Complicités : Frida et Diego

Complicités : Frida et Diego 27.diego-y-frida-compartiendo-la-mesa-en-san-angel

 

Complicités : Frida et Diego,exposition de photos de Leo Matiz et autres photographes

Frida Kahlo et Diego Rivera, couple mythique d’artistes, figures légendaires du Mexique qui furent les témoins des événements révolutionnaires du début du XXè siècle, sont à l’honneur en ce moment à Paris, avec l’exposition de leurs œuvres picturales au Musée de l’Orangerie (Frida Kahlo et Diego Rivera, l’art en fusion) et au Centre Georges Pompidou (Frida et moi).
L’Institut Culturel du Mexique a la bonne idée de montrer des photographies du couple, issues de différentes sources, dont Leo Matiz, Hugo Brehme, et le fonds Casasola. Certaines anonymes et tirées de  journaux,  négatifs sur plaques de verre au gélatino-bromure d’argent ou sur pellicule.
Frida, au corps brisé par un accident à dix-huit ans, ce qui déclenchera sa vocation artistique, devient l’icône du féminisme et construit sa vie autour de la douleur et de la passion amoureuse. « Je ne suis pas morte et, de plus, j’ai une raison de vivre. Cette raison, c’est la peinture », dit-elle, dans des propos rapportés par Le Clézio dans Diego et Frida, et elle  réalisera plus de soixante-dix autoportraits.
Diego, lui, chef de file des peintures murales commandées par le Gouvernement mexicain issu de la Révolution, fait passer dans son œuvre ses idées progressistes, la culture indienne et la mexicanité.
Ces photos permettent de voir autrement Frida et Diego, à quelques moments de leur vie commune, l’un et/ou l’autre, sans mise en scène, et superposant leur démarche artistique et leur engagement politique : ainsi la Première exposition de Diego à l’Académie Don Carlos, en 1910, année emblématique marquant le début de la Révolution mexicaine, année de naissance choisie par Frida, (falsifiée donc par l’artiste, née en 1907) ; Colloque amoureux, en 26 ; Mariage, le 21 août 29 : « Mes parents, écrira plus tard Frida, n’étaient pas d’accord parce que Diego était communiste et parce que, disaient-ils, il ressemblait à un gras Brueghel. Ils disaient que ça serait comme le mariage d’un éléphant avec une colombe » rapporte aussi Le Clézio ; ou encore Diego dicte une lettre à Frida pour protester contre la destruction de sa fresque au Rockfeller Center, en 33. Le visage de Lénine apparaissait en effet dans la fresque L’Homme au croisement et Rivera n’avait pas obtempéré aux demandes de l’effacer, ce qui provoqua un véritable scandale médiatique.
On les voit dans leurs ateliers, elle à Cayoacán, lui à Altavista  ou encore peignant son mural La Création,  vers 1922/23. Et au cours des manifestations étudiantes de 29,  du Secours rouge en 31,  des Marches du 1er mai en 23 et des obsèques de Julio Antonio Mella, révolutionnaire cubain co-fondateur du Parti communiste et assassiné à México en 29 à  vingt-six ans,  avec  Rivera en tête du cortège ; ou encore lors de rencontres avec des personnalités, comme ce cliché Trotski et Diego Rivera quand ils ont accueilli le fondateur de la quatrième Internationale à la Casa Azul,  exilé au Mexique, en 37.
L’exposition se poursuit au premier étage de l’Institut où une salle est réservée aux photos
prises dans le charme du jardin de Cayoacán par Leo Matiz. D’origine colombienne, il s’est immergé, rolleiflex à la main, dans le Mexique des années 40 et a réalisé une série de portraits, retenant  des moments intimes de Frida et Diego, et de quelques-uns de leurs  amis. Ses tirages, sur papier baryté traité au platine,  donnent une très belle palette du noir au blanc.
On y voit la beauté de Frida,  étendue sur l’herbe ou dans les feuillages, comme une prêtresse coiffée de fleurs. Elle encore-photo non datée-mais cheveux coupés juste après leur divorce, en 39. (Ils se sont remariés un an plus tard!). On y voit un groupe d’amis dont Cristina Kahlo, la sœur de Frida dont Diego sera un temps l’amant.  Et Diego et Frida devant leur collection d’art préhispanique dont la cosmogonie habite leur œuvre. Et Diego peignant la fresque du Palacio Nacional, en 45, et la Dernière apparition publique de Frida, en 54, peu avant sa mort, un foulard sur la tête, le visage chargé de vie et de mélancolie, puis Diego un an plus tard, peignant dans son atelier. Et une vidéo du ballet Zapata qu’elle affectionnait tant et dont on lui avait offert une représentation privée, alors que la mort rôdait déjà.
Cette exposition, riche et instructive, inaugurée par l’ambassadeur du Mexique Agustín García-López Loaeza, permet de traverser des bribes de l’Histoire du Mexique, avec sa révolution en toile de fond, et vingt-cinq ans de vie commune de la vie de Frida et Diego, dans leurs Complicités, intime et artistique autant que politique, et ressentie, selon Le Clézio, comme une absolue nécessité: »Les aléas de l’existence, les mesquineries, les désillusions ne peuvent pas interrompre cette relation, non de dépendance, mais d’échange perpétuel, pareille au sang qui coule et à l’air qu’ils respirent ».

Brigitte Rémer

Instituto Cultural de México, 119 rue Vieille du Temple. 75003. Métro : Filles du Calvaire, jusqu’au 20 décembre, du lundi au vendredi, de 10h à 13h et de 14h30 à 18h, le samedi de 15h à 19h.


Archive pour octobre, 2013

Bobby Fisher vit à Pasadena

 

Bobby Fischer vit à Pasadena de Lars Noren, mise en scène de Philippe Baronnet.

 

Philippe Baronnet avait mis en scène deux textes de Danil Harms, avant de devenir comédien permanent au Théâtre de Sartrouville, aux côtés de Laurent Fréchuret. Bobby Fischer vit à Pasadena est un  drame familial  qu’il a campé dans un vaste salon, où les premiers rangs de spectateurs sont assis  sur des canapés, et donc intégrés au nœud de vipères.
Les parents et leurs deux enfants adultes reviennent d’une soirée au théâtre. Le fils, Thomas, sort d’un long séjour en clinique psychiatrique, et la fille, Ellen, attend debout sur le pas de la porte, les bras chargés de fleurs blanches.  Gunnel, la mère,  en robe  de soirée se vante de la santé rétablie de leur fils: c’est décidé, il ne retournera pas en clinique. Ils essayent de ressembler à une famille normale qui prend un repas, mais très vite,  on s’aperçoit que Thomas est loin d’être guéri, que la fille, alcoolique, tente d’oublier  la mort de sa fille de  deux  ans. La mère, qui monopolise la parole entre deux éclats étranges de son fils, boit elle aussi en cachette pour oublier que son mari ne la touche plus depuis des années.
La mère partie se coucher,  le père et la fille se retrouvent dans la nuit pour un douloureux retour sur le passé. Au petit matin,  on peut contempler les ruines de la famille en pyjama ! Samuel Churin, le père et Elya Birman, le fils sont particulièrement justes. Comme Nine de Montal, la mère qui joue les grandes dames insupportables.  On est heureux de se retrouver à l’air libre en sortant…

Edith Rappoport

Théâtre de la Tempête jusqu’au 27 octobre, du mardi au samedi à 20 h 30, dimanche à 16 h 30, relâche 18 et 23 octobre T: 01 43 28 36 36

Image de prévisualisation YouTube


Current location

Current location,  texte et mise en scène de Toshiki Okada.

