Pablo Casals, l’Homme violoncelle

Pablo Casals, l’Homme violoncelle, écrit joué et mis en scène par Michel Sigalla, et joué au violoncelle par Juliana Laska.

Pablo Casals, l’Homme violoncelle l_homme_violoncelle-300x199Ils sont deux sur scène, et ne font qu’un : l’homme-violoncelle. Michel Sigalla a puisé dans les mémoires et les interviews pour rendre la parole à Pablo Casals, après sa mort, vivant comme jamais.
Ou plutôt il s’est immergé dans cet océan où se rencontrent l’humanisme, la passion de l’harmonie, la politique, l’amour, l’enfance, et naturellement la musique, encore et toujours, la musique comme ferment d’harmonie et de désordre qui fait bouillonner tout cela ensemble.

On connaît un peu l’histoire de cet homme, modeste, généreux, qui n’a pas voulu jouer pour les démocraties compromises avec le régime de Franco. Non, ceux qui voudront l’entendre viendront à Prades, dans le petit bourg des Pyrénées orientales qu’il n’a pas quitté : le dictateur lui a survécu de quatre ans…
On dira presque : peu importe, tant notre duo transmet avec énergie et justesse –et amour- la passion du grand musicien. Bach, son Dieu, Ravel rencontré amicalement, Brahms deviné, interprété comme jamais et comme il le fallait, salué par un critique qui avait connu Brahms.
Ce qu’on entend, c’est la quête incessante de la vie et de la liberté, partout, en commençant par la musique, la recherche du rythme juste, c’est-à-dire, encore une fois, de la vie inscrite maladroitement dans les notes. Car il faut jouer ce qui est écrit, bien sûr, mais surtout la musique qui vibre entre les signes, les unit, leur donne un sens. Casals (et Michel Sigalla) ne parle pas seulement de son instrument : il rend évidente la nécessité de l’art dans notre vie, la nécessité du travail de l’art, acharné, joyeux, y compris quand il se met à détester son instrument de torture, le violoncelle. Qu’il aime tant…
Le violoncelle de Juliana Laska ne vient pas « illustrer » ces propos : elle répond à la parole, discute, met des points d’ironie, trace des sentiers dans la forêt du récit et de la pensée. Elle n’illustre pas, elle joue la joie et le mystère de la musique.
La scénographie et les éclairages n’ont pas été traités avec la même passion, la même exactitude, mais on ne va pas chipoter. L’essentiel du théâtre est là, un acteur, une musicienne qui nous font passer des flots d’émotion, de pensée, de rire, de désir d’en entendre plus. Une parole large dans un très petit théâtre.

Christine Friedel

Théâtre de la Folie 01 43 35 14 80, les vendredi et samedi à 19h30, jusqu’au 30 novembre.


Archive pour 9 octobre, 2013

Entretien avec Marie Marfaing

Entretien avec Marie Marfaing 05102013-photo

Entretien avec Marie Marfaing, performeuse et passeuse d’images

Un agencement d’images avec une  composition de tableaux sculptures éphémères. En effet,le plateau pour la comédienne Marie Marfaing, fille du peintre abstrait André Marfaing, pose la question de la temporalité à travers un prisme à l’intérieur duquel œuvrent certains supports, plexis souples et légèrement opaques, sphère, calques, projections et rétroprojections, couleurs. Le processus technique scande la représentation, et la magicienne tire un fil d’Ariane dans un beau labyrinthe d’images.

Que vous apporte un plateau de théâtre,  lieu par définition de l’éphémère?

Marie Marfaing : Je me pose la question du lien entre l’éphémère du plateau et l’art plastique, que ce soit dans la peinture ou dans la sculpture. Depuis que j’ai choisi de faire le métier de comédienne, j’ai toujours été intriguée par le temps qu’on ne voit pas passer et dont il ne reste rien.
La peinture s’accomplit dans un temps éphémère de la vie mais elle reste et demeure à partir du moment où le public la regarde. Au théâtre en échange, la représentation disparaît en même temps que le public quitte la salle. Ma réflexion s’est portée sur le frottement de ces temporalités.

 Comment rendez-vous compte de votre propre cheminement artistique ?

M. M : Le premier spectacle que j’ai mis en espace était une charte de représentation théâtrale qui avait lieu lors d’un festival. La mise en scène s’articulait sur des cadres vides : je me posais déjà la question de savoir si j’entrais ou sortais du tableau. Et à la fin, je laissais les spectateurs devant une toile d’André Marfaing dont j’estime l’œuvre, non pas comme sa fille, mais à partir d’une réflexion artistique.

 Quel est le second spectacle qui a précédé celui que vous préparez ?

M. M. : Avec des cadres encore, j’en suis arrivée à la photo avec L’Horizon aux aguets, un spectacle conçu uniquement avec des photos et deux actrices. J’ai passé une année au bord de la mer, l et j’y ai pris deux cent quatre-vingts photos : une temporalité picturale avec la mer et le ciel, sans anecdotes.
Il ne s’y passe rien, sauf éventuellement le passage d’un oiseau. Les actrices ont refait cet horizon dans ce cadre avec des grandes photos A3. Pour moi, ce fut l’expérience d’un temps fixe face à un temps qui tourne.

 Aujourd’hui, vous présentez Oup’s (Vanité) au Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet

M. M. : J’étais « fixe » jusqu’à présent, et j’ai bougé : je suis allée dans des îles et des cités, en Asie, au Japon, en Corée, au Viet Nam et aux Etats-Unis, à New-York où je n’ai pris que peu de photos. J’ai voyagé, j’ai capté des images et des temps, puis j’ai confronté au plateau ma matière de prédilection, une réflexion sur le temps.

