Les Morts qui touchent

Les Morts qui touchent, spectacle pour vivants, fantômes et paysages, texte d’Alexandre Koutchevski, mise en scène de de Jean Boillot, musique de Martin Martalon.

 

nest_LMQT_112013_photo_Arthur_Pequin_MG_0177  Le texte d’Alexandre Koutchevski, né en 1978, qui fait partie d’un collectif d’auteurs à Rennes, a pour point de départ, le cauchemar réel d’un Burkinabé dont on retrouva le corps tombé de l’avion en forêt de Rambouillet.
Il avait, comme bien d’autres Africains, tenté d’émigrer en France, en se cachant dans une trappe d’atterrissage d’un Boeing 747 d’Air-France.
Mais manque d’oxygène et température extérieure inférieure à -40 degrés, ont raison de tous les candidats sans exception!
Autre point de départ: une femme, grande voyageuse qui a déjà fait de longs et nombreux vols en avion, parle avec sa fille de la mort, du cimetière de Chatenay-Malabry, et des pompes funèbres parisiennes au 104 rue d’Aubervilliers, devenu depuis une sorte de plateau multi-culturel. Elle citent aussi des extraits des règlements d’exhumation… Et évoquent les guerres/génocides de la fin du 19ème, du 20ème et du début du 21ème, grandes faucheuses nationales, internationales, et/ou plus simplement civiles. Et les chiffres s’affichent en fond de scène! Secs, effroyables : entre autres, la guerre des Boers : 100.000 morts, première guerre mondiale : 8.500.000 morts, celle de la Chine contre Japon et guerre civile : 1.000.000 de morts; la seconde guerre mondiale : 50 millions de morts…etc.. La guerre du Golfe : 1.500.000 morts. et celle d’Afghanistan: 700.000 morts! Bref, une réflexion sur cet effroyable et délirant instinct de mort qui frappe les humains,  à titre individuel ou collectif, sans qu’on arrive bien à en percevoir les raisons…
Et la fille (la vivante) évoque aussi des petits détails, des souvenirs personnels du décès de sa mère morte,  comme on en a tous:  » Sur les conseils du médecin, je ne suis pas entré dans la morgue: « Vous comprenez, si vous ne l’avez pas vue depuis six mois, vous risquez un choc ». Je suis restée longtemps devant ce bâtiment couvert de lierre duquel on pouvait encore regarder le visage de ma mère. Lui avait-on mis ses lunettes?  » Et pour faire bon poids, la vivante parle aussi du philosophe Vladimir Jankélévitch, « décédé en 85 à son domicile parisien 1 quai aux Fleurs, près de Notre-Dame », auteur, entre autres, d’une beau livre La Mort.
Pas de véritables personnages dans cette œuvre, plus proche d’un oratorio où la musique du compositeur argentin Martin Martalon, maintenant installé en France est aussi importante que le texte. Sur scène, une sorte de salle d’attente grise avec un fond translucide, et une porte à battants à cour, une trentaine de pots de pensées de toute couleurs et
le trio K/D/M, ( Antony Millet, Bacher Khalife et Vassilena Serafimova) un  petit orchestre impeccable, avec de la musique  à la fois électronique, et des instruments: accordéon,  percussion et xylophones,  et voix, à jardin. Et quelques interprètes tout aussi impeccables: Francis Labiero, Arlette Bonnard, David Maisse, Stéphanie Schwartzbrod, et la soprano Géraldine Keller.
Jean Boillot a réussi à mettre en scène avec beaucoup de fluidité et d’intelligence, un texte poétique  qui possède une véritable unité, et tout à fait accessible, mais pas toujours facile à maîtriser,  si on ne veut pas tomber dans le pathos ou l’émotion, comme le thème de la pièce pourrait facilement y entraîner un créateur.
Et c’est bien que ce spectacle exigeant ait été créé pour le 50ème anniversaire du Théâtre Populaire de Lorraine devenu maintenant Centre dramatique national, avec une exposition de photos, et des interventions, notamment de Jacques Kraemer, son créateur,  et de Robert Abirached, dont nous vous reparlerons.

Philippe du Vignal

 

Le spectacle a été joué du du 14 au 20 novembre au Centre Dramatique de Thionville/Lorraine.


