trente ans du théâtre de l’Europe

Les trente ans du Théâtre de l’Europe le 12 novembre.

trente ans du théâtre de l'Europe strehlerEn 1983, Giorgio Strehler (photo) et Jack Lang, alors ministre de la Culture, fondent  l’Odéon-Théâtre de l’Europe qui n’aura cessé d’œuvrer à la prise d’une conscience européenne... Trente ans après, c’est quelque deux cents auteurs européens et spectacles en langue étrangère qui y auront été présentés.
Cette riche journée de commémoration commencera le matin avec le regard  de programmateurs de festivals et de théâtres nationaux français ou étrangers, comme Eric Bart, Véronique Cayla ou Jean-Pierre Thibaudat.
Ensuite, les directeurs de medias les plus concernés par l’Europe. Entre autres: Nicolas Demorand (Libération), Guisepe de Martino (Dayly motion), etc… qui  parleront  des circuits d’échanges où s’élaborent de nouvelles façons de penser et de dialoguer par-delà les frontières.
L’après-midi  sera projeté Giorgio Strehler, la tentation faustienne, un film réalisé en 1989 par Marco Motta, Frédéric Chapuis et Myriam Tenant. Ensuite ceux qui,
après Strehler, ont dirigé l’Odéon: Lluis Pasqual, Georges Lavaudant , Olivier Py-et maintenant Luc Bondy-parleront des ambitions qui ont inspiré la création de cette scène européenne et de son futur.
Et, à l’invitation d’Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, de grandes figures politiques de l’Europe de la culture viendront affirmer leurs engagements.
Enfin, à 20 h 30,  ne ratez surtout pas la projection en version sous-titrée, de  Winterreise im Olympiastadion,( 70 minutes), d’après Hypérion ou l’ermite de Grèce d’Hölderlin, un spectacle de la Schaubühne de  Berlin, réalisé en 1970 par le très grand Klaus Michaël Grüber.
Inédit en France, le film, tourné dans le vieux stade olympique de la ville, fait résonner la parole de Hölderlin là où la propagande nazie  se fit entendre aux  Jeux olympiques de 36…

Philippe  du Vignal

Théâtre de l’Odéon. Entrée libre sur réservation. T:  01 44 85 40 40 ou sur le site de la billetterie du Théâtre de l’Odéon pour les séances au choix, du  matin, de l’après-midi ou de la soirée, ou les trois)


Archive pour octobre, 2013

For MG the movie-Homemade-Newark

For MG the movie-Homemade-Newark, chorégraphie de Trisha Brown par la Trisha Brown dance company

For MG the movie-Homemade-Newark photoTrisha Brown a pris sa retraite en 2012, et est aujourd’hui enfermée dans  la maladie d’Alzheimer.  Seules restent  ses créations, que sa compagnie perpétue,  aidée par Diane Madden et Carolyn Lucas, directrices artistiques associées, et  anciennes danseuses de la compagnie,
C’est l’occasion pour le public de  voir  trois pièces emblématiques d’une grande figure de la post modern dance, et beaucoup de spectateurs de cette première retrouvent ici le bonheur de leur première découverte de  Trisha Brown
La nostalgie est d’autant plus présente que la maladie qui emprisonne la parole de  la chorégraphe, désorganise gravement la mémoire mais  rend encore parfois perceptibles des souvenirs enfouis.
Les trois séquences présentées sont donc une sorte de  voyage dans le temps, comme dans l’esprit créatif d’antan de l’artiste. For MG the movie créée en 1991 est un hommage au créateur du Festival d’Automne, Michel Guy décédé la même année, qui avait  fait découvrir au public français entre autres Merce Cuningham et Trisha Brown.
Sur une musique mixant une partition de piano et des sons urbains, quatre danseuses et trois danseurs semblent répondre
durant trente minutes à des mouvements aléatoires, parfois à reculons, associé à des moments d’immobilité. Le tout  dansé devant un mur de fumée en fond de scène.
Homemade nous plonge dans la créativité de la Judson Memorial Church de New York en 1966; c’est  un court solo  interprété  par Vicky Shick, qui  reproduit celui de Trisha Brown à l’époque, une danse-musée surprenante et iconoclaste.
Quant à la dernière pièce,  Newark crée en 1987, elle est aussi remarquable  grâce à la scénographie
d’une grande   qualité plastique de Donald Judd. Cinq châssis de fonds colorés descendent des cintres et découpent l’espace de jeu dans une sorte de ballet qui s’ajoute aux mouvements des danseurs,  s’ajoute le ballet de ces panneaux mobiles. La danse devient ici une peinture abstraite vivante, réalisée avec une extrême précision.
Le spectateur qui découvre ces trois programmes d’une durée totale de 90 minutes, y assiste avec l’émotion d’une dernière fois  mais voit aussi  une œuvre qui pourrait s’inscrire dans  la programmation de la FIAC qui va  s’ouvrir…

Jean Couturier

Théâtre de la Ville jusqu’au 26 octobre;  un deuxième programme est présenté ensuite jusqu’au 1er novembre dans le cadre du Festival d’Automne.

