cet Essai de voix, rebaptisé Coco perdu à sa publication chez Gallimard en 1978. Le passage à la scène se justifie, contrairement à nombre d’adaptations pour solos d’acteur:  le roman fonctionne sur l’oralité, avec des mots de tous les jours quoique recherchés. On suit avec bonheur les pérégrinations du héros tant la langue sonne juste et n’a pas pris une ride.
Le comédien ne cherche pas à composer un personnage : il se contente de nous entraîner dans le récit labyrinthique et jubilatoire de Guilloux. On peut juste regretter les voix off et la bande son illustratives qui sont  superflues,  vu la qualité de l’interprétation et la force du texte.A voir pour réentendre un merveilleux écrivain, disparu en 1980 et presque oublié.

Mireille Davidovici

Lucernaire :53 rue Notre-Dame des Champs ; 01 45 44 57 34

Jusqu’au 31 août 2013 ; 21 heures

Une flûte enchantée

Une Flûte enchantée librement adaptée par Peter Brook, Franck Krawczyk et Marie-Hélène Estienne.

Une flûte enchantée unefluteenchantee1pascalvictor_artcomart-300x200Reprise de ce spectacle mythique et  diffusion sur Arte, le 3 juillet du film de son fils Simon Brook, Peter Brook sur un fil le 3 juillet... Peter Brook reste une idole toujours vénérée…
Accompagné au piano par Rémy Atsay, sur un plateau nu peuplé d’une forêt de hauts bambous, manipulés par les acteurs-chanteurs qui ouvrent des chemins, forment des labyrinthes, avec des bancs de sur-titrages latéraux très lisibles, cette Flûte enchantée n’a jamais été aussi claire, sans pour autant perdre son étrange mystère.
Comme pour La tragédie de Carmen et Impressions de Pelléas, Peter Brook qui avait depuis 1950 abandonné l’opéra après plusieurs expériences à Covent Garden et au Metropolitan Opera de New-York, « pris d’une haine absolue de cette forme figée (…) contre le système opéra qui bloque tout » a choisi de travailler longtemps avec de jeunes chanteurs.

Pour la première fois, cet opéra devient presque lumineux : la vengeance de la Reine de la nuit contre Sarastro qu’elle veut détruire, car il a enlevé sa fille Pamina pour la préserver du mal. Pamina est chargée par sa mère de tuer Sarastro, mais elle s’y refuse. Elle recherche Tamino, errant lui aussi avec Papageno dans un chemin initiatique. Les deux amoureux se retrouveront après avoir triomphé de l’empire du mal et Papageno trouvera sa Papagena.
Tous les grands airs sont interprétés ici avec une belle maestria par une distribution étincelante de simplicité, en particulier Alex Mansoori, magnifique Monostatos. Un seul défaut,  on peinait à entendre les séquences parlées, pour que le délice soit absolu.

Edith Rappoport

Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 31 juillet, du mardi au samedi à 20 h 30, réservations 01 46 07 34 50 de 13 h à 18 h
http://www.bouffesdunord.com

journées de juin du cons; classe de nada strancar

Journées de juin au Conservatoire  national; classe de Nada Strancar.

journées de juin du cons; classe de nada strancar 605

©Anne Gayan

Cela ressemble à un marathon et c’est en est souvent un, d’abord pour les élèves et pour le public, prié de regarder presque en continu quelque trois heures d’un spectacle qui n’en est pas tout à fait un,  puisque ce sont, et annoncés comme tels, des  travaux dirigés  par l’enseignant.
A partir de textes pas faciles à dénicher, puisqu’il faut, et souvent en coupant, en montant/ montrant une ou deux scènes d’une pièce, accorder  à chacun des seize élèves son petit morceau d’entrecôte, tout en donnant  au public l’impression qu’il assiste quand même à un spectacle digne de ce nom. La solution: monter une pièce entière mais on retrouve alors la difficulté de trouver un véritable rôle pour tout le monde, et, si on en monte plusieurs, le travail devient  monstrueux!
Il faut aussi  que les metteurs en scène de théâtre et les réalisateurs de cinéma ou de télé puissent éventuellement y faire leur marché. Donc: la quadrature du cercle auquel professeurs et directeur sont, chaque année,  confrontés…