 Vous semblez naturellement attirée par la vidéo sur un plateau.

M. M. : Je n’aime pas la vidéo en général sur un plateau de théâtre. Ce que j’aime en échange, c’est mettre l’image dans un cadre et en faire un tableau éphémère puisque ce n’est pas une image fixe mais filmée.Que se passe-t-il, si je mets le film dans un cadre,  et si j’essaie de le reconstituer et d’aboutir ainsi à une forme de théâtre éphémère, une image en 3D ?
Voilà pourquoi j’ai inventé un système, un matériau, à partir de plexis fins et   suffisamment opaques  pour qu’ils puissent prendre l’image mais suffisamment fins  pour que  l’image les traverse. Et si je les mets en rétroprojection, les plexis transparents permettent qu’on aperçoive mon ombre, même si je suis derrière l’image.

 Et si vous êtes devant l’image, une ombre apparaît aussi sur l’image.

M. M. : Ce dispositif a révélé du même coup une infinité de dimensions, mon ombre dont je découvrais l’importance, au bénéfice d’une sorte de disparition. L’ombre comme preuve du vivant. D’un côté, l’image captée qui a existé et qui existera tant que je voudrais bien conserver ce qu’il y a sur la pellicule. De l’autre, moi-même qui suis appelée à disparaître comme tous, et mon ombre aussi.

 Vous traitez d’une disparition à plusieurs niveaux, de l’homme en tant que tel, et  de notre passage sur terre;  le temps est le thème du spectacle Oup’s (Vanité).

M. M. : J’ai nommé cette représentation Oup’s (Vanité) : elle ne désigne que le temps d’une respiration-le temps de le dire, puis plus rien… Le spectacle se construit comme un tableau des vanités, pictural et éphémère
J’ai filmé des choses en pensant au temps qui passe-des métronomes-et d’autres que j’ai pensées en tant que violence,  des guerres, des images fortes. Or, je ne filme pas la guerre en reporteuse. À Istanbul, j’ai filmé une vitrine de boutique de jeux d’enfants : des mitraillettes, des objets mécaniques qui font un bruit extrême, des oiseaux qui tournent vite et fort dans le ciel.
Constituer des tableaux avec la dureté de cet univers, c’est pour moi une façon déviante de parler des horreurs qui se passent dans le monde. Je ne sais pas en traiter directement.

 Quelles sont vos images « temps métronome » ?

M. M. : Celle d’un ascenseur transparent : 52ème étage. À chaque étage, on ne voit qu’une barre défiler mais on monte jusqu’à voir les buildings en bas depuis le haut qui surplombe la ville. À la fin, on voit juste  le mot  Bing  et la porte qui s’ouvre au 52ème étage : c’est la seule image qui passe tout au long de la représentation. Il y a aussi le temps du café dont on voit le goutte-à-goutte, le temps qui passe, en compagnie de deux hommes que je ne connaissais pas. Le filtre est comme  un métronome de café.
Le temps métronome est représenté aussi par un paquebot-container, puissant et lourd de marchandises, qui sort du port de Hambourg. Des docks et des dockers. Le temps du voyage est en même temps un appel au voyage. Une vidéo est prise à Hong Kong : une boîte en tôle sans fenêtre qui fait penser à un container dont on voit sortir, une par une, une vingtaine de personnes… à la fin d’une journée de travail.

 Les couleurs jouent également un grand rôle dans la représentation…

M. M. : L’ordre des couleurs a son importance, dont le rouge d’ailleurs. Le dernier jour de mon voyage en Asie s’est passé à Ho Chi Min au Viet-Nam à l’Hôtel Continental, l’hôtel magnifique où descendaient Malraux, Depardon aujourd’hui…Un lieu splendide. En fait, il y avait dans cet hôtel un mariage, et je n’ai filmé que les portiers qui saluaient toute personne qui entrait. Trois plans sont nécessaires à l’ouverture des portes : une impression de vertige ; on ne distingue plus le vrai du faux de l’arrière-plan avec le jeu des cadres et des reflets.
Et comme j’utilise aussi des plexis, on a la sensation d’une autre porte, de morceaux d’images, et moi qui passe devant ou bien derrière. Les hôtesses, vêtues d’un costume rouge d’apparat, apprêtées, n’arrêtent pas de saluer celui qui passe la porte, et l’une d’elles regarde sa montre, sans qu’on le sache : elle s’ennuie ! L’image passe, sans arrêt sur image.

 Vous avez une prédilection pour les cadres.

M.M. : Il y a trois cadres dans Oup’s (Vanité) que je déplace, selon les morceaux d’image avec lesquels je joue, pour composer un tableau du monde, reconstituer une vision, celle d’un temps qui s’est passé. Mais la vision peut changer ou varier : c’est un puzzle mobile. Le temps que j’ai filmé ne participe pas d’un montage, c’est un temps qui s’est passé et que je mets en boucle, pour saisir l’instant et le temps.

 Vous en arrivez à cerner l’idée de mort.

M. M. : Il y a quelque chose d’un tableau des vanités, le temps, la connaissance, le jeu, la coquetterie…Un tableau de féminité, avec un peu de Munch et de Bacon.

 Propos recueillis par Véronique Hotte

 Théâtre de L’Échangeur à Bagnolet. Tél : 01 43 62 71 20, du 18 au 25 novembre 2013, du lundi au samedi à 20h30, dimanche 17h, mercredi 20 – relâche.