Les Visages et les corps

Les Visages et les corps par Philippe Calvario.

 

Une table Les Visages et les corps redim_proportionnel_photoet sa lampe de bureau, quelques chaises éparpillées, un micro sur pied,  accessoires  habituels  d’un  plateau de théâtre en répétition. C’est l’espace même de cette lecture du Journal de Patrice Chéreau, écrit pour son grand projet au Louvre en 2011.
Au début du spectacle, la voix de Chéreau, chaude et feutrée, s’impose dans la salle tendue par l’émotion. Février 2009 : le grand metteur en scène récemment d
isparu a toujours été intéressé par l’image, dit-il,  et par la photo quand elle se fait poésie, démultipliant sa dimension érotique, sans mimer la peinture.  Pour obtenir la simple et belle présence de la danse et des corps.
L’obsession du cinéma accapare Chéreau, depuis qu’il fréquente la cinémathèque de Normale Sup, rue d’Ulm. Mais le théâtre jette pareillement son emprise sur l’adolescent, élève du Lycée Louis-Le-Grand et plus loin encore, élève du collège  Montaigne.
Régulièrement, dans l’obst
ination du septième art et des films à inventer, le réalisateur éprouve l’envie soudaine de « revenir chez lui » : monter sur un plateau, refaire du théâtre écrit et joué, avec une présence qui apparaît à travers les mots. Et rien n’est plus enivrant pour lui, en mars 2009 , que de s’imaginer monter les marches d’un escalier du Louvre recouvert d’un tapis rouge qui mène à la Victoire de Samothrace, une sculpture de l’époque hellénistique représentant Niké, personnification de la victoire, posée sur l’avant d’un navire.
En cet endroit mythique, mettre en scène en général – ou la pièce de Jon Fosse Rêve d’automne, en particulier - revient à faire modifier de l’intérieur les visages. Chéreau se soumet malgré lui, à ce sentiment de solitude qui ne l’a jamais quitté.  Alors que les images sont uniquement source d’inspiration, son théâtre porte un intérêt majeur à la narration, à l’organisation de l’espace, au tissu des relations entre les êtres, à l’érotisme de l’attention portée aux visages et aux corps. Le théâtre se définit aussi par la pesanteur d’un corps de comédien. La modification intérieure de l’être et la saisie du désir passent par la durée sur un plateau, le temps des répétitions et de la représentation qui parvient au « mentir vrai ».

Entre réflexions sur la dialectique et le bon usage du théâtre, Chéreau livre ses confidences intimes d’amant avec une réelle pudeur poétique : « Nous restons l’un et l’autre comme des étrangers donc proches. Il est plus joueur que moi, il séduit et ne veut pas souffrir. À côté, je ne suis qu’une bête romantique. » Quel est ce jeu où l’on fait exprès de faire souffrir l’autre ?
Retour à l’art du théâtre. Pour Chéreau, mettre en scène consiste à maîtriser cette façon particulière de faire bouger les corps des comédiens. Cette manière vient de l’usage des malheurs et de celui qu’il fait du sien. Avril 2009. Cinéma, théâtre et opéra, il faut s’arrêter et réfléchir. Lars Von Trier, Fosse, Handke, Koltés, Jean de La Croix, Jean Genet, Hervé Guibert, Charlotte Rampling, Marianne  Faithfull …. Écrire bien s’apparente à une sorte de prière, une prière criminelle. Et mettre en scène signifie pour lui entretenir cette énergie de raconter socialement et personnellement les histoires des gens, connus et inconnus, fous, cinglés… L’artiste pense aussi à ces femmes qui lui sourient en silence quand il les croise dans la rue.
Toujours se battre et autrement. Les projets naissent de peu de chose, de la curiosité et de la capacité d’accueil des idées, entre vol à l’étalage et pillage des autres créateurs. Le plaisir et la tristesse sont les fruits du travail de mise en scène.
Chéreau, installé dans un café et écrivant, au carrefour de la rue des Archives et de la rue Rambuteau. aime s’isoler et regarder en même temps les êtres qui se débattent avec la vie,  Un désir, une peur : mourir de ne pas mourir. Des souvenirs. Le scénographe Richard Peduzzi vient à Sartrouville en 1967, pour la première fois. À eux deux, ils réussissent à créer au théâtre cette magnifique tension entre les espaces grandioses et la fragilité des êtres. Une réalité d’importance pour celui qui est toujours resté l’enfant qui a peur qu’on l’abandonne. Tout lui manque, avoue-t-il encore, et il en fait des récits et des spectacles. Apprendre à regarder un tableau, c’est voir les êtres chers disparus.
1er mars 2010. Comment toucher un imaginaire qui résiste, celui d’un comédien qui se refuse à comprendre ? L’âme du metteur en scène a renoncé mais il apprend à l’acteur rétif à imiter cette profondeur à laquelle il n’aura jamais accès. Une pensée pour Susan Sontag : Renaître. Il faut représenter ce qui n’est pas représentable et qui fait peur, consentir enfin au monde et en profiter. Et pour ne plus songer à la solitude de l’adolescent, « mol et sans race », conscient de ne pas habiter son corps, la revanche est de faire du théâtre.
Le film Intimacy pose la question du corps comme centrale : il faudrait pouvoir être léger et ne pas peser. L’ouvrage dessine le cortège des fantômes magnifiques de Chéreau, ces êtres aimés qui le hantent et qu’il convoque tous les jours. Pour mémoire, la folie des créations des années 80/88 à Nanterre, suivie dans les années 89/90, des disparitions de Koltès, Guibert, Delannoy et  Romans…
À côté du deuil, restent le désir et l’avidité du présent, le bonheur et la tristesse. Le silence n’est pas l’absence, l’absence n’est pas la mort. Calvario fait entendre sans artifice l’âme de Chéreau au plus près du cœur qui bat.