Archive pour novembre, 2013

Les Particules élémentaires

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Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, adaptation, mise en scène et scénographie de Julien Gosselin

 

« Notre malheur n’atteint son plus haut point que, lorsque a été envisagée, suffisamment proche, la possibilité pratique du bonheur. » La question philosophique du bien-être existentiel, forcément inaccessible et cher à Houellebecq pose la question de l’identification contemporaine de l’homme en tant qu’animal supérieur : « Cette espèce douloureuse et vile, à peine différente du singe, qui portait en elle tant d’aspirations nobles. Cette espèce torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d’un égoïsme illimité… mais qui ne cessera pourtant de croire à la bonté et à l’amour. »
Certes, entre volonté de pouvoir et domination, nos relations relèveraient plutôt de l’indifférence collective et de l’échec intime, d’autant que la mythique libération sexuelle, devenue un nouvel asservissement, en accentue encore le désordre. L’amour ne trouve guère de place dans l’engouement pour les jeux du désir, la satisfaction sexuelle et le plaisir brut. Vivre pleinement ou ressentir profondément ? Souffrance et faillite des sentiments… la mélancolie est au menu.

Sourions. L’heure n’est pas si grave, quand on relit le roman  facétieux de Houellebecq et si l’on est amateur de théâtre, notamment celui d’un metteur en scène joueur et bon enfant, Julien Gosselin, capteur judicieux de l’esprit de Houellebecq et vrai visionnaire d’une scène vivante au cœur qui bat. Sa mise en scène donne à voir en réduction une mini-histoire de l’humanité, après la seconde guerre mondiale. En même temps, le triste constat existentiel contemporain fait partie d’une Histoire humaine révolue, une énonciation ludique que prend en charge l’auteur lui-même, interprété, plus vrai que nature et micro en main,  par Denis Eyriey.
À travers l’enjeu biologique des Particules élémentaires, l’être nouveau-une réplique édulcorée de l’originel bourré de vanité et qui souffrait trop sa passion-est installé dans un univers paradoxalement éloigné de toute humanité, comme « de l’entrelacement des douleurs et des jours qui l’a faite ». Défaits de toute exigence morale, physique ou bien sexuelle, ces nouveaux hommes vivent éternellement en 2076 dans un règne nouveau de proximité immédiate avec la lumière où le corps demeure dans un halo de joie sans éprouver ni rêve ni espoir. L’univers mental ancien de la séparation et de la mort est passé, l’ère matérialiste est une vieille histoire humaine. Enfin, « nous avons le droit de vivre notre vie. »
Entre-temps, il faut bien nous raconter cette histoire, nous qui n’avons pas encore atteint cet idéal humain, même s’il est exsangue de toute humanité. Retours en arrière, flash-back, depuis les années 98 jusqu’aux années 60/70, le temps sautille, renâcle, fait des bonds, s’étire ou bien s’arrête. L’écran vidéo informe le public des années concernées et des thèmes répertoriés. Les acteurs se présentent face au public, debout et dans une forme olympique sur le gazon vert du plateau de scène, un court de tennis que cernent des gradins surmontés de divers salons –plateau tv, radio, musique ou repos. Ces studios dans le studio-coulisses, ou bien théâtre dans le théâtre-sont dévolus aux comédiens éparpillés, à deux ou à trois, qui investissent discrètement ces loges improvisées en première ligne.
Cette scénographie satisfait au plus près le plaisir des yeux et de l’écoute du public qui passe d’un personnage à l’autre, selon les méandres d’un récit épique. Évocation des années 68 de subversion avec leur cortège de « libérations » hétéroclites. Dans le désordre, Beatnicks, Hippies, le magazine Salut les Copains, les cercles satanistes, la Californie, les sectes, les actionnistes viennois, les jouissances d’une cruauté permissive, le soleil et le Sud de la France, Peace and Love, les affirmations libertaires et oppressives de l’individu-roi, le règne de la force, la destruction progressive des valeurs morales: ce catalogue bon vivant-façon Casanova-de la fin du vingtième siècle s’égrène en provoquant le sourire. Le spectateur éprouve une véritable tension face à ce qui le concerne, ces tranches d’existence, des éclats de vision existentielle tenus à distance par l’ironie et la dérision.
La scène de ces Particules élémentaires est très joyeuse, libre et musicale mais aussi émouvante et douloureusement silencieuse. Retenons, entre autres, un moment plutôt comique, celle du Lieu, centre de vacances ou espace alternatif, association sectaire etc,… mis en place par d’anciens soixante-huitards qui n’ont à la bouche que les mots respect, autogestion, démocratie directe, communauté nouvelle, pacte républicain et qui proposent ateliers et options : créativité et relation, psychodrame, aquarelles, écriture douce…
L’animatrice est une adjudante sans nom, tyrannique et vociférante, qui prétend libérer l’individu de son potentiel créatif, le faisant aller au bout de ses jouissances diverses qui travaillent à l’ouverture au monde…Bref, un parcours moqueur de combattant embrigadé qui provoque le rire.
Nous ne vous raconterons pas l’histoire savoureuse des deux frères différents et malheureux, et de leurs belles et touchantes dulcinées… Il faut les voir tous les personnages, en petite tenue, nus et forts d’une pudeur naturelle. Le chœur des acteurs est plein de verve et d’allant, jouant dans la maîtrise de soi des postures extrêmes, à la Houellebecq… Guillaume Bachelé en affreux pervers, adepte de la cruauté, est un compositeur musical et guitariste éclairé. Alexandre Lecroc en obsédé sexuel et fou de poésie baudelairienne est un clown inénarrable. Et Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier, Noémie Gantier  évoluent avec noblesse, écartelées entre soumission et libération,
Un vol aérien au-dessus de la mer d’Irlande, entre ciel, eau et lumière, où se loge la vérité de la Nature, clôt la majesté d’une saga générationnelle pleine de ratés amers.