Voyage en Loden. Vers Wanda

Voyage en Loden vers Wanda

 

Voyage en Loden. Vers Wanda wanda

© Elizabeth Carecchio

Un projet de Marie Rémond autour de Barbara Loden, création collective. Marie Rémond part à la rencontre de Wanda : de l’héroïne du film et de celle qui lui a donné vie, Barbara Loden.
Un parcours mené en compagnie de Clément Bresson et Sébastien Poudéroux qui tiendront tous les rôles masculins du spectacle, tour à tour protagonistes, narrateurs, présentateurs.
Quant à elle, elle interprète alternativement la Wanda du film et  Barbara , comédienne et seconde épouse d’Elia Kazan, traçant de ce fait un parallèle entre la vie privée et l’œuvre de l’actrice. Comme si cette dernière avait inventé le personnage pour se raconter.
Le spectacle se revendique d’entrée de jeu comme un montage bricolé à trois, dans l’atelier de menuiserie qui accueille le spectateur. Des bruits de marteau et de perceuse interrompront parfois les doctes analyses du film ou les propos machistes d’un Kazan. Une amorce de burlesque qui se poursuivra toute la soirée. Il ne faut donc pas s’attendre à un remake théâtral du film ou à une biographie de Barbara Loden.
Il s’agit plutôt d’un habile tricotage entre des scènes de la vie domestique de Barbara et quelques séquences de Wanda,  notamment la fameuse scène du bar où la jeune femme en cavale est recueillie par une autre paumé, un petit voleur sans envergure. Le tout agrémenté de matériaux d’archive (commentaires autour du film, extraits d’entretiens).
Wanda
, film culte, unique réalisation de Barbara Loden disparue prématurément en 1980, fait figure d’ovni dans le glamour hollywoodien des années soixante-dix, préfigurant les rôles féminins et le style d’un Cassavetes ou, sans l’intellectualisme, La Femme gauchère de Handke. Il met en scène une femme floue et banale qui déserte sans raison son foyer pour suivre, au hasard, un petit voyou sans envergure, jusqu’à commettre un hold-up raté. « Wanda ne peut survivre qu’avec un homme et en s’accordant à son ambition. Elle pense ne pas pouvoir vivre autrement. En Amérique, une femme n’a d’identité qu’à travers l’homme qu’elle attrape », a confié la réalisatrice, ce qui fait écho aux scènes où se manifeste le paternalisme de Kazan vis à vis de sa femme.
Le spectacle replace aussi le film dans son contexte historique. On apprend que, malgré la révolte silencieuse que nous percevons aujourd’hui chez Wanda, il fut dénigré à l’époque par les féministes, avant d’être réhabilité, en France, par Marguerite Duras et Isabelle Huppert et  on entendra des extraits de leurs déclarations.
Abordant Wanda par sous les angles, l’équipe artistique organise un jeu de piste ludique grâce à des trouvailles de mise en scène, de bande-son, de décor que nous vous conseillons d’aller découvrir.
Elle a su trouver une manière originale et juste d’allier cinéma et théâtre.

Mireille Davidovici

 

Théâtre de la Colline jusqu’au 26 octobre.

01 44 62 52 52 ; www.colline.fr

Adieu Patrice Chéreau,

Adieu Patrice Chéreau,

Adieu Patrice Chéreau, dans actualites patrice-chereauPlutôt que vous infliger la n ième biographie comme il y en a dans tous les journaux, nous avons préféré vous donner les témoignages des critiques du Théâtre du Blog qui, pour la plupart, et depuis une quarantaine d’années,  ont vu presque tous ses spectacles.
Chéreau, que l’on ait aimé parfois davantage le metteur en scène que le cinéaste et l’homme, aura en tout cas marqué des générations de spectateurs. C’était une figure emblématique du théâtre français, dans ses mises en scène d’auteurs contemporains ou classiques…

Ph. du V.


 

 

 

Le dimanche 3 novembre, à 20h,  au Théâtre de l’Odéon, Paris.

De nombreux amis et  des proches qui l’ont accompagné  rendront un hommage à l’homme de théâtre, de cinéma et d’opéra. Avec amitié, tous viendront partager un souvenir, un texte…
La soirée sera ponctuée d’extraits de ses films et de documentaires sur son travail, ainsi que d’œuvres musicales qu’il aimait particulièrement.
 Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Le film était à la fois osé, sordide, et  bouleversant …L’Homme blessé  était une descente dans les bas-fonds d’une sexualité qui ne pouvait  se montrer à l’époque. Patrice Chéreau a ouvert une plaie qui suintait la douleur et surtout il nous a présenté un merveilleux acteur, Vittorio Mezzogiorno.
Je n’ai jamais oublié ni l’acteur, ni la grande sensibilité de Patrice Chéreau, directeur d’acteurs…

Alvina Ruprecht,  correspondante de Théâtre du Blog, à Ottawa.

