Adieu Patrice Chéreau,

Adieu Patrice Chéreau,

Adieu Patrice Chéreau, dans actualites patrice-chereauPlutôt que vous infliger la n ième biographie comme il y en a dans tous les journaux, nous avons préféré vous donner les témoignages des critiques du Théâtre du Blog qui, pour la plupart, et depuis une quarantaine d’années,  ont vu presque tous ses spectacles.
Chéreau, que l’on ait aimé parfois davantage le metteur en scène que le cinéaste et l’homme, aura en tout cas marqué des générations de spectateurs. C’était une figure emblématique du théâtre français, dans ses mises en scène d’auteurs contemporains ou classiques…

Ph. du V.


 

 

 

Le dimanche 3 novembre, à 20h,  au Théâtre de l’Odéon, Paris.

De nombreux amis et  des proches qui l’ont accompagné  rendront un hommage à l’homme de théâtre, de cinéma et d’opéra. Avec amitié, tous viendront partager un souvenir, un texte…
La soirée sera ponctuée d’extraits de ses films et de documentaires sur son travail, ainsi que d’œuvres musicales qu’il aimait particulièrement.
 Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Le film était à la fois osé, sordide, et  bouleversant …L’Homme blessé  était une descente dans les bas-fonds d’une sexualité qui ne pouvait  se montrer à l’époque. Patrice Chéreau a ouvert une plaie qui suintait la douleur et surtout il nous a présenté un merveilleux acteur, Vittorio Mezzogiorno.
Je n’ai jamais oublié ni l’acteur, ni la grande sensibilité de Patrice Chéreau, directeur d’acteurs…

Alvina Ruprecht,  correspondante de Théâtre du Blog, à Ottawa.

Je me souviens d’Hamlet et  de l’arrivée retentissante du spectre à cheval dans la cour d ‘honneur du Palais des papes de Gérard Desarthe et des autres comédiens. Je me souviens de Phèdre et la douloureuse fracture de Dominique Blanc,  seule au milieu des spectateurs des ateliers Berthier. Je me souviens de la folle énergie  des jeunes comédiens du Conservatoire national dans  Richard III à la Manufacture des œillets  à Ivry.
Plus récemment, je me souviens de son  salut, lorsque nous nous croisions au Théâtre de la Ville. Tous ces lieux, alors que  j’étais  en études théâtrales à la faculté de Nanterre ont marqué pour la vie, ma mémoire et mon lien de simple spectateur avec Patrice Chéreau.
Aucun mot ne sera assez fort pour exprimer notre manque définitif aujourd’hui…

Jean Couturier

On l’avait  connu aux Théâtre des Trois  Baudets  géré en 67 par Maurice Delarue de Travail et Culture; il y créait L’Affaire de la rue de Lourcine de Labiche, et nous,  avec le Théâtre de l’Unité,  on jouait Apollinaire à la guerre, le mardi,  jour de relâche.
Nous l’avions invité à dîner un soir à Meudon chez le père de Jacques Livchine. Il  y  avait  donné tous ses coups de fil sans aucune gêne, et déclaré que, dès qu’il pourrait, il laisserait « sa troupe actuelle pour embaucher de vrais comédiens »…
Nous avions vu ensuite  Les Soldats de Lenz à Chaillot au concours des jeunes compagnies, et je me souviens encore de Melly Touzoul, devenue l’épouse de Paul Puaux. Puis ensuite, nous étions allés en voiture, de nuit,  au Piccolo Teatro de Milan voir sa mise en scène de Splendeur et mort de Joaquin Murieta. Epuisée, j’avais un peu dormi, pendant le spectacle mais j’ai encore des images dans la tête. Et  j’avais tout de même réussi à publier un article.
D’autres souvenirs forts: son remarquable Dom Juan au Théâtre du VIIIème de Lyon. Comme  j’avais fait quelques réserves, il m’avait dit:  « Quand est-ce que tu arrêteras d’écrire des articles de merde dans ton journal de chiottes  ( c’était France Nouvelle)!
Encore quelques images: son très beau Richard II à l’Odéon avec Gérard Desarthe et La fausse Suivante aux Amandiers-Nanterre avec Jane Birkin,  et aussi Massacre à Paris de Marlowe  au Théâtre du VIIIe  et  Combat de Nègres et de chiens de Bernard-Marie Koltès à Nanterre.
C’était, je crois, un grand artiste, mais… pas une très belle personne.

Edith Rappoport

De quoi se souvient au juste, d’un si long parcours et dont nous avons pratiquement tout vu, sauf Wagner à Bayreuth! Alors, en vrac: D’abord Les Soldats de Lenz en 66, à la salle Gémier à Chaillot-il avait 23 ans!- qui allait obtenir le prix des jeunes compagnies. Coiffant au poteau et c’était justice, Jean-Pïerre Miquel qui l’avait très mal accepté…
Patrice Chéreau, alors très jeune metteur en scène, avait été élève au lycée Louis-le-Grand; ses copains étaient Jean-Pierre Vincent et Jérôme Deschamps! Si, si, c’est vrai! Il avait un sacré culot: mettre en scène une pièce quasi-inconnue en France, possédé d’une envie d’en découdre avec le théâtre  souvent poussiéreux de l’époque. Et il avait pris des risques, en recomposant le personnage principal de la pièce, une jeune femme très enrobée, dont tombaient amoureux les soldats.
Il nous souvient que Bernard Dort, grand critique et universitaire, notre ancien professeur, n’était pas très satisfait de ce traitement qui, selon lui , rendait moins crédible la pièce, mais le spectacle, malgré des défauts,  avait une énergie peu fréquente, et tout à fait prometteuse.
Je me souviens  de notre première rencontre dans un café pour une interview quand il répétait son très beau Richard II dans une des salles de l’ancien cinéma Gaumont,  place de Clichy. Pas très bavard, fatigué et terriblement anxieux, il disait cependant des choses très justes sur l’univers de Shakespeare.
Je me souviens aussi un dimanche après-midi, de son Dom Juan avec Marcel Maréchal dans l’ancien théâtre de Sartrouville (Yvelines) envahie de bruit parce que situé au-dessus d’un  marché couvert que l’on nettoyait, puis de Peer Gynt qui  nous avait séduit  par sa belle picturalité, mais ne nous avait pas entièrement convaincu, puis de son formidable Hamlet avec la remarquable scénographie de son ami Richard Peduzzi qui l’aura accompagné toute sa vie.
Je me souviens très bien aussi des Paravents de Jean Genet à Nanterre, brutalement interrompu par une panne de courant, et surtout de  Combats de nègre et de chien dans un génial dispositif bi-frontal de  Richard Peduzzi, avec une petite caravane sous une bretelle d’autoroute au Théâtre des Amandiers, et du trio Michel Piccoli, Philippe Léotard et Myriam Boyer. Je me souviens aussi de la radicalité et de la formidable jeunesse qu’il avait su redonner à La Dispute de Marivaux, à l’époque très peu jouée.
Richard Peduzzi est pour beaucoup, on l’oublie trop souvent,  dans les réussites de Patrice Chéreau. Dont une de ses dernières mises en scène, Rêves d’automne de Jon Fosse, avec des fausses/plus que vraies toiles de maîtres dans des salles de musée  parquetées où  le scénographe nous  avait servi de guide après la représentation.
Côté opéra, comme Christine  Friedel, je me souviens de la course à l’échalote pour avoir des places pour son remarquable Lulu à l’Opéra, où des étudiants mexicains avaient passé la nuit  dans leur hamac accroché aux grilles du théâtre pour être sûrs d’être les premiers à l’ouverture des guichets!
On le disait volontiers cassant et dur en affaires… Peut-être, mais il n’empêche: il avait défendu l’Ecole du Théâtre National de Chaillot quand son existence était menacée par Ariel Goldenberg, ci-devant directeur du Théâtre. C’est cette image que nous garderons aussi de lui!
Merci, Patrice Chéreau, pour le formidable coup de jeune, empreint de générosité et de compréhension radicale des textes que vous  aurez apporté au théâtre français. Une vie de critique dramatique au quotidien, c’est aussi celle des metteurs en scène qui nous accompagnent et que nous accompagnons.
Patrice Chéreau, une chose est sûre, faisait partie, et depuis très longtemps, de notre paysage mental et artistique.

