Pantagruel

Pantagruel pantagruel08Pantagruel, de François Rabelais, mise en scène de Benjamin Lazar.

Ce sont des géants-des êtres légendaires-qui sont les héros de ce fabuleux roman d’aventures qu’est Pantagruel. L’œuvre est issue d’un écrit anonyme, lui-même inspiré de traditions médiévales.
L’auteur de génie-on peut le dire ainsi-s’est appuyé sur ce matériau pour réinventer sa propre langue truculente, généreuse, grotesque, vulgaire, scatologique, joueuse, infiniment érudite et savante.
Tout le plaisir est pour le lecteur et spectateur, grâce à la mise en scène de Benjamin Lazar. Entre créations d’images et expressions ludiques, jeux de mots et facéties, la langue rabelaisienne revendique une vitalité première et « quinte-essentielle ».
L’épopée est fantastique et comique, c’est une farce invraisemblable et moqueuse, une fresque vigoureuse, à la fois réaliste et symbolique, en quête de vérité. Pantagruel, libéré de toutes contraintes, se lance à la conquête de lui-même et du monde, avec un appétit insatiable de toutes les connaissances, et tout lui est possible dit Benjamin Lazar. Une posture pour le moins moderne. En ce seizième siècle lointain, le principe structurel de plaisanterie repose déjà sur le sens et la signification. C’est un regard  moral et religieux mais aussi pédagogique ou politique que celui de Rabelais. Contre la glose et les sabirs des Sorbonnards, contre l’ignorance et la bêtise, l’auteur invente ici une culture d’inspiration humaniste.
Pour lui, l’homme est un géant spirituel infiniment libre dont la fécondité concrète et abstraite, effective et potentielle, crée une langue prolixe, fluide, grouillante et burlesque. À la lisière de cette apparente mais profonde désinvolture, sévissent la censure et les interdits qui peuvent mener au bûcher, tel l’éditeur Etienne Dolet en pleine Place Maubert, à Paris, en 1546.
Les petites bougies tremblantes, chères à Benjamin Lazar, ont été remplacées par des lampes électriques ou bien par une petite lumière placée sur le front d’Olivier Martin-Salvan, à la façon d’un spéléologue. Le comédien–une force de la nature éblouissante qui tétanise le public-chanteur lyrique et acrobate à l’occasion, bouffon majestueux et poète né, incarne le narrateur-son héros et l’ami Panurge…
Les lumières subtiles de Pierre Peyronnet offrent le jour incertain d’une pénombre de caverne et sont pour beaucoup dans l’onirisme de ce Pantagruel. Tout commence par le gigantesque arbre généalogique du héros, les circonstances chaotiques de sa naissance qui provoqua la mort de sa mère. Sont évoquées ensuite la force de son appétit relayé par un égal appétit de savoir, les villes universitaires-Bordeaux, Montpellier, Poitiers, Rouen… et la découverte de Paris dans un hiver mordant : « Les gueux du cimetière des Saints-Innocents se réchauffent le cul avec les ossements des morts ».
Vient aussi le conseil de son père pour les études avec sa fameuse lettre dont le héros et ses servants-déroulent et retiennent la grande surface de papier doré avec des baguettes de marionnettiste. Le compositeur David Colosio a recréé une musique du XVI ème siècle, avec cornet à bouquin et flûte (Benjamin Bédouin), guitare et luth (Miguel Henry). Enfin, advient la rencontre avec l’étonnant Panurge, succédant à Épistémon et aux autres professeurs : les compagnons sont en route désormais pour le pays de l’Utopie.
La scénographie et les costumes d’Adeline Caron s’appuient sur infiniment peu pour dire beaucoup. Au milieu des sons de cloches des moutons, des bêlements et des cris de bêtes, des bruits effrayants de la Mère-Nature, des gilets de bergers en paille et en raphia.
Le sieur Pantagruel porte, lui,  un  grand manteau de fourrure qui nous invite à pénétrer aussi en son for intérieur, physique et moral. Et il y a un lit de fortune et son drap de transparence pour la mère morte,  et le sommeil de son fils. Et pour évoquer la tempête essuyée dans les profondeurs maritimes, se promènent  dans le cadre de scène une multitude de méduses en papier doré, dans un ballet volatile de volumes légers et de délicates figures.
À l’écoute du message rabelaisien, l’art de Benjamin Lazar et d’Olivier Martin-Salvan défend le raisonnement et l’extraordinaire aventure esthétique de ce métier de vivre.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Athénée  Louis-Jouvet. T:  01 53 05 19 19 7 jusqu’ au 30 novembre.


