L’histoire qui n’a pas encore été écrite

L’histoire qui n’a pas encore été écrite,  conception et mise en scène de Macha Litvinova et Slava Ignatov.

L’histoire qui n’a pas encore été écrite photo1Depuis 2005,  ce spectacle jeune public est au répertoire du théâtre Praktika, haut lieu de la création contemporaine moscovite, qui a pour directeur artistique l’auteur et metteur en scène Yvan Viripaev.
Les deux créateurs de ce théâtre d’ombres ont conçu un spectacle d’une heure qui fait partager le public à la construction de l’histoire. Il choisit par acclamation et en tapant des pieds, le prénom de la princesse ou la qualité de son prétendant.
Volontiers frondeurs, les enfants choisissent Poire  pour la princesse, et Shreck pour l’ogre, soupirant et prétendant au trône.  Macha Litvinova et Slava Ignatov alternent interventions orales dans le public et manipulation des figurines derrière le rideau.
Pour l’accompagnement musical, on reconnait, entre autres, Yann Tiersen et René Aubry. Le public est emporté par  la précision des  gestes, et par le plaisir  du jeu. C’est un spectacle, à la fois  beau  et intelligent,  qui permet à ce jeune public de participer à l’histoire et qui lui donne ce fameux goût du théâtre, loin des plaisirs digitaux actuels.
Ces enfants tout naturellement devenus adultes, seront bien sûr des spectateurs potentiels pour les nombreux théâtres de Moscou.

Jean Couturier
Praktikatheatre.ru


Archive pour octobre, 2013

L’Ecole des femmes

L’École des femmes de Molière, mise en scène de Philippe Adrien.

 

TL'Ecole des femmes l-ecole-des-femmes-philippe-adrien-credit-drout aficionado du théâtre voit la pièce régulièrement sur les scènes depuis son enfance…La mise en scène de Philippe Adrien et le décor de Jean Haas redonnent de façon inattendue à l’œuvre de Molière  un coup de fouet, un bol d’air frais salvateur, un nettoyage de printemps vivifiant et décalé.
Sur le plateau, à cour comme à jardin, les contreforts de la maison où est retenue caché la tendre Agnès (Valentine Galey) est digne d’une belle photographie de jeune communiante qu’aurait  prise en son temps Nadar, plutôt enclin aux portraits d’artiste, comédiens et écrivains.
Si l’orpheline vit ainsi dans ces lieux reculés, c’est par la volonté absolutiste de son tuteur Arnolphe, un bourgeois entêté aux allures de taliban, un tout nouveau baptisé de La Souche( Patrick Paroux) qui  porte en lui une conviction folle, dont une parole éberluée, comme mécanique, rend compte, avec le ton de fausset et comique inquiétant d’un pantin ravageur.
Ce diable fait homme court sur le plateau, de-ci, delà, essoufflé mais porté par une détermination hors-normes. À l’insu de tous, il pénètre dans la maison de sa prisonnière avec une clé ouvrant l’entrée secrète de cette caverne où il ne vit pas, tel un tartuffe geôlier qui ne saurait voir sa demoiselle que voilée, cachée des pieds jusqu’à la tête, toute liberté étouffée.
Le lierre encombre l’entrée de
ce  cloître religieux,  que soulignent les apparats immaculés de la fiancée de Dieu et de ce barbon autoritaire. La fausse innocente  coud,  près des carrés de choux et des simples du jardin. Personne ne protège Agnès, si ce n’est un couple de valets benêts mais terriblement drôles, à l’allure paysanne et triviale. Georgette (Joanna Jianoux) et Alain (Gilles Comode), qui s’aiment d’un amour spontané, et qui batifolent à leur gré sans se lasser jamais.
Mais Horace ( Pierre Lefebvre) un jeune homme de bonne famille, fils d’un ami d’Arnolphe, est le rival par lequel tout le mal va arriver. Attiré par cette beauté entrevue, Horace la séduit grâce au talent et à la  fougue que donne la jeunesse.  Horace à la voix assurée, le comédien s’amuse,  comme il convient, de sa sveltesse.
Cet amoureux sait que la dulcinée le reconnaît comme son double. Quelques pas de danse, et le tour est joué, Arnolphe est bafoué, quoiqu’il fasse. Et les deux amants seront réunis, grâce à d’autres pères, Oronte, Enrique et consorts, autres maîtres finalement aussi dangereux que le premier.