Philippe du Vignal

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Qui n’aurait pas aimé son œuvre flamboyante, du théâtre au cinéma en passant par l’opéra ; la splendeur des images (Peer Gynt), la beauté des corps (La Reine Margot, Intimité),  la profonde compréhension des œuvres (Marivaux, William Shakespeare, Bernard-Marie Koltès, Jon Fosse …). Lui qui jouait, comme un peintre de la lumière et l’obscurité.
Mille images surgissent dans le kaléidoscope de notre mémoire. On se souviendra aussi de sa présence puissante et souple, quand il donnait lui-même corps aux textes, incarnant Richard ll, ou Dans la Solitude des champs de coton et, tout dernièrement, donnant vie au Coma de Pierre Guyotat.
Nous serons nombreux à nous rendre au Théâtre du Rond-Point à  partir du 15 octobre, pour voir Les Visages et les corps, mise en scène et interprétée par Philippe Calvario, et tirée du journal intime de Patrice Chéreau.
Il y livre sa vision de l’art; à l’automne 2010, il avait été  invité au musée du Louvre…

Mireille Davidovici


Mille images vivantes restent des spectacles de Patrice Chéreau,  qui ne sont pas de l’étoffe des rêves, mais d’une sacrée volonté de travail, d’intelligence, de beauté. De la vraie beauté, celle qui naît de la justesse, de l’exactitude, et du courage d’aller jusqu’au bout de cette exactitude.
Dans le kaléidoscope et la bousculade des souvenirs: le pont dangereux de La Dispute de Marivaux au théâtre de la Gaîté lyrique, le blanc glacé et passionné des Soldats de Lenz, le piétinement du cheval fantôme de Hamlet, le couloir de vide tendu entre les deux protagonistes de La Solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, Dominique Blanc dans Phèdre, la bagarre pour voir Lulu de Berg à l’Opéra de Paris (et je l’ai vue !)… Et tous les autres souvenirs qui sont, dans la mémoire des spectateurs, dans l’histoire du théâtre.
Parmi tous ces bouleversements, toutes ces admirations, j’ai choisi le Dom Juan de Molière qu il avait mis en scène à Sartrouville en 1969. Quatre ans auparavant, Marcel Bluwal et Michel Piccoli avaient donné un superbe coup de jeune à la pièce, filmée au bord de la mer et aux Salines royales d’Arc-et-Senans.
Patrice Chéreau, lui, était allé beaucoup plus loin. Son Dom Juan n’était pas un séducteur : affaire classée. Gérard Guillaumat, venu de la troupe de Roger Planchon, jouait un être errant, fatigué, au bout de sa liberté. Marcel Maréchal le suivait, Sganarelle ronchon et fidèle, en grand acteur fermement dirigé.
Roséliane Goldstein (qui jouait déjà dans Les Soldats ) était une Elvire mordue par le désir, pliée en deux par la brûlure de son ventre. À l’époque, on avait reproché à Patrice Chéreau,  sa misogynie.
Les paysannes, c’était Michèle Oppenot. Je ne me souviens que d’elle, en haillons, épuisée, avec la dignité de celle qui manque de tout. Patrice Chéreau avait osé une lecture radicale et sérieuse de la pièce. Par exemple, quand Dom Juan joue avec les mains de Charlotte et qu’elle les cache en répondant «Fi, elles sont noires comme je ne sais quoi », ce n’est plus une coquetterie en rose et bleu, c’est la dure vérité d’une fille brûlée par le soleil des champs, salie par la terre. On ne rit plus devant cette figure sortie tout droit des paysans de la Bruyère et de la misère du temps.
Il  s’était occupé de la vérité et de la force de Molière contre Molière lui-même, en supprimant l’humiliante scène de Monsieur Dimanche : allons, occupons-nous plutôt du peuple, de sa force de désespoir et de sa force de travail. Le décor–pour lequel Richard Peduzzi l’assistait pour la première fois- montrait les dessous de la scène, et la mécanique à bras, nécessaire aux prodiges. Le Commandeur était une poupée articulée, une admirable machinerie artisanale. C’était ça, la nouveauté bouleversante : pas d’illusion, le spectacle même de la fabrication du théâtre sollicitant, éclairant l’intelligence par le sensible.
C’est étrange d’écrire une critique quarante-quatre ans plus tard. Comment le souvenir peut-il être encore si précis? Pas seulement l’empreinte des «premières fois», mais aussi un moment d’extraordinaire éclosion du théâtre. Mais ceci est une autre histoire.
Pour aujourd’hui, nous ne remercierons jamais assez Patrice Chéreau pour le degré d’exigence et de beauté auquel il aura porté le théâtre.

Christine Friedel 

Je me souviens, avoir découvert  Bernard-Marie Koltès avec Dans la solitude des champs de coton, en 83, au Théâtre de  Nanterre-Amandiers qu’il co-dirigeait, dans la petite salle, aménagée comme un  hangar, sorte de no man’s land dans la pénombre, avec une scénographie en couloir latéral, où deux personnages s’affrontaient, l’un noir de peau, et l’autre blanc, appelés Le Dealer et Le Client.
Je me souviens d’un huis-clos théâtral aux monologues énigmatiques, interprétés par Isaac de Bankolé et Laurent Malet, pleins de provocation et d’agressivité, d’insolence et de sincérité, entre bluff et rapports de force dans les hostilités.
Je me souviens que l’obscur objet du deal, s’appelait désir. Je me souviens de séduction et d’intimidation, d’étrangeté, et d’une première phrase-clé : «Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ».

Je me souviens d’obscurité et de violence, de culpabilité et de souffrance, de dépendance, de sexe, et de non-dits.
Je me souviens de dépouillement et haute tension, d’altérité et de conflit, de combat philosophique et politique. «Alors, quelle arme ?» demande à la fin Le Client au Dealer.
Je me souviens d’un théâtre du sens, de force et de poésie, comme un opéra de Wagner…

Brigitte Rémer

 

