Adieu Patrice Chéreau,

Adieu Patrice Chéreau,

Adieu Patrice Chéreau, dans actualites patrice-chereauPlutôt que vous infliger la n ième biographie comme il y en a dans tous les journaux, nous avons préféré vous donner les témoignages des critiques du Théâtre du Blog qui, pour la plupart, et depuis une quarantaine d’années,  ont vu presque tous ses spectacles.
Chéreau, que l’on ait aimé parfois davantage le metteur en scène que le cinéaste et l’homme, aura en tout cas marqué des générations de spectateurs. C’était une figure emblématique du théâtre français, dans ses mises en scène d’auteurs contemporains ou classiques…

Ph. du V.


 

 

 

Le dimanche 3 novembre, à 20h,  au Théâtre de l’Odéon, Paris.

De nombreux amis et  des proches qui l’ont accompagné  rendront un hommage à l’homme de théâtre, de cinéma et d’opéra. Avec amitié, tous viendront partager un souvenir, un texte…
La soirée sera ponctuée d’extraits de ses films et de documentaires sur son travail, ainsi que d’œuvres musicales qu’il aimait particulièrement.
 Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Le film était à la fois osé, sordide, et  bouleversant …L’Homme blessé  était une descente dans les bas-fonds d’une sexualité qui ne pouvait  se montrer à l’époque. Patrice Chéreau a ouvert une plaie qui suintait la douleur et surtout il nous a présenté un merveilleux acteur, Vittorio Mezzogiorno.
Je n’ai jamais oublié ni l’acteur, ni la grande sensibilité de Patrice Chéreau, directeur d’acteurs…

Alvina Ruprecht,  correspondante de Théâtre du Blog, à Ottawa.

Je me souviens d’Hamlet et  de l’arrivée retentissante du spectre à cheval dans la cour d ‘honneur du Palais des papes de Gérard Desarthe et des autres comédiens. Je me souviens de Phèdre et la douloureuse fracture de Dominique Blanc,  seule au milieu des spectateurs des ateliers Berthier. Je me souviens de la folle énergie  des jeunes comédiens du Conservatoire national dans  Richard III à la Manufacture des œillets  à Ivry.
Plus récemment, je me souviens de son  salut, lorsque nous nous croisions au Théâtre de la Ville. Tous ces lieux, alors que  j’étais  en études théâtrales à la faculté de Nanterre ont marqué pour la vie, ma mémoire et mon lien de simple spectateur avec Patrice Chéreau.
Aucun mot ne sera assez fort pour exprimer notre manque définitif aujourd’hui…

Jean Couturier

On l’avait  connu aux Théâtre des Trois  Baudets  géré en 67 par Maurice Delarue de Travail et Culture; il y créait L’Affaire de la rue de Lourcine de Labiche, et nous,  avec le Théâtre de l’Unité,  on jouait Apollinaire à la guerre, le mardi,  jour de relâche.
Nous l’avions invité à dîner un soir à Meudon chez le père de Jacques Livchine. Il  y  avait  donné tous ses coups de fil sans aucune gêne, et déclaré que, dès qu’il pourrait, il laisserait « sa troupe actuelle pour embaucher de vrais comédiens »…
Nous avions vu ensuite  Les Soldats de Lenz à Chaillot au concours des jeunes compagnies, et je me souviens encore de Melly Touzoul, devenue l’épouse de Paul Puaux. Puis ensuite, nous étions allés en voiture, de nuit,  au Piccolo Teatro de Milan voir sa mise en scène de Splendeur et mort de Joaquin Murieta. Epuisée, j’avais un peu dormi, pendant le spectacle mais j’ai encore des images dans la tête. Et  j’avais tout de même réussi à publier un article.
D’autres souvenirs forts: son remarquable Dom Juan au Théâtre du VIIIème de Lyon. Comme  j’avais fait quelques réserves, il m’avait dit:  « Quand est-ce que tu arrêteras d’écrire des articles de merde dans ton journal de chiottes  ( c’était France Nouvelle)!
Encore quelques images: son très beau Richard II à l’Odéon avec Gérard Desarthe et La fausse Suivante aux Amandiers-Nanterre avec Jane Birkin,  et aussi Massacre à Paris de Marlowe  au Théâtre du VIIIe  et  Combat de Nègres et de chiens de Bernard-Marie Koltès à Nanterre.
C’était, je crois, un grand artiste, mais… pas une très belle personne.