Current location g_t2g13okadacurrent03bToshiki Okada qui a  fondé sa compagnie Chelfitsch en 97, est connu pour explorer les enjeux de la société contemporaine japonaise en détournant  la gestuelle du quotidien . Il était déjà venu au Festival d’automne en 2010 et a présenté cette année au centre Georges Pompidou Ground and Floor ( voir Le Théâtre du Blog).
Le thème de Current Location, c’est le séisme de mars 2011 et, conséquence tragique que le Japon va payer encore pendant très longtemps, l’accident nucléaire de Fukushima.
En fait,  ce qui le préoccupe à juste raison, c’est le manque d’harmonie entre le monde et les inventions prométhéennes de l’homme du vingtième siècle  incapable ensuite d’en maîtriser les conséquences.
Ce qu’il traduit par une mise en scène d’une rigueur et d’un minimalisme absolu; c’est au public à faire l’effort d’aller vers ses actrices, et non l’inverse… C’est du moins la règle du jeu imposée par 
Toshiki Okada, sinon tant pis…
Sur scène, quelques tables carrées de cafetéria avec des chaises. Et sept jeunes femmes  qui vont se passer le relais, chacune avec sa personnalité, pour dire l’angoisse et l »incapacité d’agir  devant la menace insidieuse et permanente qui s’est abattue en quelques jours sur le Japon. Toutes se demandent quelle attitude adopter dans la vie quotidienne.  Dans de quasi-monologues, à deux, ou seules dans des attitudes très hiératiques, très  sculpturales qui rappellent parfois le théâtre nô. Les autres, assises, écoutant passionnément ce que les autres disent. Il y a aussi un écran vidéo avec des belles images de cieux parfois menaçants un peu redondantes.
Comment faire face à cette absence apparente de risques,  alors que toute une région a été vidée de ses habitants et que les produits de la terre sont contaminés, c’est ce qu’évoque en boucle Current location.
«On veut à tout prix changer les circonstances, dit Toshiki Okada, et si l’on ne peut pas, on est frustré ou en colère. On se promet de changer, ou bien on hésite. On essaye de rester calme en toutes circonstances. On dit que c’est une question de courage ou de lâcheté, ou alors, on ignore la question… On espère ne pas faire d’erreur, pour avoir raison. Et on compare cet espoir aux erreurs irréversibles que l’homme a commises par le passé. Les personnages de Current Location vivent ainsi, et nous aussi. »
C’est une réalisation admirable de précision et de rigueur dans les mouvements, les effets lumineux,et la profération du texte que l’on peut lire sur un écran en traduction simultanée. Mais, comme le dit écran, fort peu lumineux est situé sur le côté cour, si on est comme nous du côté cour, cela devient très fatiguant et on décroche rapidement, si bien que le spectacle très statique qui n’en finit pas de finir. 
Les actrices: Yukiko Sasaki, Saho Ito, Kei Namba, Mari Ando, Izumi Aoyagi, Azusa Kamimura, Shiho Ishibashi ont une belle présence, la scénographie de Husaku Futamura est remarquable et la musique de Sangatsu efficace. mais le spectacle a du mal à convaincre.
Alors à voir? Oui, si vous voulez découvrir une œuvre des plus rigoureuses qui soient mais, attention,  cela suppose une extrême attention de votre part et mieux vaut, pour reprendre l’expression favorite de Jean Couturier, notre confrère et ami du Théâtre du Blog, éviter d’y emmener votre vieille tante, à moins qu’elle ne parle couramment japonais …

Philippe du Vignal

TG 2 Gennevilliers jusqu’au 19 octobre.




Double suicide à Sonezaki

Sonezaki Shinjû, Double suicide à Sonezaki, en japonais surtitré en français mise en scène d’Hiroshi Sugimoto

Double suicide à Sonezaki photo-11  Le metteur en scène, photographe contemporain reconnu, nous donne son interprétation d’une pièce traditionnelle japonaise tirée d’une histoire réelle à Osaka en 1702.
Un jeune homme est amoureux d’une courtisane,   elle-même en admiration pour une divinité boudhique. En quête d’un bonheur post-mortem illusoire, les deux amants décident de se suicider. Comme le kabuki, le théâtre bunraku, véritable institution au Japon,  est inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco.
C’est cet art traditionnel de la marionnette que Philippe Genty a rencontré en 1962, à Tokyo lors de son tour du monde en 2 CV à la découverte des arts de la marionnette. Il en parle ainsi  Paysages intérieurs publié récemment chez Actes Sud: « Avec le bunraku, j’ai le sentiment d’assister à une messe. Chacune des marionnettes est accompagnée de deux ombres, deux assistants-manipulateurs en cagoule. Le manipulateur principal à tête découverte semble incarner son destin, un destin par moment à la limite d’être agi par le personnage qu’il est censé contrôler.
Les poupées en suspension sur un sol imaginaire jouent à la frontière d’une gestuelle réaliste et de mouvements calligraphiques d’une précision et d’une grâce étonnante ».
Plusieurs entorses à la tradition ici: si les poupées d’un mètre de haut, sont encore manipulées à vue par trois artistes en noir recouvert tous d’une cagoule, la première marionnette qui introduit le récit, et d’autres ensuite sont manipulées par un seul homme, et il y a des projections vidéo.
Manipulateurs et musiciens, joueurs de luth à trois cordes, (shamisen) et récitants, nous emportent dans un rêve sombre qui nous paraît très long:  2h 25 avec un entracte! Même si la majorité du public semble ravi à la fin du spectacle.
Là encore Philippe Genty le souligne: « Une symbiose s’établit entre le joueur de shamisen, le récitant et les manipulateurs dont l’économie de mouvements contribue à mettre en valeur ceux des poupées». C’est cette harmonie qui est impressionnante et  belle à voir ici. Mais  le récit projeté en surtitrage est très difficile à suivre et à comprendre, de même que certaines manipulations de marionnettes.
La jauge habituelle pour le bunraku  au Japon est d’environ 400 personnes, alors que le théâtre de la Ville en contient plus du double. L’émotion attendue ne vient pas et nous sommes sortis un peu déçus.

Jean Couturier

Théâtre de la Ville jusqu’au 19 octobre.