Il est douloureux–comment ne pas se rappeler La Douleur de Marguerite Duras avec Dominique Blanc-d’admettre la disparition effective d’un ami de cœur, du vertige et du vide que provoque sa perte. Un sentiment de deuil.
Un metteur en scène de génie, avec la pleine connaissance de ce que ce mot veut dire, une sensibilité artistique encline au partage de valeurs universelles. La recherche généreuse de l’humanité, à l’écoute de l’autre – cet autre soi-même qui souffre existentiellement,  dès qu’il est au monde.
D’emblée, le personnage scénique est un être politique, social, économique, moral ; et au plus près de l’acteur, aussi un être de chair. Une réalité où intervient la griffe de Patrice Chéreau, un regard subversif porté sur un théâtre trop conventionnel qu’il va falloir bousculer. Le verbe poétique du dramaturge et le corps de l’acteur si proches avec des gestes et paroles mêlés car les uns ne vont pas sans les autres.
Je me souviens, jeune, de la reprise de La Dispute de Marivaux en 76,  au Théâtre de la Porte Saint-Martin, avec ce couple de jouvenceaux à peine vêtus de linge blanc, les cheveux épars, jouant dans l’énergie et la rage de leur désir de vivre et d’aimer, et pataugeant, comme par inadvertance, dans une flaque d’eau stagnante.
Je me souviens aussi de Loin d’Hagondange de Jean-Paul Wenzel, reprise ces années-là. Je me souviens de Combat de nègre et de chien de Bernard-Marie Koltès à Nanterre, avec un pylône de béton armé au milieu du plateau comme une bretelle d’autoroute dans un brouillard nocturne sous un éclairage glauque  de chantier, une vieille caravane abandonnée pour la femme (Myriam Boyer), les voix rauques des petits blancs incertains-Michel Piccoli et Philippe Léotard-et, dans la nuit, les travailleurs noirs qui venaient en criant, réclamer le corps d’un des leurs.
Un dialogue lancé entre générations et conditions sociales autres, contre les oppressions et toutes les formes d’exclusion, une posture propice à l’apaisement du sentiment de solitude, à travers une urgence à vivre et à comprendre, plaisir et souffrance confondus. La tension intellectuelle est nécessairement liée à la présence du corps et du désir qui en émane ou bien qu’il provoque, la reconnaissance absolue d’une présence au monde.
Je me souviens des Paravents de Genet,  dans une Algérie bruyante, colorée et odorante sur la scène des Amandiers, et dans la salle même, avec Maria Casarès,  Hammou Graïa, Jean-Paul Roussillon, Didier Sandre …
Je me souviens des ballets de rêve sombre, des danses verbales et gestuelles de harcèlement moral et sexuel, que fut Dans la solitude des champs de coton de Koltès, avec Laurent Mallet et Isaac de Bankolé en 87 à Nanterre, puis de nouveau avec Laurent Mallet et Patrice Chéreau en 90 à Nanterre encore, et encore avec Pascal Greggory et Patrice Chéreau à la Manufacture des Oeillets d’Ivry en 95.
Bref, le tournis poétique et chorégraphié d’une même œuvre scénique dont on ne peut se lasser. Je me souviens d’ Hamlet avec Gérard Desarthe en 88 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes,  et de Phèdre, en 2000, avec Dominique Blanc et Éric Ruf.
Je me souviens de Rêve d’automne de Jon Fosse en 2010 avec Valeria Bruni-Tedeschi et Pascal Greggory  et de I am the Wind du même auteur, en anglais,  en 2011, au Théâtre de la Ville…
Aujourd’hui, à la Comédie des Champs-Élysées, sous la houlette de Danielle Mathieu-Bouillon, présidente de l’Association de la Régie Théâtrale, Bertrand Delanoë, maire de Paris, a remis le prix du Brigadier 2012/2013 à Didier Sandre, et un Brigadier d’Honneur à Jean Piat et Roland Bertin. Tous ont évoqué la disparition de Patrice Chéreau et plus particulièrement, Didier Sandre et Roland Bertin qui remercièrent, les larmes aux yeux, leurs maîtres, Jorge Lavelli et Patrice Chéreau…

Véronique Hotte

Nous publions ici des extraits d’un texte  de René Gaudy consacré à Chéreau.

Mai 66.  Un petit groupe stationne sur le trottoir devant le Théâtre des trois Baudets à Pigalle. Encore dans le rythme, la légèreté, la lumière crue, la plasticité du spectacle. C’est  L’affaire de la rue de Lourcine  de Labiche, mise en scène par un jeune inconnu.
Je suis là avec ceux qui font alors la critique théâtrale: Bernard Dort, Emile Copferman, Françoise Kourilsky, Renée Saurel, Raymonde Temkine. Il y a aussi le metteur en scène Hubert Gignoux. Quelqu’un lance : «Un nouveau metteur en scène est né ». Tous d’approuver. La force de l’évidence.
Aussitôt, tous nous faisons  ce  que nous avons  à faire, ce que Jack Lang, Bernard Sobel et  Travail et Culture  ont fait avant nous:  nous soutenons le jeune inconnu. Raymonde Temkine parle bien de cette découverte dans  Mettre en scène au présent.
Le maire communiste de Sartrouville, Auguste Chrétienne,  fait de même: il accueille le prodige et sa compagnie. Ainsi Patrice Chéreau rejoint pour un temps la petite noria des pionniers du théâtre hors les murs, Gabriel Garran, Bernard Sobel, Guy Rétoré, Raymond Gerbal, Pierre Debauche.
Les Soldats de Lenz tiennent les promesses du Labiche.  Tous nous étions «bluffés ». A la fois la jeunesse de l’animateur et de son équipe, l’insolence, la « méchanceté ».  Un style. Les SoldatsLa Cuisine d’Arnold Wesker  par  Ariane Mnouchkine et Le Théâtre du Soleil, le Bread and Puppet de Peter Schumann. Une autre façon de faire du théâtre. Les prémisses de mai.

Les papas de Chéreau

  Avec le recul,  on identifie mieux les composantes du style Chéreau. Un manteau d’Arlequin cousu à partir de  diverses pièces: chorégraphie de Jacques Garnier, costumes de Jacques Schmidt, lumière d’André Diot, décor de Richard Peduzzi.
Sans parler des comédiens Hélène et Jean-Pierre Vincent, Jérôme Deschamps… A l’arrière- plan, nous le savons maintenant, il y a un modèle, un «patron» : le Piccolo Teatro de Strehler avec son décorateur Damiani. Les Soldats de Patrice Chéreau «copient» l’esthétique de Barouf à Chioggia de Strehler/Damiani présenté peu avant à l’Odéon.  L’artiste a  le droit de copier,  le critique,  le devoir  de témoigner.
A l’époque, presque personne n’a noté la filiation, alors qu’un peu plus tard, il n’échappe à personne que  les chariots de 1789 viennent d’Orlando furioso de Luca Ronconi. Par la suite,  Patrice Chéreau ne fera pas  mystère de sa dette envers Giorgio Strehler. Après Sartrouville, il prendra sa suite à Milan.
(….)
Koltès
Heureusement, il y a eu Bernard-Marie Koltès.  En se couplant avec un poète,  Patrice Chéreau a trouvé modernité et rejoint le Panthéon des couples mythiques metteur en scène/auteur. Jean-Louis Barrault/Paul Claudel. Roger Blin/Samuel Beckett et Jean Genet. Giorgio Strehler/Goldoni et Pirandello.
Koltès l’Africain.  Combat de nègres et de chiens,  le dessous d’une autoroute en construction dans la jungle africaine, gigantisme de l’arche en béton, petite cabane de chantier, silhouette noire. Le tranchant nature/béton, noir/blanc, Europe/Afrique, exploiteurs/exploités…  Koltès le poète. « Dans la solitude des champs de coton ». Ivry, pas de fleurs dans cette ancienne usine d’œillets métalliques.  Murs de brique, lumière blafarde. Deux hommes dans la nuit.  Que me veux-tu ? Que veux-tu? De la drogue ? Du sexe ? Un peu d’humanité? Ambiguïté. Equivoque. Trouble. Le spectateur s’interroge. Le regard torve et perdu de  Patrice Chéreau. Débit saccadé, visage mangé de tics,  reniflement. C’était lui, vraiment. Nu. Dégagé de la gangue du décor,  pure présence du poète. 
A quelque temps de là, je le vois dans la caféteria de ce même lieu d’Ivry, devenu pour un temps  une annexe de l’Ecole des arts déco dirigée par Richard Peduzzi. J’ai envie de lui parler, est-ce qu’il va me reconnaître? Je m’approche, je dis sans réfléchir : «Il y a  longtemps que nous ne nous sommes  vus». Il répond: «Très ». Et s’éclipse. Je  reste avec ce « très ». Une seule syllabe.  Pas grand-chose. Mieux que rien,  après tout.
Disons que je suis fier que l’illustre après tant d’années ait reconnu l’ancien critique qui l’avait soutenu, quand il  débutait… 

René Gaudy

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Archive pour octobre, 2013

Les Francophonies ont trente ans

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Les Francophonies ont trente ans: Les textes à la fête

Quand on consulte les programme du festival au fil des ans, on est frappé par la place qu’y prennent les auteurs. Aussi, pour sa 30ème édition, on  a choisi, plutôt que la commémoration, de mettre en lumière l’écriture théâtrale au présent en invitant des collectifs d’auteurs à concocter des interventions sur mesure.
Nous sommes vivants ! 
: Suisse, Moziki littéraire : République Démocratique du Congo ; Le Jamais Lu : Québec-Canada ont inauguré le cycle par une soirée commune :  La Soirée des manifestes. Un grand happening de textes et de musiques sous la houlette de Marcelle Dubois (de Montréal).

