De la cave au grenier

De la Cave au grenier, soirée d’ouverture du Collectif 12 .

De la cave au grenier dsc01950web-602x401-156x300Le Collectif 12, fabrique d’art et de culture, dispose d’un lieu chaleureux entre Mantes-la-Jolie et Mantes-la-Ville, avec  salles de répétitions, hébergement de plusieurs chambres, cuisine, et salle de spectacles. Frédéric Fachena et Laurent Vergnaud en ont pris la direction après le départ de Catherine Boskowitz. Ils animent une équipe  d’artistes, techniciens et  administratifs qui se réunissent chaque mois pour mettre sur pied des résidences, des ateliers en milieu scolaire, et des présentations des spectacles répétés dans leur lieu qui connaîtront une diffusion ultérieure.
   On a pu voir notamment Turandot de Brecht, mise en scène par Mirabelle Rousseau,  Le Précepteur de Lenz, Mange ta Tête d’Elsa Ménard, et encore le groupe Krivitch de Ludovic Pouzerate avec Brûle… Le Collectif 12 a également initié Une semaine en Compagnie avec l’aide d’ARCADI, du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis et de la Maison des Métallos, qui ouvre la saison théâtrale depuis quelques années.
Au Collectif 12, la saison commence traditionnellement avec une soirée chaleureuse ouverte aux voisins. Après les banquets théâtralisés des dernières années, nous sommes conviés à une visite ludique des différents lieux, avec des petites formes élaborées pendant le mois précédent, mêlant amateurs et professionnels, sous la direction de Christian Bourigault, étonnant chorégraphe en résidence dans la maison. Sur deux bancs dans la cour, des groupes d’acteurs assis à cheval les uns derrière les autres esquissent une chorégraphie.
Puis Pénélope Perdereau nous donne un avant-goût de O Bloque de Marina Damestoy, monologue d’une femme sans abri hallucinée qui sera présenté en tournée plus tard dans la saison. On nous emmène ensuite par petits groupes dans l’escalier vers une chambre d’hôtes, la porte s’ouvre pour laisser passer Myriam Krivine, émouvante chanteuse.
Dans la salle de théâtre, la compagnie du Dahu présente un extrait de Muscles, où l’on voit un handicapé se débattre avec sa chaise, pendant qu’un ange blanc s’enroule vers les cintres dans des tissus immaculés. Enfin,  un extrait prometteur de La comtesse Marie immaculée, d’après un scénario érotico-politique de Jean-Patrick Manchette, interprété par Estelle Lesage qui fume, allongée dans un lit aux draps de satin noir et qui  subit les assauts d’Étienne Parc.

Edith Rappoport

Collectif 12, Friche André Malraux, 174 rue du Maréchal Juin, 78200 Mantes la Jolie, T:  01 30 33 22 65


Archive pour septembre, 2013

Je serai abracadabrante jusqu’au bout

Je serai abracadabrante jusqu’au bout,  d’après le Journal de Mireille Havet, mise en scène de Gabriel Garran,

C’est une belle découverte que ce texte d’une jeune poétesse,  amie de Guillaume Apollinaire, morte à trente quatre ans ans  en 1932,  perdue dans les drogues et les amours libertines, Gabriel Garran, toujours à l’affût des textes rares avec son Parloir Contemporain, nous a conviés à la Maison de l’Arbre à entendre ce texte fulgurant publié en 95,  la grande salle de spectacles où l’on retrouvait nombre de personnalités, notamment le toujours jeune Jack Ralite, l’unique grand politique fidèle à ses convictions qui fréquente le théâtre.
On écoute avec curiosité ce texte étrange, avec les folles passions de Mireille Havet pour les femmes et toutes sortes de drogues dans un grand espace peuplé de fauteuils que l’actrice renverse au gré de ses divagations.
Mais Margot Abrascal qui incarne Mireille Havet n’est pas à la hauteur du texte qu’elle est censée incarner. Trop brusque, trop dure, elle a au moins le mérite d’avoir apporté ce texte à Gabriel Garran.

Edith Rappoport

Maison de l’Arbre 9 rue François Debergue, Montreuil, du mercredi au samedi jusqu’au 27 octobre, sauf les 11, 12, 13 octobre, Tél 01 48 04 65
Le Journal de Mireille Havet est en vente librairie Michèle Firck, http://www.clairepaulhan.com

Don Quichotte ou le vertige de Sancho


Don Quichotte ou le vertige de Sancho, d’après L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de La Manche de Miguel de Cervantès, traduction d’Aline Schulman, adaptation, mise en scène et scénographie de Régis Hébette.