Tuvawoir Znorko

Tuvawoir Znorko,

Tuvawoir Znorko tuvawoirZnorko s’est endormi définitivement dans son lit à la Gare Franche en mars  dernier. Il devait le lendemain faire une lecture des Guerriers nus de Jean-Marie Lamblard qui lui avait permis de faire ses premiers pas au centre culturel de Martigues en 82. Mais son équipe de cosmonautes n’a pas baissé les bras.
Après d’émouvantes funérailles théâtrales, le vaste espace du théâtre de La Gare Franche enfin terminé en mai dernier,  a été inauguré avec Zoologie des faubourgs,  lu par Florence Masure et Denis Lavant dans . Ce Tuvawoir Znorko présenté les 10, 11 et 12 octobre est un vibrant hommage à son génie enfantin, trente ans de Théâtre et Curiosités, trente six spectacles du Cosmos Kolej. dont Der Zug, pièce pour locomotives et petites gares. Puis La petite Wonder, spectacle émouvant avant que le Cosmos Kolej ne décolle vraiment au festival d’Avignon et au festival d’Automne. Suivirent Les Saisons, L’Attrapeur de rats, La Cité Cornu, La Maison du Géomètre, Un grand Meaulnes, Chveik au terminus du monde, Ulysse à l’envers, De la Maison des morts, opéra de Janacek, À la Gare du coucou suisse, Koursk, Les Boutiques de cannelle, Mon Golem, puis le tout dernier,  en 2012 Le Passage du Cap Horn,  autant de divines surprises portées par une équipe d’acteurs porteurs de son esprit d’enfance.
Ce Tuvawoir Znorko rassemblait une rétrospective sur son oeuvre, les films dans mon jardin, de petites vidéos projetés dans une cabane, une exposition de photos, d’installations plastiques et de lettres de Znorko conçue par David Anémian, un débat animé par Gérard Conio qui a fait publier en un temps record Zoologie des faubourgs et autres textes aux Éditions de l’Âge d’homme, une lecture d’extraits du texte publié par Florence Masure et Philippe Vincenot dans un petit espace, qui permettait de goûter le texte bien mieux que la première fois. Enfin on pouvait voir Boucherie Chevaline créé en 2001 par Florence Masure et Le Traité des Mannequins d’après Bruno Schulz en 92. Autant de rêveries délicieuses qui ressuscitaient l’âme de Znorko, resté très présent à la Gare Franche !

Edith Rappoport

Cosmos Kolej, la Gare Franche   chemin des Tuileries, 13015 Marseille, Tél 04 91 65 17 77, contact@cosmoskolej.org

http://www.cosmoskolej.org</span>

La grande et fabuleuse histoire du commerce

La grande et fabuleuse Histoire du commerce, une création théâtrale de Joël Pommerat. 

 

La grande et  fabuleuse histoire du commerce 93ed57ca-314d-11e1-a880-aa3373773d44Qu’est-ce que la vente ? L’échange d’un bien, d’une marchandise contre une somme d’argent. C’est l’exercice banal de ceux qui vendent ou achètent, un exercice au quotidien où s’acquièrent les qualités d’un bon commerçant. Investir du temps et de la patience pour capter le client, évaluer réciproquement le rapport des forces et des désirs, et capter sa confiance.
La Grande et Fabuleuse Histoire du Commerce 
met en scène la vente à domicile, assurée par une équipe de quatre gaillards. Rien que des hommes-leurs épouses ne sont évoquées que par les appels téléphoniques quotidiens, reçus ou donnés. Cette brigade minimale fait précisément la force de vente de l’entreprise.

Or, un jeune, sans expérience, vient d’être embauché. Ainsi, ces commerciaux virils vont volontiers « driver » le nouveau venu pour améliorer leur chiffre d’affaires. La crise guette déjà, et le commerce ne se porte pas si bien que cela. La vente idéale ne devrait pourtant durer que quatre minutes : « arrivée, boniment, étalage de la marchandise, choix de l’article, paiement de la valeur inscrite sur l’étiquette, sortie. » (Robbe-Grillet). Pas si simple…
Cette façon de faire est plutôt désuète puisqu’aujourd’hui s’impose largement la vente par téléphone,le téléachat, la vente en ligne sur internet… Savoir pratiquer l’échange et la négociation, en tout lieu. Attirer et garder ses clients exigent une confiance et une séduction à inventer et à « jouer », comme dans toute relation humaine. Être un bon commerçant revient à être un bon acteur.
Les voyageurs de commerce  chez  Pommerat, vulgaires et bavards, appartiennent à une vision nostalgique du passé, fortifiée à l’origine par l’optimisme et l’esprit d’entreprise, hors du moindre contexte de récession.Vision qui reflète  les choix et  valeurs d’une société.
Dans le premier scénario, c’est une arme de défense qui fait l’objet des éloges des vendeurs auprès de leurs clients éventuels: on peut ainsi s’opposer à la violence extérieure depuis son chez soi, d’autant que sur la télé de leur chambre d’hôtel, défilent les images inquiétantes de mai 68. Ces vendeurs ne peuvent être sur les barricades, tout à leur souci d’honorer les valeurs de l’ordre, de la soumission, du travail… et du gain.
Trente ans plus tard, deuxième scénario, les rapports de pouvoir se sont inversés : les petits coqs d’antan sont chenus et chômeurs, et c’est un jeune chef des ventes-il a le vent en poupe-qui leur donne la réplique et le mouvement joyeux et libérateur. La leçon est cinglante: le même comédien (Ludovic Molière) qui incarnait le manque d’audace et la timidité dans le premier scénario, à son tour incarne la verve, le dynamisme, l’énergie souhaités. Ces travailleurs mûrs, maintenant  à la recherche d’un emploi, (Patrick Bebi, Hervé Blanc, Eric Forterre et Jean-Claude Perrin), vantards et sûrs d’eux,
ont été retournés comme des gants: ils sont à présent apeurés, velléitaires et pessimistes.
La roue tourne, et les nantis d’hier peuvent se métamorphoser en démunis d’aujourd’hui. Une leçon vivante de sociologie, une relation à l’argent à reconsidérer…

 

Véronique Hotte

 

 Théâtre des Bouffes du Nord Paris. Tél : 01 46 07 34 50  jusqu’au 16 novembre.

La Tragédie d’Hamlet

La Tragédie d’Hamlet de William Shakespeare, traduction d’Yves Bonnefoy, mise en scène de Dan Jemmett. 