 Véronique Hotte

 Théâtre du Rond-Point. T :01 44 95 98 21 jusqu’au 10 novembre à 19h.

Amor Fati

 

Amor Fati – Il faut bien que quelqu’un y soit pour quelque chose, mise en scène et scénographie de Maxime Franzetti. 

  «Avec Nietzsche, dit le metteur en scène, scénographe et comédien, Maxime Franzetti, nos convictions les plus intimes-sociales, politiques, familiales ou religieuses-sont ébranlées. La quête de vérité questionne la vie, la morale, la volonté, le Bien et le Mal, la guerre.. » L’Amor Fati -l’acceptation de son destin-fait de la souffrance de l’homme une épreuve qui aboutit à la maîtrise de soi et à la création. A l’inverse, « des concepts tels que dieu, l’âme, la vertu, le péché et la vie éternelle sont des imaginations, inventées par les mauvais instincts de natures malades. »
Réévaluons nos valeurs faillibles, à travers des formules cinglantes, des invectives lapidaires, des visions puissantes et une liberté de pensée enfin retrouvée. La troupe du Théâtre du Balèti de Franzetti, une dizaine d’interprètes, accompagnée d’une formation instrumentale tout aussi nombreuse de cuivres, répond présente à cette volonté nietzschéenne d’être maître et sculpteur de soi.
D’abord, descendons le Christ de sa croix – le rapprochement physique avec Le Christ à la Colonne de Caravage est souligné.Et ici, le Christ se relève donc, traîne sa croix à l’envers et l’abandonne pour se lancer, tel un satyre dionysiaque  recouvert de boue pour la circonstance, dans des transes sur un sol de terre meuble.
La croix est ensuite remisée pour revenir régulièrement sur la scène, nue ou bien ré-habitée par son locataire de prédilection qu’une horde de femmes s’applique à couvrir de baisers.
Amor Fati amor2Les images se succèdent : un carnaval d’anges nus-des hommes et des femmes avec  des ailes-fait sa ronde chorégraphiée. Ils sont  assis, debout, les corps se renversent et font des galipettes arrière au ralenti. Ils reviendront plus tard-vêtue de façon urbaine et chic-costume sombre et chemise blanche pour les hommes, jolie robe fluide pour les femmes dans un rappel des images mythiques de Pina Bausch-. Alignés face public, avancées, reculs, gestes collectifs et rassemblements. Avec aussi des déclamations en solo ou en duo:  une fille vindicative face à un père indifférent, une femme qui aspire à la liberté à côté de son mari revenu du front.
Avec, en accompagnement, d es musiques qui vont  du Stabat Mater de Pergolèse à Porque te vas de Jose Luis Perales dans Cria Cuervos de Carlos Saura. De temps à autre, un acteur murmure devant un micro sur pied  quelques réflexions d’un cœur en révolte. La troupe de jeunes comédiens est physiquement rodée à mort, pleine d’énergie et de vitalité, très engagée dans le projet artistique qui l’habite et ne réfrénant en rien ses ardeurs.
Toutefois, les visions proposées sur la scène, si travaillées et soignées soient-elles, sont souvent longues, comme si l’auteur/metteur en scène voulait à tout prix prouver l’évidence:  une rage d’être et de signer un pacte de rébellion en quête d’amour et de liberté.
Mais trop descriptif, trop insuffisamment ressenti, l’ensemble reste comme  affiché et perd sa capacité subversive, proclamée haut et fort : « Nous allons droit au mur… Déjà nous sommes une génération morte sur pied… ».
Pas tout à fait! Mais la troupe recèle des promesses de théâtre qui ne demandent qu’à être tenues.