Don Quichotte ou le vertige de Sancho imagesUn voyant, un visionnaire, un prophète qui ne voit pas ce qui est mais ce qui devrait être, qui accumule les échecs et essuie des catastrophes successives, tel est bien Don Quichotte enclin à ses chères hallucinations, chevalier à la Triste Figure, dont aimait à parler Gilles Deleuze..
Jamais ce Matamore qui s’ignore ne désarme, il s’oppose seul à la folie du monde qui va selon les intérêts privés. À Sancho qui se plaint de ne voir ni géants, ni chevaliers, mais soupçonne plutôt chez  son maître une histoire d’enchantements, fantômes et  bêlements de moutons, Quichotte rétorque : « C’est la peur, Sancho, qui t’empêche de voir et d’entendre comme il faut ; car elle a parmi d’autres effets, celui de troubler les sens et de faire que les choses paraissent autrement qu’elles ne sont. »
Régis Hébette a senti une même passion pour cet être d’exception, toujours gentiment moqué quand il conviendrait de lui rendre raison. Le chevalier conseille même à Sancho de se mettre à l’écart de la bataille, et il saura seul donner la victoire au camp qu’il soutient. Que l’on soit lecteur de l’œuvre ou spectateur, ou que l’on soit un compagnon qui, dans le roman de Cervantès croise le héros,  impossible de distinguer entre le trouble mental et la volonté raisonnée chez le chevalier de roman : « Mille deux cents pages durant, dit Régis Hébette, Cervantès soutient que la frontière entre folie et raison est indéterminable, mettant ainsi en échec l’ordre binaire du monde ».
Depuis quatre siècles, la destinée  de l’œuvre  est inouïe:  elle a suscité tant d’interprétations contradictoires, que la réalité à laquelle la raison nous demande de revenir, ne se nourrit que de fictions nécessaires à sa perpétuelle réinvention.
Don Quichotte ou le vertige de Sancho
porte bien son nom: c’est le point de vue du valet, hébété le plus souvent, hagard encore, mais ferme sur sa saine raison, qui ne cesse de mettre en question les frasques successives de son maître.  A l’allure plébéienne, le pas lourd et la diction un peu lente et paysanne, il est pourtant porteur au second degré, de la raison du spectateur  qui assiste aux extravagances de Quichotte.
C’est un feu d’artifices scénique et scénographique, flirtant avec l’ »installation » et la performance. La mise en scène  joue avec les effets sonores et artisanaux en tout genre: la flûte, le violon, le bar à sons et à bruits radiophoniques, les chansons médiévales a capella, mais utilise  aussi le dessin et  la peinture sur fresque, à partir de larges feuilles de papier encadrées: paysages montagneux, châteaux du Moyen-Âge, esquisses du chevalier qui disparaissent  au profit d’autres. La monture Rossinante a droit à un cadre personnel, quand il s’agit de la lancer au galop, Quichotte en selle, hissé sur un escabeau, et Sancho s’essoufflant derrière à pied.
Humour, ironie et distanciation : les Quichotte, trois chevaliers à la triste figure, s’échangent les rôles, les répliques et les scènes. Un chœur de nobles chevaliers à la belle chemise blanche, le regard élevé et digne, interprété par des comédiens joyeux, fanfarons de belle envergure, se contentant d’un rien pour accessoire de théâtre, un sac, des chaussures à même la peau, jouant la folie avec les honneurs.
Un moment de théâtre et de franches hallucinations, dispensateur d’images issues de la mémoire collective et qui ont la capacité de peupler à satiété notre imaginaire. Avec, dirigés à la baguette, Pascal Bernier, Marc Bertin, Fabrice Clément et Sylvain Dumont, tous unis derrière la bannière de Don Quichotte…

Véronique Hotte

L’Échangeur, Théâtre de Bagnolet. Tél : 01 43 62 71 20, du 26 septembre au 19 octobre 2013, jeudi, vendredi, samedi, lundi à 20h30, dimanche à 17h.

La Fleur à la bouche

La Fleur à la bouche de Luigi Pirandello, traduction de Marie-Anne Comnène, accompagnée d’extraits du Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, traduction de Jean-Paul Manganaro, mise en scène de Louis Arène.


