Macbeth

Macbeth de William Shakespeare, traduction Jean-Michel Desprats, mise en scène Laurent Pelly.

   Macbeth macbeth-par-laurent-pelly-mars-2012-polo-garat-1-thumb-400x266-40296-thumb-400x266-40297Macbeth revient de guerre, héroïque, couvert de gloire et de sang. Mais on ne revient pas de la guerre.
Sur la lande, au retour, trois sorcières l’attendent -ni femmes ni hommes, êtres abjects et terrifiants, faits d’un peu des quatre éléments brouillés– pour l’enivrer d’une rêverie fatale. Elles lui font voir trois marches éclatantes sur l’escalier de la gloire. Les deux premières étant gravies, il lui faudra monter la troisième, en passant sur le corps du roi Duncan-la loyauté est peu de chose devant l’appétit du pouvoir.
Macbeth est roi, il a gagné, il est perdu : la mort et les morts le poursuivent, il doit tuer encore et encore, jusqu’à l’impossible. Macbeth est aussi l’histoire d’un guerrier très amoureux de sa femme. C’est elle qui, par amour pour lui et pour elle-même, veut le faire couronner à tout prix. Lui, il suit, hésitant à peine, aveuglé, emporté par son désir, par le crime comme virilité suprême.
La réalité, la politique, la morale se trompent, ce sont les sorcières qui voient juste. Et la réalité, la morale, la politique et le rapport de forces arrachent au dernier moment le bandeau des yeux du guerrier : il est tombé dans le piège des apparences, il a cru ce qu’il voulait croire. Macbeth, tuant son suzerain et son hôte, a commis un crime contre-nature, et c’est la nature retournée comme un gant –le gant du défi- qui aura raison de lui : la forêt se met en marche, et un homme qui n’est « pas né d’une femme » le tue.
Laurent Pelly a voulu pour ce Macbeth un décor splendide et dérisoire : un immense labyrinthe de parpaings, qui renvoie d’un côté aux pauvres forteresses des lotissements qui ceinturent les villes, de l’autre à un lieu d’enfermement et d’égarement. Tout se déroule dans « la brume et le mauvais air », dans une lumière nocturne riche de spectres et d’illusions, sans que la narration y perde: on suit l’affaire, étape par étape. Pas de fioritures dans les costumes non plus : ils sont sombres, sobres, intemporels, proches de nous. La mise en scène est efficace, et juste, intelligente.

Un regret:  le grand metteur en scène d’opéra qu’est Laurent Pelly n’a pas osé se passer de l’énorme pot-pourri de musiques diverses et variées qui illustrent et nappent le spectacle. Du coup, avec les entrées de chœurs réglées militairement et  des scènes collectives, cela plombe la représentation.
Et là où l’on ressentirait le besoin d’un mouvement incessant, d’un élan, d’une chute inéluctable, l’action prend des temps d’arrêt, des pauses. Les acteurs lancent leurs “airs“ en virtuoses : ils ne laissent qu’à de brefs moments craquer l’armure et sortir un accent de vérité.
On dit dans le milieu théâtral que Macbeth porte malheur: mais pas du tout;  ici, la pièce fonctionne bien et est bien reçue par le public. On a juste envie d’être plus troublé, plus écorché par la poésie de Shakespeare, que la maîtrise de la mise en scène aille jusqu’au débordement.

Christine Friedel

Théâtre Nanterre-Amandiers, jusqu’au 13 octobre


Archive pour septembre, 2013

Le soldat Ventre-creux

Le Soldat Ventre-creux de Hanokh Levin, texte français de Jacqueline Carnaud et Laurence Sendrowicz, mise en scène de Véronique Widock