Nous n’avons pu voir que cette seule séance-sur les quatre du travail proposé par Nada Strancar-avec des élèves de chacune des  trois années: Pauline Bayle, Simon Bourgade, Idir Chender, Maxime Coggio, Emilien Diard Detoeuf, Pierre Duprat, Alex Fondja, Elsa Guedj, Nassim Haddouche, Karim Khali, Inga Koller, Morgane Nairaud, Anne-Clotilde Rampon, Loïc Riewer et Jenna Thiam) avec  des textes peu joués de Brecht, comme La véritable vie de Jacob Geherda, Celui qui dit oui, celui qui dit non, Le Mendiant ou le chien mort, Marie Stuart,  et, en point d’orgue,  Marie Stuart de Schiller dont Brecht s’était inspiré…
La Vie de Jacob Geherda a pour thème l’activité  en déclin d’un restaurant  touché par la crise économique et sociale de 29  qui secoua durement l’Allemagne. Métaphore pour Brecht de la société de son époque, juste avant que le nazisme ne sévisse.Le fiancé d’une serveuse vient se plaindre au patron de ce restaurant, parce qu’elle aurait été importunée, lui a-t-elle dit, par de jeunes et riches clients, membres d’un club nautique.
Vérité, mensonge ou demi-vérité?  Ses camarades de travail indifférents ou ayant peur de perdre leur emploi refusent de témoigner en sa faveur; Jacob Geherda, seul contre tous voudrait, lui,  dire ce qui s’est passé en réalité mais il n’en a pas vraiment le courage et s’imagine alors en chevalier noir, capable de défendre ceux qui souffrent d’injustice.  Mais le rêve et la réalité font mauvais ménage!
La pièce-55 minutes seulement-démarre bien mais s’essouffle vite; elle  permet toutefois d’employer quatorze élèves, la plupart dans de rôles mineurs et cela s’apparente donc ici à un exercice de style. Inga Koller dans le rôle travesti du patron s’en sort bien,, même avec quelques facilités,  et on remarque surtout Loïc Riewer (Jacob Geherda). Elsa Guedj, (la réceptionniste) qui tire constamment sur sa très mini-jupe), cabotine un peu mais déclenche les rires  facilement…
Ce sont des travaux dirigés de bonne tenue, mais  il n’y a pas vraiment  de parti-pris de mise en scène. La diction des apprentis-comédiens est impeccable, c’est la moindre des choses mais la gestuelle, bizarrement, est  bien peu rigoureuse comme souvent au Conservatoire!  Dommage…Et Nada Strancar a eu la curieuse idée façon brechtienne- d’aligner sur les côtés, assis sur des chaises, les élèves qui ne participent pas à la scène et qui… se moquent éperdument de regarder jouer leurs copains. Comme si on était déjà dans le vedettariat! Cela se voit et ce n’est pas bien du tout! La solidarité en scène, cela fait pourtant aussi partie du métier, de comédien,  non ? Allez, Daniel Mesguish, un petit rappel à l’ordre sous forme de note de service  du directeur, cela ne serait pas un luxe… 

Celui qui dit oui, celui qui dit non est au  nombre de  ces pièces de Brecht au côté  didactique et préchi-précha un peu laborieux mais elle permet de bien mettre en valeur deux élèves de troisième année Louise Coldefy et Pauline Bayle (déjà auteur et metteur en scène voir Le Théâtre du Blog), toutes  deux absolument impeccables dans le rôle de l’instituteur et  de l’enfant: présence sur le plateau, diction, gestuelle. Visiblement, Nada Strancar les a bien dirigées.
Le Mendiant ou le chien mort  ne mérite guère que l’on s’y attache; et la soirée se termine avec une scène de  Marie Stuart inspirée  de Schiller, une querelle entre deux poissonnières, Madame  Zwillich (Louise Coldefy) et  Madame Scheit (Morgane Nairaud), et enfin la fameuse scène entre les deux reines Mary d’Ecosse et Elisabeth d’Angleterre  de la pièce de Schiller où Pauline Bayle-encore elle!-est tout à fait à la hauteur.du rôle. Anne-Clotilde Rampon a de bons moments mais semble encore un peu fragile pour le rôle.

