sophonisbe et la mort de pompée

Sophonisbe, et Pompée de Pierre Corneille, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman.

 

  Fille du général carthaginois Asdrubal, Sophonibe est pour les rois un objet d’échange. Son père la fiance d’abord au roi nu66074_pompee-cosimo-mirco-maglioccamide Massinisse, pour se garantir un allié avant leur départ à la guerre, puis au vieux roi Syphax, quand les alliances se renversent.
Sophonisbe aimait le premier époux qu’on lui destinait,  et ne le cache pas au second. La fortune des armes retourne la situation : et la voilà, épouse de Massinisse vainqueur, et sans pitié pour son vieil époux prisonnier. Ici, l’on entend l’avocat Corneille: Sophonisbe argumente, mais avec passion.
Elle est reine et donc ne peut être qu’à un roi. Or, n’est plus roi celui qui est vaincu et soumis par Rome, ni celui-le jeune et beau Massinisse- qui se soumet à Rome. Donc… Que faire, en effet, quand on n’est pas maîtresse de sa destinée ? Le devenir, se donner une colonne vertébrale. Ce sera, pour la princesse cathaginoise, sa gloire, et sa patrie. Les passions, l’amour, la jalousie–car Massinisse était, est et sera, promis à Eryxe, reine de Gétulie (c’est clair ? Non! Allez donc voir la pièce, vous comprendrez tout)- viendront mettre ici feux et flammes.
Ce Corneille-là, un quart de siècle plus tard, est toujours le bouillant auteur du Cid. Il a gardé intacte la force de sa jeunesse. C’est aussi l’auteur des fameuses stances à Marquise, qui ont permis à Georges Brassens de se moquer un peu de lui:  « Marquise si mon visage a quelque trait un peu vieux… » : on le reconnaît dans les plaintes du roi Syphax, grison trop amoureux, balayé par sa jeune épouse…
Pompée, comme Sophonisbe,  est marquée par l’admiration de  Corneille pour ses héroïnes, Cléopâtre et Cornélie, et pour  la force qu’il leur donne. L’Égyptienne veut bien, avec César, être reine du monde, mais non captive, si aimée, si “favorite“ soit-elle ; la veuve de Pompée fait assaut de générosité avec le même César, mais c’est pour mieux se venger de lui. Avec un sort plus heureux, Laodice dans Nicomède montrait la même fermeté, préservant sa gloire intacte. L’Eurydice de Suréna, vaincue pourtant à la fin par le destin et par le pessimisme tardif de l’auteur, fait partie de ces insoumises.
À côté de Cléopâtre, son frère Ptolémée fait pâle figure : incertain, influençable, il représente vraiment, pour Corneille, le sexe faible. César a évidemment plus d’allure, mais le personnage est miné, moins par sa passion pour Cléopâtre,  que par sa maladresse à aimer. Il fait rire : l’interprétation tire peut-être un peu sur la ficelle, mais il y a là, inscrite dans le texte, une belle ficelle à tirer.
Grâce à Brigitte Jaques-Wajeman, Corneille n’est plus un barbon. Elle a pris son temps  et est revenue avec persévérance sur les pièces qui lui tiennent à cœur, dont Sophonisbe et Pompée, jusqu’à les rendre entièrement à la vie. Ce travail-là fait vraiment œuvre. Aucun vide, rien n’est perdu. Les moindres « Ah ! » ou « quoi » offrent aux comédiens un tremplin de jeu efficace.
  L’analyse des comportements en politique: cynisme, opportunisme, louvoiements et trahisons diverses, est claire et forte, comme l’humour avec lequel l’auteur entraîne tout cela. Et c’est du vrai rire : ni dérision, ni second degré ni laide facilité d’ humoristes qui disent des bassesses en corrigeant par un lâche:  « Non, je rigole ». Ici, c’est le rire qui pointe les moments de vérité.
Et les grands enjeux politiques ne sont pas absents : qu’en est-il de la question du Nord et du Sud, dans ces deux grandes pièces qui appartiennent comme Nicomède et Suréna à la série des pièces dites coloniales? Elle retrouve aujourd’hui un écho surprenant, passionnant, avec l’instabilité des printemps arabes.
On ne va pas pinailler sur la scène d’exposition de Sophonisbe, assez  compliquée, dont les alexandrins sont trop martelés. Comme toujours (depuis La Place Royale, avec laquelle elle a  conquis le public), les jeunes comédiens choisis par Brigitte Jaques-Wajeman s’approprient Corneille avec une générosité, une liberté rare, et un culot de la même eau (forte !), autour de la très longue table de cabinets ministériels et royaux qui constituent le décor unique de l’affaire. Et n’oublions pas l’intelligence.
Cela va loin, vite, pour notre plus grand plaisir, et pour le plaisir particulier de découvrir une évidence : Corneille est difficile à lire mais est limpide sur un plateau. Voilà la découverte qu’il fallait faire :  il n’est pas un ennuyeux classique  mais un grand auteur de théâtre.

 

Christine Friedel

 

Théâtre de La Ville- Les Abbesses, en alternance jusqu’au 1er décembre. 01 42 74 22 77

 

 


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