Archive pour 14 novembre, 2013

Cosmos

Cosmos d’après Witold Gombrowicz, traduction de Georges Sédir, adaptation et mise en scène de Joris Mathieu.

 

34-nicolas_boudier-cosmos_h_c_dsc3088« Je vous raconterai une autre aventure plus étonnante… » Gombrowicz commence ainsi ce « roman sur la formation de la réalité », « une sorte de récit policier » fondé sur « un processus de suppositions, d’associations, d’investigations » essayant « d’organiser le chaos ». C’est donc une étrange enquête, « un rébus obscur »  où nous entraîne la compagnie lyonnaise Haut et Court, portée depuis quinze ans sur l’exploration d’univers visuels et sensoriels.
L’intrigue de départ est simple, puis tout se complique. Fuyant les tracas quotidiens de la ville, le narrateur et son ami marchent dans la campagne quand ils découvrent un moineau pendu à une branche. Ils trouvent toit et couvert dans une auberge voisine…
Les deux compères sont fascinés par Catherette, la servante à la lèvre fendue,  et par la fille de l’aubergiste, la belle Léna. Le maître de maison parle une langue improbable. Tel un réseau d’indices, depuis le moineau pendu et cette lèvre pendante, une série d’événements et de signes incompréhensibles s’enchaînent et s’entrelacent avec la cohérence d’un cauchemar que le narrateur cherche à décrypter. On navigue dans son univers mental entre la réalité et le fruit de son imagination. Qui a pendu le moineau, le bout de bois, le chat, et Lucien enfin ? Cela est-il vraiment arrivé ?
Pour ce voyage au long cours, Joris Mathieu a construit un dispositif visuel étonnant. Il mêle la projection d’un film narratif à des images fixes, et un plateau tournant fait glisser les acteurs de l’ombre à la lumière. D’une peinture de paysage bucolique, s’envolent tout d’un coup des nuées d’oiseaux noirs. Une loupe géante grossit de micro-événements  qui deviennent autant d’obsessions. » L’irruption brutale d’une absurdité logique » , chère  au créateur de Ferdydurke,  se manifeste ainsi tout au long du spectacle, avec une maîtrise admirable. L’espace feuilleté,
où gros plans et arrière-plans se superposent et  se dissolvent les uns dans les autres, est d’une grande beauté plastique et les acteurs, eux, évoluent dans une mascarade fantomatique.
La succession onirique des images nous plonge au cœur de la logique et de l’imaginaire de Gombrowicz mais le texte est souvent redondant quand, entre autres, l’aubergiste se lance dans son long récit, ou  quand  le narrateur déroule sans fin ses obsessions,  alors qu’elles sont présentes visuellement.
Et une diction et une bande-son dramatisantes alourdissent le spectacle. Où sont passés l’humour de Gombrowicz et sa faconde facétieuse ? La traduction, pourtant révisée par l’auteur en 1966 et ce surréalisme dans la veine d’un Bruno Schulz, mâtiné de Kafka sont aujourd’hui peut-être un peu datés. Pourtant, il faut voir ce spectacle pour les images qui nous propulsent dans le cosmos de l’enfant terrible de la littérature polonaise et remettent ses romans au goût du jour.

 Mireille Davidovici

Le Monfort 106 rue Brancion 75015 Paris ; 01 56 03 88  jusqu’au 16 décembre www.lemonfort.fr

Al Atlal (Les Ruines)

Al Atlal (Les Ruines) de Sharif Andoura, mise en scène de Matthieu Cruciani.

 