Le soldat Ventre-creux soldat« Quand un soldat revient de guerre, il a… Simplement eu d‘la chance et puis voilà » : Yves Montand chantait ça, autrefois. Pour ce qui est de la chance, ce n’est pas si sûr, voir l’Histoire du soldat de Ramuz et Stravinsky : le diable et son violon magique lui ont pris trois ans contre trois jours et personne ne le reconnaît à son retour.
Celui-là aussi, comme le Sosie de Plaute puis de Molière, trouve à son retour sa maison occupée et sa femme dans les bras d’un autre, d’un autre qui prétend être lui-même.
Hanokh Levin réactive la farce tragique en introduisant un troisième Sosie : à côté du Soldat ventre-creux et du Soldat ventre-plein, vient s’inviter le Soldat ventre-à-terre, tenant ses tripes dans sa main comme le triste roi Renaud. Que va-t-il advenir de cette triple revendication ? Rien, parce que le plus fort reste le plus fort. La femme donnera un petit baiser et un petit bout de reconnaissance à chacun, mais le mieux nanti et le plus fort restera le mieux nanti et le plus fort, et  elle sera bien obligée de se soumettre à son pouvoir.
Le blessé, lui,  passera tout le temps de la pièce à mourir, et le ventre-creux ne cèdera jamais, malgré un bref moment de renoncement. Passe,  entre les trois Sosie,  un frêle enfant qui écoute de chacun sa chanson d’enfance et le récit-le même-de ses exploits. Les voisins sont aveugles ou sourds: c’est la guerre même pour l’arrière : le Soldat ventre-creux n’aura jamais pour lui ni preuve ni témoignage objectif qu’il est bien lui-même. Il lui suffit de trouver dans son appétit, dans le manque, la certitude de ce qu’il est. Il en entend peut-être un écho à peine perceptible dans le silence et la gravité de la femme, de l’enfant.
Stéphane Facco excelle dans ce personnage qui tient de l’Arlequin, affamé, virtuose de la comédie, obstiné, inventif, prenant le public à témoin… La mise en scène est de la même eau, forte et précise, à la hauteur de l’humour et de la vitalité de l’auteur, et de sa pudeur à dire le malheur.
On sait bien que Levin était obsédé par l’interminable guerre israélo-palestinienne. Ni sa pièce ni la mise en scène de Véronique Widock ne nous y confrontent directement, mais peut-être  sous le rire, sous le plaisir du travail bien fait, quelque chose de cette amertume trace un chemin ténu.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, jusqu’au 19 septembre

Chloé Waysfeld

Chloé Waysfeld

Chloé Waysfeld equipe-chloeChloé Waysfeld vient de nous quitter, des suites d’un cancer. Le monde du lyrique, du théâtre et de tous ceux qui cherchent à bâtir des passerelles entre les deux,  est aujourd’hui privé d’un beau sourire et d’une belle énergie.
Après une importante carrière de soliste lyrique, elle crée La Piccola compagnie, avec Thierry Machuel et Jérôme Pellissier.
Très vite, Méli Mélodie son premier spectacle est en tournée avec les Jeunesses Musicales de France.
Puis avec Lettres à …,  elle propose une belle retranscription de paroles d’anciens, avec une grande pudeur et beaucoup de sensibilité, accompagnée à l’accordéon par Thierry Bretonnet. Amoureuse de mélodies et de lieds, elle crée un autre duo avec Thierry Breton et Anima Vocis, en  reprenant notamment les airs les plus célèbres qui mettent en scène des animaux (la truite, etc…)
Elle préparait en ce moment Les Lessiveuses Opéra dont les personnages sont  des mères de détenus,  dont le seul lien avec leurs enfants est le linge qu’elles lavent inlassablement. Trois chanteuses/comédiennes incarneront ces mères brisées,  autour de l’ensemble 2 e2m. La première du spectacle, qui aura lieu aux Ullis le 15 novembre prochain, sera sans  nul doute un moment fort et l’occasion de se souvenir du visage toujours  éclairé d’un sourire de Chloé  Waysfeld. Un visage qui continuera de nous troubler sous  les traits de Noémi Waysfled, sa jeune sœur, elle aussi  chanteuse de talent.

