Œdipe-Roi, de Sophocle

Œdipe-Roi, de Sophocle, texte français et mise en scène d’Antoine Caubet

 

DIPE_ROI_-_BD_-_photographe_Herve_Bellamy_-112Une adresse au public, en prologue, rappelle le contexte : une épidémie de peste qui ravage Athènes, en 430 avant J.C. Les spectateurs dans la salle éclairée,  écoutent, comme des citoyens de Thèbes, la description de la maladie, un signal fort d’entrée dans la tragédie.
Qui est coupable de cette malédiction ? La pièce, vieille histoire mythique, désigne Œdipe et confirme la prédiction du devin Tirésias (Éric Feldman), soupçonné de comploter avec Créon (Antoine Caubet). Le jeune roi mène l’enquête jusqu’à faire face à la réalité, qui lui livre le secret de ses origines et le désigne coupable de parricide et d’inceste, alors même qu’il ignorait n’être que le fils adoptif de Polybe roi de Corinthe, et de Mérope.

Nous sommes face aux gradins d’un théâtre grec éclaté, scénographie faite de gradins de bois déstructurés qui  servent aux acteurs, de praticables (Isabelle Rousseau, qui signe aussi les costumes) attentifs au cours de l’histoire et à l’énoncé du terrible destin.
Prédestination, dérèglement, châtiment et exil, forment les fils de cette tragédie cousue mains où Œdipe (Pierre Baux), l’étranger, porte à un moment la langue grecque, puis conte à son épouse, Jocaste (Clotilde Ramondou), son enfance et le meurtre d’un vieil homme au croisement de deux routes, après une banale altercation.
Un berger (Jean Opferman)  confirme avoir reçu un nourrisson des mains de Jocaste afin de le tuer, l’avoir remis à un serviteur, qui,  à son tour,  l’avait confié à Polybe et Mérope.
La boucle est ainsi bouclée, et Œdipe prend la mesure de son acte : L’homme du carrefour était bien Laïos, son père qu’il ne connaissait pas et Jocaste, est aussi sa mère. Face à la puissance du destin, Jocaste se pend dans le palais et Œdipe s’inflige son propre châtiment, se crevant les yeux pour ne plus voir la lumière, et implore Créon de le bannir.
Le chœur, ce personnage collectif de la tragédie classique, est chargé de réagir à l’action, et d’en faire, en tant que porte parole du peuple, le commentaire. Il est ici porté par deux comédiennes choryphées (Cécile Cholet et , Delphine Zucker), qui, de l’avant-scène-centre du plateau, parlent, psalmodient et interviennent musicalement, micros à la main, avec inventivité, dans la tradition lyrique des poètes grecs et apportent une belle énergie à la lecture d’Œdipe-Roi que fait le metteur en scène.
Antoine Caubet, artiste associé au Théâtre de l’Aquarium, livre une mise en scène sobre et dépouillée où, malgré quelques irrégularités dans le jeu des acteurs, on retrouve Sophocle, avec plaisir : « D’un côté, le chœur, personnage collectif et anonyme incarné par un collège officiel de citoyens et dont le rôle est d’exprimer dans ses craintes et dans ses espoirs, ses interrogations et ses jugements, les sentiments des spectateurs qui composent la communauté civique; de l’autre, joué par un acteur professionnel, le personnage individualisé dont l’action forme le centre du drame et qui a figure de héros d’un autre âge toujours plus ou moins étranger à la condition ordinaire du citoyen », selon Jean-Pierre Vernant, spécialiste de la Grèce antique, qui a éclairé les mythes grecs de sa réflexion partagée.