Pas triste non plus:
Kin Kiesse ! (On va s’écouter et bien vivre), kermesse littéraire, inventée pour recréer l’ambiance de Kinshasa. Marie-Louise Bibish Mumbu, Fiston Nasser Mwanza et Papy Maurice Mbwiti nous convient à une parcours croisé « dans une ville qu’on aime, une ville qu’on quitte », Kinshasa, « chaos, poussière et sensualité », « centre mondial du viol et de la torture », dit Bibish, dans un émouvant discours adressé, depuis le Québec, aux femmes de son pays natal qu’elle veut «négresses insoumises, femmes fortes et debout ».
Relayée par Fiston clamant en une prose rageuse et éruptive la solitude et la «nostalgie du fleuve scolopendre» ; un grand moment de poésie (
Le fleuve dans le ventre, édition Thanhäuser). Même sens de la formule dans la Lettre à Léopold ll de Papy : «La faim est devenue une saison au même titre que le printemps.»
Chacun à sa façon les trois compères sont taraudés par des questions comme : comment résister à la peur ? Rester ou partir de Kin, où se déroule une parodie d’élection avec 1800 candidats. Le montage photo des affiches projeté en musique est à la fois drôle et glaçant. Il clôt un spectacle un peu décousu mais non moins émouvant.
D’autres préoccupations agitent les auteurs
de Montréal. Dans Jusqu’où te mèneras ta langue ? Douze auteurs dramatiques québécois de la nouvelle génération ont été soumis à une batterie de questions de tout poil (qu’est-ce que la beauté ?  Le diable ? La plus grosse obscénité ?… afin de composer, le temps d’une soirée, un portrait impressionniste de l’air du temps montréalais.
Le printemps érable résonne encore dans leurs questionnements, ainsi que l’identité québécoise et le rapport avec «les cousins» français.
Sarah Berthiaume (dont on a pu voir à Paris Yukonstyle au théâtre de la Colline la saison dernière) se lance dans une critique truculente des clichés que les Français se font des Québécois et inversement. En écho, Dany Boudreault raconte comment il a été «un enfant folklorique». La colère résonne sous la plume d’Emmanuelle Jimenez contre le capitalisme triomphant symbolisé notamment par le pipeline de gaz bitumineux.
Martin Faucher a vu grand mais un peu long en mettant ce mélange pourtant savoureux de textes polémiques, politiques et poétiques avec les auteurs-comédiens et deux musiciens.

Pour célébrer l’écriture, les lycéens sont de la partie :
Le prix Sony Labou Tansi des lycéens fête, lui, son 10ème anniversaire. Plus de 800 lycéens de France, de Belgique, d’Algérie et du Togo se sont penchés sur six pièces de théâtre avant de décerner le Prix 2013 à Jean-Marie Piemme (Belgique) pour Dialogue d’un maître avec son chien sur la nécessité de mordre ses amis (Editions Acte Sud-papiers)
Devant la salle comble du théâtre de l’Union, une dizaine de lycéens, affublés de nez de clown, ont donné lecture d’un savoureux dialogue entre un portier d’hôtel vivant dans une caravane et un chien errant à la fois érudit et pétri de bon sens. Les lycéens ont été sensibles au caractère hautement politique de la pièce qui dénonce avec humour et sans grand discours ni complaisance la cruauté du monde. « Malgré la différence d’âge, dit l’auteur qui écrit du théâtre depuis 1986, on a des choses en commun ; on partage une certain nombre de valeurs

D’autres pays sont représentés :
Haïti -qui était à l’honneur lors de ce festival avec des spectacles et des débats-Guy Régis Junior est l’auteur d’un vaste poème dramatique saisissant, Mourir tendre (Les Solitaires intempestifs) dont Anne Alvaro a su donner un condensé incandescent. Puisse de cette rencontre éclore un projet théâtral !
Autre continent, autre style : avec
Intimité Data Storage(Les Solitaires intempestifs), Antoinette Rychner reçoit le prix de la dramaturgie Francophone de la SACD. La jeune Suissesse explore, avec humour et minutie, les nouvelles intimités qui découlent des technologies modernes : Lisa découvre une autre Lisa dans la mémoire reptilienne du téléphone de Frank, son amant.

 Les écritures en scène

Crabe rouge, texte et mise en scène de  Julien Bissilia

Tandis que la télévision retransmet le procès des responsables des « disparus du Beach », un millier de réfugiés massacrés lors de leur retour de Kinshasa à Brazzaville en 1999, l’auteur anime une sorte de revue dans un bar sordide au bord du fleuve Congo. Y évoluent Bibiche, chanteuse, le « colonel » Dolpic, le tenancier Bayouss et l’ex enfant-soldat Marley… Dans un bric-à-brac de caisses de bière, entre les coupures d’électricité à répétition et malgré la nouvelle loi «amovible» imposée par le « démocratie tropicale », qui interdit la consommation de bière durant le procès, ces personnages de cabaret exhibent leurs blessures et leur rage de vivre.
«Comment raconter ce que nous avons vécu, l’horreur sans pathos ? comment faire notre propre devoir de mémoire, rendre justice à nos disparus tout en gardant l’élan vital de notre jeunesse, l’insouciance et la joie qu’on confère à nos âges ?» écrit l’auteur qui nous livre un spectacle plein de bruit et de fureur mais qui est loin d’avoir trouvé ses marques.

 Et si je les tuais tous,  madame? , texte et mise en scène Aristide Tarnagda

« Qu’auriez vous fait madame, si l’espoir n’était qu’absence ? » Ainsi s’adresse Lamine à une dame arrêtée au feu rouge (le public), à laquelle il va faire entendre ses interrogations. Il lui (nous) déverse un flot de mots, revit son enfance, ses amours, évoque sa femme et l’enfant à naître laissés au pays. L’urgence des questions que porte le comédien dans son monologue est soutenue par un dialogue avec trois musiciens. Musique traditionnelle, rap et pluralité des voix donnent de l’ampleur, de l’espace et du souffle à une parole chorale et chorégraphiée dans une mise en scène très maîtrisée,.

 Spectacle à revoir au Tarmac du 4 au 14 mars 2014

Mireille Davidovici

C’est l’usine !

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C’est l’usine ! exposition-installation de Nabil Boutros

4_img_4250 dans actualitesLa résidence artistique de Nicolas Frize, à l’usine PSA Peugeot Citroën de Saint-Ouen où il travaille depuis plus d’un an, permet au compositeur de mener une expérience artistique singulière, mêlant plusieurs disciplines.
Grand témoin, Nabil Boutros, plasticien et photographe qui accompagne le musicien depuis le début du projet, s’en fait la chambre d’écho avec cette première restitution, sous forme d’images.
La seconde, création musicale de Nicolas Frize intitulée Il y a un chemin, ou Intimité, concert public donné dans plusieurs lieux de la ville, est programmée début 2014.
Que se passe-t-il derrière les murs austères de l’usine PSA Peugeot Citroën,  située en plein cœur de Saint-Ouen ? Ensemble, ils sont allés voir,  recueillir la parole, sentir, réagir,  et rencontrer ceux qui fabriquent les pièces. La direction leur a ouvert les portes, les travailleurs ont donné leur confiance.