Julien Barsan
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au Monde

Au Monde, texte et mise en scène de Joël Pommerat.

au Monde au_monde-1-199x300La pièce,  comme Les Marchands qui va aussi être sur cette même scène ce mercredi,  » ne sont ni des reprises, dit Pommerat ni des re-créations mais deux spectacles que nous réveillons ». Au monde avait  été créé au Théâtre National de Strasbourg en 2004 puis accueilli au Paris-Villette par Patrick Gufflet, brutalement remercié par la mairie de Paris au printemps dernier. Au Monde avait aussi révélé au grand public Joël Pommerat dont l’écriture scénique, le jeu très physique des acteurs et l’espace scénographique bouleversait alors la dramaturgie contemporain. Mais depuis notre regard, et c’est normal,  s’est sans doute aussi modifié.
Neuf ans plus tard, La Réunification des deux Corées a consacré Joël Pommerat ( voir Le Théâtre du Blog) comme l’auteur/metteur en scène, artiste associé au Théâtre national-Bruxelles, le plus connu et le plus respecté dans l’hexagone mais aussi à l’étranger. Avec, sans cesse, plusieurs de ses spectacles à l’affiche un peu partout.
  Pour Au Monde, le cadre de scène doré de l’Odéon a été recouvert de tissu noir comme dans la salle, les places de côté condamnées, et on retrouve cette scène au sol et aux murs noirs, avec, juste une barre  verticale de lumière blanche presque éblouissante dans la pénombre où il a juste une longue table,  perpendiculaire au bord de scène et  recouverte d’une nappe blanche. Et cinq chaises, noires aussi bien entendu comme la plupart des costumes .
Cela fait de cet ensemble scénographique une remarquable installation d’art minimal (on pense à la fois  aux volumes stricts de Don Judd et de Sol Lewit, et  aux  barres lumineuses de Dan Flavin)-et un cadre exemplaire pour une intrigue réduite à sa plus simple expression. Cela se passe dans une famille de la grande bourgeoisie dont les protagonistes sont d’abord:  le père qui va venir s’asseoir au bout de la table. Il a quelque 80 ans et a tenu d’une main sûre un ensemble de sociétés d’armement mais, âgé, il voudrait en confier maintenant la direction à Ori, son plus jeune  fils, officier supérieur comme en atteste son uniforme aux nombreuses barrettes. Il veut  quitter définitivement l’armée mais rechigne à assumer les responsabilités de son père, ce qu’il finira par accepter.
Il y a aussi dans cet espace indéterminé son fils aîné mais aussi sa fille aînée qui est enceinte, et son mari, et  sa seconde fille, présentatrice vedette à la télévision et la plus jeune. Mais aussi une curieuse personne, une jeune femme qui a été embauchée par la fille aînée sans en avoir parlé à ses frère et sœurs qui le lui reprocheront ; elle  parle une langue inconnue et n’a pas de fonction précise dans la maison.
Vivent-ils tous ensemble? On peut le supposer mais, comme chez Pommerat,les identités comme les faits sont le plus souvent  étranges et semblent appartenir au domaine du rêve. Ce qui fait la force et en même temps la faiblesse de ces personnages hors du commun qui se parlent sans vraiment entrer en relation avec l’autre. Dans Au monde, on parle, on parle même beaucoup… Et on évoque ainsi le problème du travail dans la société contemporaine: « Le travail n’existera plus ». Mais, comme le dit Pommerat, ce n’est pas une pièce sur la famille en particulier, pilier de notre système économique, social, politique et sur son rapport au monde qui l’entoure » .
Le langage est parfois très cru comme dans La Réunification des deux Corées: « J’aimerais être une pute, une grosse pute, »dit l’une des sœurs. Nombre de ces conversations/soliloques, avec des conversations/considérations sur la philosophie de l’existence ont lieu devant un écran de télévision face public suggéré par une lumière blanche et surtout par une bande-son parodique de grande qualité signée François Leymarie.Est-ce la nuit, est-ce le jour, on ne sait plus trop, emmenés que nous sommes dans un parcours onirique, chargé d’angoisses et de doutes où la position du corps de chacun des personnages en dit long sur son identité. On ne sait pas non plus toujours très bien qui parle dans cette pénombre permanente, de l’un ou l’autre de ces frères, beau-frère et  sœurs. Comme si Joël Pommerat voulait encore un peu mieux brouiller les cartes?
Et cela fonctionne? Aux meilleurs moments, oui; la mise en scène, comme toujours chez lui, est d’une rigueur absolue, les acteurs (les mêmes qu’à la création, sauf trois dont le remarquable Philippe Lehembre, disparu l’an passé, qui jouait le père et auquel sont dédiées ces représentations) Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Lionel Codino, Angelo Dello Spedale, Roland Monod, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, David Sighicelli) sont tous impeccables, la scénographie épurée, et les lumières d’Eric Soyer son vieux complice, d’une grande sensibilité, les costumes de Marguerite Bordat, l’univers sonore de François Leymarie, en parfaite adéquation avec  cette intrigue  où le malaise des personnages est palpable. Tout le théâtre contemporain, y compris maintenant celui du théâtre de rue!-sans doute influencé par les émissions de télévision-souffre de cette utilisation de micros HF, mais, pour une fois, la légère amplification des voix, comme parfois celui des pas sur le sol, est tout à fait justifiée.
Mais on peut se demander si, à la création d’Au monde, nous n’avions  pas été d’abord et surtout bluffés et  séduits par lcet exercice de haute virutosité: lamise en scène de Pommerat, la scénographie d’Eric Soyer, et ces fameuses séquences rythmées par des noirs qui sont un peu comme sa signature; quelque neuf ans plus tard, on se dit que cette grande virtuosité de la mise en scène a pu faire oublier les faiblesses du texte.
Les personnages ne sont pas  vraiment au centre de la pièce, ce qui n’est en rien gênant, au contraire mais on a du mal à saisir ce que Pommerat voudrait mettre en valeur, à savoir l’écart entre les idéaux et leur vie au quotidien, entre  la réalité et la perception qu’ils ont du monde,  et « la contradiction entre leurs convictions et leur implication dans un système qui va à l’encontre de leurs convictions ». Mais on a l’impression toujours gênante au théâtre de n’être nullement concerné par ce qui est énoncé sur le plateau…