 

 

La Tragédie d’Hamlet  hamletDan Jemmett s’est emparé  d’Hamlet avec  irrévérence et impertinence, mais avec beaucoup d’esprit.
Sur le plateau de la salle Richelieu toute
d’ors et rouges, Dick Bird a installé un club-house des années 70 jouxtant une salle d’escrime. Comptoir de bar aux murs lambrissés, rangée de coupes, et photos de stars kitch collées sur les murs et poste de télé pour le sacro-saint match de foot du week-end. Et des toilettes pour hommes  côté jardin et pour femmes côté cour, avec des lavabos …
Rien de vulgaire pourtant ni de trivial, mais la radiographie amusée, brute et sarcastique, d’une communauté d’hommes à une époque donnée: le début XVII ème de Shakespeare, mais aussi nos années 70, ni plus ni moins enviables que les  précédentes et les suivantes.
Les costumes valent le coup d’œil, défilé ironique de la mode des années 70. Pour les hommes, pantalon pattes d’éph aux couleurs fushia, vert cru ou vert foncé et larges vestes cintrées à carreaux, perruques rousses, blondes, brunes et bouclées pour dire les cheveux peu soignés et longs de l’époque. Un festival de mannequins masculins-des gandins extravertis et heureux qu’on les admire- comme sortis d’un vieux magazine.
Quant aux femmes, la Reine Gertrude, (Clotilde de Bayser), est en robe de voile léger, largement  fendue sur le côté et au décolleté plongeant et a une perruque colorée coupée au carré, façon années 70.  Et la jeune Ophélie (Jennifer Decker) aux longs cheveux lisses porte une combinaison moulante  orange flashant. Ces costumes aux formes et couleur fracassantes,  témoignent avec le sourire du « mauvais goût » historicisé des hommes et femmes.
L’être (regardons-le) est décidément minable et ignoble, au sens propre du terme.  Claudius,
le Roi usurpateur  aux lunettes fumées (Hervé Pierre) sort de sa poche des liasses de billets pour acheter ses sujets, courtisans pleutres et serviles qui l’entourent. La reine Gertrude ne cesse de boire des verres de whisky, et Elliot Jenicot joue à lui seul,  Rozencrantz et Guildenstern, avec un chien-marionnette qu’il manipule avec adresse.
Et pourtant, la tragédie s’accomplit: le spectre paternel à la toison blanchie
(Éric Ruf), comme surgi d’un film expressionniste allemand, apparaît sur les remparts d’Elseneur, non seulement à Laërte, l’ami du Prince(Jérôme Pouly), et à Bernardo (Laurent Natrella), mais au prince Hamlet lui-même. Le rôle mythique est endossé par le facétieux mais sérieux Denis Podalydès qui ne se départit jamais de sa noblesse d’âme et de sa dignité de royal héritier.
Il questionne et s’interroge, engageant le public à le suivre. Calculateur et vif, il simule la folie en condamnant moralement le couple parjure de l’oncle et de la mère, leur donnant à voir une scène de théâtre dans le théâtre – le meurtre perpétré à l’encontre du défunt roi-que jouent des comédiens de passage qui se seraient échappés d’une émission de variétés TV à la Jean-Christophe Averty.
À la fois amoureux d’Ophélie, jaloux de sa mère et méprisant son beau-père, Hamlet passe d’un rôle à l’autre, en toute innocence, et le plus naturellement qu’il soit.  Tandis que résonnent a contrario les standards musicaux de l’époque,  anglo-saxons et américains…
Cet Hamlet est l’occasion d’un retour dans un passé récent festif qui fait défiler le vertige du temps et la vanité des hommes dénaturés. Il y a décidément bien quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark comme ailleurs, que les mouvements de l’Histoire ne parviennent pas à enrayer.

Véronique Hotte 

Comédie-Française jusqu’au 12 janvier.

*********************************************************************************************************************************************************************

 Notre amie Véronique est  indulgente, nous beaucoup moins.
On devrait toujours lire, comme nous le recommandait  notre maître Jacques Seebacher, grand spécialiste de Victor Hugo, lire attentivement les notes d’intention. Au concours des syllogismes en cascade, Dan Jemmett  aurait le premier prix. C’est du genre; « Je connaissais Denis Podalydès pour avoir travaillé avec lui et je savais qu’il pratiquait l’escrime donc c’est un peu à cause de cela que m’est venu l’idée d’un club-house qui reflétait mes souvenirs des années 70. Et on peut y faire des fêtes et même y faire du théâtre ». Théâtre, cela veut dire pour Dan Jemmett « prendre un  texte classique  l’y situer » (…) et  « faire s’entrechoquer deux blocs hétérogènes pour voir ce que cela produit ».  » La question est  de savoir si des personnages peuvent avoir des états d’âme shakespeariens dans un lieu plutôt banal, comme on voit à la télévision » . « Et en regardant les séries télévisées on se reconnait, elles parlent de nous ».
Désolé,  Dan Jemmett, votre système ne tient pas la route, c’est quoi, au juste un état d’âme shakespearien????  Et votre nostalgie des années 70,  quand nous étions tous jeunes et  tous beaux,  est un produit des plus suspects en matière théâtrale…
Que dire de ce spectacle? Si c’est une parodie d’Hamlet, par ailleurs pas mal réglée, bon, après tout, Shakespeare en a vu d’autres, et le public aussi! Mais  si c’est La tragédie d’Hamlet de Shakespeare comme annoncé sur l’affiche, cela tient de la tromperie sur la marchandise! On est constamment dans l’image.Reste à savoir si ce type d’image fait sens? N’est pas Bob Wislon ou Tadeusz Kantor qui veut…
La mise en scène et la scénographie-très construite comme dans le théâtre de boulevard-sont racoleuses, faciles  et vulgaires, du genre juke-box avec tubes des années 70 pour aider à faire passer le texte, pissotière pour hommes en inox rouillé et sale avec, au-dessus,  distributeur de préservatifs, bar à bière et whisky, match de foot à la télé anglaise, Claudius  mangeant son carton de pâtes à l’entracte, en  parlant avec les spectateurs, Ophélie baissant son slip pour regarder son sexe. STOP!