Edith Rappoport

De quoi se souvient au juste, d’un si long parcours et dont nous avons pratiquement tout vu, sauf Wagner à Bayreuth! Alors, en vrac: D’abord Les Soldats de Lenz en 66, à la salle Gémier à Chaillot-il avait 23 ans!- qui allait obtenir le prix des jeunes compagnies. Coiffant au poteau et c’était justice, Jean-Pïerre Miquel qui l’avait très mal accepté…
Patrice Chéreau, alors très jeune metteur en scène, avait été élève au lycée Louis-le-Grand; ses copains étaient Jean-Pierre Vincent et Jérôme Deschamps! Si, si, c’est vrai! Il avait un sacré culot: mettre en scène une pièce quasi-inconnue en France, possédé d’une envie d’en découdre avec le théâtre  souvent poussiéreux de l’époque. Et il avait pris des risques, en recomposant le personnage principal de la pièce, une jeune femme très enrobée, dont tombaient amoureux les soldats.
Il nous souvient que Bernard Dort, grand critique et universitaire, notre ancien professeur, n’était pas très satisfait de ce traitement qui, selon lui , rendait moins crédible la pièce, mais le spectacle, malgré des défauts,  avait une énergie peu fréquente, et tout à fait prometteuse.
Je me souviens  de notre première rencontre dans un café pour une interview quand il répétait son très beau Richard II dans une des salles de l’ancien cinéma Gaumont,  place de Clichy. Pas très bavard, fatigué et terriblement anxieux, il disait cependant des choses très justes sur l’univers de Shakespeare.
Je me souviens aussi un dimanche après-midi, de son Dom Juan avec Marcel Maréchal dans l’ancien théâtre de Sartrouville (Yvelines) envahie de bruit parce que situé au-dessus d’un  marché couvert que l’on nettoyait, puis de Peer Gynt qui  nous avait séduit  par sa belle picturalité, mais ne nous avait pas entièrement convaincu, puis de son formidable Hamlet avec la remarquable scénographie de son ami Richard Peduzzi qui l’aura accompagné toute sa vie.
Je me souviens très bien aussi des Paravents de Jean Genet à Nanterre, brutalement interrompu par une panne de courant, et surtout de  Combats de nègre et de chien dans un génial dispositif bi-frontal de  Richard Peduzzi, avec une petite caravane sous une bretelle d’autoroute au Théâtre des Amandiers, et du trio Michel Piccoli, Philippe Léotard et Myriam Boyer. Je me souviens aussi de la radicalité et de la formidable jeunesse qu’il avait su redonner à La Dispute de Marivaux, à l’époque très peu jouée.
Richard Peduzzi est pour beaucoup, on l’oublie trop souvent,  dans les réussites de Patrice Chéreau. Dont une de ses dernières mises en scène, Rêves d’automne de Jon Fosse, avec des fausses/plus que vraies toiles de maîtres dans des salles de musée  parquetées où  le scénographe nous  avait servi de guide après la représentation.
Côté opéra, comme Christine  Friedel, je me souviens de la course à l’échalote pour avoir des places pour son remarquable Lulu à l’Opéra, où des étudiants mexicains avaient passé la nuit  dans leur hamac accroché aux grilles du théâtre pour être sûrs d’être les premiers à l’ouverture des guichets!
On le disait volontiers cassant et dur en affaires… Peut-être, mais il n’empêche: il avait défendu l’Ecole du Théâtre National de Chaillot quand son existence était menacée par Ariel Goldenberg, ci-devant directeur du Théâtre. C’est cette image que nous garderons aussi de lui!
Merci, Patrice Chéreau, pour le formidable coup de jeune, empreint de générosité et de compréhension radicale des textes que vous  aurez apporté au théâtre français. Une vie de critique dramatique au quotidien, c’est aussi celle des metteurs en scène qui nous accompagnent et que nous accompagnons.
Patrice Chéreau, une chose est sûre, faisait partie, et depuis très longtemps, de notre paysage mental et artistique.