  Et dès le début, le spectacle, malgré encore une fois toute sa rigueur, et sa grande qualité plastique, a donc quelque mal à décoller. Dans une salle qui n’est sans doute pas vraiment faite pour ce type de spectacle! On ne dira jamais assez l’importance de la scénographie dans le théâtre contemporain et un spectacle de Pommerat a besoin de plus de proximité, de plus d’obscénité au sens, bien sûr, étymologique du mot.
Les Ateliers Berthier, où il a créé plusieurs  de ses spectacles  conviennent bien mieux à son univers. Ici, dans cette salle à l’italienne, il y a un manque évident de connivence entre les personnages et le public, et on s’ennuie un peu. Quelques rares  spectateurs déçus s’en vont- ce qui ne prouve rien mais  les applaudissements sont à la fin bien peu chaleureux.

Pommerat a sans doute raison: les premières représentations d’un spectacle-on le sait depuis longtemps-ont souvent quelque chose d’assez « raide et d’appliqué » et manquent de « grâce et d’intelligence ». Cet Au monde, « réveillé »  se montre  assez décevant; il se bonifiera sans  doute mais il n’est pas si sûr que, même à coups de petits réglages et de modifications, que le texte en sorte  valorisé .
Alors à voir? Si vous n’avez jamais encore vu un spectacle de Pommerat, ce n’est peut-être pas dans les urgences et mieux vaudra attendre Les Marchands, dont on vous reparlera.

Philippe du Vignal

 En alternance avec Les Marchands au Théâtre de l’Odéon à  Paris jusqu’au19 octobreet au Théâtre National de Bruxelles  T: 32 (2) 203 53 32 du 28 janvier au 2 févrieret à la Criée, Théâtre National de Marseille, en collaboration avec le Merlan, Scène nationale  T04-91-54-70 du 18 au 21 février.

 

Voyage avec ou sans bagage

Voyage avec ou sans bagage par la compagnie Bouche- à-Bouche,

Voyage avec ou sans bagage actu_gaucheMarie-Do Fréval aime les lieux insolites, elle crée des perturbations  dans les rues, sur les rives des fleuves, sur les places publiques devant des passants interloqués ou indifférents, noyautés heureusement par un public  complice. On se souvient de Ma mort n’est la faute de personne esquissé autour de l’Île Saint Louis, qu’on avait pu voir à Chalon dans la rue où elle évoquait les souffrances et la mort de Frida Kahlo, grande artiste mexicaine, compagne de Diego Rivera, en 2009.
Nous sommes convoqués sur le parvis de la gare RER, où  8 personnages accoutrés de costumes très colorés arrivent les bras chargés de valises,  d’uniformes de la RATP sur des cintres, et de mannequins blancs en chiffons. Ils s’allongent par terre en silence puis entrent  dans la gare, en escaladent les péages, suspendent leurs mannequins aux panneaux vitrés puis nous emmènent sur le quai du train qui part pour Arcueil. Et pendant un quart d’heure, ils déshabillent pour enfiler les uniformes de la RATP étrangement désaccordés, les filles restant en petite culotte, les garçons en short, mais avec la  veste réglementaire, chacun demandant aux passants de lui nouer sa cravate. Et puis ils sont montés dans le train pour Laplace, sans qu’on ait pu les suivre…

