Toboggan

Toboggan, texte et mise en scène de Gildas Milin

 

toboggan3On n’est pas vieux de la même façon : d’un côté, il y a les seniors, les vieux aisés ou plus des pays riches, de l’autre,  il y a les vieux, autrefois et parfois encore, dans certaines civilisations, respectés et honorées, aujourd’hui abandonnés, avec la restriction des services sociaux prônée par « le marché ». En attendant la mort, et en traînant ses handicaps, il faut bien vivre : on dit que la criminalité des vieux s’est multipliée par deux au Japon dans les dernières années (avant le tsunami). Quand on a demandé à ces « nouveaux délinquants » pourquoi ils avaient fait cela, ils ont répondu le plus souvent » je voulais qu’on s’occupe de moi ».
Dans un futur proche qui pourrait être tout simplement un « à côté » du monde tel qu’il est, Gildas Milin a imaginé une bande de vieux, tous plus ou moins malades ou handicapés, qui décident d’assassiner un jeune agent de sécurité, ensemble, à mains nues, pour avoir la chance d’être arrêtés et conduits dans un centre spécialisé où ils auraient trois repas par jour et quelqu’un à qui parler.
Une jeune fille vient faire le chien dans ce jeu de quilles, tout en nouant un lien possible , malgré tout, entre les générations. Comme pour chacun de ses spectacles, l’auteur a étudié sérieusement les données économiques, géopolitiques, anthropologiques, biologiques, psychologiques de la question.
Il a tiré de ce travail une pièce dont l’intrigue est très simple, le jeu forcément répétitif, entre la violence infligée à leur proie par la bande des vieux et leurs propres maux et plaintes. Et cela donne un spectacle très fort. D’abord, parce qu’il est beau à voir, avec une scénographie (de l’auteur et de Françoise Lebeau) à plusieurs plans : rideaux en lames de plastique, comme dans les hôpitaux, qui jouent de belles transparences et opacités, et d’un bruit glaçant ; derrière, un haut dérouleur de papier ou apparaissent de belles images hors du temps, répondant à l’instant joué. Ajoutons un piano baladeur et un « inspecteur-contrôleur » qui interrompt l’action pour donner la distance nécessaire, contrôlant surtout la réaction du public…
Ce qui donne corps à l’affaire, c’est la bande de comédiens, le collectif des « vieux » réuni sur le plateau : Catherine Ferran, Michèle Goddet (ou Clémence Azincourt, qui l’a remplacée un soir où elle était blessée), Gaël Baron, Jacques Pieiller et Gildas Milin lui-même (en meneur, comme il se doit) se sont entraînés ensemble comme on pratique des arts martiaux.
Ils se sont formés en meute, à laquelle « la victime » (le très acrobate Guillaume Rannou) est en proie et que vient perturber la jeune fille ( Anna Lien).
Voilà, c’est violent, c’est toujours pareil, on ne peut plus les voir, et pourtant on ne les lâche jamais, ces vieux « affreux sales et méchants ».
C’est qu’ils ne sont pas si méchants, se forcent au crime, solidaires et loyaux entre eux. Tout est tellement “trop“,  qu’on rit pour se défendre, on rit contre la fatalité, que l’on soit jeune ou vieux. Gildas Milin en fait son propos : attention aux liens entre générations, rompus, faussés, cachés, pervertis. Le théâtre permet de regarder le désastre, sans peur.


Christine Friedel

 

TGP de Saint-Denis. À voir à l’Echangeur de Bagnolet du 30 novembre au 6 décembre – 01 43 62 71 20

Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers


Archive pour novembre, 2013

Le Moche, Voir clair, Perplexe

Le Moche, Voir clair, Perplexe, de Marius Von Mayenburg, mise en scène Maïa Sandoz

 