Philippe du Vignal

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Qui n’aurait pas aimé son œuvre flamboyante, du théâtre au cinéma en passant par l’opéra ; la splendeur des images (Peer Gynt), la beauté des corps (La Reine Margot, Intimité),  la profonde compréhension des œuvres (Marivaux, William Shakespeare, Bernard-Marie Koltès, Jon Fosse …). Lui qui jouait, comme un peintre de la lumière et l’obscurité.
Mille images surgissent dans le kaléidoscope de notre mémoire. On se souviendra aussi de sa présence puissante et souple, quand il donnait lui-même corps aux textes, incarnant Richard ll, ou Dans la Solitude des champs de coton et, tout dernièrement, donnant vie au Coma de Pierre Guyotat.
Nous serons nombreux à nous rendre au Théâtre du Rond-Point à  partir du 15 octobre, pour voir Les Visages et les corps, mise en scène et interprétée par Philippe Calvario, et tirée du journal intime de Patrice Chéreau.
Il y livre sa vision de l’art; à l’automne 2010, il avait été  invité au musée du Louvre…

Mireille Davidovici


Mille images vivantes restent des spectacles de Patrice Chéreau,  qui ne sont pas de l’étoffe des rêves, mais d’une sacrée volonté de travail, d’intelligence, de beauté. De la vraie beauté, celle qui naît de la justesse, de l’exactitude, et du courage d’aller jusqu’au bout de cette exactitude.
Dans le kaléidoscope et la bousculade des souvenirs: le pont dangereux de La Dispute de Marivaux au théâtre de la Gaîté lyrique, le blanc glacé et passionné des Soldats de Lenz, le piétinement du cheval fantôme de Hamlet, le couloir de vide tendu entre les deux protagonistes de La Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, Dominique Blanc dans Phèdre, la bagarre pour voir Lulu de Berg à l’Opéra de Paris (et je l’ai vue !)… Et tous les autres souvenirs qui sont, dans la mémoire des spectateurs, dans l’histoire du théâtre.
Parmi tous ces bouleversements, toutes ces admirations, j’ai choisi le Dom Juan de Molière qu il avait mis en scène à Sartrouville en 1969. Quatre ans auparavant, Marcel Bluwal et Michel Piccoli avaient donné un superbe coup de jeune à la pièce, filmée au bord de la mer et aux Salines royales d’Arc-et-Senans.
Patrice Chéreau, lui, était allé beaucoup plus loin. Son Dom Juan n’était pas un séducteur : affaire classée. Gérard Guillaumat, venu de la troupe de Roger Planchon, jouait un être errant, fatigué, au bout de sa liberté. Marcel Maréchal le suivait, Sganarelle ronchon et fidèle, en grand acteur fermement dirigé.
Roséliane Goldstein (qui jouait déjà dans Les Soldats ) était une Elvire mordue par le désir, pliée en deux par la brûlure de son ventre. À l’époque, on avait reproché à Patrice Chéreau,  sa misogynie.
Les paysannes, c’était Michèle Oppenot. Je ne me souviens que d’elle, en haillons, épuisée, avec la dignité de celle qui manque de tout. Patrice Chéreau avait osé une lecture radicale et sérieuse de la pièce. Par exemple, quand Dom Juan joue avec les mains de Charlotte et qu’elle les cache en répondant «Fi, elles sont noires comme je ne sais quoi », ce n’est plus une coquetterie en rose et bleu, c’est la dure vérité d’une fille brûlée par le soleil des champs, salie par la terre. On ne rit plus devant cette figure sortie tout droit des paysans de la Bruyère et de la misère du temps.
Il  s’était occupé de la vérité et de la force de Molière contre Molière lui-même, en supprimant l’humiliante scène de Monsieur Dimanche : allons, occupons-nous plutôt du peuple, de sa force de désespoir et de sa force de travail. Le décor–pour lequel Richard Peduzzi l’assistait pour la première fois- montrait les dessous de la scène, et la mécanique à bras, nécessaire aux prodiges. Le Commandeur était une poupée articulée, une admirable machinerie artisanale. C’était ça, la nouveauté bouleversante : pas d’illusion, le spectacle même de la fabrication du théâtre sollicitant, éclairant l’intelligence par le sensible.
C’est étrange d’écrire une critique quarante-quatre ans plus tard. Comment le souvenir peut-il être encore si précis? Pas seulement l’empreinte des «premières fois», mais aussi un moment d’extraordinaire éclosion du théâtre. Mais ceci est une autre histoire.
Pour aujourd’hui, nous ne remercierons jamais assez Patrice Chéreau pour le degré d’exigence et de beauté auquel il aura porté le théâtre.