Edith Rappoport

Gare RER Denfert-Rochereau

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Concert Est-Ouest – Double-anniversaire Sikora/Lutoslawski

Concert Est-Ouest – Double-anniversaire Sikora/Lutoslawski, œuvres de Luis Fernando Rizo-Salom, Wojtek Blecharz, Edith Canat de Chizy, Elzbieta Sikora, Witold Lutoslawski


Concert Est-Ouest - Double-anniversaire Sikora/Lutoslawski 1phse0046Lutoslawski aurait cent ans et Sikora souffle soixante dix bougies. Compositeurs polonais dont les œuvres sont jouées dans le monde entier, ils représentent deux générations distinctes : le premier travaille sur « l’aléatoire » tandis que la seconde inclut dans son écriture une grande connaissance de l’électronique.
De Witold Lutoslawski, est donné Chain 1, pour flûte, hautbois, clarinette, basson, cor, trompette, trombone, percussion, clavecin, deux violons, alto, violoncelle et contrebasse. La pièce est ludique et chaque instrument appelle. Des jeux de pizzicatis aux cuivres lancinants, les instruments jouent en solos ou duos - clarinette avec flûte, violoncelle et contrebasse – et se rencontrent, en décalé ou en osmose.
Lutoslawski, compositeur et chef d’orchestre, digne héritier de Chopin et de Szymanowski considéré comme un «classique moderne» a élaboré un nouveau langage musical. Comme eux, il a puisé dans la musique populaire polonaise, comme l’avait fait avant lui Bartok auquel il rend hommage, avec Musique funèbre, composée en 53. «Ce qui compte, c’est la substance de la musique. L’émotion est le but extrême de la musique» confiait-il à Elzbieta Sikora, qui l’interviewait, en 93.
Sikora présente, en création mondiale, Twilling-Sonophère 1, pièce pour hautbois solo, deux violons, alto, violoncelle, contrebasse et électronique. Le travail du hautbois se fait dans les suraigus et apporte une dramatisation, comme un cri d’appel ou une sirène entêtée. L’instrument joue les grands écarts entre aigus et graves (Hélène Devilleneuve, magnifique soliste). La montée des cordes, subtile, s’organise en mouvements ronds et en spirale, obligeant les solistes à une écoute respective aiguë. La balade au violon est d’une grande douceur et ressemble à des jeux d’eau. Les notes se suspendent avant une reprise progressive, imprimant à l’ensemble un air de méditation. Il y a de la gravité en même temps qu’une fragilité cristalline donnée par le bruissement des touches. La tonalité des trois violons est magnifiquement harmonieuse.
Compositrice franco-polonaise, Sikora a fait ses études de composition à Varsovie, avec Tadeusz Baird et Zbigniew Rudzinski, puis étudié la musique électroacoustique avec Pierre Schaeffer et François Bayle et suivi des stages d’informatique musicale à l’IRCAM. Elle a composé une cinquantaine d’œuvres instrumentales, vocales, électroacoustiques et mixtes, dont plusieurs ont été enregistrées, et reçu de nombreux prix. Son dernier opéra, Madame Curie, créé à l’auditorium de l’Unesco en novembre 2011, a été remarqué par la critique internationale et a reçu un accueil chaleureux du public.
Autour de Lutoslawski et Sikora, trois œuvres ont également été présentées au cours de la soirée : Pluie, vapeur, vitesse, hommage à Turner, d’Edith Canat de Chizy ; Torpor de Wojtek Blecharz et Quatre pantomimes pour six, de Luis Fernando Rizo-Salom, jeune compositeur colombien qui vient de disparaître tragiquement, et à qui est dédié ce concert, chaque compositeur apportant son univers propre.
Les musiciens de l’Ensemble Court-Circuit, dirigés par Jean Deroyer, leur directeur artistique, ont traversé ces œuvres aux notations singulières et s’impliquent aussi dans des projets interdisciplinaires. Deroyer fait un parcours sans faute : il a dirigé entre autre l’Ensemble Intercontemporain, l’Orchestre de Paris et l’Orchestre Philharmonique de Radio-France. Sa sensibilité passe par un engagement corporel impressionnant.
La réalisation en informatique musicale, de Vincent Laubeuf (Motus) et Tom Mays -qui assure aussi le karlax-, et la projection sonore d’Olivier Lamarche sont des pièces maîtresse dans cette chaleureuse soirée, réalisée avec le soutien de l’Institut Adam Mickiewicz et de l’Institut polonais de Paris qui a édité une superbe plaquette. Félicitations aux compositeurs et instrumentistes, ainsi qu’aux organisateurs.