 La Fleur à la bouche la_flleur_023_brigittteenguerandSur le plateau, s’ouvre la solitude d’un café ouvert la nuit, faiblement éclairé et environné de silence, au début du vingtième siècle.
Deux tables de café avec leurs  chaises  en bois.   Deux clients en costume,  portant  un masque de commedia delle arte, qui augmentent  leurs traits, comme si le théâtre et la mort étaient réunis métaphoriquement chez  ces êtres éphémères d’un soir.
L’Homme à la fleur, Michel Favory -qui est à l’initiative de ce  projet- porte sur les lèvres, cachée à l’observateur, une fleur violette, symptôme d’une maladie irréversible.
Dans la bouche du narrateur, un souffle qui s’amenuise, signe à peine perceptible de la mort. Le second visiteur (Louis Arène) est un homme d’affaires impatient qui a raté son train, et qui attend le prochain à l’aube. Il a laissé à la consigne les encombrantes  emplettes de sa femme et sa fille.
Ils boivent en guise de consolation, une menthe à l’eau ou une grenadine. Le public est convié  à un joli rendez-vous poétique avec des invités de choix: la littérature et la mort, via La Fleur à la bouche de Pirandello (1867-1936) et des extraits du Guépard de Lampedusa (1896-1957). Le face-à-face des deux œuvres -entre lecture et spectacle- est  judicieux: les auteurs siciliens presque contemporains ont en effet rendu compte, chacun à leur façon, du bouleversement historique  qu’a connu leur petite île méditerranéenne,  et le monde, en général.
À travers les proses poétiques de la pièce comme du roman, l’écoute du spectateur se fait attentive à cette  distillation élégante de la vie qui passe jusqu’au point exact de son achèvement, juste avant la rupture brutale qui fait s’entrechoquer vie et mort. Le narrateur de La Fleur à la bouche (1923), adaptée de la nouvelle Caffe notturno, analyse ce qu’être en vie veut dire, en s’attachant aux moindres détails de l’existence, une école de la vraie vie. Comment emballer un cadeau avec tact ou contempler la vitrine d’un magasin, des heures durant ? Une façon de s’oublier soi.
Le même désenchantement avec,  en alternance, le même emportement fougueux pour la vie, s’empare du Prince dans Le Guépard (1958). A Palerme, à un  bal dans un palais où se retrouvent  Don Fabrizio et des jeunes gens, dont Tancrède et Angelica, le Prince âgé se réfugie dans la bibliothèque et contemple un tableau, La Mort du Juste de Greuze, une mise en abyme de sa situation personnelle: sa mort qui  ne touchant guère les plus jeunes qui n’entrevoient  qu’intellectuellement
la fin de leur existence.
Le Prince rentre chez lui à pied, en  admirant les étoiles: « D’une petite rue de traverse, il entrevit la partie orientale du ciel, au-dessus de la mer. Vénus était là, enveloppée dans son turban de vapeurs automnales. Elle était toujours fidèle, elle attendait toujours Don Fabrizio au moment de ses sorties matinales, à Donnafugata avant la chasse, maintenant après le bal. »
À sa mort, une dame en costume de voyage le rejoint, et la créature, désirée depuis toujours, vient le chercher : « Arrivée face à lui, elle souleva sa voilette et ainsi, pudique mais prête à être possédée, elle lui apparut plus belle qu’il ne l’avait jamais vue dans les espaces stellaires. »
Quand le fracas de la mer se calme pour le Prince du Guépard, le spectateur ébloui écoute alors son cœur battre aux paroles de L’Homme à la fleur.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de la Comédie Française. Tél : 01 44 58 98 58,  jusqu’au 3 novembre 2013, du mercredi au dimanche à 18h30.

Duraznos color durazno -Des pêches couleur pêche et Don Chico

Duraznos color durazno -Des pêches couleur pêche et Don Chico facto-teatro

Facto Teatro

 

Duraznos color durazno (des pêches couleur pêche)  et Don Chico con alas (Don Chico a des ailes) par le  Théâtre de papier du Facto Teatro (Mexique).