C’est un concentré de fausses insolences, de références aux séries TV et de gadgets, et  dans ce sous-produit où Dan Jemmett recourt  à des images faciles façon très BD, mais où ne perce aucune émotion, sauf quand on met le cercueil d’Ophélie en terre. En fait, tout se passe comme s’il avait voulu faire croire aux abonnés de la Comédie-Française qu’ils assistent à un Hamlet très innovant qui n’est en fait, que du vieux théâtre, mal camouflé en spectacle soi-disant d’avant-garde…
On s’ennuie? Oui, d’autant que les pauvres acteurs, gentiment soumis à leur metteur en scène, font ce qu’ils peuvent pour se sortir au mieux-qui est souvent l’ennemi  du bien!-de ce casse-pipe annoncé mais ils  rament comme des bêtes pour imposer leur  personnage. Aucune unité, aucune crédibilité dans la direction d’acteurs, mais beaucoup de criailleries, ce qui n’est jamais bon signe! Clotilde de Bayser se compose une reine Gertrud toute en images, Podalydès-qui n’a pas vraiment l’âge du rôle! ne semble pas très à l’aise et fait du Podalydès. L’acteur connaît son métier, est  parfois brillant mais on dirait qu’il joue souvent à l’acteur qui jouerait à être Hamlet dans une mise en abyme pas très convaincante… Hervé Pierre (Claudius) a une telle présence sur le plateau qu’il arrive à se sortir de ce guépier, et , l’air de ne pas y toucher, et à imposer une sorte de personnage ubuesque mais en décalage avec ses camarades, et Alain Lenglet, parfois émouvant dans Horatio.  C’est vraiment dommage d’avoir à sa disposition une telle brochette d’acteurs des plus confirmés pour en arriver à cet Hamlet aussi prétentieux que vain.  Bien entendu, là-dedans, les relations entre les personnages, en particulier celles entre entre Gertrud et Hamlet, sauf vers la fin, ont disparu des écrans radar.
Hamlet est au programme  du bac théâtre 2013: on espère que les enseignants et leurs élèves  feront la part des choses et ne se laisseront pas berner par cette mise en scène douteuse  qui n’ose pas afficher la couleur. Reste la langue de la traduction de Bonnefoy mais, pour la mise en scène, la scénographie et la direction des comédiens:  autant en emporte le vent. Et ce genre d’exercice  pour acteurs n’aurait jamais dû quitter une salle de répétitions.
On ressort de là, pas heureux du tout d’avoir vu un metteur en scène anglais, pourtant connu, faire joujou avec  un Hamlet tiré vers le bas, dans une mise en scène qu’il croit sans doute audacieuse et qui n’est même pas  féconde. Pour son plus grand plaisir peut-être mais…. pas pour le nôtre. Comme  le sont, par exemple, insolentes et jsutes celles de Langhoff, ou de Livchine et de Lafond pour Macbeth.
Alors à voir?  Peut-être, si vous n’êtes vraiment-mais vraiment  pas-exigeant et, à titre de curiosité, disons la première demi-heure.  Sinon, vous pouvez vous abstenir (on a quand même l’impression d’un immense gâchis, richement subventionné par l’Etat français).
Tiens, une idée: on devrait obliger le trio Vals, Ayrault, Hollande à y assister pour les punir de leurs bêtises dans l’affaire Léonarda.

Philippe du Vignal

Comédie-Française,  salle Richelieu en alternance.



Fin de série

Fin de série, spectacle de Zazie Delem, Alain Booon et Jean-Claude Cotillard, mise en scène de Jean-Claude Cotillard.

 

Fin de série 477709762.2Il y a sur le plateau, une table et deux chaises, une espèce de secrétaire à abattant,  un buffet de cuisine des années 50, le tout peint, au second degré bien sûr,  dans une couleur beige aussi uniforme qu’immonde, un aquarium avec un faux poisson rouge, un panier à chat avec un faux chat et une cage à oiseau sans oiseau visible mais qui chante tout le temps et surtout un couple, l’homme et la femme, un peu handicapés par l’âge mais ne voulant pas se l’avouer.
Lui,  un peu ratatiné,
maigre et échevelé dans un pantalon trop large et elle, en savates et vieille robe de chambre, remarquable de tristesse et de laideur. A la fois terriblement vrais mais attendrissants, et caricaturaux comme tout droits sortis d’une BD.
Au début du spectacle, ils prennent leur petit déjeuner dans un silence total qui demeurera tel ou presque ensuite; elle, rigolant bien de la blague qu’elle joue à son mari, tourne vite dans son dos et
de façon perverse  l’ampoule qui pend au-dessus de la table, alors  qu’il  vient juste de la  remplacer,  et qui ne fonctionne donc plus.
Le ton est donné et tout le spectacle est muet, à part quelques mots que l’on parvient à discerner parfois.
Ils essayent tous les deux de rétrécir un temps dont ils ne savent pas quoi faire: en se chamaillant pour un rien,
ou en savourant la visite du médecin qui les bombarde d’une ordonnance interminable, puis,  revenus de la pharmacie, en rangeant chacun  une montagne de boîte de médicaments inutiles mais bien rangés et entassés dans un sac en papier pour chacun. Ils reçoivent aussi un représentant en appareils électro-ménagers qui essaye de leur vendre tout et n’importe quoi. Et le délégué d’une entreprise de pompes funèbres qui vient leur vanter différents cercueils qu’il leur présente en modèles réduits…
Quant au four à micro-ondes, il  joue des tours au vieux monsieur,  dont le pacemaker  s’affole et qui l’emmène dans une suite de mouvements saccadés. Bref, rien n’est vraiment dans l’axe dans la vie de ces deux retraités qui pourtant,  ne se plaignent pas vraiment.
C’est d’un comique très acidulé, et même parfois méchant, visiblement influencé par les spectacles de Macha Makeieff et Jérôme Deschamps, notamment Les Petit pas qui mettait en scène des personnes réellement âgées, pour les gags, les costumes, la gestuelle et un langage muet, ou à peine audible, bredouillé d’où émergent quelques mots auxquels on se raccroche. C’est magnifiquement bruité, et  drôle malgré certaines longueurs. Et Zazie Delem, Alain Booon et Jean-Claude Cotillard,  sont tout à fait justes et savent ne pas en faire trop, ce qui était le danger.
Reste à corriger une mise en scène pas toujours bien solide qui a tendance à patiner et à installer les choses; il faudrait aussi revoir la dernière partie mitée par plusieurs fausses fins, et resserrer un rythme général qui a parfois tendance à s’essouffler. Et ce ne serait pas un luxe d’ajouter quelques cuillerées de folie  à un ensemble un peu trop sage.
Mais, dans un genre pas évident ces derniers temps, le comique muet, cette Fin de série,  a fait l’unanimité du public pour une fois d’âge assez différent…Ce qui est toujours bon signe.

Philippe du Vignal

Le spectacle a été joué au Vingtième Théâtre jusqu’au 13 octobre et sera prochainement repris. 


Livres et revues

Livres et revues:

1975/2012, Scénographies en France, ouvrage collectif sous la direction de Luc Boucris et Marcel Freydefont, avec Jean Chollet, Véronique Lemaire et Mahtab Mazlouman.