Philippe Adrien les imaginés en Amishs,  membres d’une secte chrétienne  bien connue en  Amérique du Nord,  paysans, charpentiers ou ouvriers en  chemise,  pantalons à  bretelles, et   grand chapeau noir. Reste Chrysalide, l’honnête homme du XVII ème, sage et raisonnable, qui sauve la face, et que la belle vitalité et le plaisir de vivre de Pierre Diot agrémentent, entre rires et bons mots.
Une École des femmes aérée et tonique.

 

Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête : T: 01 43 28 36 36 jusqu’au 27 octobre du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h.



 

 

 

Perturbation

Perturbation, d’après le roman de Thomas Bernhard, traduction du texte original de Bernard Kreiss, adaptation de Krystian Lupa et de l’équipe artistique, mise en scène de Krystian Lupa.

 

  Perturbation (1967) est le deuxième roman de Thomas Bernhard qui avait trente-six ans et allait être opéré des graves lésions au poumon dont il mourra en 89. Le spectacle est fondé sur  le récit d’une journée de consultations d’un médecin de campagne en Autriche qui se finira à Hochgobernitz, où vit le Prince Saurau avec ses deux filles et  ses deux sœurs. Il a aussi un  fils étudiant  à Londres dont  la mère est morte. Le roman participe plutôt de longs monologues, en particulier celui  du prince Saurau,  qui, comme l’auteur,  voue une haine radicale à  son pays.

Perturbation  perturbationKrystian Lupa a toujours été attentif aux perturbations  du corps et de l’esprit comme ceux de ces malades que l’on voit ici,  proches de nous dans l’intimité de leur petite chambre. Et il a conçu la dramaturgie, la mise en scène mais aussi la scénographie et les lumières exemplaires de ce spectacle. Avec  une extrême rigueur: « J’aime la règle qui corrige l’émotion disait Braque » *.Lupa a conçu deux  univers; l’un, très réaliste jusque dans le moindre détail, avec quelques petits meubles et bibelots anciens. Et le mur de la chambre à la surface triangulaire est identique, mais le papier peint est intact ou  abîmé (mais pas de la même façon) selon les patients, et un  univers fantastique/fantasmé comme ces hauts murs de  vieux palais,  ou   d’entrepôt? ceinturés d’une passerelle métallique, et  où surnage un canapé hors d’usage et quelques chaises.
Lupa a une vieille complicité avec les textes de Bernhard: Kalkwerk, Emmanuel Kant, Déjeuner chez les Wittgenstein, Extinction et Par-delà les sommets. Ici, c’est à une sorte de voyage  entrepris chaque jour par ce médecin -des corps autant que des âmes-qui, armé de son stéthoscope et de son tensiomètre-ausculte, palpe, rédige ordonnance après ordonnance, et rassure les patients, même quand il sait qu’il n’y a plus grand chose à espérer…
Au début, il y a  une vidéo avec  une voiture arrêtée sur le bas-côté d’une route de campagne, avec la porte du conducteur restée ouverte; un jeune homme qui fume une cigarette et un autre homme aux cheveux grisonnants qui  l’attend. On se croirait un peu dans  un film du Godard d’autrefois…
perturbation-3