Je me souviens d’Hamlet et  de l’arrivée retentissante du spectre à cheval dans la cour d ‘honneur du Palais des papes de Gérard Desarthe et des autres comédiens. Je me souviens de Phèdre et la douloureuse fracture de Dominique Blanc,  seule au milieu des spectateurs des ateliers Berthier. Je me souviens de la folle énergie  des jeunes comédiens du Conservatoire national dans  Richard III à la Manufacture des œillets  à Ivry.
Plus récemment, je me souviens de son  salut, lorsque nous nous croisions au Théâtre de la Ville. Tous ces lieux, alors que  j’étais  en études théâtrales à la faculté de Nanterre ont marqué pour la vie, ma mémoire et mon lien de simple spectateur avec Patrice Chéreau.
Aucun mot ne sera assez fort pour exprimer notre manque définitif aujourd’hui…

Jean Couturier

On l’avait  connu aux Théâtre des Trois  Baudets  géré en 67 par Maurice Delarue de Travail et Culture; il y créait L’Affaire de la rue de Lourcine de Labiche, et nous,  avec le Théâtre de l’Unité,  on jouait Apollinaire à la guerre, le mardi,  jour de relâche.
Nous l’avions invité à dîner un soir à Meudon chez le père de Jacques Livchine. Il  y  avait  donné tous ses coups de fil sans aucune gêne, et déclaré que, dès qu’il pourrait, il laisserait « sa troupe actuelle pour embaucher de vrais comédiens »…
Nous avions vu ensuite  Les Soldats de Lenz à Chaillot au concours des jeunes compagnies, et je me souviens encore de Melly Touzoul, devenue l’épouse de Paul Puaux. Puis ensuite, nous étions allés en voiture, de nuit,  au Piccolo Teatro de Milan voir sa mise en scène de Splendeur et mort de Joaquin Murieta. Epuisée, j’avais un peu dormi, pendant le spectacle mais j’ai encore des images dans la tête. Et  j’avais tout de même réussi à publier un article.
D’autres souvenirs forts: son remarquable Dom Juan au Théâtre du VIIIème de Lyon. Comme  j’avais fait quelques réserves, il m’avait dit:  « Quand est-ce que tu arrêteras d’écrire des articles de merde dans ton journal de chiottes  ( c’était France Nouvelle)!
Encore quelques images: son très beau Richard II à l’Odéon avec Gérard Desarthe et La fausse Suivante aux Amandiers-Nanterre avec Jane Birkin,  et aussi Massacre à Paris de Marlowe  au Théâtre du VIIIe  et  Combat de Nègres et de chiens de Bernard-Marie Koltès à Nanterre.
C’était, je crois, un grand artiste, mais… pas une très belle personne.

Edith Rappoport

De quoi se souvient au juste, d’un si long parcours et dont nous avons pratiquement tout vu, sauf Wagner à Bayreuth! Alors, en vrac: D’abord Les Soldats de Lenz en 66, à la salle Gémier à Chaillot-il avait 23 ans!- qui allait obtenir le prix des jeunes compagnies. Coiffant au poteau et c’était justice, Jean-Pïerre Miquel qui l’avait très mal accepté…
Patrice Chéreau, alors très jeune metteur en scène, avait été élève au lycée Louis-le-Grand; ses copains étaient Jean-Pierre Vincent et Jérôme Deschamps! Si, si, c’est vrai! Il avait un sacré culot: mettre en scène une pièce quasi-inconnue en France, possédé d’une envie d’en découdre avec le théâtre  souvent poussiéreux de l’époque. Et il avait pris des risques, en recomposant le personnage principal de la pièce, une jeune femme très enrobée, dont tombaient amoureux les soldats.
Il nous souvient que Bernard Dort, grand critique et universitaire, notre ancien professeur, n’était pas très satisfait de ce traitement qui, selon lui , rendait moins crédible la pièce, mais le spectacle, malgré des défauts,  avait une énergie peu fréquente, et tout à fait prometteuse.
Je me souviens  de notre première rencontre dans un café pour une interview quand il répétait son très beau Richard II dans une des salles de l’ancien cinéma Gaumont,  place de Clichy. Pas très bavard, fatigué et terriblement anxieux, il disait cependant des choses très justes sur l’univers de Shakespeare.
Je me souviens aussi un dimanche après-midi, de son Dom Juan avec Marcel Maréchal dans l’ancien théâtre de Sartrouville (Yvelines) envahie de bruit parce que situé au-dessus d’un  marché couvert que l’on nettoyait, puis de Peer Gynt qui  nous avait séduit  par sa belle picturalité, mais ne nous avait pas entièrement convaincu, puis de son formidable Hamlet avec la remarquable scénographie de son ami Richard Peduzzi qui l’aura accompagné toute sa vie.
Je me souviens très bien aussi des Paravents de Jean Genet à Nanterre, brutalement interrompu par une panne de courant, et surtout de  Combats de nègre et de chien dans un génial dispositif bi-frontal de  Richard Peduzzi, avec une petite caravane sous une bretelle d’autoroute au Théâtre des Amandiers, et du trio Michel Piccoli, Philippe Léotard et Myriam Boyer. Je me souviens aussi de la radicalité et de la formidable jeunesse qu’il avait su redonner à La Dispute de Marivaux, à l’époque très peu jouée.
Richard Peduzzi est pour beaucoup, on l’oublie trop souvent,  dans les réussites de Patrice Chéreau. Dont une de ses dernières mises en scène, Rêves d’automne de Jon Fosse, avec des fausses/plus que vraies toiles de maîtres dans des salles de musée  parquetées où  le scénographe nous  avait servi de guide après la représentation.
Côté opéra, comme Christine  Friedel, je me souviens de la course à l’échalote pour avoir des places pour son remarquable Lulu à l’Opéra, où des étudiants mexicains avaient passé la nuit  dans leur hamac accroché aux grilles du théâtre pour être sûrs d’être les premiers à l’ouverture des guichets!
On le disait volontiers cassant et dur en affaires… Peut-être, mais il n’empêche: il avait défendu l’Ecole du Théâtre National de Chaillot quand son existence était menacée par Ariel Goldenberg, ci-devant directeur du Théâtre. C’est cette image que nous garderons aussi de lui!
Merci, Patrice Chéreau, pour le formidable coup de jeune, empreint de générosité et de compréhension radicale des textes que vous  aurez apporté au théâtre français. Une vie de critique dramatique au quotidien, c’est aussi celle des metteurs en scène qui nous accompagnent et que nous accompagnons.
Patrice Chéreau, une chose est sûre, faisait partie, et depuis très longtemps, de notre paysage mental et artistique.