 Véronique Hotte

Spectacle joué au Théâtre de Vanves les 23 et 24 octobre. 

Hughie d’Eugene O’Neill

Hughie d’Eugene O’Neill, traduction de  Louis-Charles Sirjacq, mise en scène de  Jean-Yves Ruf.

Hughie d'Eugene O'Neill 85b4898Cela se passe à New York, dans un hall d’hôtel minable, aux lumières blafardes, qui a dû avoir des beaux jours mais d’une laideur et d’une tristesse absolue. Le nouveau gardien de nuit  est là, seul, terriblement seul debout  derrière son comptoir. Arrive Erié Smith, un client de l’hôtel qui se dit joueur professionnel, et qui, insomniaque et alcoolique, bavardait souvent et longtemps la nuit avec Hughie, le précédent gardien mort il y a peu.
Erié est assez vantard et lui dit qu’Hughie admirait beaucoup la vie soi-disant luxueuse qu’il menait, toujours accompagné de créatures de rêve. En fait, Eiré a surtout besoin d’un interlocuteur, Hughie ou un autre pour étancher sa soif de bavardage  dans une nuit trop longue pour lui. Mais le nouveau  gardien, garde son calme et  fait semblant de l’écouter mais ne parle pas beaucoup,  juste pour évoquer une obsession:  détruire la ville. Mais Erié, assez minable,  continue  à  vouloir le persuader, sans trop y croire lui-même qu’il est un génie du jeu et qu’il a une vie merveilleuse.
C’est une sorte de presque monologue, écrit en 1928,  où  Eugene O’Neill (né en 1883 dans un hôtel de Broadway  (il n’y pas de hasard!)  et mort en 1953) se réfugie dans l’écriture comme  dans  ses pièces célèbres: Le Long Voyage vers la nuit, surtout,  et Une Lune pour les déshérités. Il a quarante cinq ans et tente d’exorciser  ses démons: la solitude, le mal-être sur fond d’alcoolisme permanent et une famille- ascendants et descendants compris-qui lui a pourri la vie… Père pauvre comédien  courant les tournées, mère morphinomane, incapable de se remettre de la mort de son deuxième bébé, et tous les deux morts ensuite avec  son frère en trois ans,  et plus tard,  son fils à 40 ans  et sa fille droguée qui se suicideront… Et son autre fille qu’il ne voudra jamais revoir parce qu’elle avait épousé Charlie Chaplin  qui aurait pu être son père! N’en jetez plus!
La pièce a de quoi fasciner un acteur; aux Etats-Unis, il y eut Al Pacino et de nombreux autres, et en France, Laurent Terzieff qui l’avait brillamment  joué au Lucernaire en 2007); ici , c’est Gilles Cohen,  bon acteur de théâtre mais aussi de cinéma qui a demandé à Jean-Yves Ruf de le mettre en scène.
Et cela donne quoi? Incontestablement, Gilles Cohen a beaucoup réfléchi à la façon dont on pouvait imposer ce personnage en quelque soixante minutes et il est vraiment  Erié, à la fois, cabot, colérique et roublard, pas sûr de lui  et cherchant à se lier d’amitié avec ce pauvre bougre rivé pour la nuit à son comptoir, son seul gagne-pain. Et finalement assez  pathétique…
Ce soir de première, Cohen avait une tendance à bouler son texte, si bien qu’on l’entendait souvent mal, et c’est dommage. Jacques Tresse, lui, est tout à fait remarquable dans le rôle  presque muet-donc pas facile-du gardien de nuit, et écoute cette loque d’Erié avec un visage qui dit la lassitude, le dégoût, le mépris  mais peut-être parfois une certaine compassion que lui inspire ce curieux et bavard oiseau de nuit. Vraiment du grand art.

Mais on se demande bien pourquoi Jean-Yves Ruf  a voulu donner un côté très statique à sa mise en scène-les deux acteurs ne bougent presque pas-et a demandé à la  scénographe Laure Pichat  de concevoir un décor qui écrase ce faux dialogue; c’est plastiquement réussi, on pense, bien sûr, aux bars d’Edward Hopper mais cela ne fonctionne pas bien avec le texte d’O'Neill.
Par ailleurs, le charmant théâtre à l’italienne de Chalon n’est pas si petit que cela et n’est sans doute pas le lieu idéal pour jouer Hughie; en effet, on est loin des personnages! La pièce était beaucoup plus à l’aise dans une petite salle comme celle du Lucernaire.
Tout cela peut être revu et corrigé. Le texte d’O'Neill le mérite amplement. A suivre.