C’est l’usine ! témoigne du monde ouvrier. En immersion totale et aux aguets, le photographe a observé les opérateurs en action, à leur  poste de travail, capté leurs gestes et mouvements qu’il ré-interprète par différentes méthodes de traitement de l’image. L’exposition-installation restitue sa traversée, livre ses trouvailles, ouvre sa boîte à idées autant que sa boîte à outils et fait la part belle à la place de l’homme face aux machines.
Le lieu d’exposition a l‘allure d’une usine. Au rez-de-chaussée les murs sont tapissés de papiers dessinés à la main et collés à la manière de papiers peints, qui en donnent la perspective et l’illusion. L’artiste a lui-même conçu et réalisé la scénographie et parle du lieu et du geste.
Une première série de photos en couleurs placées en hauteur, décrit la circulation animée à l’intérieur de l’usine, par superposition, décomposition des mouvements et démultiplication des personnes. La série  du dessous suggère les gestes des travailleurs, et une installation vidéo montre en gros plan leur précision, ainsi que l’objet en cours de transformation sur la chaîne en mouvement.
Au premier étage, dans un autre beau volume d’exposition, sont présentées les figures : une série d’images faites de graphismes et de photographies qui  souligne la place de la figure humaine dans l’univers rationalisé de la production. On dirait un univers de bande dessinée à la Peeters et Schuiten.
Des photographies de lieux, ou d’objets trouvés ça et là, sont posées en vis-à-vis, objets décontextualisés qui prennent la dimension de personnages ; plus loin, des ombres et objets de l’usine sont projetés dans la force de leur interprétation et de procédés photographiques complexes. Ils touchent au fantastique, au rêve, au poème et témoignent de la force créatrice de l’artiste, qui met en perspective ces objets en principe très ordinaires, ou trop précis. Et toujours, la présence de l’homme, comme cette série  de photos de gants de travail posés en fin de service sur les outils,  qui complètent les images défilant sur l’écran.
Cette écriture d’images avec ses pleins et ses déliés, le trait et la couleur qui dans l’usine fonctionne par codes comme le rappelle Nabil Boutros, humanisent le lieu de travail où se répètent et se superposent les gestes, où se concentrent les visages.
A partir d’un sujet aride et complexe, l’usine, le photo-scéno-graphe joue d’inventivité aussi bien dans l’habillage et l’interprétation de l’espace que dans la jonction du bas avec le haut où l’on accède comme au cœur d’un mastaba aux parois d’images imaginées à partir du réel.
Le geste artistique, dans son amplitude, les différentes techniques mises en action et concordance, la fidélité au sujet dans lequel il taille sa liberté d’expression(s), rendent compte de cet univers du travail, avec justesse, humanité et sensibilité.

Brigitte Rémer

Espace 1789, 2/4 rue Alexandre Bachelet, métro: mairie de Saint-Ouen ou Garibaldi, jusqu’au 15 février 2014, du lundi au vendredi, de 10h à 12h et de 14h à 17h30, samedi et dimanche, de 14h30 à 18h.

Promenades à Nangis

Promenades à  Nangis

Longtemps installée à l’hôpital Charles Foix d’Ivry au sein des Mêmes, groupe d’artistes plasticiens, comédiens, musiciens occupant une ancienne blanchisserie, la compagnie KMK avait monté nombre de spectacles singuliers axés autour des fleuves. Depuis trois ans les compagnies ont été contraintes de de quitter l’hôpital après avoir publié Le Progrès de l’âge, un beau livre sur l’attention apportée par des artistes à de très vieux retraités, souvent pauvres et sans famille. Il fallait rentabiliser financièrement les espaces de ce bel hôpital…
KMK dirigé par Véronique Peny, s’est installée il y a trois ans en résidence à Nangis, petite commune rurale de Seine-et-Marne de 7000 habitants, et  poursuit son travail autour d’étranges promenades tous les premiers dimanches du mois- c’est la dixième – pour voir comment une ville se transforme.
Il faut suivre  l’adage de KMK: « Si on ne prend pas le temps de regarder, on n’arrive jamais à rien voir ! ». Nous sommes accueillis à la Bergerie par six hôtes en salopette rouge et on nous distribue des cartes de la ville avec des parcours dessinés à la main, on peut choisir:De la mare au tournesol, Petites et grandes contemplations, Ailleurs, etc.
On coiffe certains d’entre nous d’écouteurs et on peut entendre un texte qui coïncide parfois avec les sites traversés ainsi que des séquences musicales. Cette lente promenade d’une heure a quelque chose de fascinant, car on croise le quotidien de cette ville, les enfants qui sortent de l’école, certains repères sur la carte ont disparu comme la Boucherie de l’ogre fermée depuis longtemps. Il y a ce beau parc longeant la voie de chemin de fer, la propriétaire qui refusait de vendre a été en partie expropriée, pour installer un dépôt de bus. Est-ce un rêve littéraire ou la réalité ?
Au retour,  nous sommes invités à discuter par petits groupes, puis tous ensemble avec la compagnie et une personne chargée d’établir la géographie sensible de Nangis. KMK collabore régulièrement avec 2R2C, coopérative de théâtre en espace public à Paris et fait de l’Arpentage aux Pronomades dans les Pyrénées.

Edith Rappoport

Lucrèce Borgia

Lucrèce Borgia de Victor Hugo, mise en scène de Lucie Berelowitsch.

Lucrèce Borgia redim_proportionnel_photo-5Qu’il ait une mission politique, sociale ou humaine, le poète hugolien a toujours charge d’âmes. S’il souligne la beauté et la laideur moralement emmêlées chez ses héros de théâtre, la vertu reste la seule référence possible comme projet existentiel. Partant à la conquête scénique de cet idéal romantique, Lucie Berelowitsch met en scène Lucrèce Borgia avec une troupe de jeunes comédiens déjà aguerris qui entourent prestement de bruit et de fureur la pudique Marina Hands, pleine de flamme dans le rôle éponyme.
Une brigade de jeunes gens roués,  avec  un esprit de troupe, maladroite et brouillonne dans ses excès mais très convaincante. Il y a de quoi faire, le chaos élaboré sur scène montre: « Le cercueil dans la salle de banquet, la prière des morts à travers les refrains de l’orgie, la cagoule du bourreau à côté du masque de fête » ( Préface, 1833).
Le grotesque et le sublime se confrontent ici, et cette leçon didactique qui pourrait être issue de la Préface de Cromwell (1827). Une vie vertigineuse frôle une mort longuement préparée et subitement donnée. Avec une griffe cinéma, identifiable dans les mouvements et scènes chorégraphiées, les gros plans sur tel personnage exclu, ou bien aux aguets.
Parmi les fêtes effervescentes, bat le cœur d’une caverne platonicienne habitée d’ombres éphémères, un clair-obscur pictural de verdure entre rêve et cauchemar. La mise en scène, attentive à la noirceur du drame, varie de la nuit étoilée à des fonds bourbeux, de l’or des masques vénitiens à des faciès macabres.
Avec, en parfum d’ambiance, les vapeurs de flacons de poison qui diffusent çà et là l’accent d’une esthétique gothique. Une verrière de métallos en guise de façade de palais, rehaussées de barres de fer élevées propices aux apparitions menaçantes. des comédiens sur des échafaudages tubulaires qu’ils escaladent sans fin, depuis des fenêtres d’appartements devinées, dont les hauteurs plongent dans les paysages lointains de la campagne de Ferrare.
Quelques lustres de cristal et des lumières scintillantes de carnaval éclairent ces jeunes compagnons d’armes à la vie houleuse, face au pouvoir arbitraire, tous victimes familiales des Borgia et  qui n’aspirent qu’à se venger  des tyrans.
Le jeune Gennaro accompagne fraternellement Maffio dans ce désir vindicatif. Gennaro est un orphelin rêvant d’une mère inconnue, et on le croyait exclu de l’histoire des Borgia  mais s’il est porteur d’une lourde fatalité héréditaire, il ignore sa filiation directe avec l’ennemie de tous, Lucrèce-dépravée et criminelle-et le propre frère de celle-ci. Une figure maternelle avilie dont le père est le pape Alexandre VI.
« Prenez, dit Victor Hugo, la difformité morale la plus hideuse… dans le cœur d’une femme, avec toutes les conditions de beauté physique et de grandeur royale, qui donnent de la saillie au crime (…) Mêlez à toute cette difformité morale… le sentiment maternel … le monstre fera pleurer… »
Marina Hands a le cran souhaité-vivacité verbale et répartie gestuelle-pour se battre politiquement et physiquement contre ses adversaires virils. Elle sait aussi s’abandonner à la tendresse. Mais Gubbetta, le traître vendu aux basses œuvres, manipule des deux côtés les ennemis. À côté d’une fresque éclairée à la Delacroix de corps dénudés et sans vie, une tension infinie se tisse entre la mère et le fils qui s’ignore.
Saluons tous ces fêtards d’un soir funeste, en particulier, Dan Artus, Julien Gosselin, Thibault Lacroix, Nino Rocher.