Philippe du Vignal

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Qui n’aurait pas aimé son œuvre flamboyante, du théâtre au cinéma en passant par l’opéra ; la splendeur des images (Peer Gynt), la beauté des corps (La Reine Margot, Intimité),  la profonde compréhension des œuvres (Marivaux, William Shakespeare, Bernard-Marie Koltès, Jon Fosse …). Lui qui jouait, comme un peintre de la lumière et l’obscurité.
Mille images surgissent dans le kaléidoscope de notre mémoire. On se souviendra aussi de sa présence puissante et souple, quand il donnait lui-même corps aux textes, incarnant Richard ll, ou Dans la Solitude des champs de coton et, tout dernièrement, donnant vie au Coma de Pierre Guyotat.
Nous serons nombreux à nous rendre au Théâtre du Rond-Point à  partir du 15 octobre, pour voir Les Visages et les corps, mise en scène et interprétée par Philippe Calvario, et tirée du journal intime de Patrice Chéreau.
Il y livre sa vision de l’art; à l’automne 2010, il avait été  invité au musée du Louvre…

Mireille Davidovici


Mille images vivantes restent des spectacles de Patrice Chéreau,  qui ne sont pas de l’étoffe des rêves, mais d’une sacrée volonté de travail, d’intelligence, de beauté. De la vraie beauté, celle qui naît de la justesse, de l’exactitude, et du courage d’aller jusqu’au bout de cette exactitude.
Dans le kaléidoscope et la bousculade des souvenirs: le pont dangereux de La Dispute de Marivaux au théâtre de la Gaîté lyrique, le blanc glacé et passionné des Soldats de Lenz, le piétinement du cheval fantôme de Hamlet, le couloir de vide tendu entre les deux protagonistes de La Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, Dominique Blanc dans Phèdre, la bagarre pour voir Lulu de Berg à l’Opéra de Paris (et je l’ai vue !)… Et tous les autres souvenirs qui sont, dans la mémoire des spectateurs, dans l’histoire du théâtre.
Parmi tous ces bouleversements, toutes ces admirations, j’ai choisi le Dom Juan de Molière qu il avait mis en scène à Sartrouville en 1969. Quatre ans auparavant, Marcel Bluwal et Michel Piccoli avaient donné un superbe coup de jeune à la pièce, filmée au bord de la mer et aux Salines royales d’Arc-et-Senans.
Patrice Chéreau, lui, était allé beaucoup plus loin. Son Dom Juan n’était pas un séducteur : affaire classée. Gérard Guillaumat, venu de la troupe de Roger Planchon, jouait un être errant, fatigué, au bout de sa liberté. Marcel Maréchal le suivait, Sganarelle ronchon et fidèle, en grand acteur fermement dirigé.
Roséliane Goldstein (qui jouait déjà dans Les Soldats ) était une Elvire mordue par le désir, pliée en deux par la brûlure de son ventre. À l’époque, on avait reproché à Patrice Chéreau,  sa misogynie.
Les paysannes, c’était Michèle Oppenot. Je ne me souviens que d’elle, en haillons, épuisée, avec la dignité de celle qui manque de tout. Patrice Chéreau avait osé une lecture radicale et sérieuse de la pièce. Par exemple, quand Dom Juan joue avec les mains de Charlotte et qu’elle les cache en répondant «Fi, elles sont noires comme je ne sais quoi », ce n’est plus une coquetterie en rose et bleu, c’est la dure vérité d’une fille brûlée par le soleil des champs, salie par la terre. On ne rit plus devant cette figure sortie tout droit des paysans de la Bruyère et de la misère du temps.
Il  s’était occupé de la vérité et de la force de Molière contre Molière lui-même, en supprimant l’humiliante scène de Monsieur Dimanche : allons, occupons-nous plutôt du peuple, de sa force de désespoir et de sa force de travail. Le décor–pour lequel Richard Peduzzi l’assistait pour la première fois- montrait les dessous de la scène, et la mécanique à bras, nécessaire aux prodiges. Le Commandeur était une poupée articulée, une admirable machinerie artisanale. C’était ça, la nouveauté bouleversante : pas d’illusion, le spectacle même de la fabrication du théâtre sollicitant, éclairant l’intelligence par le sensible.
C’est étrange d’écrire une critique quarante-quatre ans plus tard. Comment le souvenir peut-il être encore si précis? Pas seulement l’empreinte des «premières fois», mais aussi un moment d’extraordinaire éclosion du théâtre. Mais ceci est une autre histoire.
Pour aujourd’hui, nous ne remercierons jamais assez Patrice Chéreau pour le degré d’exigence et de beauté auquel il aura porté le théâtre.

Christine Friedel 

Je me souviens, avoir découvert  Bernard-Marie Koltès avec Dans la solitude des champs de coton, en 83, au Théâtre de  Nanterre-Amandiers qu’il co-dirigeait, dans la petite salle, aménagée comme un  hangar, sorte de no man’s land dans la pénombre, avec une scénographie en couloir latéral, où deux personnages s’affrontaient, l’un noir de peau, et l’autre blanc, appelés Le Dealer et Le Client.
Je me souviens d’un huis-clos théâtral aux monologues énigmatiques, interprétés par Isaac de Bankolé et Laurent Malet, pleins de provocation et d’agressivité, d’insolence et de sincérité, entre bluff et rapports de force dans les hostilités.
Je me souviens que l’obscur objet du deal, s’appelait désir. Je me souviens de séduction et d’intimidation, d’étrangeté, et d’une première phrase-clé : «Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ».