 

Véronique Hotte

 

Spectacle joué les  20 et 21 novembre au Théâtre de Vanves; il sera repris en novembre 2014 aux Ateliers Berthier/Odéon-Théâtre de l’Europe.

Symphonie M

Symphonie M chorégraphie d’Akaji Maro,  avec la compagnie Dairakudakan.

 

photo« La fiction est une notion « infirme » dans la vie, car, vide, elle est proche de la mort et de ses sphères. C’est pourquoi, peut-être, non sans raison, j’ interprétais le drame-fiction comme le monde mort des morts ».  Tadeusz Kantor définissait ainsi son Théâtre de la mort  qui a bénéficié de  nombreuses analyses.
Nous sommes encore tous orphelins de cette forme de représentation et notre sensibilité est donc  vite réactivée, quand, au détour d’un spectacle comme celui d’Akaji Maro, nous perçevons des aspects communs à ces deux créateurs. Ici, nous devons parler plutôt d’une danse de mort fascinante par sa dureté et sa beauté.
Le chorégraphe s’est inspiré du Livre des morts tibétains qui, selon lui, « décrit les états de conscience et les perceptions qui se succédent pendant la période qui s’étend de la mort à la renaissance ». Akaji Maro,  qui ne fait pas du tout ses soixante-dix ans, a ici un visage maquillé de vieillard de plus de quatre-vingts ans. Il navigue entre théâtre et danse, donnant vie à des fantômes de personnages, de la petite fille mutine avec son gros nœud rose dans les cheveux, à la vieille comédienne ou cantatrice que, seule, la magie de la scène peut faire sortir du néant.
Son corps a des mouvements d’une incroyable précision qui, très minimalistes au début, vont progressivement connaître des secousses, assez proches de la transe. Son visage, lui aussi être traversé d’émotions,  de la joie à la terreur, va renaître de ses cendres, à mesure que les tableaux se succèdent.
Il est entouré  de quatorze artistes, dont quatre danseurs en smoking incarnent des sortes de croque-morts et  quatre danseuses toutes habillées de blanc, vierges inaccessibles sorties des ténèbres, et enfin,  six autres danseurs plus classiques de butô.
Cette création est rythmée par la magnifique Cinquième Symphonie de Mahler qu’il coupe par moments pour que le public perçoive mieux sa gestuelle: « Je conserve de la place pour le silence, dit-il, pour éviter que les spectateurs se raccrochent uniquement à cette œuvre de Mahler ».
Nous ne sommes pas prêts d’oublier cette danse de mort qui ne peut laisser personne indifférent et qui rapproche encore Akaji Maro, de Tadeusz Kantor. Pour ce moment unique de théâtre et de danse, on pense à ce  beau titre d’Ibsen: Quand nous nous réveillerons d’entre les morts.