trilogieCinq acteurs dont un musicien pour pas loin d’une vingtaine de personnages des trois brèves pièces de Marius Von Mayenburg (dont on avait pu voir Visage de feu au Théâtre National de la Colline) : cinq athlètes accomplis, Serge Biavan, Adèle Haenel, Paul Moulin, Aurélie Vérillon, Christophe Danvin. Cette économie-là, c’est la moindre des politesses –et des performances- pour un auteur qui se veut aussi incisif, désossant les rapports banals, au travail, dans le couple, jusqu’à l’absurde. Le Moche est une fable sur le règne du marketing. Lette est fier à juste titre de son invention d’un connecteur électrique à haute technicité. Oui mais, c’est son assistant qui ira présenter la trouvaille au congrès international. Pourquoi ? Parce que lette est moche, et que ça ne fait pas vendre. Ça ne l’empêche pas de travailler, d’être heureusement marié, mais ça ne fait pas vendre. Il passe, non sans risque, par la case-chirurgie esthétique, et tout se retourne, il devient le meilleur vendeur du monde. Mais…Pour la suite, il faut évidemment imaginer le pire, et même une cascade de pire en pire, dans la destruction de l’identité par la logique du marché. Voir clair joue sur un secret de famille et sur le glissement constant des personnages d’un sentiment, d’une émotion, d’une intention à une autre. Couple ou pas couple, entre la femme de ménage et son bizarre patron ? Complicité ou pas entre le voleur de bijoux et celle qu’il a introduite dans le mystérieux appartement, sous prétexte de ménage ? Et pourquoi ces rideaux éternellement fermés ? Le suspense est tendu par la contradiction entre l’inconsistance des sentiments et l’obstination des volontés. Donc, on ne répondra pas : le mieux est d’aller vite voir le spectacle.

La troisième pièce est née d’improvisations entre les comédiens de la Schaubühne de Berlin. Dans une sorte de ronde, Eva, Judith, Robert, Sebastian (sans parler de Nietzche qui vient se mêler de cette mêlée), vont tester toutes les combinaisons possibles, y compris grâce à une soirée bal masqué. Ça commence presque comme une comédie bourgeoise : un couple, rentrant de vacances, se trouve accueilli par le couple censé garder leurs plantes vertes comme des invités un peu encombrants. Ça évolue très vite vers l’absurde, mais on n’est pas chez les Smith et les Martin de La Cantatrice chauve : il s’agit d’autre chose, des (parfois) minuscules coups de pouce ou coups d’épingle qui font chavirer les identités et les rapports entre les êtres.

La mise en scène, au sens concret du terme (les acteurs déplacent le matériel à vue), l’occupation de l’espace, le travail de son : tout cela est impeccable. Le jeu des comédiens est un pur régal : eux aussi savent, d’un coup de pouce, d’un coup d’épingle, changer de personnage, d’humeur, glisser de l’un à l’autre au service de la clarté du propos. Avec ce petit quelque chose de plus, ce trait à peine souligné, qui fait rire. On nous dit que ce spectacle dure trois heures (avec un entracte et de très bons cakes à la carotte) ? Incroyable, il dure juste le temps de le savourer, tant l’économie en est juste et précise.

 

Christine Friedel

 

À voir à La Générale, 14 avenue Parmentier Pairs 11e, à 20h, jusqu’au 2 décembre.

Capilotractées

Capilotractées de Sanja Kosonen et Elice Abonce Muhonen, avec le regard complice de Tsirihaka Harrivel et Vinala Pons.

 20-capilotract_es_web_g3 Dans le cadre du festival des Boréales, Capilotractées est un spectacle créé par les deux jeunes finlandaises Sanja Kosonen, trapéziste et Elice Abonce  Muhonen, danseuse de fil, à partir d’une technique ancienne de cirque, les acrobaties d’un corps, voire de plusieurs à partir de la suspension par les cheveux. Cela peut paraître un peu fou et on pourrait suspecter une quelconque tricherie mais non bien entendu,  surtout quand, disent-elles, dix cheveux peuvent supporter une charge maximum d’un kilo; soit pour un moyen d’une cinquantaine de kilos, il faudra environ 500 cheveux, pas plus… Soit quand même une belle tresse qu’elles attachent avec un lacet puis, si on a bien compris,  avec une simple cordelette reliée à un anneau, lui-même attaché aux agrès, et qu’elles dénoueront à la fin…
  Sur le plateau, juste une petite structure pouvant supporter un trapèze, et quelques accessoires… En un peu plus d’une heure, les deux jeunes femmes, avec une confiance totale l’une envers l’autre, vont errer dans les airs, de façon magique, et c’est tout à fait impressionnant de les voir sur leur petit trapèze, effectuant des figures qui, pour être tout à fait classiques dans le monde du cirque, sont ici renouvelées de remarquable façon, grâce aussi à l’appui d’un accompagnement musical aussi discret qu’efficace.
 Elles possèdent toutes les deux,  sans être vraiment des danseuses, « une capacité comme disait Trisha Brown, de se mouvoir (au sol ou en l’air) avec fluidité et avec une très grande précision, ainsi que tout ce qui est de l’ordre d’une force équilibrée, liée à la justesse de la posture et de l’alignement ».
Rien n’est laissé au hasard dans cette série d’images de leur corps en mouvement ou, pendant quelques secondes quand elles sont suspendues à leur trapèze ou posées comme par enchantement sur une corde molle. ce qui suppose évidemment un long travail préparatoire. Suspendues par les cheveux ou par les mains, elle risquent aussi gros, et cela exige un grand professionnalisme de tous les instants.