Créé en 2007 au Mexique, le Facto Teatro est une compagnie d’avant-garde qui utilise pour matériau et technique le papier, s’adresse à tous les publics, et se produit partout dans le monde. Ont été présentés à Paris, après le  festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières, Duraznos color duraznos, qui venait juste d’être créé en Allemagne, et Don Chico con alas, créé à Charleville-Mézières dans le cadre des rencontres internationales des Théâtres de papier.
Dans Duraznos color duraznos, deux acteurs/manipulateurs (Barbara Steinmitz et Alejandro Benítez) racontent l’histoire d’un jeune garçon, Pedro, à la recherche d’extraordinaires pêches qu’il croit bleues. Il  met à contribution sa grand-mère pour l’aider à les trouver. Pour détourner son attention, elle invente toutes sortes de contes. Une échelle sert de support-table pour le glissement latéral des figurines colorées, et l’insertion d’autres techniques, notamment des ombres.
On voit ainsi un lion dans sa cage puis dans son numéro sous chapiteau sautant dans les cerceaux, flanqué de son dompteur; un serpent géant qui avale tout rond le garçon que l’on voit voyager dans l’estomac du reptile avant d’en ressortir par un grand escalier, des voyageurs secoués dans les compartiments d’un métro, Pedro et sa grand-mère faisant le marché, puis regagnant la cuisine, la classe, le cosmos où se mesure la distance de la terre à la lune, autant de rêves qui trottent dans la tête du garçon, jusqu’à ce qu’il monte à l’arbre vérifier que les pêches qu’il croyait bleues, véritables fruits défendus, ne sont que couleur pêche.
Le texte et une musique sur scène accompagnent les tableaux. Barbara Stienmitz joue d’une sorte de violon bricolé, au drôle de pavillon,  et de la scie musicale, entre deux manipulations. C’est frais, c’est gai et inventif.
Don Chico con alas,
présenté ensuite en seconde partie, nous mène dans les hautes montagnes mexicaines. Un homme jeune, Don Chico, trouve les chemins bien abrupts pour aller de village en village et décide de se donner les moyens de voler. Pour vaincre la gravité, il invente une savante technique, prenant pour modèle poule, abeille et papillon, sous le regard des villageois qui l’encouragent.
Quand sa machine est prête et ses ailes arrimées, tous pensent que son ascension lui fera traverser le paradis, et  le chargent de messages et d’offrandes à transmettres aux chers disparus. Mais, après le décollage, alourdi par ces talismans, Don Chico, tel un pigeon voyageur, s’écrase, et le village le porte en terre.
Ce conte initiatique, charmant et terrible, qui met en scène les éléments d’une nature inhospitalière, l’isolement des villages et la solitude des habitants, est magnifiquement éclairé et interprété par trois comédiens manipulateurs (Alejandro Benitez, Antonio Cerezo et Mauricio Martinez, dans une mise en scène de ce dernier). Le récit est ponctué d’une partition sonore qui s’écrit sur scène au fil de l’action, allant du vent au bruit de l’eau,  avec  mirliton, tambourin, cymbalettes et calebasses. Les figurines, le village et son église avec le clocher d’où s’élance Don Chico, la partie ombre et lumière, défilement d’un calque qui offre le panoramique colorié d’une nature isolée:  tout est subtil et poétique.
Le charme des figurines de ce théâtre de papier,  l’imaginaire mis en marche par le texte, le graphisme, l’environnement lumières et son, plongent le spectateur hors du temps, et la manipulation à vue, par son aspect artisan, ouvre sur un univers des plus oniriques.

Brigitte Rémer

 Institut Culturel du Mexique à Paris en version originale, le 27 septembre, après Charleville-Mézières.

 

Photo : Reiner Sennewald

Nana d’après Emile Zola

Nana d’après Emile Zola, adaptation, mise en scène de Céline Cohen et Régis Goudot.