Christine Friedel 

Je me souviens, avoir découvert  Bernard-Marie Koltès avec Dans la solitude des champs de coton, en 83, au Théâtre de  Nanterre-Amandiers qu’il co-dirigeait, dans la petite salle, aménagée comme un  hangar, sorte de no man’s land dans la pénombre, avec une scénographie en couloir latéral, où deux personnages s’affrontaient, l’un noir de peau, et l’autre blanc, appelés Le Dealer et Le Client.
Je me souviens d’un huis-clos théâtral aux monologues énigmatiques, interprétés par Isaac de Bankolé et Laurent Malet, pleins de provocation et d’agressivité, d’insolence et de sincérité, entre bluff et rapports de force dans les hostilités.
Je me souviens que l’obscur objet du deal, s’appelait désir. Je me souviens de séduction et d’intimidation, d’étrangeté, et d’une première phrase-clé : «Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ».

Je me souviens d’obscurité et de violence, de culpabilité et de souffrance, de dépendance, de sexe, et de non-dits.
Je me souviens de dépouillement et haute tension, d’altérité et de conflit, de combat philosophique et politique. «Alors, quelle arme ?» demande à la fin Le Client au Dealer.
Je me souviens d’un théâtre du sens, de force et de poésie, comme un opéra de Wagner…

Brigitte Rémer

 