  Le spectacle aurait quand même gagné à être abrégé de quelque dix minutes, et tout se passe en effet comme si elles avaient un peu de peine à trouver une fin. mais bon, le public, pour une fois très jeune,  du théâtre d’Hérouville, était conquis et a longuement applaudi cette belle performance.

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 18 au 21 novembre; on peut encore voir dans le cadre des Boréales à la Comédie de Caen, Théâtre d’Hérouville:  Miranda réalisé par Osakaras Korsunovas jusqu’au 27 novembre et Les Bas-Fonds de Maxime Gorki le jeudi 28 novembre à 19h 30 et 20h 30 à la Halle aux Granges 1 rue du Carel, à Caen
 

Ceinte

Ceinte, d’après La Machination ou La Reine en amont d’Henry Bauchau.

 

 Jocaste.danseElle est au centre, elle est l’axe du monde, et l’enfant ne veut pas quitter la jupe sous laquelle il se cache. L’enfant, c’est Alexandre, le futur et fulgurant « Le Grand » (Stéphane Ramirez), et la mère, Olympias, l’épouse très aimée et très délaissée de Philippe, roi de Macédoine. Que reste-t-il au fils d’un roi glorieux et vainqueur qui ne lui a laissé « rien de grand à faire »?
Il lui reste la séparation, et l’éducation d’Aristote, il lui reste le théâtre. Comme Hamlet, il va prendre le détour du théâtre pour arriver à la vérité. Mais plus profondément que dans Hamlet,  cette vérité va contaminer sa vie, la pénétrer. Evidemment, il s’agit d’Œdipe.
L’auteur -Bauchau ou son auteur de fiction- y étire  les liens entre le fils et le père, et reporte le meurtre presque à l’infini, tandis que la mère est derrière, silencieuse, « en amont », forte de ses choix et de ses refus (excellente Delphine Haber).
Très intelligemment, Benoît Weiler et Eric Pellet ont inclus ce “théâtre dans le théâtre“ dans un nouveau cercle : en amont, ils ont invité sur scène le journal de l’auteur, l’écriture en train de se faire, les hésitations sur le titre de la pièce.
Philippe Drancy lui donne voix et présence vivante, et se glisse avec la même liberté dans le rôle d’Aristote négociant avec Philippe l’éducation d’Alexandre. En aval, on assiste au bricolage du théâtre lui-même, avec changements de costumes à vue, interruptions et reprises, dans la fiction du « direct ».
Dans ce dernier (ou premier ?) cercle, la ficelle est parfois un peu grosse, mais elle est tendue par l’énergie et par l’humour, qui fait du metteur en scène le Roi, le père, qu’il faudra bien tuer, ne serait-ce que symboliquement. Cette étourdissante mise en abyme permet de jouer, pour notre plus grand plaisir sur différents registres : celui de la tragédie conjugale, celui du conte, avec un annoncier d’une maladresse virtuose (Guy Segalen), qui vous mimerait une tragédie en quatre gestes,  si l’on ne l’interrompait pas au troisième.
Le tout en musique, créée in vivo par Geoffrey Dugas et Adrien Deygas, aussi bons comédiens que musiciens. Car l’un des charmes de ce spectacle,  c’est le glissement d’un de ces registres à l’autre, sans trahir l’écriture de Bauchau et sa belle tenue, du tragique à la bouffonnerie.
Dans son obstination à jouer avec simplicité une histoire complexe, où l’écrivain n’est pas tout puissant, de lui donner seulement des fragments de réponses, le spectacle est touchant et beau.

 

Christine Friedel

 

Vu au Centre Wallonie-Bruxelles. À voir à la Ferme du Biereau, à Louvain-la-Neuve (Belgique) le 16 décembre à 20h dans le cadre du colloque Bauchau et le théâtre.

La Princesse au petit pois

La Princesse au petit pois, d’après Hans-Christian Andersen, adaptation d’Antoine Guémy, Édouard Signolet et Elsa Tauveron, mise en scène d’Edouard Signolet.