 

Jean Couturier

Maison de la Culture du Japon jusqu’au 30 novembre.

Le Crocodile trompeur/Didon et Enée

 Le Crocodile trompeur/Didon et Enée,  d’après l’opéra d’Henry Purcell et d’autres matériaux, mise en scène de  Samuel Achache et  Jeanne Candel.

  Double titre énigmatique pour cette version du célèbre opéra de Purcell et souvent mis en scène (voir Le Théâtre du Blog)qui s’explique: Jeanne Candel en cite quelques vers,: « Ainsi sur les rives fatales du Nil/ Pleure le crocodile trompeur/Ainsi les hypocrites coupables du meurtre/En rendent le ciel et les dieux responsables ! »
José Alfarroba, infatigable découvreur de compagnies singulières, a eu la bonne idée de les inviter à Vanves,

   Devant une bâche noire qui, au début, sert d’écran pour le surtitrage, un amas de chaises de rebut, des instruments de musique par terre, une gourde… Un comédien surgit et  parle de l’harmonie des sphères, des rapports entre les nombres et les notes de musique, de la traversée de la mer horizontale et verticale… Les musiciens arrivent alors en grande tenue, jouent quelques notes, et s’affrontent, pour la plupart, dans un anglais de cuisine .
Puis, l’un d’eux, un vrai British, à l’arrivée de Didon, chante le rôle d’Énée, accompagné par un excellent orchestre. Quelques instants plus tard-très belle scénographie de Lisa Navarro-la bâche noire s’affaisse, laissant apparaître un champ de ruines, et un lustre en cristal qui  se balance.
Les séquences les plus loufoques se succèdent alors, et le haute-contre, en chaussures de ski, dévale l’amas de ruines, puis fixé sur une planche, doit ramper pour traverser la scène. « Nous piochons notre plaisir dans les ruines des autres ! ». Entrecoupée de séquences lyriques magnifiquement interprétées par cet ensemble de jazz qui possède aussi de bons solistes lyriques interprétant le chœur, cette étrange mise en scène, fondée sur des improvisations, est pleine d’un humour bizarre et réjouissant.
Ne ratez pas ce spectacle, quand il passera très bientôt à Paris ou dans votre région!

Edith Rappoport

 

 Spectacle créé à la Comédie de Valence et vu au Théâtre de Vanves le 21 novembre; repris au Théâtre des Bouffes du Nord du 27 décembre au 17 janvier.

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Sigma

Sigma, une exposition au CAPC, musée d’art contemporain de Bordeaux.

 