Il est douloureux–comment ne pas se rappeler La Douleur de Marguerite Duras avec Dominique Blanc-d’admettre la disparition effective d’un ami de cœur, du vertige et du vide que provoque sa perte. Un sentiment de deuil.
Un metteur en scène de génie, avec la pleine connaissance de ce que ce mot veut dire, une sensibilité artistique encline au partage de valeurs universelles. La recherche généreuse de l’humanité, à l’écoute de l’autre – cet autre soi-même qui souffre existentiellement,  dès qu’il est au monde.
D’emblée, le personnage scénique est un être politique, social, économique, moral ; et au plus près de l’acteur, aussi un être de chair. Une réalité où intervient la griffe de Patrice Chéreau, un regard subversif porté sur un théâtre trop conventionnel qu’il va falloir bousculer. Le verbe poétique du dramaturge et le corps de l’acteur si proches avec des gestes et paroles mêlés car les uns ne vont pas sans les autres.
Je me souviens, jeune, de la reprise de La Dispute de Marivaux en 76,  au Théâtre de la Porte Saint-Martin, avec ce couple de jouvenceaux à peine vêtus de linge blanc, les cheveux épars, jouant dans l’énergie et la rage de leur désir de vivre et d’aimer, et pataugeant, comme par inadvertance, dans une flaque d’eau stagnante.
Je me souviens aussi de Loin d’Hagondange de Jean-Paul Wenzel, reprise ces années-là. Je me souviens de Combat de nègre et de chien de Bernard-Marie Koltès à Nanterre, avec un pylône de béton armé au milieu du plateau comme une bretelle d’autoroute dans un brouillard nocturne sous un éclairage glauque  de chantier, une vieille caravane abandonnée pour la femme (Myriam Boyer), les voix rauques des petits blancs incertains-Michel Piccoli et Philippe Léotard-et, dans la nuit, les travailleurs noirs qui venaient en criant, réclamer le corps d’un des leurs.
Un dialogue lancé entre générations et conditions sociales autres, contre les oppressions et toutes les formes d’exclusion, une posture propice à l’apaisement du sentiment de solitude, à travers une urgence à vivre et à comprendre, plaisir et souffrance confondus. La tension intellectuelle est nécessairement liée à la présence du corps et du désir qui en émane ou bien qu’il provoque, la reconnaissance absolue d’une présence au monde.
Je me souviens des Paravents de Genet,  dans une Algérie bruyante, colorée et odorante sur la scène des Amandiers, et dans la salle même, avec Maria Casarès,  Hammou Graïa, Jean-Paul Roussillon, Didier Sandre …
Je me souviens des ballets de rêve sombre, des danses verbales et gestuelles de harcèlement moral et sexuel, que fut Dans la solitude des champs de coton de Koltès, avec Laurent Mallet et Isaac de Bankolé en 87 à Nanterre, puis de nouveau avec Laurent Mallet et Patrice Chéreau en 90 à Nanterre encore, et encore avec Pascal Greggory et Patrice Chéreau à la Manufacture des Oeillets d’Ivry en 95.
Bref, le tournis poétique et chorégraphié d’une même œuvre scénique dont on ne peut se lasser. Je me souviens d’ Hamlet avec Gérard Desarthe en 88 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes,  et de Phèdre, en 2000, avec Dominique Blanc et Éric Ruf.
Je me souviens de Rêve d’automne de Jon Fosse en 2010 avec Valeria Bruni-Tedeschi et Pascal Greggory  et de I am the Wind du même auteur, en anglais,  en 2011, au Théâtre de la Ville…
Aujourd’hui, à la Comédie des Champs-Élysées, sous la houlette de Danielle Mathieu-Bouillon, présidente de l’Association de la Régie Théâtrale, Bertrand Delanoë, maire de Paris, a remis le prix du Brigadier 2012/2013 à Didier Sandre, et un Brigadier d’Honneur à Jean Piat et Roland Bertin. Tous ont évoqué la disparition de Patrice Chéreau et plus particulièrement, Didier Sandre et Roland Bertin qui remercièrent, les larmes aux yeux, leurs maîtres, Jorge Lavelli et Patrice Chéreau…

Véronique Hotte

Nous publions ici des extraits d’un texte  de René Gaudy consacré à Chéreau.

Mai 66.  Un petit groupe stationne sur le trottoir devant le Théâtre des trois Baudets à Pigalle. Encore dans le rythme, la légèreté, la lumière crue, la plasticité du spectacle. C’est  L’affaire de la rue de Lourcine  de Labiche, mise en scène par un jeune inconnu.
Je suis là avec ceux qui font alors la critique théâtrale: Bernard Dort, Emile Copferman, Françoise Kourilsky, Renée Saurel, Raymonde Temkine. Il y a aussi le metteur en scène Hubert Gignoux. Quelqu’un lance : «Un nouveau metteur en scène est né ». Tous d’approuver. La force de l’évidence.
Aussitôt, tous nous faisons  ce  que nous avons  à faire, ce que Jack Lang, Bernard Sobel et  Travail et Culture  ont fait avant nous:  nous soutenons le jeune inconnu. Raymonde Temkine parle bien de cette découverte dans  Mettre en scène au présent.
Le maire communiste de Sartrouville, Auguste Chrétienne,  fait de même: il accueille le prodige et sa compagnie. Ainsi Patrice Chéreau rejoint pour un temps la petite noria des pionniers du théâtre hors les murs, Gabriel Garran, Bernard Sobel, Guy Rétoré, Raymond Gerbal, Pierre Debauche.
Les Soldats de Lenz tiennent les promesses du Labiche.  Tous nous étions «bluffés ». A la fois la jeunesse de l’animateur et de son équipe, l’insolence, la « méchanceté ».  Un style. Les SoldatsLa Cuisine d’Arnold Wesker  par  Ariane Mnouchkine et Le Théâtre du Soleil, le Bread and Puppet de Peter Schumann. Une autre façon de faire du théâtre. Les prémisses de mai.

