Montagne 42 festival ARS numerica

Festival Ars Numerica, (deuxième édition) à la  Scène nationale de Montbéliard.

 

Montagne 42, texte, film et mise en scène de Florent Trochel.

Montagne 42 festival ARS numerica 13-montagne42_hana-san-studio_audrey-liebotLe numérique est dans le vent, partout, à toute heure et chez tout le monde,  et rien ne semble  échapper à cette récente O.P.A., en particulier sur les disciplines artistiques. Dernièrement, c’était la littérature dite numérique qui était à l’honneur en septembre dernier au festival Chercher le texte au Cube d’Issy-les-Moulineaux avec deux soirées de performances réalisées par des artistes. Fondées sur  des outils numériques des plus pointus mais assez décevantes quant au résultat.
Avec entre autres, des poèmes de Philippe Bootz qui sur l’écran, avaient une  lisibilité perturbée par le son de trois instruments de musique, dont des percussions, l’écriture intuitive d’un téléphone portable (Cécile Portier),  ou encore la poésie à demi-mots de Pierre Fourny. Sur une tablette, il coupait les mots d’un trait horizontal pour associer ces des moitiés de mots à d’autres mots pour en former de nouveaux. Fourny était celui qui s’en sortait le mieux mais on ne voyait pas très bien ce que, dans son cas, le numérique donnait de plus à cette performance qu’on avait vu ailleurs avec de simples cartons.

Après une résidence à la Scène numérique Numérica, un bâtiment neuf, assez  laid mais  fonctionnel avec un  vaste et haut espace de jeu, un peu en dehors du centre de Montbéliard, Florent Trochel, jeune réalisateur et metteur en scène, passé par L’Ecole du Fresnoy-Studio national, présente une sorte de « fable-fiction introspective » où il a voulu associer théâtre et  vidéo.
Sur un thème qui pourrait être celui d’une BD et qui, dit-il, « sonde notre rapport à l’immensité: un astrophysicien qui aurait identifié la fameuse matière noire (les mots désignent « une catégorie de matière hypothétique jusqu’à présent non détectée, invoquée pour rendre compte d’observations, notamment les estimations de masse des galaxies ») a disparu il y a quarante ans, lors d’une mission spatiale. Sa fille Vera a décidé de s’en aller sur ses traces dans le cosmos…

Elle raconte des faits survenus sur plusieurs époques et l’homme qui était son père, ne l’a jamais connue, puisqu’elle est née après sa mort, grâce à une insémination artificielle. Il y a aussi parmi les personnages quelqu’un d’intéressant, le Président de la République du pays qui est un enfant visiblement très précoce. Florent Trochel parle du quotidien, un peu à la façon de Joël Pommerat  dont il a  sans doute subi l’influence mais il veut aussi nous emmener dans le silence du cosmos. Blaise Pascal n’est pas loin avec son fameux:  » Le silence des espaces infinis m’effraie ».
Il y a donc aussi puisqu’il s’agit de théâtre, de personnages incarnés sur le plateau par de vrais comédiens, tous impeccables: Adèle Jayle, Hugues Dangréaux, Léna Dangréaux, Pierrre Grammont. « J’ai, dit-il,  basé  le  récit  sur   des écrits scientifiques que  j’ai  » retraduit  » dans  ma  langue. En  même  temps, j’ai voulu  développer  une  histoire qui aurait les dimensions d’un mythe, une histoire qui parlerait de la recherche  de la connaissance.
Florent Trochel a imaginé-il n’en est pas à son coup d’essai puisqu’il avait déjà créé Démangeaisons de l’oracle en 2011 à Ars Numerica-et réalisé habilement un espace d’une grande  profondeur où les corps bougent dans un espace irréel.
Il y a des séquences virtuelles mais aussi nombre d’effets lumineux sur un écran au sol, et c’est d’une prodigieuse virtuosité quant aux images et aux lumières colorées. Mais, curieusement et cela manque un peu d’unité, Florent Trochel a aussi recours à des  jets de bon vieux fumigène à plusieurs reprises, ce qui est pour le moins inattendu! Les images ainsi créées doivent beaucoup à la musique-trop envahissante ce qui ne facilite pas les choses-créée par Olivier Mellano.

D’autant que les projections vidéo ont ici plusieurs fonctions: à la fois servir de base à une structure narrative mais aussi créer des espaces virtuels pour les acteurs, et ces hommes et ces femmes au corps bien réel ont parfois un statut de personnage fictif en trois dimensions. Les images numériques surlignées par  une musique  et des effets sonores permanents,  entrent inévitablement en conflit  avec un texte très bavard et au scénario compliqué. La synthèse entre toutes ces informations qui déboulent sur le spectateur ne se fait  donc pas sur le plateau.
Il faudrait d’abord et surtout que Florent Trochel arrive à beaucoup mieux maîtriser la technique du scénario. Et ce qui était déjà vrai pour, en vrac: Les Perses d’Eschyle, Peines d’amour perdues de Shakespeare, Le Mariage de Figaro de Beaumarchais,  une pièce de Labiche, ou de Fassbinder (et on peut se demander ce que l’Ecole du Fresnoy  a prévu comme enseignement de ce côté-là!), l’est resté pour une écriture contemporaine fondée sur un scénario.
Encore une fois, mixer images de synthèses, musique électronique, voix HF, effets sonores et lumineux, narration, dialogue et mouvements d’acteurs sur un plateau, relève sans doute du pari impossible. Aimer c’est choisir, et là, on ne sait pas trop où l’on va; il n’y a  pas « fusion entre vidéo et théâtre qui sonde notre rapport à l’immensité » comme l’avance  un peu vite le programme. Et  pour « le voyage sensible et la traversée onirique » proposés par Florent Trochel, désolé mais là, il faudra repasser…

Dans L’Humanité augmentée, Eric Sadin parle très justement d’un rapport totémique à la technique et cite Jacques Ellul: « Ce n’est pas la technique qui nous asservit aujourd’hui mais le sacré transféré à la  technique ». Effectivement, tout se passe ici et ailleurs, comme si le recours aux nouvelles technologies participait d’une sorte d’idolâtrie, ce qui permettrait de donner du sens à bon compte à n’importe quelle historiette racontée sur un plateau et ce qui éviterait aussi de bosser sur une véritable dramaturgie.
Mais on le sait, la divinité numérique n’a pas aucune efficacité miraculeuse dans le domaine du spectacle vivant, surtout quand il faut faire vivre ensemble des acteurs et des signaux provenant de machines, bref quand il faut concilier  au sein d’une même unité artistique, le familier et le surhumain ou le surnaturel. Et la science-fiction n’a jamais fait bon ménage avec l’acte théâtral…
Que le domaine du spectacle vivant  ne puisse échapper à cette numérisation d’autant plus sournoise qu’elle en met plein la vue, c’est devenu une lapalissade mais il restera toujours à maîtriser le fonctionnement global d’un travail artistique…

Ce spectacle, même s’il est un peu ennuyeux, mérite quand même d’être vu, ne serait-ce que pour prendre conscience que cette dynamique électronique, aussi sophistiquée soit-elle, ne résout pas tout. Les élèves de collège qui étaient là, n’en semblaient pas dupes, ce qui est plutôt bon signe…

Philippe du Vignal

Scène nationale de Montbéliard jusqu’au 6 novembre,  et ensuite au Paris-Villette du 6 au 9 février, puis en tournée.

 

 


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