Je me souviens d’obscurité et de violence, de culpabilité et de souffrance, de dépendance, de sexe, et de non-dits.
Je me souviens de dépouillement et haute tension, d’altérité et de conflit, de combat philosophique et politique. «Alors, quelle arme ?» demande à la fin Le Client au Dealer.
Je me souviens d’un théâtre du sens, de force et de poésie, comme un opéra de Wagner…

Brigitte Rémer

 

Il est douloureux–comment ne pas se rappeler La Douleur de Marguerite Duras avec Dominique Blanc-d’admettre la disparition effective d’un ami de cœur, du vertige et du vide que provoque sa perte. Un sentiment de deuil.
Un metteur en scène de génie, avec la pleine connaissance de ce que ce mot veut dire, une sensibilité artistique encline au partage de valeurs universelles. La recherche généreuse de l’humanité, à l’écoute de l’autre – cet autre soi-même qui souffre existentiellement,  dès qu’il est au monde.
D’emblée, le personnage scénique est un être politique, social, économique, moral ; et au plus près de l’acteur, aussi un être de chair. Une réalité où intervient la griffe de Patrice Chéreau, un regard subversif porté sur un théâtre trop conventionnel qu’il va falloir bousculer. Le verbe poétique du dramaturge et le corps de l’acteur si proches avec des gestes et paroles mêlés car les uns ne vont pas sans les autres.
Je me souviens, jeune, de la reprise de La Dispute de Marivaux en 76,  au Théâtre de la Porte Saint-Martin, avec ce couple de jouvenceaux à peine vêtus de linge blanc, les cheveux épars, jouant dans l’énergie et la rage de leur désir de vivre et d’aimer, et pataugeant, comme par inadvertance, dans une flaque d’eau stagnante.
Je me souviens aussi de Loin d’Hagondange de Jean-Paul Wenzel, reprise ces années-là. Je me souviens de Combat de nègre et de chien de Bernard-Marie Koltès à Nanterre, avec un pylône de béton armé au milieu du plateau comme une bretelle d’autoroute dans un brouillard nocturne sous un éclairage glauque  de chantier, une vieille caravane abandonnée pour la femme (Myriam Boyer), les voix rauques des petits blancs incertains-Michel Piccoli et Philippe Léotard-et, dans la nuit, les travailleurs noirs qui venaient en criant, réclamer le corps d’un des leurs.
Un dialogue lancé entre générations et conditions sociales autres, contre les oppressions et toutes les formes d’exclusion, une posture propice à l’apaisement du sentiment de solitude, à travers une urgence à vivre et à comprendre, plaisir et souffrance confondus. La tension intellectuelle est nécessairement liée à la présence du corps et du désir qui en émane ou bien qu’il provoque, la reconnaissance absolue d’une présence au monde.
Je me souviens des Paravents de Genet,  dans une Algérie bruyante, colorée et odorante sur la scène des Amandiers, et dans la salle même, avec Maria Casarès,  Hammou Graïa, Jean-Paul Roussillon, Didier Sandre …
Je me souviens des ballets de rêve sombre, des danses verbales et gestuelles de harcèlement moral et sexuel, que fut Dans la solitude des champs de coton de Koltès, avec Laurent Mallet et Isaac de Bankolé en 87 à Nanterre, puis de nouveau avec Laurent Mallet et Patrice Chéreau en 90 à Nanterre encore, et encore avec Pascal Greggory et Patrice Chéreau à la Manufacture des Oeillets d’Ivry en 95.
Bref, le tournis poétique et chorégraphié d’une même œuvre scénique dont on ne peut se lasser. Je me souviens d’ Hamlet avec Gérard Desarthe en 88 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes,  et de Phèdre, en 2000, avec Dominique Blanc et Éric Ruf.
Je me souviens de Rêve d’automne de Jon Fosse en 2010 avec Valeria Bruni-Tedeschi et Pascal Greggory  et de I am the Wind du même auteur, en anglais,  en 2011, au Théâtre de la Ville…
Aujourd’hui, à la Comédie des Champs-Élysées, sous la houlette de Danielle Mathieu-Bouillon, présidente de l’Association de la Régie Théâtrale, Bertrand Delanoë, maire de Paris, a remis le prix du Brigadier 2012/2013 à Didier Sandre, et un Brigadier d’Honneur à Jean Piat et Roland Bertin. Tous ont évoqué la disparition de Patrice Chéreau et plus particulièrement, Didier Sandre et Roland Bertin qui remercièrent, les larmes aux yeux, leurs maîtres, Jorge Lavelli et Patrice Chéreau…

Véronique Hotte

Nous publions ici des extraits d’un texte  de René Gaudy consacré à Chéreau.