Les papas de Chéreau

  Avec le recul,  on identifie mieux les composantes du style Chéreau. Un manteau d’Arlequin cousu à partir de  diverses pièces: chorégraphie de Jacques Garnier, costumes de Jacques Schmidt, lumière d’André Diot, décor de Richard Peduzzi.
Sans parler des comédiens Hélène et Jean-Pierre Vincent, Jérôme Deschamps… A l’arrière- plan, nous le savons maintenant, il y a un modèle, un «patron» : le Piccolo Teatro de Strehler avec son décorateur Damiani. Les Soldats de Patrice Chéreau «copient» l’esthétique de Barouf à Chioggia de Strehler/Damiani présenté peu avant à l’Odéon.  L’artiste a  le droit de copier,  le critique,  le devoir  de témoigner.
A l’époque, presque personne n’a noté la filiation, alors qu’un peu plus tard, il n’échappe à personne que  les chariots de 1789 viennent d’Orlando furioso de Luca Ronconi. Par la suite,  Patrice Chéreau ne fera pas  mystère de sa dette envers Giorgio Strehler. Après Sartrouville, il prendra sa suite à Milan.
(….)
Koltès
Heureusement, il y a eu Bernard-Marie Koltès.  En se couplant avec un poète,  Patrice Chéreau a trouvé modernité et rejoint le Panthéon des couples mythiques metteur en scène/auteur. Jean-Louis Barrault/Paul Claudel. Roger Blin/Samuel Beckett et Jean Genet. Giorgio Strehler/Goldoni et Pirandello.
Koltès l’Africain.  Combat de nègres et de chiens,  le dessous d’une autoroute en construction dans la jungle africaine, gigantisme de l’arche en béton, petite cabane de chantier, silhouette noire. Le tranchant nature/béton, noir/blanc, Europe/Afrique, exploiteurs/exploités…  Koltès le poète. « Dans la solitude des champs de coton ». Ivry, pas de fleurs dans cette ancienne usine d’œillets métalliques.  Murs de brique, lumière blafarde. Deux hommes dans la nuit.  Que me veux-tu ? Que veux-tu? De la drogue ? Du sexe ? Un peu d’humanité? Ambiguïté. Equivoque. Trouble. Le spectateur s’interroge. Le regard torve et perdu de  Patrice Chéreau. Débit saccadé, visage mangé de tics,  reniflement. C’était lui, vraiment. Nu. Dégagé de la gangue du décor,  pure présence du poète. 
A quelque temps de là, je le vois dans la caféteria de ce même lieu d’Ivry, devenu pour un temps  une annexe de l’Ecole des arts déco dirigée par Richard Peduzzi. J’ai envie de lui parler, est-ce qu’il va me reconnaître? Je m’approche, je dis sans réfléchir : «Il y a  longtemps que nous ne nous sommes  vus». Il répond: «Très ». Et s’éclipse. Je  reste avec ce « très ». Une seule syllabe.  Pas grand-chose. Mieux que rien,  après tout.
Disons que je suis fier que l’illustre après tant d’années ait reconnu l’ancien critique qui l’avait soutenu, quand il  débutait… 

René Gaudy

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