Comme le précisent  dans la préface, Luc Boucris et Marcel Freydefont, l’ouvrage rassemble les portraits de cinquante-deux scénographes, et des notices pour cent soixante trois autres. Ils  ont pour la plupart travaillé avec les metteurs en scène les plus importants de théâtre comme d’opéra, les chorégraphes,les cirques, etc… sur les scènes les plus traditionnelles ou dans des lieux reconvertis à la scène, permanents ou provisoires, voire éphémères, à l’extérieur,  jardins, parcs ou rues. Mais aussi pour les plus connus,  sur des plateaux de cinéma ou de télévision.
Depuis les années 60, avec quelque retard sur les Etats-Unis, l’Allemagne, la Russie ou la Pologne, la scénographie s’est vite imposée en France comme élément essentiel d’un spectacle, avec une prise en compte des volumes, et de l’espace comme au Théâtre du Soleil, et  chez  Bob Wilson, Luca Ronconi, le Living Theatre, ou Jérôme Savary .
La plupart du temps dans des espaces modulables  ou restructurés à partir de salles existantes. Voire  dans des lieux loin des lieux de théâtre traditionnels et devenus des acteurs majeurs du théâtre contemporain comme, entre autres,  la carrière Boulbon près d’Avignon, aménagée par Jean-Guy Lecat.
Les deux préfaciers ont raison de rappeler que « le scénographe est à la fois au bord et au cœur, proche et pourtant à distance de l’action scénique » et un trait d’union essentiel entre les différents partenaires scéniques. L’ensemble de l’ouvrage fait un peu dictionnaire mais comment faire autrement, et à y regarder de près, Jean Chollet, Véronique Lemaire et Mahtab Mazlouman ont œuvré avec efficacité pour bien résumer le travail de chaque scénographe avec l’analyse de  trois de leurs réalisations.
Privilège de l’âge, nous  avons vu la majorité des travaux traités ici, et on peut dire que  l’ouvrage donne une excellente idée à la fois du style de chaque scénographe: la liste est longue des plus remarquables-manque Bob Wilson et Kantor on ne sait trop pourquoi-qui ont formé (hélas, la liste s’est encore allongée cette semaine avec la disparition de Patrice Chéreau!), ou qui forment toujours un couple indissociable avec un metteur en scène:  René Allio/Roger Planchon, Gilles Aillaud/ Klaus Michael Grüber, Roberto Platé/Alfredo Arias, Jean-Marc Stelhé/Beno  Besson, Yannis Kohkos/ Antoine Vitez, Richard Peduzzi/Patrice Chéreau, Guy-Claude François/ Ariane Mnouchkine, Michel Lebois/Jérôme Savary  ( non admis  dans la liste principale et c’est dommage!), Jean-Pierre Vergier/Georges Lavaudant,  François Delarozière/Le Royal de Luxe, Alain Chambon/Jacques Nichet, Jean-Paul Chambas/Jean-Pierre Vincent,  Eric Soyer/Joël Pommerat. Mais il y en a beaucoup d’autres qui sont cités dans une liste annexe.
En résumé, un petit ouvrage rigoureux  et qui sera bien utile aux  apprentis scénographes,  aux professionnels comme aux théâtreux qui veulent en savoir un peu plus sur ceux qui ont la mission enthousiasmante mais compliquée de donner un espace à un texte dramatique, à un opéra, ou à un spectacle de rue, etc… Il y a aussi, à la fin de l’ouvrage, un bon choix des livres parus depuis une dizaine d’années consacrés à la scénographie.

Ph. du V.

Actes Sud  28 euros

Ubu Scène d’Europe, Théâtre et argent.

Chantal Boiron, la rédactrice en chef de la revue Ubu,  a eu la bonne idée de consacrer un numéro aux relations difficiles que le spectacle vivant entretient avec le monde de l’argent, et cela dans la plupart des pays de l’Union européenne, et en particulier en France, où les choses ne datent pas d’hier.
Promesses électorales: la sanctuarisation annoncée par le candidat Hollande  n’a pas longtemps résisté, une fois qu’il a été installé à l’Elysée. La seule augmentation des charges( électricité, loyers, etc…) met les compagnies dans des situations souvent inextricables alors que les institutions, quoiqu’elles en disent, ne s’en sortent pas si mal, même si le coût du personnel administratif va croissant. (Il leur en coûterait plus cher de procéder à des licenciements!). Le théâtre public que le public continue à fréquenter s’en sort mieux  que le théâtre privé, actuellement pas très rempli,  mais il affiche des prix de places  à 35, voire 40 euros… cherchez l’erreur! Il faut bien rémunérer des acteurs vedettes, base incontournable du système!
Quand on voit,  entre autres, les dépenses  de communication de la plupart des grands théâtres publics sans que le Ministère de la Culture, toujours aux abonnés absents dans ces cas-là, on se dit qu’il y a quelque chose de pourri de le royaume de France ! et ce n’est pas le mécénat, remarque lucidement Chantal Boiron, qui aidera à sauver la situation. En effet, le dit mécénat, étudie soigneusement ses cibles, ne fait aucun cadeau et préfère la musique orchestrale et le patrimoine, ou s’intéresse à la rigueur aux grandes metteurs en scène vedettes et aux festivals important. Et, rien d’étonnant les banques sont les plus radines avec les petits! Bref, quand on est une jeune compagnie, mieux vaut avoir une vieille tante généreuse pour monter un projet, et/ ou un papa/ tonton/cousin/fiancé(e) capable de vous fournir gratuitement un local de répétition, et bosser dans un bon restaurant pour gagner sa vie. Même si c’est aux dépens des horaires de répétitions. Pas d’autre choix possible!
Là aussi, le ministère de tutelle n’a jamais fait preuve de beaucoup d’audace!et préfère s’en remettre aux D.R.A.C pour quelques saupoudrages de subvention, et  a toujours été  incapable de fournir simplement des locaux de répétition à ceux qui en avaient  le plus besoin. Ce que laissait pourtant faire  généreusement Vitez puis  Savary à Chaillot-ils connaissaient bien le problème-aux directeurs de l’Ecole. Mesure vite exclue quand Goldenberg lui a succédé.
Et le prêt de plateaux autrefois monnaie courante   a disparu ou presque…
Maintenant tout se paye, et cher!  Certes, cela ne date pas d’hier mais depuis une dizaine d’années, le système, la débrouille, la triche organisée arrange bien l’Etat qui ne veut surtout pas de remous! La crise des intermittents lui suffit déjà.  Sans doute y a-t-il trop d’offres par rapport à la demande, c’est aussi un des paramètres que ce numéro d’Ubu n’élude pas. Cette crise incontestable aura au moins le mérite de faire bouger les lignes et de faire naître un nouveau théâtre moins arc-bouté sur ses privilèges qui sont le cancer qui le ronge.
Il y a aussi dans ce  bon ensemble d’articles,  des témoignages de metteurs en scène comme celui du hongrois Viktor Bodo ou d’une administratrice  de collectif d’artistes, comme  la portuguaise Filipa Rolaça, administratrice  Et un remarquable texte de Daniel Migairou et Jean-Pierre Thibaudat sur les profonds changements que vont connaître les projets de théâtre, en particulier quant à la scénographie de plus en plus soumise aux restrictions de budget, à la façon de répéter, à la durée effective des spectacles et au recours à de nouveauxs modes de production, notamment en privilégiant le recrutement d’ acteurs connus, voire vedettes. Mais bon, souvenons-nous des pendrillons de velours noirs de Vilar qui n’avait  d’argent pour des décors importants, et d’acteurs comme Gérard Philippe, capables d’attirer les foules, ou des quelques palmiers en carton de Michel Lebois, de lumières vite réglées et de belles plantes  en porte-jarretelles  au  Magic Circus de Savary qui faisait aussi vendre des bières à  l’entracte par ses comédiens, pour compléter le budget, comme au Théâtre du Soleil.
A chaque époque, sa débrouille… Mais les deux auteurs recommandent quand même à tout débutant de ne pas avoir  les mains absolument vides quand il arrive avec un projet théâtral!
Il y a aussi un article d’Odile Quirot  qui montre que l’argent est aussi un thème récurrent chez les auteurs de théâtre contemporain, article complété par un remarquable entretien avec Joël Pommerat  dont les personnages ont  une relation difficile avec le travail et l’argent comme ces vendeurs à domicile  dans La grande et fabuleuse Histoire du commerce, actuellement jouée au Théâtre des Bouffes du Nord. L’auteur Pommerat parle aussi très bien du chef d’entreprise Pommerat,   puisqu’il est aussi directeur de sa compagnie, et c’est plutôt rare dans la France d’aujourd’hui,  avec souvent plusieurs spectacles qui tournent en même temps.
Maïa Bouteillet s’est intéressée, elle, et souvent de façon pragmatique,  aux moyens de vivre des auteurs dramatiques  que ce soit en France ou les autre pays européens, et on apprend beaucoup de choses sur cet étrange métier où rappelons-le, au 19 ème siècle,  on pouvait gagner fort bien sa vie, ce qui a bien changé!
Un regret? Le numéro est resté frileux sur les chiffres, les bons gros chiffres, bien vulgaires et bruts de décoffrage,  mais parfois impossibles à dénicher, même et y compris quand on travaille dans une institution, et que le public ignore évidemment encore plus. Du genre: le nombre  d’abonnés d’un théâtre (toujours ancien ou inexact!), le coût précis d’un spectacle important, y compris le fongible quotidien,  le salaire d’un directeur, d’un metteur en scène, des comédiens principaux et secondaires, des  figurants, des  machinistes? Combien se paye une scénographie, une création lumière, un ensemble de costumes? Combien une compagnie doit-elle payer la communication pour son spectacle dans un théâtre municipal parisien? Etc… Quelle sont exactement les aides accordées par la mairie de la capitale au théâtre privé?  Cela pourrait faire  l’objet d’un autre numéro d’Ubu! Il y a du pain sur la planche
En tout cas, ces articles  donneront matière à réflexion à tous ceux- y compris aux lycéens des classes théâtre-qui se posent des questions sur l’argent au théâtre…