   Crcapc_-_visuel_sigma_ss_textéé en 1965 par son directeur-fondateur, Roger Lafosse, avec l’appui  financier déterminant du maire Jacques Chaban-Delmas  Sigma (de la lettre grecque ) pour la semaine que durait ce festival,  aura invité des gens encore peu connus à l’époque, et jamais vus en France, comme, excusez du peu ! Les américains: Meredith Monk, Le Performance Group, Le Bread and Puppet, le Living Theatre, John Vaccaro, le Wooster Group, mais aussi les Norvégiens de l’Odin Teatret, Jan Fabre, les Hollandais du Hauser Orkater, les anglais de Pip Simmons et le très fameux Jerzy Grotowski.
E
t pour la France, André Benedetto, Jean-Jacques Lebel, la fameuse troupe de travestis Les Mirabelles, Zingaro qui s’appelait alors le Cirque Aligre, Farid Chopel, Jérôme Savary et son Grand Magic Circus, sans oublier de jeunes troupes bordelaises comme celle de Guy Lenoir et Richard Coconnier ou le Groupe 33 de Jacques-Albert Canque …En littérature, Robert Escarpit y crééa Le Prix de la seconde chance et Le Prix des lecteurs en 67. En arts plastiques, il y eut Erro, Malaval, Vialat etc… sigma-en-1977-a-la-pointe-de-l-avant-garde_1464654_460x306
 Il y eut aussi tout un volet cinéma avec  des nuits blanches de cinéma comme La nuit de l’underground imaginée en 67 par Pierre Bordier, avec des centaines de personnes faisant la queue dans l’espoir d’obtenir une place…
Du côté danse,  Lucinda Childs, le Sankaï Juku, Régine Chopinot;  Roger Lafosse avait aussi accueilli les compositeurs Pierre Boulez, Phil Glass, le GRM, Pirre henry et son concert couché,  Les Pink Floyd et grand  connaisseur de jazz il reçut aussi Miles Davis, Dizzie Gillipsie, Chet Baker, Lionel Hampton, Duke Ellington, Albert Ayler. Impossible de citer tout le monde mais bref, Sigma aura été aussi au rendez-vous des nouvelles formes de théâtre, des nouvelles technologies, des performances et des happenings comme ceux de Jean-jacques Lebel.
D’année en année avec méthode et opiniâtreté, Roger Lafosse aura eu le nez creux, et aura tissé une sacrée toile artistique! Bordeaux aura été ainsi, du moins surtout les vingt premières années de Sigma, la seule ville- très bourgeoise, encore assez fermée à la création contemporaine- à offrir, une semaine durant, une sorte de concentré artistique incomparable, avec ce qui se faisait de plus novateur.   Une sorte de bouillon de culture avec un brassage d’artistes  dans des lieux parfois incroyables, comme Le Capitole, Le Théâtre Fémina dédié le reste de l’année à l’opérette! ou l’Alhambra-qui fut,on l’a oublié, notreroyal de luxe Chambre des députés pendant la guerre 14-18-doté d’un parterre pivotant avec, d’un côté de vieux  fauteuils de velours, et de l’autre, un impeccable parquet de bal! Ou plus tard, aux Entrepôts Lainé, construits en 1822, puis aussi dans l’ancienne et gigantesque base sous-marine allemande, avec  Le Royal de Luxe, les Espagnols de La Furia del Baus, ou les performances du bordelais Jacques-Albert Canque.
 » Comme l’écrivait Maurice Fleuret, critique musical et conseiller de Jack Lang,  qui fut à l’origine de la fête de la musique:  » De toujours, Sigma est allé plus loin que l’objet d’art. D’abord en le sortant du cadre convenu qui, d’ordinaire, l’étouffe, en le mettant dans une situation propre à exalter toute la charge d’innovation. Et puis en favorisant les inter-mondes où artistes, scientifiques et philosophes, hommes de création, d’invention, de pensée, peuvent ensemble remettre en cause leurs certitudes, et par là en élaborent de nouvelles. Chaque rendez-vous d’automne à Bordeaux nous a donné son lot de provocations, de révélations, d’éblouissements mais surtout de questions, de ces si bonnes questions que personne ne les voit. »
Et, comme l’écrivait fort lucidement, le marquis de Secondat, de la Brède tout près de Bordeaux, dit aussi Montesquieu:  » Du jour où on n’entend plus les bruits du conflit, la tyrannie n’est pas loin ».  Effectivement,  l’auteur des Lettres persanes, deux siècles auparavant,  ne croyait pas si bien dire, Sigma, parfois conflictuel, aura aussi et surtout été un lieu essentiel de liberté de pensée, et le carrefour annuel de toutes les avant-gardes et provocations artistiques et donc parfois même… de bagarres, comme celles entre autres, où Jean-Hedern Hallier jeta des colins pas frais à la tête de Guy Hocquenhem!
Sigma n’aurait pu être Sigma sans le travail de toute une équipe, professionnels et bénévoles bordelais  qui aidaient avec beaucoup d’efficacité Roger Lafosse. Ce qui frappe dans l’histoire de Sigma, comme l’avait écrit le critique de Sud-Ouest, Pierre Veilletet: « C’est son nomadisme, peu de bagages, pas de meubles, beaucoup de déménagements ». Le festival