 

Brigitte Rémer

 

Théâtre de l ‘Aquarium – La Cartoucherie de Vincennes. Jusqu’au 15 décembre. Tél :01-43-74-99-61.www.theatredelaquarium.com


Archive pour novembre, 2013

Un métier idéal

Un métier idéal  un projet de Nicolas Bouchaud, d’après le livre de  John Berger et Jean Mohr, adaptation de Nicolas Bouchaud, Eric Didry et Véronique Timsit, mise en scène d’Eric Didry.

p153564_5Auteur, romancier, scénariste, critique, poète et peintre, John Berger à 87 ans; il vit en Haute-Savoie.  Après La Loi du marcheur (2010 et 2011 au Rond-Point), d’après les derniers entretiens filmés de Serge Daney, Nicolas Bouchaud et le metteur en scène Éric Didry  mettent à nouveau en  scène une parole qui ne lui était pas destinée à un plateau de théâtre.
Cela se passe en Angleterre, dans les années soixante. John Berger et un photographe, Jean Mohr,  accompagnent pendant deux mois John Sassall, médecin de campagne. Après avoir servi dans la Navy comme chirurgien pendant la seconde seconde guerre mondiale, il avait choisi d’exercer dans une région reculée d’Angleterre au cœur de la forêt. Deux salles d’attente, un cabinet de médecin et une pharmacie.  Ici, au sein d’une communauté rurale couramment qualifiée de fruste, se font entendre des voix, proches ou lointaines, et des histoires simples ou extravagantes. « Je pense, dit Nicolas Bouchaud, à cette phrase d’Antigone : « Nous n’avons que peu de temps pour plaire aux vivants et toute l’éternité pour plaire aux morts ». Je pense à notre précédent spectacle sur Serge Daney, à sa parole prononcée quelques mois avant sa mort. Je pense à la transmission. Je pense à la disparition. Je pense au théâtre comme le lieu vivant d’un deuil sans cesse recommencé. Je pense à la mélancolie du docteur Sassall, à celle du cinéphile et à la mélancolie de l’acteur. »
Nicolas Bouchaud seul en scène parle effectivement de médecine, de l’instant exceptionnel où le patient se trouve dans une relation privilégiée, forcément complexe et parfois difficile avec celui qui va tenter de le soigner, et plus particulièrement de médecine rurale, comme  celle que pratiquait une mienne amie dans le Lot et  qui a vu arriver un jour une de ses patientes,  handicapée mentale légère qui lui dit: « Je viens te voir parce que j’ai une aiguille dans le ventre ». Allongée, elle a alors vu une aiguille dépasser du ventre, a désinfecté et avec une pince a retiré l’aiguille… Autant garder son sang-froid quand on court la campagne, comme le faisait John Sassal …
Mais Nicolas Bouchaud parle aussi de théâtre et du comédien, de la notion du temps présent mais fugace, commune à ces deux métiers. Et devant un patient -un spectateur qu’il ausculte avec son stéthoscope,- il  lui explique une scène du Roi Lear, doucement en montrant avec intelligence toutes les nuances du texte. Bref, on a droit , en quelques minutes à une leçon magistrale de dramaturgie,  comme on aimerait en entendre plus souvent dans les écoles de théâtre.

Un spectacle comme celui-ci, parle effectivement d’un métier idéal comme lieu de tous les questionnements, surtout et y compris métaphysique, et de la solitude d’un homme qui, jour après jour, se rend au chevet de ses malades, et même souvent quand il sait qu’il n’y a  plus rien à faire. La mise en scène d’Eric Didry est aussi sobre qu’efficace et  il dirige remarquablement Nicolas Bouchaud.
Et on ne voit pas le temps passer. Le comédien a une telle présence sur le plateau et crée un telle empathie avec son personnage et les réflexions de John Berger que l’on ressort de là, comme apaisé, absolument heureux quand au théâtre, on a l’impression pas si fréquente!- d’être devant un spectacle exceptionnel. Novembre 2013 aura vu deux solos d’une rare qualité, celui de Gros-Câlin avec Jean-Quentin Châtelain ( voir Le Théâtre du Blog)  et celui de Nicolas Bouchaud. Ne ratez ni l’un ni l’autre, si vous le pouvez…

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point, Festival d’Automne à Paris jusqu’au 7 janvier

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Le livre de John Berger et Jean Mohr est publié aux éditions de l’Olivier.

 

Terreur Olympe de Gouges d’Elsa Solal

Terreur  Olympe de Gouges d’Elsa Solal, mise en scène de Sylvie Pascaud.