Véronique Hotte

Athénée-Théâtre Louis Jouvet jusqu’au 19 octobre, relâche lundi et dimanche, matinée le 13 octobre à 16h.

La Dame de la mer

La Dame de la mer, d’Henrik Ibsen, adaptation d’Eric-Emmanuel Schmitt, mise en scène de Jean-Romain Vesperini.

 

La Dame de la mer scene05L’investigation patiente de la psychologie féminine, a toujours été privilégiée par Ibsen. La Dame de la mer distille ainsi « cette mélancolie, comme une sourde lamentation sur la condition humaine dans son ensemble et sur la conduite des hommes ». Certains ont pu voir dans la pièce  (1888), une étude réussie d’un cas d’hystérie ou de névrose, compliquée d’hypnose-discipline en  vogue dans  cette seconde moitié du XIX ème siècle.
Ellida, qu’incarne avec une rare justesse Anne Brochet, distille une mélancolie chagrine que l’attraction pour les choses de l’au-delà et le mépris pour les réalités des jours qui passent, entretiennent. Figure insolite  soumise à l’envoûtement indéfinissable d’un homme venu de l’ailleurs.
L‘hypnose est attachée au marin – l’Étranger – et à son regard, voire à la mer abyssale et tourmentée que représente l’aventurier. Il n’est guère possible de résister à une telle fascination inconsciente pour la nageuse expérimentée, fille de gardien de phare. Le sincère amour de Wangel – (Jacques Weber) père de deux jeunes filles, Hilde et Bolette, et qui a épousé Ellida en secondes noces, ne peut s’opposer à la malédiction qui pèse sur l’amante de la mer.
Le silence et le non-dit, l’allusion, la demi-teinte, la suggestion, sont des signes de reconnaissance infaillibles du théâtre d’Ibsen. L’indicible encore est l’univers dans lequel le couple se réfugie : le mari et la femme ne se parlent pas, ils se parlent à eux-mêmes, livrant de temps à autre des bribes de leur réflexion personnelle, dans un monologue intime dont ils ne se départissent jamais.
Un ancien motif légendaire, populaire et à connotation magique, venu d’Islande et des pays du Nord, semble avoir présidé à la conception de la pièce, une histoire de sirène métamorphosée en femme terrestre et qui aspire finalement à retourner à la mer dont elle sent l’appel irrésistible.

La mer est souveraine : l’élément bachelardien a laissé un temps la sirène vaquer à ses occupations quotidiennes, près du fjord, et elle demande à présent que la belle lui revienne, un dû suite à un pacte conclu  par marin interposé (Laurent Fernandez). Ainsi, deux bagues nouées et jetées dans la grande bleue en guise de promesse d’amour pour le marin américain et pour Ellida qui n’était pas mariée encore. La pièce romanesque est mêlée de symbolisme et de réalisme, un mélange subtil… qu’il n’est guère aisé d’atteindre.
Anne Brochet, qui sait jongler avec les deux courants artistiques, est une vraie Dame de la mer intérieure, tout en retenue, pudique, idéaliste et attachée aux forces oniriques qui l’accaparent.
Jacques Weber fait son job comme attendu–paroles pesées et démarche de sénateur. Notons la poésie des prestations soignées  du rêveur Jean-Claude Durand, du facétieux Jean-François Lapalus,  et de l’aimable et rieuse Ninon Brétécher, un plaisir pour le public…

Véronique Hotte

Du mardi au samedi à 20h30, matinées samedi à 17h30 et dimanche à 15h30. Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaieté 75014 Paris. Tél : 01 43 22 77 74

Voyage au pays des Lilikans

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Voyage au pays des Lilikans, le plus petit théâtre du monde : le théâtre Ten’

photo-1 dans actualitesLe plus petit théâtre du monde est à Moscou, et est devenu un théâtre d’état après avoir été le premier théâtre familial de la nouvelle Russie à la fin des années 1980. Honoré de neuf Masques d’or depuis sa création, il reçoit dans sa forme  à l’italienne,  au maximum six spectateurs.
Pas de billetterie pour les spectateurs qui sont considérés comme des invités privilégiés de ce lieu hors du temps, un vaste appartement  avec  plusieurs pièces dont un salon d’accueil des hôtes, où le thé et les petits gâteaux les attendent. Une comédienne va ainsi leur faire découvrir l’univers des Lilikans à travers son récit, ensuite elle invite ces spectateurs à se rendre au grand théâtre royal de Lilikani.
Comme pour la Russie, le spectateur a besoin d’un passeport qui lui est fourni et d’un visa tamponné. Nous découvrons alors un petit théâtre entouré de six chaises, au sol  recouvert de particules de liège pour mieux nous faire changer de repères. Pour cet authentique théâtre à l’italienne, tout est présent, l’affiche miniature du spectacle, le lustre central, le rideau rouge, l’orchestre dans sa fosse et les spectateurs habitants de Lilikani.
Nous suivons la représentation à travers les fenêtres du théâtre, la musique retentit, pour suivre l’action nous avons des oreillettes qui nous font entendre les commentaires en voix off. Le rideau se lève, de petites marionnettes à tige de la taille d’une phalange sont en place, le spectacle débute. Ce théâtre a un répertoire  qui va d’opéras d’une durée de quatre  à huit  minutes, de Carmen à Don Juan, au ballet classique, avec Casse-noisette, etc…
.  Anatoli Vassiliev y a créé un Misanthrope, et  le danseur du Bolchoï Nikolaï Tsiskaridze y a proposé un mini spectacle original en faisant jouer son propre pied gigantesque dans  ce cadre de scène de 25 X 35 cm. Chaque metteur en scène  peut proposer sa propre création. Cet après midi, nous avons découvert une histoire pleine de poésie et d’effets spéciaux, qui a reçu un «Masque d’or», imaginée  par Macha Litvinova et Slava Ignatov. Tout les artifices du théâtre à l’italienne du XIX ème siècle sont présents, des trappes s’ouvrent, les décors en perspective se succèdent, un monstre envahit la petite scène, (une marionnette à gaine en forme de tête de lion), la fumée envahit parfois le plateau.
Les petites marionnettes virevoltent avec une précision de manipulation extrême. A l’entracte, une boisson et un mini gâteau sont servis dans de la vaisselle de la taille d’un ongle. Le spectateur émerveillé redevient un enfant, et  l’animisme joue tout son rôle.  Maya Kranopolskaya et Ilya Epelbaum fondateurs de ce concept travaillent actuellement avec une dizaine d’artistes, alors que le plus grand théâtre de marionnettes de Moscou Obraztsov emploie  300 personnes…
La jauge réduite ne permet pas de satisfaire toutes les demandes. Afin de palier cela, il a été créé un théâtre ambulant à l’intérieur d’une camionnette, une scène à l’italienne avec ses dorures et ses parures rouges qui  accueille deux personnes pour des courtes séances d’Opéra.  Cette structure joue pour les festivals ou à la demande de municipalités, en particulier durant les fêtes de Noël. Ce concept est le plus exploitable pour les programmateurs, car le théâtre voyage avec son moyen de transport. Parmi leurs projets fous Ilya et Maya travaillent actuellement sur un cabaret Shakespeare qui serait joué à leur domicile, chaque spectateur attablé choisissant dans le menu telles ou telles pièces de l’auteur anglais, adaptées aux petites marionnettes.
Le théâtre Ten’ est un lieu à part de convivialité vraie, loin du gigantisme de la capitale russe.