Nana est la fille de Gervaise et de Coupeau  (voir L’Assommoir du même Zola),  et pour élever son fils Louiset qu’elle a eu à seize ans, elle fait des passes. Même si elle habite un  appartement où l’un de ses amants l’a installée. Puis, elle réussira à jouer Vénus dans un théâtre parisien où elle affole tous les hommes. Comme Muffat, haut dignitaire de l’Empire, ou Steiner. D’autres se suicideront,  comme Georges Hugon ou Vandeuvres  devenu  escroc à cause d’elle.
Elle  vit un moment avec  le comédien Fontan, un homme violent qui la bat.  Satin,  une très jeune prostituée avec qui elle a une liaison,  s’installe chez elle, dans l’hôtel particulier que  Muffat lui a offert. Sans argent, Nana a accepté d’être sa maîtresse de Muffat qui lui obéit, acceptant d’être humilié, et se soumettant à ses moindres caprices: bijoux, vêtements et  résidences de luxe, etc…Il acceptera même, résigné,  la présence de tous ses amants.
Elle est adulée du Tout-Paris et lors d’un Grand prix  remporté par un cheval qui porte son nom, tout le monde crie   « Nana », dans  la frénésie. Puis, après avoir peu à peu été rejetée par ses amants, elle quittera Paris  puis y reviendra pour y mourir seule et abandonnée.  C’est l’année où la France déclare  la guerre à la Prusse.
C’est un peu de la vie sulfureuse et compliquée de Nana, cette prostituée parisienne  que  Céline Cohen et Régis Goudot  du groupe Ex Abrupto toulousain ont entrepris de porter à la scène à la fois par le récit et par le jeu. Ce qui ne manque pas de panache, l’entreprise est en effet périlleuse. On sait combien il est difficile de passer de l’écriture romanesque à l’expression dramatique. Et on ne gagne pas au jeu à tous les coups,  puisqu’on est vite accusé de simplification et  de réduction,  voire de détournement du sens…
Il y faut en effet  un redécoupage des scènes, un montage des plus subtils et équilibré  entre les descriptions- par essence a-théâtrales-et les monologues ou dialogues qu’il faut jouer. Les choses se compliquent encore quand  deux comédiens seulement doivent donner  vie à la galerie de personnages imaginés par Zola, et à une société, où le sexe, l’argent, le pouvoir politique  et les médias sont inextricablement liés.  Rien à voir donc avec notre époque!
Le metteur en scène est alors  souvent suspecté au mieux  de trahison, voire d’incompétence. Le travail de Céline Cohen et Régis Oudot, sans doute inégal, ne manque pas, lui,  d’intelligence dans la distance qu’ils savent tout de suite mettre avec le roman de Zola, et d’adresse et de subtilité dans l’interprétation. Rien sur scène qu’un canapé rouge un peu miteux comme on en voyait souvent autrefois  dans les hôtels  dotés d’une seule étoile et où les deux comédiens sont souvent assis , ce qui  impose un jeu quelque peu statique.
Mais Céline Cohen et Régis Oudot, en un peu plus d’une heure et constamment en scène, font preuve d’une vraie présence. La diction n’est pas toujours au rendez-vous, il  faudrait revoir d’urgence le costume vraiment très laid de Nana, et surtout, ils n’arrivent pas toujours à garder l’équilibre entre les scènes parlées et le récit. Mais ils possèdent l’énergie et le métier suffisants pour que,  malgré tout, leur spectacle fonctionne…
Il aurait sans doute fallu plus d’audace dans cette mise en scène et cette dramaturgie un peu cahotantes où on sent la marque de tonton Brecht. Cela a souvent un côté un peu sec et démonstratif. Pourquoi ne pas s’être orienté plus franchement vers  le cabaret-il y a bien déjà quelques chansons et un petit air d’accordéon mais c’est tout-pour nous  raconter la pitoyable histoire de Nana?
Le spectacle, qui a  déjà été  joué à Toulouse n’est pas du genre incontournable mais, bien rodé, il  se laisse voir, aux meilleurs moments, avec un certain plaisir.  A vous de décider…

Philippe du Vignal

Théâtre du Lucernaire 53 rue Notre-Dame des Champs du mardi au samedi à 21h 30.Le dimanche  à 17 h.

Duras, la vie qui va

Duras, la vie qui va textes de Marguerite Duras, adaptation et mise en scène de Claire Deluca et Jean-Marie Lehec.