 

Brigitte Rémer

 

Concert du 6 septembre, programmé au Conservatoire à rayonnement régional de Paris. Retransmission par France Musique, lundi 16 septembre, à 20h.

Le 10 décembre à 18h, Reflets irisés, rencontre avec Elzbieta Sikora au Centre de documentation de la musique contemporaine.


Les Amours vulnérables de Desdémone et Othello

Les Amours vulnérables de Desdémone et Othello, de Manuel Piolat-Soleymat et Razerka Ben Sadia-Lavant, librement inspiré d’Othello, le Maure de Venise de Shakespeare, mise en scène de Razerka Ben Sadia-Lavant.

Les Amours vulnérables de Desdémone et Othello desdemone-et-othelloalain-schererLes thèmes de l’amour et de l’étranger ont présidé au projet de réécriture d’Othello de Shakespeare via Les Amours vulnérables de Desdémone et Othello de Manuel Piolat-Soleymat et  de la metteuse en scène Razerka Ben Sadia-Lavant.
Le basculement de la civilisation dans la barbarie n’a jamais été aussi perceptible qu’à travers la violence de la question de l’autre et de la différence – la femme, le Maure… Othello oublie en effet toute raison pour tomber dans la pulsion de possession et de domination : « La jalousie n’est souvent qu’un inquiétant besoin de tyrannie appliqué aux choses de l’amour. » (Proust)
Sur l’île de Chypre, le bel étranger Othello, est la proie du sentiment douloureux de la jalousie, un attachement exclusif pour la belle Desdémone :  son fidèle Iago auquel il a préféré Cassio pour le seconder, est lui-même habité par un sentiment hostile né de l’envie que provoque le spectacle du bonheur. Son maître est non seulement heureux en amour mais il préfère l’amitié de Cassio à la sienne propre. L’entreprise de Iago, qui ne supporte pas la vision du plaisir chez son supérieur, ne travaille qu’à s’accaparer les richesses et les biens de l’autre, son pouvoir et sa reconnaissance, même s’il y trouve la mort au bout du compte.
Le démon vénitien ne cesse de scander sa haine du Maure : Iago mène la danse en monstre vindicatif et arriviste, manipulant dans le mépris ses victimes – les étrangers et les femmes – qui ne lui opposent nulle résistance, des imbéciles qui pensent que le monde est beau et bon
Cette vision négative tourne cette  tragédie en dérision, façon BD satirique, dans un déroulé de vignettes et scènes colorées successives que dessine le diabolique et inventif traître. Razerka Ben Sadia-Lavant  a donné  une  tonalité orientale du spectacle  et elle pointe avec justesse la question de l’altérité,  que la musique de Mehdi Haddad souligne de son oud classique puis électrique, accompagnée du chant émouvant et sombre de Sapho dont les sonorités mêlent tradition et modernité.
La danse est également présente avec la Madrilène Teresa Acevedo pour Bianca et les Djins. Les interprètes acrobates simulent,  à travers sauts, pirouettes, jetés et envolées du corps, les pulsions de vie, les réveils et les désirs d’une nature pleine de heurts et de violences, un chaos chorégraphié à la façon d’un tremblement de terre ou d’une tempête.
Denis Lavant en Iago est méchant et espiègle,  mais aussi une sorte de troll poétique : il éradique ses semblables sans le moindre effort, sûr de son talent d’organisateur à l’intérieur de la structure métallique de ce qui pourrait être un marché ou un bazar sur une place publique.