Philippe  du Vignal

Frictions n° 21.

Citons aussi le dernier numéro de  la revue Frictions dirigée par Jean-Pierre Han avec plusieurs bons articles dont un long, remarquable et souvent drôle: Labiche entre cruauté et mélancolie, où Jean Jourdheuil  parle de ses hypothèses dramaturgiques pour Le prix Martin récemment mis en scène par Peter Stein qui avait fait l’objet de quelques controverses. Et il a raison de se poser la seule bonne question: que se passait-il dans la tête de Labiche quand il écrivit la pièce en 1876 et dans celle de Stein actuellement,  soit presque un siècle et demi plus tard. Effectivement, la réception du théâtre de Labiche ne peut plus du tout être identique  même si on ne change en rien le texte original;  et donc les mises en scène, qu’elle soient de Chéreau, Vincent, Grüber ou Stein, participent d’un regard idéologique très différent, deux Français l’un mort et l’autre pas et deux Allemands l’un mort et l’autre pas, mais en gros du même âge, et Jourdheuil a raison de rappeler que le théâtre de Labiche  est trop souvent appréhendé  par rapport à des idées reçues,  alors qu’il faudrait, comme il dit,  se poser des questions pertinentes quant à la société où ses personnages évoluaient.
En résumé, nous fait comprendre Jourdheuil, on ne peut se permettre de faire l’impasse d’une solide analyse dramaturgique, et les jeunes metteurs en scène qui se risquent dans l’aventure feraient mieux de lire cet article avant… Il propose,  en autres pistes de considérer chez Labiche la sexualité comme option dramaturgique et le grotesque comme option esthétique.

Au fil des pages, on peut également  de Rodolphe Fouano, un portait de Jean Vilar où il bouscule pas mal de stéréotypes; il créa, outre les classiques, de Gatti, Clavel, Claudel, Montherlant, Vian, Vinaver, Obadia, Gide ou Beckett (mais sans doute pas avec le même bonheur que pour les grands classiques). Il fut aussi un écrivain et un théoricien du théâtre bien connu et  écrivit aussi quelques pièces,  souvent adaptées de Lope de Vega  ou Sophocle, etc…
Il y a aussi une communication de  Jean Lambert-wild  metteur en scène et directeur de la Comédie de Caen à un débat franco-germano-hongrois à Budapest en avril dernier sur Pouvoir et culture. Il essaye de situer la place de l’individu inquiet devant les mutations de la connaissance qu’on lui impose actuellement et rappelle  que le principe de notre civilisation, c’est de soutenir toutes les strates de notre culture et toutes les avancées de l’art et de l’éducation.

Ph. du V.

Jeu n° 46

Enfin quelques mots et avec un peu de retard sur la très bonne revue québécoise. On peut y trouver une quinzaine de regards critiques sur des spectacles récents, notamment Robin et Marion d’Etienne Lepage, un cabaret Kurt Weil, la création au Québec d’une pièce de Deirdre Kinahan, Ce moment-là. L’ensemble donne un bon aperçu du théâtre de langue française là-bas.
Il y a a aussi dans ce numéro un dossier Jusqu’où te mènera ta langue  où se posent la question un certain nombre de personnalités comme Marcelle Dubois, directrice artistique et générale du festival Jamais lu, du metteur en scène Martin Faucher, de Catherine Voyer-Léger, directrice du regroupement  des éditeurs canadiens-français, ou Anne-Marie White metteur en scène et auteure.
Egalement à lire une chronique sur deux villes comme Santiago et Sarajevo où Michel  Vaïs  parle entre autres de Villa de Guillermo Calderon, un spectacle du Teatro Playa de Santiago présenté en 2012 à Sarajevo.
Et encore une bonne analyse de la figure des couples dans la danse contemporaine.

Ph. du V.

Amour et désamour du théâtre de Georges Banu.