Duras, la vie qui vaC’est une rencontre entre deux personnages tombés de nulle part, sur fond de pépiements d’oiseaux et silhouettes d’arbres miniatures au lointain.
Elle (Claire Deluca), promène Zigou, son chien,  et Lui (Jean-Marie Lehec), en panne d’essence depuis deux ans, son bidon troué. Sommes-nous dans un square, dans la rue, ou dans un service psychiatrique ? Ils se rencontrent, ils se racontent, aussi décalés l’un que l’autre.
Elle, a un mari de cent ans, tombé dans le canal de la Marne au Rhin, et un jeune livreur qui lui tourne autour. Lui, sept enfants en bas âge et du temps à ne savoir qu’en faire, bibliothécaire à la Mazarine, il parle de sa femme, légale et sexy, et d’une Mercedes-Benz.
Langage codé, phrases en suspens, jeux de mots et de situations, philosophie de trottoir… Chacun imagine et s’invente. Elle, pleine de bon sens et d’évidence, qui eut un lion comme animal de compagnie. Lui, dépassé mais de bonne volonté, qui dit visser des boulons dans sa tête, jusqu’à en devenir fou. Ils sont  hors du temps et des limites, et la balle est toujours hors jeu.
Il y a de la dérive, de l’absurde, de la poésie et de l’ironie. Il y a de l’affabulation et de la compétition, de la surenchère. Il y a deux paumés, clowns tragiques dans un cercle de craie «cocassien» qui fait référence à la piste et au burlesque. Il y a l’oiseau perturbateur «Allo-allo c’est moi» ! le grand vent qui casse, comme du verre, la tête de la femme, les choses que l’on croit avoir dit, alors qu’il n’en est rien.
Les textes sont issus de différentes œuvres de Marguerite Duras, et Claire Deluca n’en est pas à son coup d’essai. Depuis 65, l’écrivaine l’accompagne, et elle a, cette année-là, joué Les Eaux et forêts et La Musica au Théâtre Mouffetard, puis au Studio des Champs-Élysées.
Aujourd’hui, les deux adaptateurs et metteurs en scène, qui ont présenté en 2011, Le Shaga, à l’Athénée-Louis Jouvet, puisent dans toutes les époques de l’œuvre et tous les styles, du récit au théâtre : Les Eaux et Forêts où se croisent trois personnages sur un passage clouté et où Zigou entre en piste ; Le Shaga, une pièce sur le langage  (1968) , avec jeux de mots et invention d’une langue, où une femme se met soudain à parler, un matin, en se réveillant.  Les Yeux verts, extraits compulsifs  édités en 80 dans Les Cahiers du Cinéma, avec la complicité de Serge Daney ; La Vie matérielle où, en 87, Duras tente d’expliquer son rapport à l’alcool.
Il y a aussi (1993) Le Monde extérieur, qui réunit articles de journaux, préfaces, lettres et textes publiés ou non ; enfin Ecrire, en 93 aussi,  où Marguerite Duras  dit: « Il faut «écrire pour écrire, pas pour ce qu’on écrit et que l’écriture est ce qui permet de ne pas sombrer dans la folie».
Comédie ou tragédie, cette compilation tissée de dérision et de provocation, conversation loufoque et huis-clos de fantaisie? La forme est ici minimaliste, mais va, comme la vie. Marguerite Duras disait, lors d’une séance de travail enregistrée par Claire Deluca  en 67 : «Ce sont des gens qui parlent et que la parole entraîne. Qu’est-ce qu’ils ont en commun ? Une certaine folie. Leur mystère, c’est cette faculté fantastique de fabulation. Il y a là-dedans une gaîté essentielle, un pessimisme très joyeux. Un pessimisme qui a le fou rire, si vous voulez. Au fond de tout cela, bien sûr, il y a une intuition de l’absurdité…»

On est au cœur de l’absurde et de la subversion où tout est dans le déséquilibre des mots et les comédiens savent en jouer. De facture classique et sans surprise, le duo sert ce texte comme deux instrumentistes au bord d’un trottoir, laissant à Duras toujours le dernier mot.

Brigitte Rémer

Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 Bd du Montparnasse, 75006. Tél : 01-45-44-50-21, du mardi au samedi, à 19h30, le dimanche à 15h30, jusqu’au 10 novembre.

www.theatredepoche-montparnasse.com -

Un deux Un deux

Un deux Un deux de François Bégaudeau, en dialogue avec Mélanie Mary, mise en scène de Mélanie Mary.

 

 Un deux Un deux  undeuxAgrégé de lettres modernes, et professeur de lycée,  Bégaudeau publia très vite son premier roman Jouer juste, puis un autre  Dans la diagonale en 2005, et une « fiction biographique », Un démocrate, Mick Jagger 1960-1969.   Il est aussi réalisateur au sein du collectif Othon qui a réalisé trois documentaires.
Un troisième roman de lui parut en 2006,  Entre les murs,  inspiré par son expérience d’enseignant qui  deviendra un film réalisé par  Laurent Cantet.  Sa première pièce Le Problème a été créée en 2011 au Théâtre du Nord puis à Paris.  Et en 2012, il publie Au début, un roman composé de treize récits pris en charge par des narratrices.
Bégaudeau revient au théâtre avec cette courte pièce  « en dialogue avec Mélanie Mary » (sic). Une histoire d’amour entre Elle et Lui, un couple d’acteurs,  dans une série de courtes séquences numérotées de 1 à 9, dont le titre inscrit sur un carton blanc que l’assistant/guitariste vient poser délicatement l’une après l’autre contre le mur du fond…
C’est donc successivement: On pourrait se voir un jour,. Je crois que tu me plais. J’ai très envie de t’embrasser. T’aimes moins le faire que moi. Dis-moi que tu m’aimes. Ce serait bien d’habiter ensemble. On fait plus rien. Tu m’aimes plus ou quoi. Faudrait qu’on se parle.