C’est peut-être le hasard puisque nous n’avons pas tout vu mais les filles, comme d’habitude au Cons, nous ont semblé plus mûres, plus à l’aise que les garçons-corrects mais souvent un  peu éteints! et surtout sans grande envie d’en découdre.
On se demande toujours ce que vont devenir maintenant ceux des élèves qui sortent, et on essaye de les imaginer en 2023… Mais mieux vaut ne  rien prédire de leur parcours;  en général,  on a tout faux…

 

Philippe du Vignal


Séance du 27 juin en soirée

Il Mondo della luna

Il Mondo della luna, musique de Joseph Haydn, livret de Carlo Goldoni, direction musicale de Guillaume Tourniaire, mise en scène de David Lescot

Il Mondo della luna ilmondo-300_nd38048 Le ciel est étoilé et le restera au cours des trois actes, et la lune tient le rôle de prima donna. Dans la fosse, l’Orchestre-Atelier OstinatO, composé de jeunes musiciennes et musiciens de haut niveau, en position d’insertion, est au complet, sous la baguette du dynamique Guillaume Tourniaire. Sur le plateau, les solistes de l’Atelier Lyrique de l’Opéra national de Paris, jeunes chanteurs en début de carrière, incarnent, en alternance et avec aisance, les rôles écrits par Carlo Goldoni. C’est sa sixième coproduction avec la MC93 qui avait à l’affiche, l’an dernier La Finta Giardiniera, de Mozart.
Inventeur d’un télescope dont il est fier, Ecclitico observe la lune à partir de son observatoire situé sur le toit d’une vielle camionnette. Plus mystificateur qu’astronome, ce professeur nimbus prétend avoir vu, sur la lointaine planète, quelques ravissantes lolitas en habit d’Eve, et nourrit les fantasmes de quelques-uns, dont Buonafede, un passionné d’astronomie. Rempli d’admiration face à ce spectacle inédit, le naïf va se faire manipuler, car la lunette est truquée. Avec ses deux compères -le chevalier Ernesto et son serviteur Cecco-, Ecclitico tourne le télescope vers de petits personnages, qui se projettent sur une banderole : point de nymphettes, en fait. Et chacun y va de sa petite histoire, dans une atmosphère électrique : «Qu’avez-vous vu» ? se demandent-ils les uns aux autres.

Absorbé par ses grandes découvertes, Buonafede ne voit pas ses trois filles se mutiner, au fond d’une vieille roulotte, posée dans un terrain vague couvert de détritus (scénographie d’Alwyne de Dardel et lumières de Paul Beaureilles): elles se pomponnent et marivaudent, annonçant haut et fort leur quête d’un mari. «Trouvez-moi un parti qui me convienne ou bien laissez-moi faire», s’insurge Lisetta.
Et le stratagème se poursuit, mené par Ecclitico et ses complices : Buonafede qui y croit dur comme fer,  achète, à prix fort, un élixir capable de le propulser sur l’astre magique. Le puissant somnifère agit et les compères transforment en paysage lunaire plein de cratères, le terrrain vague, recouvrant le plateau d’un tissu écru, au-dessus de la décharge. «Adieu monde, je m’envole», jubile-t-il.
La suite se passe sur la lune où le Grand empereur, attend notre héros. La terre est une petite boule lointaine. Les costumes se transforment en parodie XVIIIe, avec crinolines et collerettes version plastique et manteaux papier-nylon très inventifs. Fabriqués avec des matériaux de récupération, ils ont un petit air d’inachevé et sont signés de Sylvette Dequest, réalisés pour l’acte II, par les étudiants costumiers du Lycée La Source de Nogent-sur-Marne.
Les elfes, vêtus de tuniques grises en plastique-poubelle, portent avec élégance et maîtrise, leurs chapeaux en tuyaux d’évacuation, ou carcasses d’abats-jour. «Tout est plaisir, tout est beauté» dans ce nouveau pays. Des fleurs magiques poussent comme par magie et disparaissent aussi vite, parfait mirage. Et les couples se forment : Cecco et Lisetta, sacrée «reine lunatique» dans une robe à cerceau très courte, Ecclitico et Clarice, Ernesto et Flaminia. Happy end, version grande crétinerie. «Je pardonne à tout le monde» lâche à la fin Buonafede, conscient enfin de la supercherie, qui visait aussi au mariage de ses filles.
Plus opérette qu’opéra, l’argument traîne en longueur et la lune a perdu de sa magie. L’écriture scénique de David Lescot, auteur, metteur en scène et musicien, œuvre dans ce mélange des disciplines, heureusement, la grosse machine ne se prend pas trop au sérieux et relève plutôt de la farce de potache.
Entre l’envers et l’endroit, on se laisse donc balader gentiment.

Brigitte Rémer

MC 93 Bobigny, 9 Bd Lénine, du 22 au 28 juin, à 20h, en italien surtitré. www.MC93.com Tél : 01-41-60-72-72

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