Livres et revues 9782330022662Amour ou désamour du théâtre, Georges Banu s’interroge sur cette alternative, à travers la dialectique de l’incarnation et de l’imaginaire. Pourquoi quitter la chambre pour aller au théâtre ? Est-ce un loisir ou bien un art ? Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre. Comment ne pas se souvenir d’Hamlet ? Le prince amoureux du théâtre motive sa passion en retrouvant sur la scène élisabéthaine le miroir qui renvoie le reflet concentré de la vie, ainsi la scène du meurtre paternel par son oncle et sa mère.
Le théâtre est encore le piège où le jeune prince prendra la conscience du roi. Ne pas aimer le théâtre, insinue Banu, revient à ne pas éprouver ce besoin de concentration. La scène, en raison même de l’incertitude instaurée entre le réel et la fiction, procède à la dénonciation de la confusion opérée,  tout en se réjouissant de la croyance suscitée. Un exemple en est la scène du théâtre dans le théâtre des artisans shakespeariens du Songe d’une nuit d’été, qui disent ouvertement « qui » ils jouent.
Le théâtre par ailleurs fait du présent sa condition suprême. Nous sommes ensemble, ici et maintenant, nous nous livrons au jeu dans l’espace restreint d’une salle de répétitions. Comme le dit Prospéro dans La Tempête de Skakespeare, « nous sommes faits de l’étoffe du présent ». La magie ne dure qu’un temps pour l’accomplissement de cet « instant habité », que, sans jamais se lasser,  le spectateur attend. Être dedans la représentation ne signifie pas se rendre prisonnier d’une illusion, mais se projeter intimement dans le spectacle dont on éprouve l’attrait et apprécie la qualité.
Le théâtre est, comme le disait Vitez:  » Le lieu où se rend le peuple pour écouter sa langue ». À travers ce sentiment d’une appartenance, d’une identité qui permet, grâce aux mots, l’enracinement dans la mémoire d’un pays, la jouissance d’une socialité, la sensualité d’une écoute.  Les mots entraînent certes la réduction d’un public, la limitation d’une mobilité internationale du spectacle, mais assurent a contrario, le rattachement d’une communauté à une langue, c’est une sorte de ciment.
Le répertoire-un patrimoine-invite au voyage hors de la durée, et les spectacles marquent les stations dans la durée. En même temps, nous sommes aujourd’hui sous l’emprise du « présent permanent ». Et pour beaucoup, le répertoire renvoie le théâtre du côté de la persistance du passé, contraire au culte de l’immédiat contemporain de nombres de scènes actuelles.
Au théâtre, il existe encore des partisans de la voix forte ou, au contraire,  de la voix chuchotée, et le murmure à peine audible consacre la victoire du cinéma sur le plateau, tandis que la profération confirme la volonté de ne pas se rendre :« Ce fut, dit Banu,  la posture d’Antoine Vitez, qui invitait les spectateurs à projeter la voix, à faire résonner les alexandrins, à cultiver la réverbération des mots dans les murs du Palais des papes ou dans la caverne de Chaillot. Vitez était un anti-Grüber ! »
L’auteur se souvient aussi de Brand d’Ibsen, dans la mise en scène de Stéphane Braunschweig (2005) qui soulignait les imprécations du pasteur totalitaire, à travers la voix magistrale et puissante de Philippe Girard.L’écartèlement est la condition de l’homme de théâtre, entre murmure ou déclamation, divertissement ou art.
Pour « être »enfin,  à la façon d’Hamlet, soyons ce spectateur écartelé, ni acteur ni écrivain,  que l’auteur aurait pu devenir, mais ce citoyen lettré pourtant qui aime se laisser consumer par la passion de la scène.

Véronique Hotte

Le Temps du Théâtre, Actes Sud.

Une Sacrée Boucherie

Une Sacrée Boucherie, écriture d’Emmanuelle Laborit et Pierre-Yves Chapalain, mise en scène de Philippe Carbonneaux.

Une Sacrée Boucherie une_sacree_boucherie_sylvie_badie_levet_7Emmanuelle Laborit, directrice de l’IVT – International Visual Theatre – et première comédienne sourde à avoir reçu un Molière, a co-écrit avec l’auteur et comédien Pierre-Yves Chapalain Une Sacrée Boucherie, au titre métaphorique, le constat de notre triste monde tel qu’il est.
C’est une sorte d’ hommage au Grand-Guignol, à l’endroit historique des locaux de l’ancien Théâtre du Grand-Guignol au fond de la Cité Chaptal non loin de la rue Blanche – où les spectateurs du début du XX ème siècle, viveurs et amateurs de sensations fortes, se retrouvaient, accompagnés de leur maîtresse, pour assister à des créations frappées du sceau des trois S : Sang – Sueur – Sperme.
Les mêmes sensations, devenues banales peut-être en ces lieux de plaisirs, sont à l’œuvre dans Une Sacrée Boucherie, la dernière création de l’IVT qui raconte la cruauté animale de notre monde.
Victor, un enfant adopté, devenu boucher comme ses parents, vient d’être licencié d’une grande usine de production pour raisons économiques, et revient dans le giron natal pour prendre la succession de l’entreprise familiale, son père ayant quelques problèmes avec sa mémoire… Mais Victor est frère de triplés: deux filles et un garçon, enfants biologiques de ses parents et  nés après qu’il ait été adopté. Ces derniers d’ailleurs, apprend-on par la mère, sont frappés du sceau d’une malédiction… Toutes les vaches du village ont avorté le jour de leur  naissance!
Beau programme pour la cabane à cochons située non loin de la boutique ! Le père et le fils adopté sont proches et rivalisent pour le concours mondial du meilleur imitateur de cochon. Tous-parents et enfants-sont bouchers de formation et aident au commerce, mais chacun des trois enfants ont tous une particularité, ils ont des projets intellectuels ou artistiques, ce que Victor, lui, n’a pas.
Une Sacrée Boucherie
ne fait guère de différence entre le rêve et la réalité, l’angoisse et le cauchemar, l’enfer et le paradis, les sentiments qu’on voudrait inspirer et la haine provoquée en échange. Sur la scène, trône un comptoir de boucher, un établi d’ouvrier de la viande avec son piano de petits et grands couteaux, un jeu en sommeil d’armes blanches à venir dont les apprentis ne cessent de se saisir.
Les tabliers blancs bientôt maculés rouge sang se frottent aux côtes et côtelettes, aux morceaux de viande fraîche vermillon, aux os blancs et aux carcasses, restes de bête anéantie préparée pour la clientèle. Le bruit des couteaux qu’on aiguise devient vite infernal : « La viande vaut de l’or quand elle passe entre mes mains », dit le fils aîné. Servie par une double écriture-visuelle et verbale-et destinée aussi bien à un public sourd qu’à un public entendant, Une Sacrée boucherie s’inspire du Grand Guignol et met en scène la disparition de la différence entre l’homme et l’animal: cruauté, cris, essoufflements et assouvissement incontrôlé des instincts les plus triviaux; toute chair est à abattre.
Les acteurs, Emmanuelle Laborit, Simon Attia, Anne-Marie Bisaro, Jean-Philippe Labadie, Chantal Liennel et Bachir Saïfi,  jouent à n’en plus finir les variations d’un oratorio du malheur, engagés tragi-comiquement sur la scène et méditant plus tard dans leur for intérieur. Précis et imperméables à toute raison quand la folie les prend. Un retour du Grand-Guignol, plein de verve et de joie de vivre, par-delà la monstruosité humaine, et c’est peu dire… Cris et chuchotements.

Véronique Hotte

  IVT – International Visual Theatre, 7 cité Chaptal 75009 Paris. Tél : 01 53 16 18 18

123456

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...