  » Cette deuxième pièce a le statut particulier de matrice d’une jeune œuvre théâtrale »  nous  dit le projet (sic). On y parle aussi de  » périmètre tendre, de suspense délicieux »…  Et Mélanie Mary qui a réalisé la mise  en scène et qui joue le rôle de la jeune femme dit,  dans sa note d’intention, « qu’on y voit Elle et Lui se transformer d’acteurs en vrai couple ».  Pour Bégaudau, « c’est une pièce sur le vrai et sur le faux, donc sur l’amour et la pièce se tient dans le moment où l’amour permet encore du jeu ».
On veut bien mais  tout ceci semble un peu prétentieux et, sur le plateau, cela ne se traduit pas vraiment. La pièce a en effet du mal a prendre son envol mais il y a ensuite quelques petits moments où on sent percer une certaine tendresse chez ce jeune couple dont on ne saura finalement pas grand-chose.

Délicatesses de la découverte amoureuse, émois érotiques puis cristallisation avant la redescente et l’inévitable rupture. Sur une scène nue, juste quelques livres, boîtes, etc..  à la fois réalistes et pas du tout, puisqu’ils sont en céramique émaillée. Comme c’est plutôt pas mal joué par Mélanie Mary et François Nambot, on se laisse prendre, du moins au début  mais sans grande passion, et  malgré plusieurs erreurs de mise en scène comme  cette inutile exposition de panneaux avec le titre des séquences ou cette fausse fin redoutable qui casse le spectacle. Et c’est souvent un peu long…
La pièce  et  la mise en scène ont quelque chose d’assez naïf et on a bien du mal à en distinguer le second degré  du premier. Elle est  encore brute de décoffrage-on peut se tromper mais cela  sentait encore furieusement des séances d’impro!-du genre gentil mais pas franchement convaincante…

Alors à voir? Pas sûr,  d’autant plus que,  si  les deux acteurs  font leur boulot, ils  semblent ramer. Il faut dire qu’il il n’y avait pas grand monde ce soir-là mais, à 25 euros la place… on ne voudrait pas être pingre mais cela fait quand  même cher pour 80 gentilles petites minutes. Et on a le droit de préférer les autres textes-plus substantiels- de François Begaudeau…

Philippe du Vignal

Théâtre de Belleville jusqu’au  1er décembre


 

Letzte tage, Ein Vorabend, Derniers jours. Une veillée

Letzte tage, Ein Vorabend, Derniers jours, Une veillée, texte et mise en scène de Christoph Marthaler (spectacle en allemand surtitré).

 

Letzte tage, Ein Vorabend, Derniers jours. Une veillée photo2Une part fondamentale de l’histoire de l’Europe avec ses meurtrissures indélébiles s’invite aujourd’hui au théâtre de la Ville.  Chistoph Marthaler nous convie à assister à une séance publique  de l’ancien parlement de Vienne. qui, contrairement à ce que montre la photo de l’’affiche, ( ci-contre),  n’est pas recréé ici. Les 500 spectateurs sont en effet assis sur la scène, face à la salle. De quoi perdre un peu nos repères spatio-temporels.
Cela se passe  à la veille de la première guerre mondiale. Mais nous sommes aussi au 200 ème anniversaire de la libération du camp de Mauthausen-Gusen. Nous pourrions être aussi au Parlement hongrois  où le président de la République, le  nationaliste Victor Orban  prononce  un  discours.

Le metteur en scène fait alterner passé et  futur pour nous mieux faire  percevoir  le présent, et  nous mettre en garde  contre les risques de l’avenir. Pour lui, l’histoire n’est qu’un éternel recommencement.  On entend  le discours antisémite de Karl Lueger, maire de Vienne en 1913, ou celui d’une député viennoise du parti nationaliste de Jörg Haider en 2007,  et ses propres écrits à lui, Chistoph Marthaler, où il reprend parfois des notices biographiques de musiciens juifs morts dans les camps de concentration.
  Comme en contrepoids des discours racistes et antisémites, la musique  constitue le personnage central du spectacle et a une sorte d’action cathartique. Le metteur en scène a repris  les musiques de compositeurs juifs déportés, en particulier ceux qui sont  passés par Terezin, comme Viktor Ullmann ou Pavel Hass. Terezin qui était un  exemple de camp «privilégié» et constituait un élément  primordial de l’entreprise de propagande nazie. Mais aussi  un  lieu de transit pour les artistes juifs, allemands ou tchèques  avant d’être envoyés à Auschwitz.
  La vie culturelle y tenait une place essentielle, soutien de vie et d’espoir mais aussi travestissement de la réalité et de son avenir meurtri par les nazis. Et de nombreux compositeurs y ont écrit leurs musiques. Karel Fröhlich, un  violoniste,  témoigne, dans La Musique à Terezin,  de la puissance de l’action créatrice: « Pour un artiste, cela a représenté une formidable opportunité de travailler pendant la guerre dans le domaine qu’il s’était choisi. Nous n’avions rien d’autres à faire que jouer. Cependant, il fallait tenir compte d’un facteur essentiel. Nous ne jouions pas vraiment pour un public, puisqu’il disparaissait continuellement! ».
Pour Chistoph  Marthaler,  la musique est à la fois un témoignage du passé, et un  cri d’alerte pour le futur. Il a, pour ce spectacle, travaillé avec des comédiens, des chanteurs et des interprètes, et quatre pianistes jouent dans la salle et  un autre, sur la mezzanine du hall d’entrée. Malgré certaines longueurs, ce spectacle est essentiel: le théâtre devient ici un lieu de mémoire et de commémoration pour un public, qui  est de plus en plus éloigné  de ce moment cruel de l’Histoire.