C‘est un médecin et son fils qui l’accompagne dans sa tournée de consultations. Il est question de la mort de la mère, de maladie. Puis, cette fois sur  scène, il se rend auprès d’une jeune femme étendue dans un lit en fer. Quelques pauvres vêtements, un meuble débordant de papiers et sur une chaise, un exemplaire de  La Princesse de Clèves dont le jeune homme lit une page. C’est tout!  Mais quelle force dans ces simples images!  C’est le début d’un lent voyage, d’une sorte de quête initiatique où la maladie, voire la mort s’imposent tout de suite et  auquel nous convie Lupa.
Nous ne sommes pas dans le temps scénique habituel- il faut s’y faire et on s’y fait très bien! (il y a très peu de désertions dans  le public) mais dans un autre  type de dramaturgie qui impose donc  un autre type d’attention à cette suite de monologues où les personnages se racontent. « Quelquefois seulement; dit l’un,  nous remarquons la brutalité de la vie dans la conversation. Par la conversation, nous rendons les morts à la vie, les vivants, nous les tuons. C’est un théâtre que nous faisons jusqu’au moment où nous ne sommes plus qu’au théâtre ».
Le médecin de campagne, est remarquablement joué par Jean-Charles Dumay qui a, sur le plateau et dès les premières minutes, une présence exceptionnelle. Attentif, calme et déterminé, proche de la souffrance physique et psychique de ses patients, répétant sans cesse au cours de ses visites les mêmes gestes nécessaires. Après chaque visite,il  reprend la route avec son fils, le plus souvent dans la forêt, et par le bais de la vidéo projetée en fond de scène, on les voit dialoguer ou il parle seul, en voix intérieure. C’est à la fois très simple et très beau.
Et pour une fois, le film-bien réalisé par  Karol Rakowski et projeté en fond de scène- fait partie intégrante du récit dont il est un des éléments essentiels dans la mesure  où il sert de fil rouge. On verra aussi le médecin au chevet d’un jeune musicien très malade qu’aide sa sœur; il est là nu, à quelques mètres de nous,  sur un  drap blanc, visiblement torturé par la douleur. Et c’est profondément émouvant.
C’est lent? Oui, c’est lent, mais indispensable pour entrer dans la pensée de Thomas Bernhard; il vaut donc mieux s’y préparer comme on se prépare à un long voyage en mer. Comme autrefois, avec Bob Wilson avec son très fameux Regard du sourd, c’est à une autre perception du temps et de l’espace que nous convie  Lupa. On regarde et on écoute fasciné. Mieux vaut donc oublier ici les critères du théâtre traditionnel, et se laisser emmener dans cette vie qui, malgré la maladie qui rôde, ressemble, comme dit la Bible, à un long fleuve tranquille.
Le récit n’est pas simple et difficile à résumer mais qu’importe; les longs monologues pourraient être ennuyeux mais pas du tout; on pourrait très bien en prélever  que des extraits  et   cela ne nuirait  pas  à l’empathie que l’on continue à avoir avec le spectacle. Et cette logorrhée a l’allure d’un nouveau mode de catharsis, avec une autre perception du temps et de la vie qui va. « Il n’y a, disait déjà Montaigne, aucune constante existence, ni de notre être ni de celui des objets. Et nous, et notre jugement, et toutes choses mortelles vont coulant et roulant sans cesse. »
Il y  a ensuite comme cela, un long monologue d’un Prince seul dans son palais, lui aussi malade, admirablement joué par Thierry Bosc, qui apporte au texte de Bernhard un humour et une distance tout à fait réjouissants. Thierry Bosc, c’est une figure tutélaire du théâtre contemporain et il avait été à l’origine du Théâtre de l’Aquarium. On l’avait vu souvent,  excellent déjà,  en particulier, dans En attendant Godot (voir Le Théâtre du Blog) mais ici il  atteint une dimension de jeu absolument supérieure avec une gestualité très précise ; il réussit, avec une présence corporelle et une voix chaude, à exercer une sorte de fascination sur le public. C’est, dès qu’il apparait sur le plateau,  presque un spectacle dans le spectacle. Et il pourrait en faire un solo sans difficultés. Il y a aussi
une très belle chanson polonaise chantée par Eva Demarczyk.
Suit une longue scène avec, deux fois deux jeunes femmes assises ou allongées dans deux chambres de forme triangulaire  identique. Mais, selon que l’on est assis côté cour ou côté jardin, on ne peut réellement bien voir -et entendre que les unes ou les autres, et encore. Bien sûr,  ce tricotage de dialogues simultanés est volontaire  chez Lupa mais c’est  un point faible du spectacle, et  on décroche un peu.

Mais sinon, quel bonheur, quelle intelligence scénique mais aussi, des plus jeunes aux plus âgés, quels acteurs! il n’y a aucune erreur dans cette distribution! En particulier, John Arnold, Mélanie Richard, Anne Sée et Valérie  Dréville et Matthieu Samper: certes, ce n’est pas un spectacle facile et il faut, comme on dit, le mériter:  il  dure cinq heures avec un entracte et une pause de cinq minutes : mieux vaut donc s’y préparer, ne pas être fatigué ou stressé, et oubliez d’y emmener votre vieille tante. Une précision quand même: la dernière heure est longuette et Lupa aurait pu abréger…
Et conseil de vieux con: choisissez, comme nous l’avons fait, une séance en matinée, vous serez plus attentif et plus à même d’apprécier la virtuosité du langage bernhardien et la magistrale mise en scène de Lupa. On ressort de là fatigué sans doute, mais heureux, avec des images plein la tête, et on se souviendra longtemps de cette Perturbation. C’est vraiment une grande leçon de théâtre… Le spectacle a été dédié à René Gonzalès,
décédé cette année, directeur du Théâtre Vidy-Lausanne où il a été créé. Et c’est justice.

* Si vous le pouvez, allez voir-mais à dix heures du matin, sinon c’est l’attente et la foule-la grande expo Braque au Galeries du Grand-Palais. Vous ne serez pas déçu: quelle intelligence et quelle beauté à la fois…

Philippe du Vignal

Théâtre de la Colline jusqu’au 25 octobre puis à Clermont-ferrand, Le Petit Quevilly, Les Célestins à Lyon et Orléans

 


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