Le rappeur Disiz qui joue Othello pose son personnage avec une force tranquille et une noble sobriété, jaloux à la fois de Desdémone qu’il aime et de Cassio qui aimerait celle-ci… L’obsession craintive de partager sa bien-aimée torture le jaloux à l’excès. Quant à l’épouse incarnée par Alexandra Fournier, on aimerait la voir résister davantage au chagrin de son beau mâle; elle semble incapable de rébellion ou du moindre geste d’opposition aux accès de colère dévorante d’Othello.
Elle est la  victime soumise jusqu’au bout de sa passion pour un homme de pouvoir et pour sa virilité.

Véronique Hotte

Théâtre Nanterre-Amandiers : 01 46 14 70 00 jusqu’au 29 septembre 2013, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h, mardi à 19h30.


Exploit

Exploit  chorégraphie de Pauline Simon et Gerro, et Minos et Him de Simon Tanguy, Roger Sala Reyner et Aloun Marchal.

L’humour est censé marquer ce retour de la danse au Théâtre des Abbesses! Les deux chorégraphies sont jouées sur un plateau nu. Exploit de Pauline Simon a eu le premier Prix de Danse élargie et le prix du jury des spectateurs en 2012, ce spectacle de cinq danseuses et deux danseurs rappelle de manière décalée  les gestes et les mouvements d’une compétition d’athlétisme.
La bande-son fait revivre les commentaires sportifs télévisuels qui ont relaté la victoire aux championnats du monde de 2003 de la Française Eunice Barber avec un saut en longueur de 6,99 mètres. Ce sont surtout ces commentaires qui déclenchent le rire du public, et  parfois la gestuelle absurde des interprètes fait sourire, mais il y a de vraies longueurs et cette pièce ressemble plus à l’autocélébration d’un travail en fin de stage de danseurs maîtrisant leur jeu.
Par contre
, dans Gerro, Minos et  Him, les trois danseurs  apportent avec  leurs performances, une vraie folie à cette soirée. Ils se livrent à des jeux d’enfants mêlant provocation et humour, et  leurs corps nus sous un tee-shirt ou une chemise sont libres de toute contrainte. Cette danse à la Isadora Duncan, à la fois grotesque et surréaliste, est nourrie d’une belle énergie.
C’est léger et jubilatoire. les trois danseurs ont reçu une belle ovation du public.

Jean Couturier
Au théâtre des Abbesses du 10 au 14 septembre        

Insomnies

Insomnies de Jon Fosse, lecture par le collectif Exit dirigée par Hélène Soulié.

Écrivain norvégien, Jon Fosse, à 53 ans,  est un des auteurs de théâtre les plus en vue chez nous depuis qu’il a été monté, entre autres, par Régy, puis par Ostermeier, Chéreau, Lassalle… (voir les nombreux articles du Théâtre du Blog consacrés aux mises en scène de ses pièces).
Il a longtemps écrit romans, essais et livres pour enfants, avant d’arriver tardivement au théâtre avec sa première pièce  Et nous ne serons jamais séparés publiée en 94 et donnée en ce moment dans une mise en scène de Marc Paquien avec Ludmila Mickaël au Théâtre de l’Oeuvre.Son écriture se caractérise par l’emploi d’un vocabulaire très peu riche, la mise en avant de personnes simples, dans leur vie quotidienne. Cette fausse simplicité cache une mécanique de l’épure, précise et réfléchie, qui implique une écriture circulaire, ou plutôt en forme de spirale. Une écriture qui, bien souvent, comme, par exemple,  dans Kant,  nous saisit d’angoisse.
Hélène Soulié, directrice artistique du collectif Exit, se passionne pour les auteurs scandinaves;  son « Eyolf » d’Ibsen (voir Le Théâtre du Blog)) a été donné l’an dernier au Théâtre de l’Aquarium et elle retrouve Fosse  dont elle avait monté Kant, comme cette fois,  dans une  traduction de Terje Sinding. Insomnies  raconte l’exil d’un très jeune couple chassé de la remise à bateau où ils avaient trouvé refuge. La jeune femme est enceinte et il est important pour eux de vite trouver  un point de chute avant l’accouchement.
Mais tout se passe mal: la mère de la jeune fille la rejette, lui préférant sa sœur, à qui tout réussit.L’intégralité du texte ne nous a pas été lue mais on devine que les deux marginaux vont avoir à faire des choix cruciaux pour survivre, choix que la morale n’accepterait pas.
La pièce de Fosse ne semble pas porter la même charge émotionnelle que les autres. Mais la partie lue est plutôt un prologue au développement de l’action et,  à la lecture, un des comédiens avait un débit extrêmement lent, et n’était pas au diapason des deux autres. Dommage! L’écriture de Fosse ne pardonne pas en effet cette erreur qui fait  passer les personnages « Fossiens » pour des demeurés….Dans les perspectives de mise en scène annoncées (la pièce sera créée en 2014/2015), il y a des pièges dans lesquels on espère qu’Hélène Soulié ne tombera pas : emploi de la vidéo, musique jouée en scène d’inspiration « pop rock »!. Mais on suivra avec plaisir cette création ambitieuse…