Al Atlal (Les Ruines) al-atlal-300x200Quand Sharif Andoura découvre la chanson fleuve d’Oum Kalsoum, Al Atlal, mise en musique en 66 par Riad Sunbati, sur un poème d’Ibrahim Naji, il décide d’en faire la matière d’un spectacle.
Il s’introduit dans la langue arabe qu’il affectionne et qu’il pratique, fort de son côté bi-culturel-il est né de père syrien-et essaye d’inventer un canevas dramaturgique avec le metteur en scène Matthieu Cruciani, et un parcours musical avec le compositeur Camel Zekri, présent sur le plateau avec son instrument, une guitare électrique aux résonances de oud.
Que dit le poème ? Il reprend un des thèmes majeurs de la poésie arabe mettant en mots le départ de l’amante et les traces qu’elle laisse, véritable champ de ruines. Métaphore, peut-être aussi à dimension patriotique, inscrite dans le contexte politique de l’époque, en Egypte. «Ô mon coeur, ne demande pas où est passé l’amour, il n’était qu’un château de mirages et s’en est allé. Sers-moi et bois en souvenir de ses ruines et raconte-moi tant que mes larmes couleront comment cet amour est devenu une légende».
A ce premier grand mythe, Andoura en adosse un second, et pas des moindres, avec l’immense poète Mahmoud Darwich, cherchant à décliner cette notion de ruines, qui lui sert de support. Il fait référence cette fois, à la Palestine, avec Le lanceur de dés, poème publié un mois avant la mort du poète, en 2008, sorte de testament : «Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis, moi qui ne fus pierre polie par l’eau pour devenir visage ni roseau troué par le vent pour devenir flûte… Je suis le lanceur de dés. Je gagne des fois, je perds d’autres fois. Je suis comme vous ou un peu moins »…
Point commun certes, la langue, mais il se peut que l’expérience sensible ne soit pas toujours transmissible au théâtre. Oum Kalsoum, femme de lumière et de compromis, grande diva récompensée par le pouvoir, et qui a déclenché la ferveur populaire, n’a peut-être pas grand-chose à voir avec l’homme de l’ombre et de l’exil, qu’est Mahmoud Darwich. Le lyrisme douloureux qu’il exprime dans sa recherche littéraire, tout autant que dans son engagement politique, confirme avec humilité que «la terre nous est étroite».
Que fait l’acteur sur scène ? Il dit les poèmes, comme pour un récital, mais ne pose pas de geste dramaturgique, allant parfois de cour à jardin sur le grand plateau de Sartrouville, sans véritable raison que de s’emparer du micro, posé à l’autre bout. Et, quelle que soit la langue, sa présence est plume face à ces deux célèbres figures.
A certains moments, l’extraordinaire orchestre accompagnant la chanteuse déferle, comme une marée montante, et l’acteur y superpose le texte, mais on entend mal et l’orchestre et le texte. A d’autres moments, le musicien y ajoute ses arpèges, et on essaie de capter les lignes mélodiques, mais on est en zone de brouillage. La leçon d’arabe de type Assimil, dans ce contexte, n’est ni drôle ni zélée, davantage un enfantillage : « Répétez… Ana Sherif, enta… , heyya Oum, homma.. etc », je suis, tu es, elle est…
Lorsqu’à la fin, petit effet, derrière un rideau de voile, apparaît le comédien, perruque noire à la Oum Kalsoum puis serre-tête et lunettes de soleil, copie conforme aux photos et foulard à la main, il est bien tard, il se met à chanter mais la magie n’opère pas.

 Brigitte Rémer

Vu le 5 novembre, au Centre dramatique de Sartrouville. Et le 14 et 15 novembre, à La Friche Belle-de-Mai de Marseille; les 19 et 26 mai, à L’Apostrophe, scène nationale de Cergy-Pontoise; les l9 et 30 mai, à La Nef de Saint-Dié.

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Trois sœurs

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Trois Sœurs d’Anton Tchekov, d’après la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène de Christian Benedetti.

  Le metteur en scène et directeur du Théâtre-Studio d’Alfortville avait déjà monté La Mouette et Oncle Vania dans une une mise en scène innovante .
 Un plateau en ciment, celui du sol d’un ancien entrepôt de vins, comme chez l’illustre Jacques Copeau au Vieux-Colombier. Pas de décors, des costumes qui sont ceux de la vie quotidienne actuelle, quelques accessoires indispensables, une salle qui reste toujours un peu éclairée, et des comédiens qui n’hésitent pas à observer de grands silences si nécessaire. Ils ont visiblement fait un long travail de compréhension du texte et ils  donnent une grande vérité à leur personnage, en parlant avec un débit très rapide. Comme souvent dans la vie, pendant un repas ou sur un portable dans le métro…Si bien que l’on retrouve un Tchekov comme à l’état premier, débarrassé de trop de petites coquetteries.
C’était parfois dans La Mouette, assez magique.
 Benedetti a remis le couvert cette fois avec Les trois Sœurs que nombre de metteurs en scène contemporains ont aussi recréé dont Langhoff. Et cela donne quoi? 
Sur le plateau,  vingt cinq chaises en hêtre blond verni, dont douze autour d’une longue table avec nappe blanche et les autres un peu partout.
Côté cour, un piano droit noir avec dessus, une photo du père des trois sœurs disparu (clin d’œil, c’est visiblement la tête d’Antoine Vitez qui fut le prof de Benedetti au Conservatoire…), une petite pendule murale et sur une chaise, très discret, le très fameux samovar, emblématique accessoire des mises en scène de Tchekov…(autre clin d’œil de Benedetti).
Pour le deuxième acte, dans la chambre d’Olga et d’Irina, deux petits lits blancs avec des paravents (les acteurs  manipulent eux-même,  vite et bien,  les éléments de décor). C’est tout et c’est suffisant.
 Au troisième acte, le vieux jardin, dépendant de la maison des Prozorov, avec sa terrasse et sa longue allée de sapins est ici évoqué par deux bancs de bois et une balançoire. Mais Benedetti n’avait guère d’autre choix…