  4171222791Elsa Solal propose une réécriture fidèle du personnage d’Olympe de Gouges, une des premières grandes féministes de France. Née en 1748, évoluant dans une période politique plus qu’agitée, elle luttera pour les femmes et les plus faibles en prenant la défense des filles-mères, en militant en faveur du divorce, pour la création de maternités isolées des hôpitaux, elle proposa même un impôt sur le luxe, ce qui pour l’époque peut paraître furieusement en avance ! Elle a beaucoup écrit, autant des essais politiques que du théâtre. Elle a marqué l’histoire et a inspiré politiques et artistes: des écoles et des centres culturels portent aujourd’hui son nom, et a inspiré une œuvre à Nam June Paik…
   Les idées de cette grande humaniste républicaine n’étaient pas au goût de tous en pleine politique de la Terreur et malgré l’injonction de ses proches à cesser son combat, elle sera guillotinée en 1793 laissant une dernière lettre à son fils, que l’on entend à la fin du spectacle.
   L’image proposée par cette mise en scène est assez belle, quelques symboles de formes et de couleurs (drapeau français, panier de robe …) évoluent autour d’un rectangle bien éclairé dans des tons de gris, alternant avec des lumières plus graphiques et électriques, délimitant le plateau, symbolisant les barreaux d’une prison. Un son de guillotine qui tranche, assez réaliste, est comme un fil rouge (sanglant !) tout au long du spectacle.
   Anne Sophie Robin, toute en force et en nerfs s’en tire quand même assez bien dans ce rôle difficile, et corseté ! Pour les deux hommes qui jouent (pour résumer) son confident et son accusateur,  c’est bien plus nuancé, ils peinent déjà à se faire une place dans l’espace évoluant souvent autour ou derrière et forçant  le jeu pour l’un,  et  le second tourne autour d’Olympe dans un ballet un peu désarticulé.
Les costumes aussi sont en  rupture: Olympe porte une robe et corset faisant un rappel de l’époque, mais les deux personnages masculins sont habillés « comme aujourd’hui ». Représentent-ils l’homme en général, le tortionnaire masculin dans le passé et  au présent?
   Au delà d’une représentation perturbée par des scolaires visiblement peu préparés au thème traité, on peine à s’accrocher à cette histoire qui contient plusieurs strates que l’écriture n’éclaircit pas toujours et que les différences de jeu n’aplanissent pas.

Julien Barsan

Théâtre du Lucernaire jusqu’au 4 janvier à 18h30.

Les rêves de l’amour ou le mariage de Balzaminov

Les rêves de l’amour ou le mariage de Balzaminov, par le théâtre National de Saint-Petersbourg, Masterskaîa, l’Atelier, mise en scène Grigori Kozlov, en russe surtitré en francais.

photo-2Pour sa 19ème édition du Festival Russe, Richard Martin directeur du théâtre Toursky et toute son équipe ont accueilli 200 artistes russes, dans le cadre de la saison théatrale de Saint-Petersbourg à Marseille, avec un grand succès public. A cette occasion, les spectateurs ont découvert une très jeune troupe crée en 2010 par Grigori Kozlov sur la base de ses comédiens rencontrés à l’Académie d’Art Dramatique de Saint-Petersbourg où il enseigne.
C’est aussi l’opportunité de révéler un auteur classique russe peu joué en France, (en dehors de ses pièces comme La Forêt  ou L’Orage),  mais beaucoup joué en Russie. Ostrovski n’est pas Tchekhov, et ses comédies, des chroniques familiales n’ont pas toujours une dimension universelle.
Ecrite en 1861 cette pièce dépeint l’amour envahissant d’une mère veuve pour son fils Micha Balzaminov,  et le début de vie de ce fils un peu ridicule. Ses rêves  d’enfant  sont d’une grande banalité  comme ses désirs. Cette pièce, trois heures avec un entracte est plus perverse qu’elle n’y paraît: elle dénonce l’absence d’ambition d’un homme qui  veut vivre pour l’argent (acquis par un potentiel mariage arrangé) et le bien-être matériel.
Bref, un
e métaphore loin d’être innocente de la part du metteur en scène sur l’état de la société russe d’aujourd’hui. Certaines scènes sont trop longues notamment dans la deuxième partie, mais le jeu des deux comédiens et surtout des sept comédiennes pleines de charme, est lui toujours rempli d’un dynamisme et d’une ferveur que l’on rencontre souvent avec les troupes russes.
Quand la tension comique s’effrite, un chant ou une danse rythmée réveiillent l’écoute du public. L’enthousiasme et l’énergie des artistes tous à l’écoute les uns des autres sont communicatifs, dans un espace de jeu simple. Une table, deux chaises et une théière à cour, un banc,  à jardin; un lit en fond de scène et en arrière une toile dont le centre s’ouvre pour les entrées et sorties des acteurs.
La musique en particulier Chopin (un clin d’œil à leur voisin de Pologne), très présente complète la mise en scène. Pas de projection vidéo sophistiquée ou d’effets de lumière,  mais un texte, des acteurs, et un public ouvert et curieux: les trois éléments de la cérémonie théâtrale sont bien présents et c’est l’essentiel ici.