 

  C’est sur Cheek to Cheek que s’ouvre La Princesse au petit pois, avec les voix rayonnantes et rauques d’Ella Fitzgerald et Louis Amstrong, une façon_ND31892 de donner du peps et de la lumière à cette mise en scène joueuse et rusée d’Edouard Signolet.
  Sur un praticable, des cubes d’enfant, colorés et peints, en guise de décor abstrait, que l’on monte ou démonte, selon les besoins et la vision scénographique de Dominique Schmitt.
Quelques coursives montantes et descendantes cernent le plateau de scène élevé: ce sont les douves du château
.
  Et voici, déguisés en grands  de ce monde, extravertis et criards, Roi (Elliot Jenicot) et Reine (Elsa Lepoivre), flanqués de Prince (Jérémy Lopez), rejeton pâlot et neutre, qui conversent, échangeant des bribes bien frappées d’une conversation profondément égoïste. Au programme du jour, le bonheur, l’harmonie, la satisfaction de soi et la douceur de vivre.
  « Heureux, voilà ce que nous sommes, loin des problèmes du monde… », disent Roi et Reine. Mais « Pourquoi Prince est-il à l’envers d’heureux ? » C’est que le garçon d’antan a grandi, il aimerait bien avoir quelqu’un à lui, pour être comme Roi et Reine, pour être Roi à son tour et se marier avec une princesse qui, du même coup, deviendrait Reine. Or, l’enjeu est de trouver une vraie princesse : comment la reconnaître ? Le monde est plein de bandits et de barbares qui mentent, ne serait-ce que pour s’approprier le titre royal et tous ses avantages...
 Une princesse n’est que vraie, sinon elle n’existe pas ! Dans sa quête féminine, Prince rencontre quelques princesses : l’une n’a d’autre but que de le dépecer, une autre veut le séquestrer. Enfin, le jeune homme trouve sa vraie  dulcinée (Georgia Scalliet), une princesse de sang qui s’ignore. Cependant, le symptôme de la passion sentimentale ne trompe pas : les tourtereaux ne peuvent plus respirer et ne parviennent pas à se détacher du regard l’un de l’autre
  Or, la belle ne se sent guère princesse ; elle n’a ni envie de n’avoir rien à faire ,ni celle d’être belle toute la journée. Mélancolique, Prince rentre au château, il a parcouru la cruauté du monde. Heureusement, grâce à une jeune roturière complètement trempée par la pluie et qui s’est égarée autour du château-elle ressemble à la « vraie » déjà rencontrée -Reine accomplit le dénouement heureux de ce conte initiatique.
  Tous les acteurs alternativement, en solo et sous les lumières d’Éric Dumas, prennent en charge un épisode de l’intrigue, jouant savoureusement de ces mots vides qu’ils prononcent et qui ne veulent plus rien dire. Le rire aux yeux et le sourire aux lèvres. Peut-être ces concepts philosophiques et pratiques parlent-ils à l’imaginaire enfantin, comme vrai, heureux, bonheur, ensemble … Seul, le mot amour  inconnu ou déprécié, n’est guère évoqué .Un sentiment, pourtant, qui « fait éclater le cœur qui bat trop vite Tout est dit. ».
Et les personnages s’amusent et illuminent la scène de leur bonne humeur, joutes verbales, et beaux atours, entre fourrures, plumes et parures princières à faire rêver. Un beau spectacle pour tous les enfants.

 

Véronique Hotte

 

Studio de la Comédie-Française. T : 01 44 58 98 58 j usqu’au 5 janvier .

 

 

 

 

Le Ciel dans la peau

Le Ciel dans la peau

d’Edgar Chias

traduction Boris Schoenmann- Editions du Miroir qui fume

mise en scène Anaïs Cintas – compagnie Les Montures du Temps

 

le ciel dans la peau 03« Il faut parler, tout raconter, tu ne peux pas…Poum.Poum.Poum. Le pouls. Lent et éteint…

Tu respires et crac dans la poitrine. Douleur. Tu exhales et fff… »

En cette langue syncopée, l’actrice exprime l’agonie d’une jeune femme qui lutte contre la mort après avoir été massacrée par un violeur. Elle doit impérativement raconter son histoire, pour témoigner, pour rester vivante. En contrepoint de ce monologue, l’auteur déroule un conte ancestrale : l’histoire d’une jeune lettrée dans le harem d’un roi oriental. Ces deux fables s’entremêlent pour dénoncer la violence faite au femmes de tous temps et plus particulièrement aujourd’hui au Mexique, où des centaines de femmes sont chaque année violées et assassinées, au vu et au su d’une police corrompue.