 Philippe du Vignal

Spectacle créé à l’Espace des arts de Chalon le  15 octobre et sera joué  du 19 et 20 novembre Théâtre de la Renaissance, Oullins-Grand Lyon. Et du 26 au 30 novembre au Théâtre Dijon-Bourgogne et enfin du 4 au 22 décembre  au Théâtre Vidy – Lausanne.

Amalia respire profondément

Amalia respire profondément d’Alina Nelega,  traduit du roumain par Mirella Patureau, mise en scène de Bobi Pricop.

 

C’est la 31ème saison du Théâtre des Déchargeurs!  Installé par une bande de copains dans des entrepôts désaffectés au rez-de chaussée d’un hôtel particulier du XVll ème siècle classé. après le déménagement des Halles à Rungis. Les locaux sont petits, mais le théâtre a  pourtant deux scènes en constante activité, été comme hiver.
Secret de sa survie: une programmation originale, axée sur des textes d’auteurs contemporains et sur la nouvelle chanson française mais aussi le mixage de jeunes artistes avec des équipes plus confirmées qui dynamise les échanges et renouvelle le public.
Un atelier-théâtre accueille aussi de jeunes professionnels,  favorisant ainsi la transmission. Nombres d’auteurs et d’artistes sont passés par là : Jean-Luc Lagarce, Olivier Py, Pierre Notte, Vincent Delerme, Christophe Honoré, Alex Beaupin… Entre autres partenariats, les Déchargeurs font partie de la convention théâtrale européenne. Grâce à quoi, le théâtre accueille en ce moment une pièce roumaine, jouée et mise en scène par une équipe roumaine.
  Amalia respire profondément est l’histoire d’une petite fille fruste qui naît et grandit dans un pays où règne une régime liberticide. Elle raconte avec naïveté les événements de sa vie qui se confond avec celle de son pays. Amalia a appris de sa mère à respirer pour résister, dans l’espoir de devenir un jour un ange. Gamine, elle voit disparaître sa mère, son père, et Archimède, son cher cochon, tandis que sa grand-mère sombre dans l’alcool.  Ce qui ne l’’empêche pas d’aspirer à construire l’avenir radieux de la Roumanie !
Elle a seize ans : après avoir été «perquisitionnée» par des miliciens, elle se vend au plus offrant pour nourrir son petit cochon qui finira comme l’autre en ragoût, non sans avoir résisté et envoyé la babouchka et son couteau par la fenêtre. La voici à trente-cinq ans sur la tombe de son fils, abattu pour avoir voulu franchir la frontière : à moitié ivre, elle lui raconte comment elle a passé sa nuit de noces avec le garçon d’ascenseur… Et ainsi de suite, jusqu’à la maison de retraite .
Alina Nelega, figure importante du théâtre roumain,  auteure-metteuse en scène et critique, dénonce,  en huit monologues,  la dictature, l’oppression, l’embrigadement, la misère en donnant la parole à un personnage naïf, une victime qui ne se présente jamais comme telle, et dont les prières qu’elles s’adressent à Dieu ou au Parti, dévoilent les dérives et le ridicule du communisme.
La pièce joue sur plusieurs registres: satire, poésie, parodie, pamphlet, narration réaliste ou onirique, humour noir et comique de situation.
Codriana Pricopoaia, une jeune actrice roumaine, incarne le personnage avec justesse. On peut juste regretter qu’une surcharge de dramatisation gomme parfois l’ironie et l’humour de l’auteur.

 

Mireille Davidovici

 Théâtre des Déchargeurs  3 rue des Déchargeurs, Paris I er jusqu’au 23 novembre T: 01 42 36 70 56.

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Mariano Fortuny

Mariano Fortuny dans actualites fortuny

Mariano Fortuny, un homme de théâtre visionnaire.