Jean Couturier

Spectacle donné au théâtre Toursky le 24 novembre.

www.vteatrekozlov.net

www.tousky.org

 

Je suis


Je suis, spectacle en russe surtitré en français, texte et mise en scène de Tatiana Frolova.

Nous avions pu découvrir cette troupe étonnante venue de Komsomolsk sur amour, en 2012 avec Une Guerre personnelle au Festival Sens Interdits organisé par Patrick Pe au  du Théâtre des Célestins de Lyon. Inspiré par la bouleversante chronique d’Arkadi Babtchenko,  correspondant de guerre en Tchétchénie, ce spectacle avait été invité auparavant au Festival Passages de Nancy, par Jean-Pierre Thibaudat, grand arpenteur de la Russie.
Le Théâtre KNAM créé en 1985 sous le régime soviétique bénéficie d’une salle de treteplaces dans « une petite ville de 300 000 habitants ». La perestroïka lui permet de monter ses premiers spectacles, La Métamorphose de Kafka, Quai Ouest de Koltès et Hedda Gabler d’Ibsen. Mais en 2006, la compagnie se tourne vers le théâtre documentaire avec Endroit sec et sans eau et Une Guerre personnelle. Invitée en France, laa compagnie travaille sans subvention, et les cinq membres vivent de petits boulots, sans planning précis pour présenter des créations abouties, « conditions extrêmement favorables pour tout artiste » !
Je suis, spectacle sur l’oubli, retrace l’itinéraire des familles déchirées, anéanties, séparées par la révolution soviétique, dont les aïeux survivants s’engloutissent dans la maladie d’Alzheimer et aussi dans la légende de la construction de la ville  de Komsomolsk-sur-Amour. Soit-disant bâtie par la vaillante jeunesse communiste, mais en réalité par  des déportés au goulag et plus tard par des prisonniers de guerre, Komsomols-sur-Amour continue à célébrer somptueusement l’anniversaire de sa naissance, sans que les élus prononcent un mot à la mémoire des constructeurs, morts à la tâche.
Construit sur la superposition irréelle d’images audiovisuelles, sur le plateau et dans la salle, Je suis retrace la généalogie des protagonistes, les babouchkas, les diedouchkas, arrêtés, exilés, dépouillés de leurs biens, dont beaucoup disparaissent. Il y a aussi la maladie de la mère de Tatiana qui s’obstine à vouloir retourner à la maison, alors qu’elle est aux côtés de sa fille qu’elle ne reconnaît plus.
Les souvenirs anciens remontent, la robe qu’elle a eu le droit de se coudre pour tout salaire après des mois de travail, les efforts pour élever les enfants, envers et contre tout : »J’ai fait ce que j’ai pu pour que ton frère et toi ne soient pas des mauviettes ! ». Le jeu de petits portraits dessinés qui se superposent et disparaissent donnent une dimension ludique et émouvante à ce terrible massacre, qui connaît encore des résurgences.
Le cauchemar n’est pas oublié à Komsomolsk-sur-Amour et ce n’est pas le régime actuel qui parviendra à le résorber ! Une belle émotion…

Edith Rappoport

Théâtre de Poche de Genève, 7 rue du Cheval blanc, jusqu’au 1e décembre, lundi, vendredi à 20 h 30, mercredi, jeudi, samedi à 19 h, dimanche à 17 h, relâche mardi.