Évitant tout pathos, la pièce offre une partition musicale à Odille Lauria dont le léger accent mexicain renvoie à la réalité de son pays natal. Elle passe d’un personnage à l’autre, sans rupture entre la poésie du conte et l’atrocité du crime perpétré contre la mourante car c’est dans la tête de cette dernière que tout se joue  » où se découpent brillants et nets les objets qu’inventent le délire de ta mémoire cassée. » Le texte adressé à la deuxième personne au public ramène le sort de la jeune femme à un destin multiple et l’atrocité de son viol, décrit par le menu, perd de sa crudité réaliste pour s’inscrire dans la longue série des féminicides.

Une mise en scène fluide permet à l’actrice de prendre ses personnages à bras le corps et de se déployer dans un décor hybride parsemé de quelques accessoires dont une cabane de bidonville et un poste de télévision qui passe en boucle un télénovelas insipide.

Cette sobriété donne toute son importance à un texte d’une facture complexe qui est ici habilement décrypté.

La compagnie implantée à Villeurbanne n’a pas dix ans et a déjà à son actif six spectacles. On peut aussi la retrouver sur Radio Canut le vendredi pour découvrir des artistes et des textes présentés dans une émission en direct : le Théâtre de la Gamelle.

Mireille Davidovici

vu au théâtre des Ateliers à Lyon le 22 novembre 2013

prochaines représentations : 6-7 février 2014 – Chok Théâtre, Saint-Etienne

24 Rue Bernard Palissy ; 04 77 25 39 32

Gros-Câlin

Gros-Câlin de Romain Gary (Emile Ajar), adaptation de Thierry Fortineau, mise en scène de Bérangère Bonvoisin.

gros calinRomain Gary était né il a presque un siècle (1914) et s’était suicidé d’une balle dans la bouche en 1975. Après avoir, comme aviateur, réussi nombre de missions, il fut fait compagnon de la Libération puis devint diplomate. Ecrivain, il reçut deux fois le Prix Goncourt, une fois pour un roman Les Racines du ciel en 56 puis sous le pseudonyme d’Emile Ajar pour La Vie devant soi en 75,  pseudonyme sous lequel il écrivit aussi Gros-Câlin.
C’est une sorte de conte où un homme, M. Cousin, fonctionnaire dans une grande administration parisienne qui souffre sans doute d’être  en proie à la solitude dont il a besoin mais qu’il redoute à la fois. Il  a fini par accepter son sort , mais il se bat pour garder une certaine forme de liberté de penser et d’agir. Notamment en élevant un python chez lui.
Mais les relations avec les autres ne sont pas évidentes et s’il tombe amoureux  d’une de ses collègues, il s’y prend de façon très maladroite. Il ne cesse de fantasmer et a  un mal fou à affronter la réalité de la société qu’ il est obligé de fréquenter en permanence et sans beaucoup d’espoir, préférant sans doute vivre dans ses rêves. Et un python ne peut peut pas faire bon ménage avec une amoureuse…

 Il se raconte, au travers de déboires de la vie quotidienne, avec un humour assez glacé, entre lucidité et une certaine forme de désespoir qui le ronge mais  où il semble aussi se complaire. Sur le plateau, une  banquette en petits carreaux, un gros cube recouvert de ces mêmes petits carreaux et dans le fond, une sorte de sculpture minimale  faite de tubes de hauteur décroissante. Cet ensemble d’art minimal au rabais est assez laid, n’a pas vraiment de sens mais ce n’est pas grave…
L’essentiel est ailleurs: Jean-Quentin Châtelain, est là, avec une grande présence, magnifique acteur qu’on avait pu voir  dans Fin de partie de Beckett mais surtout dans Ode maritime de Fernando Pessoa, mise en scène par Claude Régy, où, il était seul face  public dans la grande salle du Théâtre de la Ville…