 

 Mariano Fortuny, né à Grenade en 1871, était le fils du peintre espagnol mort à trente-six ans, Mariano Fortuny y Marsal qui appartenait à une famille d’artistes travaillant au service du roi  et de Cecilia de Madrazo.  Sa mère quitta alors Rome avec lui pour Paris;  dès son plus jeune âge, il  va grandir en fréquentant les ateliers d’Auguste Rodin, où il y découvre la sculpture. Il apprend également la peinture, sous l’influence de son oncle,  le peintre Raimundo de Madrazo, et,  à  neuf ans, réalise déjà une copie d’un tableau de Velasquez…
C’est en découvrant les ballets de l’Eden et ses coulisses, que naît
sa passion pour le théâtre. Il étudie alors l’électricité et l’optique pour l’éclairage scénique, et la  construction des maquettes de  décors  et costumes.  Il s’installera à Venise avec sa mère en  1889 au Palazzo Martinengo et se passionnera  pour  le théâtre et  l »opéra. Il découvre l’éclairage indirect et dépose en 1900 son premier brevet de «système d’illumination par la lumière indirecte » qu’il applique  la même année à l’opéra Tristan et Yseult créé à la Scala de Milan .
Par la suite, il mettra au point la célèbre coupole Fortuny. « Je construisis, dit-il, ma coupole en plâtre d’un diamètre de cinq mètres, où on projetait de la lumière indirecte et où on faisait ensuite défiler d’autres lumières colorées ; les effets de fusion, de mouvement et de variétés des teintes ne pouvaient que frapper les visiteurs».  L’ancêtre du cyclorama cher entre autres à Bob Wilson et à  de nombreux  scénographes était né. Fortuny invente aussi la première cabine de régie disposant d’une série d’interrupteurs  commandant les lumières selon les effets voulus.
Sarah Bernhardt et  Isadora Duncan sont ses plus célèbres ambassadrices, et il est admiré par le grand metteur en scène Adolphe Appia et par Gabriele d’Annunzio. Il travaille et vit au Palazzo Pesaro degli Orfei, devenu aujourd’hui  le musée Fortuny. Plissage, photographie, peinture, création et couture des costumes de théâtre, , menuiserie, gravure y avaient chacun un local.
Il rencontre à Paris en 1902,  Henriette Negrin qui  devient sa compagne  et sa collaboratrice pour  la création et la fabrication des tissus Fortuny qui le rendront  encore plus célèbre. L’héroïne de Marcel Proust dans La Prisonnière et dans Albertine disparue,  porte ainsi  des robes de Mariano Fortuny. C’est en 1907, qu’il  crée avec sa  femme les premiers tissus imprimés  pour  des vêtements  qui  furent  présentés à Berlin,  ainsi que  les châles en soie de la marque Knossos inspirés des céramiques crétoises.
En 1909, il dépose le brevet d’un appareil pour le plissage des tissus de soie puis crée Delphos, un vêtement féminin en soie  (dont le couturier Issey Miyake s’inspirera pour sa collection Pleats please en 1989).  En 1911, à l’exposition des Arts déco du Louvre,  il a un succès phénoménal avec sa collection de tissus et vêtements imprimés. La même année, il crée la société Mariano Fortuny et des boutiques vont alors s’ouvrir à Paris, Londres, Madrid,  New-York…
En 1922, il décide d’installer sa production sur l’île de la Giudecca près de Venise et d’y ouvrir une usine de fabrication. En 19 44,  il offre les décors représentant  la cité des Doges pour une pièce de Goldoni montée au Théâtre de la Fenice. Il lègue ses biens à son épouse et meurt chez lui en 1949.
En 1965, après le décès de sa femme,  la ville de Venise reçoit en héritage le Pesaro degli Orfei qui devient ainsi le musée Fortuny. Dans un des plus beaux palais vénitiens, on peut découvrir ses ateliers encore imprégnés de son esprit, ses meubles personnels, des centaines de toiles  de lui, ses dispositifs d’éclairage y compris les fameuses lampes Fortuny, des photographies, et quelques-uns des costumes de scène qu’il avait conçus.
Aujourd’hui, la direction de l’entreprise a été confiée à Giuseppe Ianno pour conserver l’exigence et l’état d’esprit de Fortuny, et son directeur artistique, Pietro Luneta, a pour mission d’en faire perdurer l’âme,  à travers des créations empreintes de l’esprit de ce visionnaire connu dans la cité des Doges sous le nom de « magicien de Venise ».

Nathalie Markovics

Fortuny.com  
Fortuny.visitmuve.it 

La double mort de l’horloger

 

La double Mort de l’horloger, d’après Meurtre dans la rue des Maures et L’inconnue de la Seine, d’Ödon von Horvath, mise en scène d’André Engel.