Mai 66.  Un petit groupe stationne sur le trottoir devant le Théâtre des trois Baudets à Pigalle. Encore dans le rythme, la légèreté, la lumière crue, la plasticité du spectacle. C’est  L’affaire de la rue de Lourcine  de Labiche, mise en scène par un jeune inconnu.
Je suis là avec ceux qui font alors la critique théâtrale: Bernard Dort, Emile Copferman, Françoise Kourilsky, Renée Saurel, Raymonde Temkine. Il y a aussi le metteur en scène Hubert Gignoux. Quelqu’un lance : «Un nouveau metteur en scène est né ». Tous d’approuver. La force de l’évidence.
Aussitôt, tous nous faisons  ce  que nous avons  à faire, ce que Jack Lang, Bernard Sobel et  Travail et Culture  ont fait avant nous:  nous soutenons le jeune inconnu. Raymonde Temkine parle bien de cette découverte dans  Mettre en scène au présent.
Le maire communiste de Sartrouville, Auguste Chrétienne,  fait de même: il accueille le prodige et sa compagnie. Ainsi Patrice Chéreau rejoint pour un temps la petite noria des pionniers du théâtre hors les murs, Gabriel Garran, Bernard Sobel, Guy Rétoré, Raymond Gerbal, Pierre Debauche.
Les Soldats de Lenz tiennent les promesses du Labiche.  Tous nous étions «bluffés ». A la fois la jeunesse de l’animateur et de son équipe, l’insolence, la « méchanceté ».  Un style. Les SoldatsLa Cuisine d’Arnold Wesker  par  Ariane Mnouchkine et Le Théâtre du Soleil, le Bread and Puppet de Peter Schumann. Une autre façon de faire du théâtre. Les prémisses de mai.

Les papas de Chéreau

  Avec le recul,  on identifie mieux les composantes du style Chéreau. Un manteau d’Arlequin cousu à partir de  diverses pièces: chorégraphie de Jacques Garnier, costumes de Jacques Schmidt, lumière d’André Diot, décor de Richard Peduzzi.
Sans parler des comédiens Hélène et Jean-Pierre Vincent, Jérôme Deschamps… A l’arrière- plan, nous le savons maintenant, il y a un modèle, un «patron» : le Piccolo Teatro de Strehler avec son décorateur Damiani. Les Soldats de Patrice Chéreau «copient» l’esthétique de Barouf à Chioggia de Strehler/Damiani présenté peu avant à l’Odéon.  L’artiste a  le droit de copier,  le critique,  le devoir  de témoigner.
A l’époque, presque personne n’a noté la filiation, alors qu’un peu plus tard, il n’échappe à personne que  les chariots de 1789 viennent d’Orlando furioso de Luca Ronconi. Par la suite,  Patrice Chéreau ne fera pas  mystère de sa dette envers Giorgio Strehler. Après Sartrouville, il prendra sa suite à Milan.
(….)
Koltès
Heureusement, il y a eu Bernard-Marie Koltès.  En se couplant avec un poète,  Patrice Chéreau a trouvé modernité et rejoint le Panthéon des couples mythiques metteur en scène/auteur. Jean-Louis Barrault/Paul Claudel. Roger Blin/Samuel Beckett et Jean Genet. Giorgio Strehler/Goldoni et Pirandello.
Koltès l’Africain.  Combat de nègres et de chiens,  le dessous d’une autoroute en construction dans la jungle africaine, gigantisme de l’arche en béton, petite cabane de chantier, silhouette noire. Le tranchant nature/béton, noir/blanc, Europe/Afrique, exploiteurs/exploités…  Koltès le poète. « Dans la solitude des champs de coton ». Ivry, pas de fleurs dans cette ancienne usine d’œillets métalliques.  Murs de brique, lumière blafarde. Deux hommes dans la nuit.  Que me veux-tu ? Que veux-tu? De la drogue ? Du sexe ? Un peu d’humanité? Ambiguïté. Equivoque. Trouble. Le spectateur s’interroge. Le regard torve et perdu de  Patrice Chéreau. Débit saccadé, visage mangé de tics,  reniflement. C’était lui, vraiment. Nu. Dégagé de la gangue du décor,  pure présence du poète. 
A quelque temps de là, je le vois dans la caféteria de ce même lieu d’Ivry, devenu pour un temps  une annexe de l’Ecole des arts déco dirigée par Richard Peduzzi. J’ai envie de lui parler, est-ce qu’il va me reconnaître? Je m’approche, je dis sans réfléchir : «Il y a  longtemps que nous ne nous sommes  vus». Il répond: «Très ». Et s’éclipse. Je  reste avec ce « très ». Une seule syllabe.  Pas grand-chose. Mieux que rien,  après tout.
Disons que je suis fier que l’illustre après tant d’années ait reconnu l’ancien critique qui l’avait soutenu, quand il  débutait… 

René Gaudy

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Les Francophonies ont trente ans

Les Francophonies ont trente ans bando-francophonies-2013-300x46

Les Francophonies ont trente ans: Les textes à la fête

Quand on consulte les programme du festival au fil des ans, on est frappé par la place qu’y prennent les auteurs. Aussi, pour sa 30ème édition, on  a choisi, plutôt que la commémoration, de mettre en lumière l’écriture théâtrale au présent en invitant des collectifs d’auteurs à concocter des interventions sur mesure.
Nous sommes vivants ! 
: Suisse, Moziki littéraire : République Démocratique du Congo ; Le Jamais Lu : Québec-Canada ont inauguré le cycle par une soirée commune :  La Soirée des manifestes. Un grand happening de textes et de musiques sous la houlette de Marcelle Dubois (de Montréal).