Les voix entendues sont d’une beauté douloureuse, et la dernière demi-heure, presque exclusivement consacrée à la musique, retentira longtemps dans la mémoire sensorielle du public. Goethe disait: « Vivez le moment présent, vivez dans l’éternité ».  Ce qui s’est produit pour de nombreux artistes, il n’y a pas si longtemps en Europe … 

Jean Couturier

 

Festival d’Automne/Théâtre de la Ville,  jusqu’au 2 octobre.

 

  

Traces d’Henry VI

Traces d’Henry VI d’après Shakespeare, mise en scène d’Agnès Bourgeois.

 

Traces d’Henry VI  dscf5852C’est « un travail å la table » auquel se livrent les élèves de première année de l’EDT91 (École départementale de théâtre): les voici donc attablés, tous identiquement vêtus, décortiquant en 90 minutes, cette trilogie fleuve qui  ne compte pas moins d’une centaine de personnages mais ils sont une douzaine à incarner les protagonistes de cette guerre de succession, qui se terminera, une pièce plus tard, par la prise de pouvoir d’un Gloucester, Richard lll…
En attendant, le couvert est mis pour le repas funèbre: les pairs d’Angleterre,  réconciliés pour l’occasion, pleurent la mort d‘Henri V. Trêve de courte durée. Ils auront tôt fait de reprendre les querelles qui opposent les clans irréconciliables de York et de Lancaster : roses rouges contre roses blanches. Ainsi débute le règne chancelant du jeune Henri Vl, encore sous la tutelle d’un Lord Protecteur, corrompu et contesté. Un mariage malheureux avec Marguerite d’Anjou, le fille du roi René, n’affermira pas son autorité:  le nouveau règne est constamment menacé par les luttes intestines.
Agnès Bourgeois a pris le parti radical de choisir l’intrigue politique plutôt que la fresque historique et de resserrer l’action sur un lieu unique, la table qui sera, tour à tour, scène de banquet, débarcadère, promontoire, jardin ou champ de bataille. Elle constitue l’espace symbolique « plein de bruit et de fureur » où se dévoilent les appétits féroces de chacun.
Pour traduire les soubresauts qui agitent le royaume,  s’instaure autour de cet espace circonscrit une ronde sans fin. Les apprentis-comédiens tournent jusqu’à ce qu’obéissant aux  coups de cymbale de la metteuse en scène  en fond de scène, ils s’immobilisent à une place. En s’asseyant sur l’une des chaises portant les noms des grands du royaume (Gloucester, Suffolk, York,  Somerset…, etc.) ou des deux seules femmes ici présentes (Marguerite et Eleonore), ils vont endosser le rôle assigné par le siège qu’ils occupent temporairement.
Pris dans  ce mouvement perpétuel, ils jouent ainsi une partition différente d’une représentation à l’autre. ce qui demande une certaine virtuosité. La pièce se trouve donc  réduite à une succession de figures, à un jeu de rôles où les personnages se fondent les uns dans les autres jusqu’au brouillage des repères…
Ce qui exige du public un effort constant de compréhension. L’exercice est formateur,
tant du point de vue de la dramaturgie que de l’interprétation, pour les comédiens en herbe. lancés sur les traces d’Henri VI . Mais ce jeu de chaises musicales exige  de chacun qu’il maîtrise la totalité du texte et réagisse promptement à toute situation.
C’est  un terrain de jeu et un beau laboratoire de travail offerts aux élèves mais cela constitue une  limite. Il  faut quand même saluer l’originalité de cet Henri Vl et la pertinence de la mise en scène…
Et, même si le acteurs ont parfois du mal à tenir le pari jusqu’au bout, on ne peut contester l’aspect ludique du spectacle. Les spectateurs s’amusent comme les élèves-comédiens à reconstituer la pièce livrée en fragments.

Anis Gras à Arcueil  jusqu’au 22 septembre 2013

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