 La double mort de l’horloger 3502331_6_ebb3_tom-novembre-et-sa-grande-carcasse-au-centre_52af8e64b44a3f9b1d388fa27d231e26Les petits-bourgeois ne sont pas à la noce –on se pardonnera cette plaisanterie en hommage à Bertolt Brecht-, c’est le moins qu’on puisse dire : mère débordée, père absent, pas d’argent, fille en train de tomber dans les pattes d’un homme pénible, fils aîné travailleur, et  pauvre, bru écrasée par les tâches ménagères. Pire: le plus jeune fils, voleur, devient assassin par hasard, pour avoir frappé trop fort le bijoutier Kohn. Alors, dans les ruelles d’une ville triste et pauvre, au coin d’un café, sordide refuge des prostituées du coin, des macs et des flics, le fantôme de sa victime vient le hanter, quelque part entre le jour et la nuit, entre la vie et la mort.
La seconde pièce, presque superposée à la première, se joue dans une atmosphère beaucoup plus claire, mais pas plus gaie. Albert, sans métier, sans projet, a quitté Irène, la belle « commerçante indépendante » et fière de l’être. Il se trouve mêlé à un projet de cambriolage qui tourne mal, et, obstinément confronté à Ernest, le nouvel homme d’Irène. Une apparition pourrait le sauver, du crime et de sa propre mélancolie : celle d’une jeune fille rose et dansante, mendiante qui ne mendie pas, lumière de la nuit, sourire fixé plus tard sur le masque de l’Inconnue de la Seine. L’amour, peut-être ? Mais à quoi bon ?
Le drame du fils Klamuschke et d’Albert? Ils sont des handicapés de la volonté, des intermittents du désir. Manque d’argent et  de force, pas de place dans la société, plus de place dans une famille qu’on a déçue, aucune perspective. Horvath ne met pas la tragédie sur le dos des dieux : les hommes suffisent. Le réel est vraiment ce à quoi l‘on se heurte, dans le demi-sommeil de la vie. Irrésolution, négligence: les élans s’arrêtent en plein vol. Pour autant, l’auteur ne condamne pas ses personnages, il les campe en mots simples, en images populaires à la fois conventionnelles –la Prostituée, le Voleur, la Mère…-, et habitées. Ce sont les vivants de ce monde, entre la crise de 1929, la montée du nazisme et notre crise d’aujourd’hui.
Ce serait sinistre si ce n’était joué par des comédiens exceptionnels, entre autres: Evelyne Didi, Jérôme Kirchner, Yan Collette, Tom Novembre…- qui font de chaque figure un sujet (philosophique) singulier. Aux fidèles de la troupe d’André Engel, en particulier chez Horvath, se sont joints d’autres têtes d’affiches.
Le décor de Nicki Rieti joue lui aussi un premier rôle; évoquant la peinture expressionniste, il est basculé, métamorphosé à vue, avec des effets cinématographiques époustouflants, hommage à Fritz Lang, au Charlot des temps modernes, aux films dadaïstes et à tout l’art « dégénéré » brûlé par les nazis. Que les quinze remarquables techniciens manipulateurs saluent avec les acteurs est la moindre des choses.
Engel et Rieti imposent au théâtre les moyens de l’opéra : c’est leur signature, et leur manifeste. Le public et l’auteur pour eux méritent le meilleur, et cela vaut pour  tous les corps de métier du spectacle. L’artiste n’a pas à se contenter de peu : revendication politique forte, en ces temps de budgets « gelés » et de politique culturelle refroidie…
Cela dit, et malgré un final d’une gigantesque ironie, la représentation ne convainc pas, n’emporte pas. Cela tient peut-être paradoxalement à ce qui fait la justesse du propos : le déséquilibre entre les deux pièces et le gigantisme de la réalisation. Ces histoires sont trop proches pour être vues de loin, et ces esquisses de pièces  peut-être trop encadrées. Le spectacle est fait avec intelligence et  exigence, mais il touche moins qu’on ne l’espérait. Manque d’âpreté…

Christine Friedel

Théâtre national de Chaillot, 01 53 65 30 00, jusqu’au 9 novembre

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Tartuffe d’après Tartuffe

Crédit Photo : Laurent Friquet

Tartuffe d’après Tartuffe d’après Tartuffe d’après Molière, par Guillaume Bailliart

 

Tartuffe d'après Tartuffe tartuffeL’acteur et metteur en scène Guillaume Bailliart, artiste qui a fait ses classes au Théâtre Permanent de Gwenaël Morin, une formation professionnelle créative et d’envergure, sait de quoi il parle quand il s’agit de prendre à-bras-le corps (image  paradoxale pour un texte de théâtre) une pièce classique in extenso.