 Ici, il  donne véritablement corps à ce M. Cousin, avec une  gourmandise évidente. Vêtu d’une djelaba noire, pieds nus, il empoigne le texte de Gary avec une incomparable maîtrise. Il a une diction bien à lui  qui suppose un long travail d’appropriation de la langue et une réflexion sémantique approfondie.. Il a aussi une diction irréprochable, très ciselée qui donne au mot le plus banal toute son importance et son accent suisse procure un effet d’éloignement, de mise en abyme au texte de Gary des plus réjouissants.
 C’est un vrai bonheur que de l’écouter seul en scène, plus d’heure durant, sans aucun accompagnent musical: dans ce monologue, bien dirigé par Bérangère Bonvoisin,  c’est sans doute dans cet art du conte moderne qu’il est au plus haut de son métier d’acteur.  Avec un incomparable art de la nuance; on rit tout le temps, alors  que lui reste drapé dans une sorte de fausse dignité.
Et le Théâtre de l’Œuvre est le lieu idéal, intime et chaleureux, pour recevoir ce type de spectacle qui est sans doute un des meilleurs  depuis la rentrée. Frédéric fré&&anck a une raison de le programmer. On espère seulement que ce  Gros-Câlin pourra être aussi vu par ceux qui ne sont pas Parisiens. En tout cas, ne le ratez pas s’il passe près de chez vous.

Philippe du Vignal

Théâtre de l’Œuvre jusqu’au 26 janvier.

 

I

L’Orage Strindberg/Osinski

L’Orage de Strindberg,  traduction de René Zahnd, mise en scène de de Jacques Osinski.

   Jacques Osinski propose une vision épurée de la première pièce du Théâtre intime de  Strindberg, écrite à la fin  de sa vie, (un théâtre de chambre tel que le défendait Max Reinhardt en Allemagne) et qu’il oppose au naturalisme de ses débuts. Selon René Zahnd, la rencontre du dramaturge avec August Falk, va susciter en 1907  la construction à Stockholm du Théâtre intime, une salle qui va lui permettre  enfin d’appliquer sa propre vision de l’art dramatique.
Pour Strindberg, le Théâtre intime consiste à développer dans le drame un sujet chargé de signification, mais limité : « Nous évitons les expédients, les sujets faciles, les morceaux de bravoure, les numéros pour vedettes. » Ce qui lui importe plutôt, c’est la «lutte des  cerveaux» ou le «meurtre psychologique» dont il a déjà fait l’expérience  dans Mademoiselle Julie et Danse de mort.
Avant les autres pièces de chambre (Maison brûlée, La Sonate des spectres et Le Pélican ), Orage est une grande pièce sur le temps. Suggérer, ne pas souligner, c’est la manière même du théâtre  que privilégie Jacques Osinski. L’intrigue d’Orage, (1907) correspond singulièrement-mais non! -à la vie privée de l’auteur et à ses soucis conjuguaux, puisqu’elle s’inspire de sa liaison tumultueuse avec  la comédienne Harriet Bosse.
Bien plus âgé que la jeune femme, l’auteur se maria avec elle  en 1902 ; ils eurent un enfant puis divorcèrent en 1904, avant de connaître une période de ruptures puis de retrouvailles qui ne s’acheva qu’avec le remariage de la comédienne. Dans la pièce, Monsieur (Jean-Claude Frissung) est un double théâtral de Strindberg,  si ce n’est la dimension poétique de la fiction. Monsieur, âgé, vit seul, à l’entresol, dans un appartement que tient une jeune parente à son service, Louise (Alice Le Strat). Son frère Axel, un
Procureur, (Michel Kullmann), qui, l’été, vit à la campagne, lui tient régulièrement compagnie.
Au rez-de-chaussée où il a sa boutique, Starck le pâtissier (Baptiste Roussillon) discute volontiers avec Monsieur de ses déboires: la maladie des yeux de sa femme, et le déclin de son commerce. Ils parlent de la vie de leur immeuble où viennent d’emménager au premier étage d’étranges voisins aux habitudes nocturnes. Ne serait-ce pas Gerda, l’ex-épouse de Monsieur (Grétel Delattre), apparemment remariée avec un homme douteux qui vit là 
avec sa fille?
Voilà « la paix de la vieillesse », le leit-motiv salvateur de Monsieur, en passe d’être bousculé ! Si Monsieur est parti et a quitté sa jeune femme avant qu’elle ne le quitte, c’est que la vie conjugale était un enfer ; il préfère, à présent, vivre avec ses seuls bons souvenirs, loin de la haine et de la rancœur,  et estime avoir gardé son honneur dans cette affaire.
Suffisent à sa paix intérieure, la contemplation de la lune par une belle nuit d’été, un orage qui s’annonce, précédé d’éclairs, au cours d’une promenade  en ville  avec son frère. Le repos et la sagesse ne s’obtiennent qu’à ce prix, même dans la touffeur d’une soirée estivale, en écoutant le pâtissier parler de ses fraises, framboises, cerises et autres fruits aux belles couleurs pour la préparation de ses confitures d’hiver. De son côté, Monsieur s’occupe des fleurs de son jardin et résiste fièrement à toute infraction de son intimité.
Jacques Osinski accorde toute son attention à l’écoulement du temps : le silence est roi, et on peut deviner les pensées ou les images qui adviennent à l’esprit du personnage. Christophe Ouvrard a conçu une scénographie avec un double plateau : l’extérieur de l’immeuble et
une salle à manger derrière une baie vitrée où on voit Monsieur, lisant son journal ou jouant aux échecs. 
La scène ainsi protégée est comparable au décor d’une séquence de cinéma où la vie est restituée, proche et lointaine à la fois, pour un public voyeur. Dans ce jeu du dedans et du dehors, divers degrés de représentation se jouent, comme si chacun, replié  à l’intérieur de la maison et de soi, venait respirer sur le pas de la porte,  en apportant l’ouverture d’une dimension autre de la vie, un commentaire sur le dur métier d’exister. Malgré la grande solitude et l’abandon.
Un travail raffiné d’attente, de temps suspendu et de sentiment vivant de l’existence.