Réservations+44 (0)22 310 37 59

http://www.lepoche.ch

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Rencontre avec Fabrice Luchini

Rencontre avec Fabrice Luchini dans le cadre du forum Télérama au théâtre de la Ville

 

photo  « Nous ne faisons pas vivre les textes, nous restituons la vie qu’il y a dans les textes » nous dit Fabrice Luchini lors de cette rencontre avec le public, animée par Fabienne Pascaud. qui  l’a interrogé  sur la question du public et de son lien avec lui.
Pour Fabrice Luchini, le théâtre est un rituel à trois intervenants, l’auteur, l’exécutant, le comédien qui doit être au service de l’auteur et le public. Ce public doit faire l’effort de se hisser à la hauteur de ce qu’on lui propose.
Même si aujourd’hui il avoue jouer une pièce de boulevard de Florian Zeller qui ne demande pas d’effort pour « qui ne veut pas se prendre la tête ».
Fabrice Luchini préfère un public qu’il qualifie d’ « Actant », un public non aliéné, et il cite Michel Bouquet qu’il admire, «Ils ne viennent pas te regarder jouer, ils viennent jouer avec toi !». Il cite Thomas Bernhard qui invite le comédien à ne pas pactiser avec le public afin de ne pas trahir les propos d’une œuvre.
Il parle de Louis-Ferdinand Céline qu’il va rejouer en janvier au théâtre Antoine, avec cet auteur le public acquiert sa condition d’ «Actant», il lui permet de progresser, dans ce cas le comédien transmet la puissante énergie du texte. Au décours d’une question il parle de l’ambiguïté de Céline,  à la fois formidable écrivain et homme très discutable vu ses prises de positions pendant la deuxième guerre mondiale. « Un être génial peut être un homme dingue et immonde » c’est effectivement de cette réalité que va parler le comédien, entre douleur et admiration pour celui qui a écrit le « voyage au bout de la nuit », « un pavé immense dans l’histoire de la littérature, un hymne aux hommes à la pauvreté et la misère ».
Fabrice Luchini invite les spectateurs à lire et à écouter Roland Barthes ou Charles Péguy dont il lit un extrait de  L’Argent en guise de conclusion.  « Ainsi les ouvriers n’ont point conservé les vertus ouvrières et c’est la petite bourgeoisie qui les a conservées. La bourgeoisie capitaliste elle seule a tenue le coup, elle a tout infecté, elle s’est infectée elle-même et a infecté le peuple de la même infection. Elle a infecté le peuple comme antagoniste et comme maîtresse d’enseignement. Elle a infecté le peuple elle-même en elle-même et restant elle-même. Si la bourgeoisie était demeurée non pas tant peut être ce qu’elle était que ce qu’elle avait à être et ce qu’elle pouvait être,  la classe ouvrière ne demandait qu’à demeurer ce qu’elle avait toujours été la source économique de la valeur qui se vend »
Au bout d’une heure et quart d’intervention entrecoupée de questions du public, le comédien se demande comment il va retrouver l’énergie qui lui permettra de rejouer le soir même sur scène, c’est aussi cette fragilité qui est belle.

 

Jean Couturier

Journée Télérama au théâtre de la Ville le 20 novembre

 

 

 

 

Antigone

Antigone, texte de Valeria Parrella, mise en scène de Luca De Fusco

 