Julien Barsan

Swan Lake

Swan Lake, chorégraphie et interprétation de Dada Masilo, d’après Le Lac des cygnes de Tchaïkowski.

Swan Lake swan-lake Le Swan Lake de la chorégraphe sud-africaine Dada Masilo, inspiré de Tchaïkovski, s’approprie l’œuvre originale pour lui donner un envol aérien et rageur dans des hauteurs célestes mais aussi subversives.
Ce pari artistique est assumé avec brio à travers les acquis d’une danse académique sublimée grâce aux pointes des pieds nus des danseuses et danseurs qui envoient au diable leurs chaussons apprêtés.

 Les interprètes sont  tous, comme attendu en  tutu blanc mousseux. Les hommes,  féminisés et fiers, dressent haut leur torse nu, musculeux et bombé, avec,  sur la tête, une aigrette amusée de plumettes blanches. La distance par rapport aux canons du genre est souriante et facétieuse.
Et, comme la fresque glamour et provocatrice n’avait jamais été osée sur les scènes officielles, elle en acquiert ici davantage de peps et d’évidence.

 Avec force, la chorégraphie allie les codes du répertoire classique, la danse sur pointes – Dada Masilo avait ainsi  déjà revu Roméo et Juliette en 2008 et Carmen en 2009-à la danse contemporaine d’influence africaine, articulée sur une gestuelle traditionnelle dans les accords du corps tribal à la Terre Mère.
 À cette esthétique neuve, fondée sur la mémoire muséale et l’urgence contemporaine, s’ajoutent les préoccupations du temps, la question des sexes et des genres, dont l’homophobie dans une Afrique du Sud ravagée par le sida.
Le cœur de Siegfried n’est pas, comme d’habitude, déchiré entre deux femmes mais entre une femme et un homme, le cygne blanc et le cygne noir, et c’est le cygne sombre et viril qui a la préférence princière.

Les parents sont aux abois et la communauté entière refuse obstinément l’impérieux désir du fils épris d’amour et de passion pour un autre lui-même. Le ballet de Tchaïkovski se révèle à travers ce coup de fouet, soutenu par la musique  de Tchaïkovski, de Saint-Saëns mais aussi par celle de René Avenant, d’Arvo Pärt, de Steven Reich et par les rythmes de youyous méditerranéens et de percussions zouloues.
Corps athlétiques et chorégraphiés à la perfection, hautes et fines statures élancées sur les pieds dressés et bras levés en chœur, frétillements de petits pas bouillonnants  ou ruptures de gestes secs issus des terres ancestrales, l’osmose est accomplie entre la tradition et l’esthétique contemporaine comme entre un féminin et un masculin qui ne se distinguent plus.
Un rendez-vous espiègle venu de Johannesburg,  avec des corps sculptés, une séance « arts plastiques vivants » pour une résistance aux sociétés répressives.

Véronique Hotte

Théâtre du Rond-Point à Paris T: 01 44 95 98 21  jusqu’au 6 octobre à 18h30, le dimanche à 15h, relâche lundi.

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