 

 Véronique Hotte

 

  Théâtre de la Tempête,  Cartoucherie de Vincennes, jusqu’au 15 décembre T : 01 43 28 36 36

 

Le Mystère des Mystères d’après E.E. Cummings

Le Mystère des Mystères, d’après E.E. Cummings, mise en scène, scénographie et musique d’Alexis Forestier.

 

  Le peintre et poète américain E. E. Cummings fut  profondément marqué par la guerre 14-18, durant laquelle il s’engagea dans le corps des ambulanciers. Plus tard accusé de pacifisme… , il fut l’ami de Dos Passos, d’Ezra Pound, de Gertrud Stein entre autres figures tutélaires, et son esthétique avant-gardiste  reflète la réalité d’un vingtième siècle âpre et rude,  où les relations des êtres entre eux, et avec la société en général, sont largement passés au crible de la moquerie, de l’ironie et de la satire.
Mais il y a encore heureusement dans ce monde, la présence salvatrice de la nature et la rencontre avec l’amour. Voilà pourquoi, on pourrait le ranger-lui, l’inclassable Cummings- dans une continuité post-romantique épique. Sa poésie fait la part belle à la création syntaxique, à l’arrangement et au ré-ordonnancement singuliers des mots et des phrases,  pour imposer un être-là à fleur de peau et sensible au monde.
De cette leçon d’histoire littéraire, de poésie et d’existentialisme, Alexis Forestier fait son miel et ouvre les manettes de sa poétique à lui, qui procéde d’une vision à la fois prometteuse et catastrophique de ce début du vingtième siècle et du suivant…. Les inventions techniques et électroniques déferlent, le progrès s’affole, les habitudes et la pensée convenues sont bousculées : « Comment peut-on rester soi dans un tel monde ? »  Et le temps immobile n’existe plus : l’électricité, les chemins de fer, les automobiles à essence imposent un bruit et une fureur qu’on n’avait jamais imaginés.
Alexis Forestier conçoit son spectacle selon cet enchevêtrement des idées, de la pensée et du rêve, entre enfer et paradis, et le plateau est conçu comme un espace ouvert à une  performance dans l’espace. Avec une gestuelle encore, une musique et du chant,  c’est un immense cirque où les interprètes jonglent, se lancent et se balancent, d’un art à l’autre, d’un jeu à l’autre, d’un tuyau à l’autre.
C’est une jungle, au sens concret du terme, un assemblage de fils, de cordes, de micros, de tableaux, de panneaux et de paravents derrière lesquels on se vêt et se dévêt, changeant de parure sans fin, et jouant du théâtre d’ombres sur des écrans récepteurs de la vie qui va. Des tables en déséquilibre, des tabourets et des chaises instables. L’esthétique de cette fresque révèle le chaos infernal d’un monde où on essaie d’avancer coûte que coûte.
L’enchantement tient de l’ivresse des formes, de l’invention poétique et d’une musique libre et entêtante qui accompagne l’existence dans la solitude. Une propositions singulière, avec Cécile Saint-Paul, la cantatrice Elise Chauvin, Jean-François Favreau et le concepteur lui-même, manipulateur de fils à la magie scénique appropriée.