Antigone4Directeur du Teatro Mercante, Teatro Stabile de Naples et directeur artistique du Festival de théâtre de Naples, Luca De Fusco est un metteur en scène aguerri qui s’attaque au mythe d’Antigone d’après Sophocle, revisité à l’aune de notre temps par la dramaturge Valeria Parrella, une plume envoûtante à la prose épurée de subtile teneur philosophique.
Certes, comme dans le mythe originel, se tiennent sur le plateau de théâtre, le chœur – représenté par le Choryphée et une femme du peuple -, le Législateur Créon dont le nom n’est jamais prononcé, un garde de celui-ci, et Hémon, le fils du Législateur amoureux de sa cousine, la nièce même de Créon qui n’est autre qu’Antigone. Sans oublier le devin Tirésias, interprété par une femme qui fait le récit de son aventure, basculant d’un genre à l’autre.
Antigone, la jeune femme subversive fait preuve de rébellion citoyenne en refusant que que son frère ne soit pas inhumé. Or, Polynice ne gît pas  comme chez Sophocle sur la terre dévastée du désert que des oiseaux de proie aux cris stridents survoleraient.
Ce frère est paradoxalement retenu par le fil d’une vie artificielle  en état de mort clinique et sous assistance respiratoire depuis treize ans La destinée fraternelle est terrible pour les deux sœurs en désespérance, Ismène et Antigone qui veillent en vain sur un lit d’hôpital, l’homme blessé.
La dramaturgie d’aujourd’hui récupère celle d’hier par le biais de la question législative du droit à l’euthanasie. Peut-on consentir raisonnablement à un acharnement thérapeutique dont l’issue est fatale ? Peut-on refuser la sépulture à un défunt ? Les questions se rejoignent.
La pièce fait débat à l’intérieur même de la vision du droit, d’un côté selon la rigueur du législateur, et de l’autre selon la souffrance affective d’Antigone. Le couple qui fait le chœur antique ne se risque surtout pas à prendre position pour tel ou tel, car chacun ne trouve sa petite musique qu’à partir de sa propre porte intérieure.
Pour lors, le Législateur condamne Antigone, sa nièce, à un emprisonnement à vie, l’occasion pour la femme de lettres italienne Valeria Parrella de passer au crible l’état actuel de nos prisons européennes, qu’elles soient italiennes ou françaises.
Saleté nauséabonde, trop grande proximité des détenus dans des cellules réduites et surchargées, la réflexion est ébauchée sur l’état des lieux pénitentiaires forcément inacceptable.
L’apport de la vidéo est un élément essentiel dans la mise en scène de Luca De Fusco, que la musique originale et lancinante de Ran Bagno accompagne.
Une boîte noire inspirée par le scénographie de Maurizio Balo fait apparaître tel visage, celui d’Antigone ou bien celui de Créon démesurément agrandi, tandis que le public contemple les personnages grandeur nature installés dans le lointain de la perspective et des échelles relatives que soulignent astucieusement les éclairages de Gigi Saccomandi.
Le chœur populaire est installé en bas de la structure, une crèche en miniature, et les grands de ce monde – dont l’Inquisiteur – ont accès au recul magistral des hauteurs élevées. Antigone et Le Législateur sont infiniment proches avant de se détourner l’un l’autre, dos à dos. Hémon, le fils, est pathétique au sens fort, tentant de faire entendre raison à son propre père, un puissant de ce monde. Tirésias joue de la confusion du féminin et du masculin avec tact. Des portraits, des figures, des fantômes vivants et des images mythiques impondérables habitent notre mémoire. Cette petite communauté s’entrelace à l’infini, jetée sur la scène. Même la vision de la prison, fort stylisée et épurée, dégage la noblesse de toute humanité, légitime dans ses exigences de reconnaissance et de respect minimal de survie. Une partition scénique qui rappelle le jeu de marionnettes et de portraits vidéo de Denis Marleau. Avec Gaia Aprea, Anita Bartolucci, Gianluca Musiu, Giacinto Palmarini …

 

Véronique Hotte

 

Jusqu’au 29 novembre 2013. Théâtre de Chaillot. Tél : 01 53 65 30 00

Comme si j’étais à côté de vous

Comme si j’étais à côté de vous (Lettres de Diderot à Sophie Volland), mise en scène de Dominique Lurcel.