Le Tartuffe du directeur de l’acteur qu’est Bailliart lui-même, est directement inspiré de la mise en scène à plusieurs comédiens de Gwenaël Morin et aboutit à une performance en solo par l’un d’eux. Une mise en abyme caractérisée, ce qu’on appelle encore du théâtre dans le théâtre , galerie des glaces sans fin, avec un sentiment ineffable de vertige.
Cette façon d’extraire la substantifique moelle d’une œuvre mythique -l’hypocrisie religieuse, en l’occurrence –  revient à débusquer la vérité des vérités par le biais d’une langue déclamée en alexandrins et la gestuelle éloquente d’un corps. Le pari est admirablement tenu sur la longueur d’une heure et quelques dix minutes à travers laquelle l’acteur s’emploie à représenter le déroulé de la comédie dramatique en tenant à lui seul tous les fils des marionnettes-personnages dont il épouse tous les rôles.
C’est un exercice de cirque périlleux à la façon des montures multiples d’une Poste majestueuse, un numéro où le cavalier habile se risque à tenir ensemble les rênes emmêlées de montures vives et remuantes : non seulement les tapageurs Madame Pernelle et son fils Orgon, le maître de céans, abusés tous deux par l’Imposteur, mais aussi les figures plus « éclairées » de Dorine, la servante malicieuse,  et d’Elmire, la femme sensée, ou encore de Marianne, la jeune fille de la maison.
Toutes ces voix et tous ces corps – une bousculade d’identités – sont restitués pas la verve du comédien protéiforme qui les exprime successivement ou simultanément de façon extrêmement contrôlée. Et Tartuffe n’échappe pas à cette lecture personnelle. Le fourbe a des façons compassées et fausses, puisque les autres, ses ennemis hostiles au mensonge, s’entretiennent « naturellement », jouant sincèrement à être. La place des rôles est indiquée sur le plateau avec le nom de chacun, et l’acteur se déplace d’ici à là, de tel à untel, ou indique du doigt qui parle.
Bailliart fait preuve d’un engagement verbal et physique entier, calme ou tonitruant, rigide ou d’une belle souplesse acrobatique, quand il saute sur la table a capella et sans rebondir pour donner à voir la colère du fougueux Damis, le fils d’Orgon. La table est ici  l’accessoire stratégique  Orgon, caché sous le meuble par Elmire, prend enfin conscience de la situation et est enfin révélé à lui-même et mesure avec le public la noirceur de l’intrus.
Le perfide saute acrobatiquement, debout sur la table encore, en propriétaire et héritier légataire de son hôte qu’il a ruiné. Rien ne va plus… Entre temps, Guillaume Bailliart n’aura pas cessé, selon les rôles, de lever le doigt vers le ciel pour s’en référer à Dieu, de glisser une jambe sur l’autre en signe de féminité quand il joue Marianne, ou d’élever une voix puissante pour exprimer la colère d’Orgon.
La partition de ce Tartuffe  esquisse les pas d’une danse de haut vol.

 

Véronique Hotte

 

  Théâtre de la Cité Internationale. T : 01 43 13 50 50  jusqu’au 22 octobre. 

Ebauche d’un portrait

Ébauche d’un portrait d’après le Journal de Jean-Luc Lagarce, collage et mise en scène de François Berreur.

 

Ebauche d'un portrait ebauche2_brigitte-enguerand-fwUne vie de théâtre (Ébauche d’un portrait),  d’après le Journal de Jean-Luc Lagarce,  avait été créé à Théâtre Ouvert en 2008. Laurent Poitrenaux incarnait Lagarce, pieds nus devant sa machine à écrire, relatant les avancées et les déboires de son Théâtre de la Roulotte à Besançon où il peinait à s’imposer, comme  à Paris et en tournée.Le  sida l’a terrassé, le jour,  dit-on, où on allait lui proposer la direction du Centre dramatique national de Besançon…
La mise en scène est la même. Les noms des morts défilent sur un tableau lumineux pendant que Lagarce écrit, et parle de son parcours  artistique-succès et échecs confondus-et,
avec pudeur, de ses jeux érotiques avec des garçons, jamais les mêmes.
Laurent Poitrenaux, cinq ans plus tard,  semble, lui,  plus dur, moins évanescent. Le temps a passé, mais l’émotion est toujours là. Il faut lire le journal de Jean-Luc Lagarce, édité par François Berreur son complice, aux Solitaires Intempestifs.

 Correspondances et entretiens avec Attoun et Attounette,  adaptation et mise en espace de François Berreur.

Pour terminer cette soirée,  Laurent Poitrenaux retrace le parcours du combattant  que fut celui de  Lagarce pour percer comme metteur en scène de son œuvre. Il dialogue avec les voix enregistrées de Lucien Attoun sur France Culture, ainsi qu’avec Attounette, surnom affectueux donné à Micheline Attoun, qui l’encourage de son mieux. C’est ironique, singulier, mais… un peu pesant à la suite d’Ébauche d’un portrait…

Édith Rappoport


Théâtre Ouvert jusqu’au 23 ocotobre


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