Jean Couturier

www.tttttttttt.ru

La Locandiera

La Locandiera de Carlo Goldoni, mise en scène de Marc Paquien.

 La Locandiera locandiera2pascalvictor

©Pascal Victor

Carlo Goldoni  (1707-1793 aura écrit plus de deux cent pièces dont- les plus connues,  des comédies comme cette Locandiera en 1753.  Il a 46 ans quand il l’écrit  sans  doute et c’est encore l’une des plus jouées actuellement. Ses pièces participent d’une peinture réaliste et foncièrement drôle de la société de son époque avec des personnages souvent hauts en couleur et où les femmes ont un rôle prépondérant. Ici, cela se passe en trois actes, dans une auberge ou plutôt une sorte de pension de famille à Florence, tenue par  Mirandolina, une  belle femme indépendante, qui aime bien se faire courtiser par ses clients comme le marquis de Forlipopoli, un petit noble désargenté  ou le comte d’Alabafiorita, plutôt riche, deux dragueurs professionnels, rivaux un peu ridicule et qui ne sont pas insensibles aux charmes de deux comédiennes Ortensia et Dejanira. Mais il y a un  chevalier  de Ripafratta qui est arrivé dans la pension de famille, depuis toujours misogyne et qui s’est bien promis de garder son indépendance et de ne jamais  devenir amoureux,  quelles qu’en soient les circonstances.
Mais cette Locandiera, dans un personnage qui préfigure ceux de Marivaux,  s’amuse beaucoup, parfois même avec un soupçon de cruauté à préparer ses pièges et  se promet bien de voir le chevalier tomber amoureux d’elle. Même et surtout, quand il  proclame haut et fort sa misogynie. Et  Mirandolina va s’amuser à le faire tomber dans ses filets. Le  chevalier est de plus en plus amoureux et la belle .Locandiera fait tout pour qu’il le reste.
Mais il y a aussi, dans l’ombre, discret et qui semble attendre son heure, le  beau  Fabrice,  valet de Mirandolina, …  qu’elle finira par épouser. Pour respecter le vœu de son père mais aussi parce qu’elle pense que le chevalier n’est pas le genre de mari indispensable.
C’est à la fois drôle, d’une cruauté indéniable et même émouvant à la fin quand Goldoni, en excellent connaisseur des travers humains, redistribue les cartes avec un certain cynisme.
La Locandiera  est souvent jouée en France; reste à savoir comme d’ailleurs les autres pièces du célèbre auteur, comment on peut le mettre en scène aujourd’hui. Soit on respecte à la lettre les intentions de Goldoni,  soit on l’adapte; mais dans les deux cas, il y faut une véritable exigence par rapport au texte qui  semble facile mais qui ne l’est pas du tout, et unesolide dramaturgie qui fait terriblement défaut ici.
On peut dire que, ces dernières décennies;  l’on aura tout vu, pour le pire comme pour le meilleur,  le plus souvent  dans la  ligne  de Strehler,  comme cette Trilogie de la Villégiature par Alain Françon à la Comédie-Française,  ou avec des moyens nettement plus limités…  mais avec une lecture des plus intelligentes par Thomas Quillardet.
Le danger étant évidemment de tomber dans le pittoresque facile. Marc Paquien,  lui, ne s’en sort pas très bien. Certes, il y a, au début, une belle image,  grâce à la scénographie de Gérard Didier, inspirée de peintures vénitiennes de l’époque sur fond de mur rouge. Mais cela ne dure pas et  la mise en scène qui a déjà quelques dizaines de représentations au compteur,  semble comme  fatiguée et manque singulièrement de rythme. Tout se passe en fait comme si Paquien  comptait  sur ses acteurs. Sans doute, Dominique Blanc et André Marcon ont une solide expérience de la scène mais n’ont plus vraiment l’âge du rôle et ne semblent guère dirigés.  En les voyant, désolé,  mais on a peine à imaginer Mirandolina et Ripafratta. Quant au reste de la distribution, on aimerait qu’il y ait moins de caricature et plus d’humanité. Les personnages de Goldoni ne sont en rien des marionnettes! Et Paquien aurait dû les diriger avec plus de rigueur; on est souvent ici dans l’a peu près, dans le sur-jeu et les criailleries mais jamais, sauf à de très rares moments,  dans le juste.

Si vous n’êtes vraiment pas très difficile, cette Locandiera peut se voir à la rigueur  mais on vous aura prévenu:  c’est un peu comme une ersatz poussiéreuse de Goldoni, et pas vraiment intéressante. Et les places ne sont pas données:  de 40 à 15 €…
Donc,  à vous de voir…

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Atelier Paris

 

Le Triomphe de l’amour

Le Triomphe de l’amour de Marivaux, mise en scène de Galin Stoev.

 

Le Triomphe de l'amour le_triomphe_de_l_amour-La princesse Léonide, fille de souverains usurpateurs de Sparte, tombe sous le charme d’Agis, le fils des anciens rois, vu un jour dans une forêt. Un rêve l’assaille: partager le trône avec lui. Or, Agis vit caché dans la demeure du philosophe Hermocrate et de sa sœur Léontine, deux intellectuels encyclopédistes confinés dans l’étude.
Le jeune prince est ainsi élevé dans la lecture des  livres bien rangés d’une bibliothèque, et dans l’ignorance absolue du cœur. Ennemie politique, Léonide ne peut approcher Agis et se faire aimer de lui : elle séduit donc le philosophe et sa sœur, réfractaires au sentiment amoureux.
Le mécanisme de cette horloge humaine s’annonce… complexe car « Il faut, dit Henri Coulet, dissiper successivement les préjugés d’Agis contre les femmes, contre l’amour et contre la princesse de Sparte, et éliminer les opposants que sont Léontine et Hermocrate.  »
Le cadre est romanesque et fantaisiste, selon la tradition de la tragi-comédie de l’époque baroque, où le triomphe sentimental et la victoire politique sont indissociables. Occasion pour Marivaux de jouer à son gré du vertige enchanteur des masques,  déguisements et travestissements.