 

Véronique Hotte

 

Nouveau Théâtre de Montreuil jusqu’au  30 novembre T: : 01 48 70 48 90

Yerma

Yerma, d’après Federico Garcia Lorca, mise en scène de Daniel San Pedro, collaboration artistique de Clément Hervieu-Léger.

 

YERMA © Brigitte Enguérand 2Fondateur de La Barraca, troupe de théâtre ambulant, le poète et metteur en scène Federico Garcia Lorca, s’engage à « éduquer » les populations madrilènes rurales qu’il a quittées précédemment pour un voyage en Amérique, réparateur d’un mal-être existentiel et du pressentiment d’oppressions politiques à venir.
Il désire exalter la noblesse que porte en elle toute foule, ainsi l’amour, la beauté, la pitié, le désir de s’élever.
Au programme, les classiques espagnols mais aussi ses pièces, Noces de sang (1933), Yerma (1934) et La Maison de Bernarda Alba (1936). Entre tradition littéraire espagnole, vision poétique rurale-façon Claudel-la tragédie de Yerma met au jour le supplice d’une femme stérile, soumise au code familial du terroir, rigidement fidèle quand bien même le « mal » viendrait du mari.
Yerma est cette figure immobile, une jeune paysanne épouse d’un éleveur de moutons, qui aimerait mettre au monde un enfant. Or, dit-elle, « Je vois le blé germer, les sources couler sans cesse, les brebis mettre bas des centaines d’agneaux, et les chiennes… Je crois voir toute la montagne debout me montrer ses naissances, ses tendres petits somnolents, tandis que, moi, je sens deux coups de marteau ici, au lieu de la bouche de mon enfant. »
La vie contre la mort, la fécondité contre la sécheresse. Et, entre les deux, pour que la fatalité irréductible ne soit pas souveraine, règne sur les terroirs des traditions ancestrales la persistance active des cérémonies païennes, des mystères moyenâgeux et des miracles populaires.
La mise en scène de Daniel San Pedro est sensible à cette réalité énigmatique que la scénographie de Karine Serres et les lumières de Bertrand Couderc mettent savamment en valeur. À vue, un écrin rustique de panneaux  de lattes de bois, avec des portes coulissantes pour ouvrir ou bien clore la bergerie, des ballots de laine à peine tondue encombrant l’espace artisanal de travail.
L’abri sacralisé peut aussi se faire crèche ou encore scène de théâtre dans le théâtre au cours du rituel païen de sorcellerie. Un refuge absolument clos et secret après duquel pourtant s’épanchent les jeunes voisines paysannes de la protagoniste, langues de vipères ou amies attentionnées. Une fois grands-ouverts les panneaux coulissants, l’architecture donne vie à la vidéo de Nikolas Chasser-Skilbeck qui laisse filer sur l’écran, à intervalles réguliers, durant les trois actes et les deux tableaux de la pièce, des paysages ruraux vibrant sous le vent et les couleurs des quatre saisons – ciel bleu, nuages et herbes frémissantes.
Le seul héros actif de la tragédie est en effet le temps « qui traverse et consume une figure centrale immobile dont il exacerbe jusqu’au crime la frustration maternelle ».
Audrey Bonnet, brune jeune femme longiligne aux cheveux longs, incarne au plus près cette longue plainte féminine qui sourd de l’intime. Grande tragédienne décidée, ample et méditant dans le silence. Les autres actrices recèlent une même envergure stylistique, Hélène Alexandridis en Dolorès, femme un peu magicienne, porte la force d’une vie intérieure intense. Claire Wauthion, vieille femme sage du peuple, incarne avec brio la volonté de vivre et de s’amuser. Dans un même esprit, évoluent les jeunes filles:  Aymeline Alix, Yaël Elhadad, Juliette Léger.
Daniel San Pedro incarne le mari indifférent, et Stéphane Facco, Victor-l’ami de cœur et peut-être plus. Le chœur final du chant des lavandières est joliment réussi, venant du tréfonds de l’ombre pour atteindre la lumière, éclairé comme le serait un tableau à la Georges de La Tour.
Un poème tragique lumineux inscrit en filigrane dans la mémoire de chacun.

 

Véronique Hotte

 

 Théâtre de l’Ouest Parisien de Boulogne-Billancourt jusqu’au 24 novembre  T:  01 46 03 60 44

 

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