Diderot VollandDominique Lurcel, metteur en scène de la compagnie Passeurs de Mémoire propose un spectacle bien d’actualité puisque  c’est en 2013 le 300 ème anniversaire de la naissance de Diderot, notamment à Langres, sa ville natale. Avec un spectacle réalisé à partir des lettres que se sont échangé le philosophe et sa maîtresse Sophie Volland, qui vivait éloignée de lui. Enfin, avec les seules lettres écrites par Diderot-il n’a pas été retrouvé une seule lettre écrite par Sophie Volland.
Installé au Grandval, dans la demeure du baron d’Holbach, Diderot dit toute son angoisse de ne pas recevoir de courrier aussi souvent qu’il le voudrait, guette les coursiers qui reviennent de la ville et devient irritable quand il n’y a pas d’enveloppe pour lui.
Tout ce petit monde, vit, reçoit, joue et se promène dans cette  demeure campagnarde proche de ce qu’est aujourd’hui Sucy-en-Brie, en banlieue parisienne. Et Diderot travaille aussi à  son grand projet d’encyclopédie. L’auteur de La Religieuse (dont la mise en scène d’Anne Théron résonne encore, (voir Le Théâtre du Blog) est  d’une incroyable liberté, parfois direct, dans sa manière de s’exprimer; ses lettres parlent d’amour et  d’éloignement, mais aussi de politique, de religion. Il y a plusieurs étages dans cette fusée et il est parfois  difficile de suivre le fil de la pensée  vivace et incarnée de Diderot.
Une fois de plus on trouve chez Dominique Lurcel un spectacle sérieux, très en place et où tout est fait pour  promouvoir des idées mais où on peut rire aussi; ici, le théâtre se fait petit, le fond est préféré à la forme, au risque d’être un peu didactique.
Mathieu Desfemmes campe un Diderot un peu excité sans cesse en train de bouger avec trop de gestes superflus. Quand on entre, on le trouve en petite foulée autour du plateau, faisant des étirements avant de commencer à jouer. Il est accompagné d’une pianiste (Florence Pavie) qui ponctue trop rarement les paroles du comédien avec un jeu d’une légèreté qui contraste bien avec l’empressement de Diderot. Une statuette posée sur le piano incarne Sophie Volland mais, comme elle est dans la ligne de mire de la pianiste, on ne sait pas toujours qui Mathieu Desfemmes regarde, à qui il s’adresse.
Après Le Contraire de l’Amour où il était question du journal de l’Algérien Mouloud Feraoun incarné par l’excellent Samuel Churin, Lurcel reprend la formule comédien/musicien avec peut-être un peu moins de force mais le spectacle semble encore un peu fragile et on peut faire confiance à Dominique Lurcel: une fois rodé, il montera en puissance.
Julien Barsan
 Théâtre Berthelot les 13 et 14 décembre et au musée Cognacq-Jay du 12 au 30
mars.

 

 

Promenade obligatoire, marche pour huit poppeurs

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Promenade obligatoire, marche pour huit poppeurs, chorégraphie d’Anne Nguyen

 

Les danseurs marchent énergiquement, de cour à jardin, en une traversée ininterrompue, dans des allées de lumière dont l’intensité varie subtilement. Ils passent un par un, puis par deux, puis par grappes, comme huit mondes anonymes, figures totem chargées d’énergie. Le poids des bras se fait sentir, comme des sémaphores et jouent entre désarticulation et désynchronisation. Tout est ordonnancé de façon précise, millimétrée, dans un environnement sonore en plusieurs plans et registres, avec enclumes, grincements, perceuse et dépaysement (musique originale de Benjamin Magnin).
«Pourquoi est-ce beau ? me demandais-je. Pourquoi la danse est-elle belle ? Parce que c’est un mouvement contraint, parce que le sens profond de la danse réside justement dans l’obéissance absolue et extatique, dans le manque idéal de liberté». Le titre de la chorégraphie est emprunté à Ievgueni Zamiatine, dans son œuvre de science-fiction intitulée, Nous autres, où l’utopie vire au cauchemar, dans une société totalitaire… vous avez dit imaginaire…?
Anne Nguyen, dans sa proposition chorégraphique, nous mène dans un monde robotisé et discipliné, jouant sur l’identique et le dissemblable. La chorégraphe est issue de la danse hip hop et break, qu’elle déstructure. En résidence pour la saison, au Théâtre 71, elle travaille avec les poppeurs dont le principe de base repose sur la contraction et la décontraction des muscles, en rythme.
Danseurs sans visage et comme déshumanisés, ils sont plus proches de gymnastes concentrés et tendus, inaccessibles. Ils évoluent en un ressac permanent, jouant entre accélération et décélération, lenteur et rapidité, solitude et regroupement, harmonie et dysharmonie, provoquant et défiant l’espace. L’un marche, plaqué au sol, dans l’ombre de l’autre.
Ils quittent à un moment le glissement continu latéral et travaillent la diagonale, l’angle, les saccades. Ils se rencontrent parfois, se touchent et s’enchevêtrent, ou semblent aussi comme englués. Les lumières les englobent, géométriques, et deviennent des quadrillages au sol, comme des grilles, évoquant déshumanisation et emprisonnement
Le mouvement décomposé fait penser à la fabrication d’un dessin animé, composé planche après planche, avec juxtaposition d’images. Chacun est une pièce de l’ensemble, comme un petit Meccano.
Au chant du coq, la lumière du plateau décline et le petit matin monte. A-t-on, avec eux, marché sur la lune, ou sommes-nous aussi devenus des lignes brisées, hors de tout système de communication ?