Il sait faire circuler avec beaucoup de fluidité ses nombreux acteurs sur le plateau qui n’est quand même bien grand et les scènes s’enchaînent sans difficulté. Et il y a-et c’est très positif dans cette mise en scène-une connivence entre les personnages imaginés par Tchekov en 1900 et le public d’aujourd’hui.
Mais là où cela va moins bien, c’est dans le traitement qu’il inflige au texte. Dès les premières répliques, c’est un véritable marathon qu’il impose à ses acteurs. Et tous, y compris Benedetti lui-même qui joue le lieutenant-colonel Verchinine, boulent leur répliques avec une diction très approximative en deux heures chrono seulement. Comprend donc les répliques qui peut !
Au début, on est séduit par cette vérité ainsi rendue de la vie quotidienne mais très vite, comme cela tourne un peu au procédé, on écoute de moins en moins un texte inaudible dès le cinquième rang, et on en attrape donc une réplique par ci, une autre par là. 
Pourtant,  il semble que c’est avec une certaine lenteur dans le jeu que le public peut s’approprier chacun des nombreux personnages créés par Tchekov… Ce que Jacques Livchine et Hervée de Lafond avaient bien su faire avec leur mémorable Oncle Vania à la campagne.

  Benedetti dira sûrement que cette vitesse imposée aux acteurs participe d’une lecture  personnelle. 
On veut bien… mais ceux des spectateurs qui n’ont jamais vu Les Trois Sœurs, ont du mal à s’y retrouver. Quelques-uns s’en vont découragés. Sans doute, dans cette petite salle bourrée à craquer,  l’acoustique ne devait pas être la même le soir de cette première que pendant les répétitions, et les choses ont  dû,  depuis, bien s’améliorer. Il faudra revoir les spectacle dans quelques semaines; il a  visiblement besoin d’être encore rodé…
Par ailleurs, il est un peu difficile de  croire à la véracité de ces officiers russes, habillés au décrochez-moi ça et qui ont peu de présence et qui ressemblent à des soldats d’armée en déroute, sauf Verchinine sanglé dans son uniforme. Alors que dans la pièce-sinon on n’y comprend plus rien-ces officiers, comme nous l’avait précisé notre ami Gérard Conio, grand spécialiste de la Russie du 19 ème siècle- sont  l’équivalent russe de nos polytechniciens actuels  et représentent l’intelligentzia de cette ville de province…
 Quant à Olga, Macha et Irina en jeans ou robes actuelles, cela n’a rien de choquant mais il y a quand même un manque d’unité dans les costumes.
Mais  on l’impression que ce qui avait plutôt bien fonctionné pour les deux précédents Tchekov, trouve ici ses limites.
Cela dépend en fait des scènes et il y en a qui, grâce aux acteurs, gardent une belle émotion comme  au dernier acte, la confession d’André: “Où est-il mon passé? Où a-t-il disparu…” Et il y a la belle présence d’Isabelle Sadoyan qui joue Anfissa,la vieille nounou; elle est  absolument remarquable de vérité .
Alors à voir? A vous de décider… Ce n’est pas tout à fait Les Trois Sœurs de Tchekov, comme le dit l’affiche mais une lecture personnelle, plutôt réservée à des gens qui connaissent déjà bien la pièce et qui peuvent y trouver du  plaisir. Sinon, on risque d’avoir une image assez faussée de ces Trois Sœurs

Philippe du Vignal



Théâtre-Studio jusqu’au 14 décembre; et les 19 et 20 novembre au Théâtre du Beauvaisis à Beauvais (60); le 23 novembre à La Scène Watteau de Nogent-sur-Marne; du 16 décembre au 20 décembre au Centre Dramatique Régional de Tours; le 14 janvier 2014 au Théâtre Jacques Prévert d’Aulnay Sous-Bois (93) et du 20 janvier au 26 janvier à La Comédie de Saint-Etienne; les 30 et 31 janvier au Théâtre de Cachan (94); du 18 février au 22 février au Théâtre National de Toulouse. Le 8 mars au Pôle Culturel d’Alfortville (94) et du 14 mars au 22 mars 2014 à La Criée/Théâtre National de Marseille.

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