Pas triste non plus:
Kin Kiesse ! (On va s’écouter et bien vivre), kermesse littéraire, inventée pour recréer l’ambiance de Kinshasa. Marie-Louise Bibish Mumbu, Fiston Nasser Mwanza et Papy Maurice Mbwiti nous convient à une parcours croisé « dans une ville qu’on aime, une ville qu’on quitte », Kinshasa, « chaos, poussière et sensualité », « centre mondial du viol et de la torture », dit Bibish, dans un émouvant discours adressé, depuis le Québec, aux femmes de son pays natal qu’elle veut «négresses insoumises, femmes fortes et debout ».
Relayée par Fiston clamant en une prose rageuse et éruptive la solitude et la «nostalgie du fleuve scolopendre» ; un grand moment de poésie (
Le fleuve dans le ventre, édition Thanhäuser). Même sens de la formule dans la Lettre à Léopold ll de Papy : «La faim est devenue une saison au même titre que le printemps.»
Chacun à sa façon les trois compères sont taraudés par des questions comme : comment résister à la peur ? Rester ou partir de Kin, où se déroule une parodie d’élection avec 1800 candidats. Le montage photo des affiches projeté en musique est à la fois drôle et glaçant. Il clôt un spectacle un peu décousu mais non moins émouvant.
D’autres préoccupations agitent les auteurs
de Montréal. Dans Jusqu’où te mèneras ta langue ? Douze auteurs dramatiques québécois de la nouvelle génération ont été soumis à une batterie de questions de tout poil (qu’est-ce que la beauté ?  Le diable ? La plus grosse obscénité ?… afin de composer, le temps d’une soirée, un portrait impressionniste de l’air du temps montréalais.
Le printemps érable résonne encore dans leurs questionnements, ainsi que l’identité québécoise et le rapport avec «les cousins» français.
Sarah Berthiaume (dont on a pu voir à Paris Yukonstyle au théâtre de la Colline la saison dernière) se lance dans une critique truculente des clichés que les Français se font des Québécois et inversement. En écho, Dany Boudreault raconte comment il a été «un enfant folklorique». La colère résonne sous la plume d’Emmanuelle Jimenez contre le capitalisme triomphant symbolisé notamment par le pipeline de gaz bitumineux.
Martin Faucher a vu grand mais un peu long en mettant ce mélange pourtant savoureux de textes polémiques, politiques et poétiques avec les auteurs-comédiens et deux musiciens.

Pour célébrer l’écriture, les lycéens sont de la partie :
Le prix Sony Labou Tansi des lycéens fête, lui, son 10ème anniversaire. Plus de 800 lycéens de France, de Belgique, d’Algérie et du Togo se sont penchés sur six pièces de théâtre avant de décerner le Prix 2013 à Jean-Marie Piemme (Belgique) pour Dialogue d’un maître avec son chien sur la nécessité de mordre ses amis (Editions Acte Sud-papiers)
Devant la salle comble du théâtre de l’Union, une dizaine de lycéens, affublés de nez de clown, ont donné lecture d’un savoureux dialogue entre un portier d’hôtel vivant dans une caravane et un chien errant à la fois érudit et pétri de bon sens. Les lycéens ont été sensibles au caractère hautement politique de la pièce qui dénonce avec humour et sans grand discours ni complaisance la cruauté du monde. « Malgré la différence d’âge, dit l’auteur qui écrit du théâtre depuis 1986, on a des choses en commun ; on partage une certain nombre de valeurs

D’autres pays sont représentés :
Haïti -qui était à l’honneur lors de ce festival avec des spectacles et des débats-Guy Régis Junior est l’auteur d’un vaste poème dramatique saisissant, Mourir tendre (Les Solitaires intempestifs) dont Anne Alvaro a su donner un condensé incandescent. Puisse de cette rencontre éclore un projet théâtral !
Autre continent, autre style : avec
Intimité Data Storage(Les Solitaires intempestifs), Antoinette Rychner reçoit le prix de la dramaturgie Francophone de la SACD. La jeune Suissesse explore, avec humour et minutie, les nouvelles intimités qui découlent des technologies modernes : Lisa découvre une autre Lisa dans la mémoire reptilienne du téléphone de Frank, son amant.

 Les écritures en scène

Crabe rouge, texte et mise en scène de  Julien Bissilia

Tandis que la télévision retransmet le procès des responsables des « disparus du Beach », un millier de réfugiés massacrés lors de leur retour de Kinshasa à Brazzaville en 1999, l’auteur anime une sorte de revue dans un bar sordide au bord du fleuve Congo. Y évoluent Bibiche, chanteuse, le « colonel » Dolpic, le tenancier Bayouss et l’ex enfant-soldat Marley… Dans un bric-à-brac de caisses de bière, entre les coupures d’électricité à répétition et malgré la nouvelle loi «amovible» imposée par le « démocratie tropicale », qui interdit la consommation de bière durant le procès, ces personnages de cabaret exhibent leurs blessures et leur rage de vivre.
«Comment raconter ce que nous avons vécu, l’horreur sans pathos ? comment faire notre propre devoir de mémoire, rendre justice à nos disparus tout en gardant l’élan vital de notre jeunesse, l’insouciance et la joie qu’on confère à nos âges ?» écrit l’auteur qui nous livre un spectacle plein de bruit et de fureur mais qui est loin d’avoir trouvé ses marques.

 Et si je les tuais tous,  madame? , texte et mise en scène Aristide Tarnagda

« Qu’auriez vous fait madame, si l’espoir n’était qu’absence ? » Ainsi s’adresse Lamine à une dame arrêtée au feu rouge (le public), à laquelle il va faire entendre ses interrogations. Il lui (nous) déverse un flot de mots, revit son enfance, ses amours, évoque sa femme et l’enfant à naître laissés au pays. L’urgence des questions que porte le comédien dans son monologue est soutenue par un dialogue avec trois musiciens. Musique traditionnelle, rap et pluralité des voix donnent de l’ampleur, de l’espace et du souffle à une parole chorale et chorégraphiée dans une mise en scène très maîtrisée,.

 Spectacle à revoir au Tarmac du 4 au 14 mars 2014

Mireille Davidovici

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