 

Brigitte Rémer

 

 

Spectacle vu le 13 novembre, au Théâtre 71-Scène nationale de Malakoff. Tournée en France, de janvier à juin 2014. Site : www.compagnieparterre.fr

 

L’artiste et son monde

L’artiste et son monde, une journée avec Jean-Claude  Gallotta;

photoCette journée avec un chorégraphe comme celle organisée pour  cet artiste le 23 novembre, correspond bien à sa personnalité.  Jean-Claude Gallotta le dit « Le monde de l’artiste est forcement mâtinée de rencontres, de frottements de chocs, de désirs. …  En danse, le partage n’est pas une option, il en est l’un des éléments constitutifs». Il ouvre cette première  journée de rencontres, d’autres suivront avec Angelin Preljocaj en janvier et José Montalvo en mai.
Le public est de plus en plus motivé par ce type de découverte, qui lui fait mieux comprendre les mécanismes de la création artistique. La rencontre tourne autour de la dernière pièce présentée ici par le chorégraphe, Yvan Vaffan. Il s’agit d’une re-création d’une chorégraphie de 1984, une façon pour lui, d’interroger le passé et de travailler avec sa compagne Mathilde Altaraz sur la mémoire d’une œuvre, comme il l’a déjà effectué avec Daphnis et Chloé présentée en 2011 au théâtre des Abbesses. Les costumes n’ont presque pas changé, mixant des vestes sombres surmontant des étranges plastrons et des culottes à lanière  que l’on pourrait rapprocher des tenues tribales africaines.
Ce ne sont plus  Henri Torgue et  Serge Houppin qui font la musique,  mais Stiggal. Les mouvements de groupes et les très beaux solos ou trios,  pleins de sensualité , reprennent vie avec de nouveaux danseurs qui n’étaient pas encore nés à la création. Il est intéressant pour le spectateur curieux, d’aller voir la captation de ce spectacle faite en 1984 sur le site de Numéridanse TV, après avoir vu le spectacle dans la salle jean Vilar.
Le spectacle, qui n’a pas vieilli, est léger et joyeux; il peut être considéré par certains,  comme anecdotique et sans fil conducteur, mais il a reçu un très bon accueil de la part du public.
Cette journée a mobilisé une grande partie du personnel du théâtre National de Chaillot, et toute la troupe  du chorégraphe qui a envahi les différents espaces. Du grand foyer où a chanté, accompagnée d’un pianiste,  la danseuse  Georgia Ives au moment du déjeuner, à la salle Jean Vilar qui a vu se dérouler une rencontre un peu longue, avec Jean-Claude Gallotta, la chanteuse Olivia Ruiz, ( qui a fait une création avec lui sur la musique de L’Amour sorcier de Manuel de Falla, et Didier Deschamps., le directeur de Chaillot?
Puis une très intéressante lecture démonstration d’Yvan Vaffan  s’est déroulée avec le chorégraphe, qui a expliqué certaines de ces scènes. Cela lui a permis de souligner le coté novateur et provocateur de cette chorégraphie pour l’époque. Cette lecture à mise à contribution  tous les danseurs et danseuses, qui, pour certains,  avaient déjà participé aux cinq ateliers pratiques de la matinée.
Quatre cents spectateurs ont suivi cette journée avec une vraie ferveur.

Jean Couturier

 Spectacle joué du 19 au 23 novembre au Théâtre National de Chaillot

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