Le metteur en scène bulgare Galin Stoev qui a monté à la Comédie-Française Le Jeu de l’amour et du hasard  s’attaque aujourd’hui avec fantaisie et rouerie à ce Triomphe de l’amour, déjà suffisamment emberlificoté. Stoev en rajoute dans l’imbroglio pour donner  le tournis au spectateur. Certes, Leonide se déguise en Phocion, et Corine, sa suivante, en Hermidas, pour ne pas effrayer les réticences viriles de leurs hôtes studieux face au beau sexe.
Mais si les êtres imaginés par Marivaux se métamorphosent ainsi d’un genre à l’autre, pour les besoins de sa  mise en scène,  Stoev, avec malice, fait monter encore d’un cran les arabesques oniriques de l’imaginaire et de ses désirs, avec des hommes dans sa distribution, comme à l’époque élisabéthaine. Il « explore une situation de jeu théâtral dans laquelle on se retrouve avec l’identité de quelqu’un d’autre, mais aussi dans le corps de quelqu’un d’autre ».
Nicolas Maury joue une princesse déguisée en chevalier, et Yann Lheureux une suivante travestie en valet. Mais si Julien Alembik est bien Arlequin, Laurent Caron le jardinier, et François Clavier le philosophe, selon une reconnaissance « naturelle » du masculin, Léontine, la sœur du philosophe, est incarnée par Airy Routier,  et d’abord fermée aux attraits de la séduction peu à peu se féminise, soumise enfin à la chair.
Le théâtre dans le théâtre se reflète à l’infini dans le miroir intime des chatoiements du cœur. Bas bleus au départ, la « vieille fille » se transforme en silhouette comique charmante.Ce jeu dans le jeu frôle éperdument l’étrange sentiment d’exister jusqu’à devenir la découverte d’une vérité. Reconnaissons à Nicolas Maury un charme naturel évident qui casse la baraque scénique à tous les  coups: il tonne, il hurle puissamment ou bien minaude à souhait en se couvrant la vue ou en se recoiffant avec maniérisme, s’attachant aussi à des postures équivoques,  en séductrice aguicheuse et amusée.
La comédie tourne à la farce, et la vague de la question du genre emporte tout sur son passage.Dommage!

 Véronique Hotte


Théâtre dans le théâtre lui-même dans le théâtre, soit un théâtre au cube: Galin Stoev connaît la recette et sait diriger des acteurs, c’est incontestable mais on peut être sceptique quant au traitement qu’il inflige à la pièce de Marivaux. Que veut-il prouver? Que Marivaux est d’une belle actualité dans ces temps de mariage pour tous? Que ses scénarios parfois très compliqués comme celui-ci restent d’une étrange modernité? Mais cela on le sait depuis longtemps et cette démonstration bien facile n’apporte pas grand chose…
Notre amie Véronique est plutôt indulgente, nous le serons moins et, passée la découverte d’un beau décor, cette grande bibliothèque aux milliers d’ouvrages, encadrements d’os, microscope et bibelots divers, on s’ennuie  vite. Certes, il y a de solides  comédiens comme entre autres,  François Frappier, Airy Routier et Nicolas Maury mais tout sonne un peu bling bling dans cette mise en scène qui, malgré quelques bons moments, est singulièrement décevante.
Le public ce soir de première, était assez jeune mais riait souvent à contre-sens, et surtout, dès que Nicolas Maury entrait avec une démarche chaloupée. Facile! Et, par moments, on n’était même pas  loin de La Cage aux folles. Si bien que la mise en scène de Stoev, avec ces travestissements de travestissements, ces criailleries, ces postures, et ces gags farcesques,  apparait vite comme le type même de la fausse bonne idée.
La question du « genre »,  comme on dit en ce moment, est très mode , et fait l’objet de nombreux articles et livres divers, (voir le compte-rendu sur La Femme et le travesti  de Chantal Aubry dans Le Théâtre du Blog) mais Marivaux n’a pas besoin de cela.
Désolé, mais il y a eu des mises en scène du Triomphe de l’amour, qui sans doute datent un peu maintenant mais qui sont d’une autre subtilité,  que ce travail assez prétentieux et faussement moderne. Et c’est une banalité de le dire mais, dans ce cas, un texte classique, comme celui de Marivaux résiste toujours à une épreuve de déconstruction. mais c’est évidemment aux dépens du spectateur  pris ainsi  en otage.
Sans doute, le metteur en scène  a-t-il tous les droits  y compris celui de se faire plaisir et il ne s’en prive pas! Mais on se peut se demander ce que Marivaux et le public ont à gagner dans cette affaire. Bref, vous êtes prévenus: vous pouvez toujours aller à Saint-Denis mais aussi vous en abstenir…

Philippe du Vignal

Théâtre Gérard Philipe à Saint-Denis, jusqu’au 20 octobre 2013, lundi, mercredi, jeudi, vendredi 20h, samedi 18h, dimanche 16h. 

les Ecrits de M. Girardot de Nozeroy

Les Ecrits de M. Girardot de Nozeroy.

Nous sommes conviés à rencontrer Girardot de Nozeroy et à en découvrir les écrits, exhumés par les archives départementales du Jura. Ce Girardot de Nozeroy était un érudit franc-comtois du 17ème siècle, au travers de ses  écrits, on fait connaissance avec un homme d’une modernité confondante. A la recherche du bonheur, il nous fait part des chemins qu’il emprunte, chemins qui lui permettront d’échapper à la barbarie ambiante au milieu du 17ème siècle, où la population jurassienne, sous administration espagnole, subira des exactions d’une grande cruauté.
Sa quête passe d’abord par la découverte et le ressenti de son propre corps; il  pratique la respiration consciente, dans  un yoga qui ne dit pas son nom. Il écoute son corps, jeûne, médite et se rapproche de la nature. Il ne dit pas non aux charmes féminins,  avec audace mais sans vulgarité.
On est face à une démarche philosophique et simple qui est un peu celle du gai savoir : jamais torturé, toujours dans l’expérience, il s’interroge sur sa vie comme on pourrait s’interroger nous aussi sur la nôtre, sur le rythme, le temps que l’on se donne. La mort ne le tracasse pas, et, dans un discours parfois un peu simple, il s’interroge sur la peur de mourir qui n’a pas de sens pour lui,  puisqu’au moment de s’endormir, la nuit, il n’a peur de ne pas se réveiller. Le sommeil est pour lui comme une réparation après la fatigue d’une journée et donc, la mort est de même, comme le repos après la vie.
Christian Pageault incarne Girardot avec une  belle proximité, il lui donne ce sourire qui transpire de la lecture, cette volonté joyeuse de mieux connaître l’homme, et comme un brin de naïveté. D’une belle voix, il égrène les chapitres des écrits avec un rythme lent où l’on se sent bien. Par son physique imposant et sa chevelure à la Léo Ferré, le comédien montre une vraie  sympathie pour ce philosophe franc-comtois inconnu du grand public.
La scénographie d’Isabelle Jobard se veut figurative et minimaliste, mais c’est presque dommage
quand on s’attaque à la pensée de ne pouvoir s’échapper de la réalité exprimée sur un plateau.
Ce spectacle qui au départ était lecture « sous le manteau »  s’offre une création lumière minimaliste
mais efficace qui colle bien au propos de la pièce et qui offre quelques beaux tableaux.
Ce parcours initiatique de Girardot de Nozeroy se termine d’une  surprenante façon qui ne sera bien évidemment pas dévoilée mais qui nous fait encore plus apprécier ce petit objet théâtral sans prétentions. Si on accepte de passer sur un aspect visuel un peu désuet et un  rythme très lent, la rencontre avec cet étrange personnage ne laisse pas  vraiment indemne !

Julien Barsan

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 19 octobre, du mardi au samedi à 18h30.

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