connut une certaine baisse de fréquentation vers la fin des années 80; Roger Lafosse qui avait perdu en 89 son lieu magic circusde fondation, les Entrepôts Lainé, avait dû se rabattre dans des entrepôts sur les quais de la Garonne, beaucoup moins accueillants et le ministère de la Culture, n’avait pas fait  beaucoup d’efforts pour  soutenir ce festival qui avait sans doute connu des jours meilleurs. Son fondateur et directeur avait mis la barre vraiment très haut et semblait-et c’est normal-avoir quelque mal à renouveler son vivier de jeunes créateurs. Il avait même dû renoncer au festival 93. Et Sigma devait s’éteindre définitivement en 96.
Roger Lafosse né en 1930, est mort il y a trois ans, et les programmes des vingt premiers Sigma ressemblent maintenant à de grands cimetières sous la lune. Mais Charlotte Laubard, la directrice du CAPC,  a eu la bonne idée
de faire revivre la grande aventure de ces Sigma. Avec Agnès Vatican, et  Patricia Brignone, commissaires, elle a conçu cette  grande exposition, co-produite à la fois par le CAPC, les Archives municipales qui gèrent le riche fonds de documents écrits, visuels et sonores légué par Roger et Michèle Lafosse, et l’INA.
Mais comment rendre compte dans le bel espace architectural des Entrepôts Lainé de ces centaines d’événements théâtraux, chorégraphiques,musicaux, etc… sur plus de vingt ans qui témoignent d’une remarquable période artistique et leur redonner un maximum de vie… Charlotte Laubard reconnait que « le noir et blanc, les textes d’intention d’époque, et les extraits télévisés semblent impuissants à rendre compte de de cette effervescence ». Effectivement, la tâche n’est pas facile: comment faire renaître ce qui n’est plus mais qui a tellement frappé le public mais aussi les créateurs, écrivains ou critiques français comme étrangers et  tous ceux qui y ont suivi le plus souvent d’année en année l’aventure Sigma avec passion?
439853_17108626-1Pourquoi aimait-on Sigma? Comme le disait le célèbre prédécesseur d’Alain Juppé, à la mairie de Bordeaux présent au vernissage, le grand Michel de Montaigne:
« Parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Impossible de ne pas être touché à titre individuel par l’une ou l’autre de ces manifestations artistiques, surtout quand on habitait cette ville qui jouait  à l’époque les belles endormies.
Patricia Brignone a proposé une lecture  diachronique, et non chronologique à travers les différentes disciplines, et elle a eu raison: c’était sans doute le seul moyen d’éviter le piège de la nostalgie et cela aurait été forcément fastidieux. Elle a préféré  afficher des images en noir et blanc,
ce qui donne une grande unité mais  parfois aussi un côté un peu tristounet) et de grandes bannières suspendues, où l’on voit entre autres une Meredith Monk, toute jeune dans les années 70. Mais, dommage, pas Le Bread and puppet pour des raisons de droits!
Mais il y aussi heureusement des extraits vidéo de spectacles, des interviews, etc… Ainsi, Jérôme Savary joue de la trompette dans une vieille rue pavée de Bordeaux où des 4L Renault passent entre des spectateurs aux cheveux longs, un jeune postier raconte qu’il fait partie de l’équipe de bénévoles de Sigma qui viennent donner un coup de main après leur travail, Roger Lafosse raconte comment il bâtit sa programmation. Bref, tout un monde disparu… Et un brin de nostalgie dans l’air.
Il y a surtout la diffusion intégrale chaque jour d’une  œuvre créée à Sigma et une consultation de documents vidéo à la demande, grâce à la présence d’un archiviste-médiateur mais… à des horaires  différents selon les jours, ce qui complique un peu les choses. Et il y a enfin un certain nombre de conférences de spécialistes qui ont vécu Sigma.
Ce qui était très émouvant le soir du vernissage, c’était surtout de voir des centaines de jeunes gens qui n’avaient jamais connu un Sigma de leur vie, naviguer dans l’exposition, regarder passionnés ce fond  exceptionnel réuni ici pour la première fois (photos, vidéos, extraits de presse, affiches), poser des questions, comme à la recherche d’une mémoire collective bordelaise dont leurs grands-parents et parents furent les acteurs.
L’exposition est une sacrée leçon pour les jeunes générations actuelles, et ceux qui verront tout ce que Roger Lafosse et ses collaborateurs ont réalisé avec efficacité il y a quelques décennies, pourront aussi avoir envie de concevoir des événements artistiques comparables. Autrement sans doute, et c’est tant mieux. C’est en cela que cette exposition est importante car elle transmet l’essentiel de l’esprit Sigma.
Donc, si vous habitez Bordeaux ou si vous y passez, n’hésitez pas.

Philippe du Vignal

 

CAPC Musée d’art contemporain aux  Entrepôts Lainé  7, rue Ferrère. T: 05 56 00 81 50, jusqu’au 2 février de 11h à 18h et de 11h à 20h les mercredis.Fermé les lundis et jours fériés.
Plein tarif : 5 €Tarif réduit :2,50 €

www.capc-bordeaux.fr

 

 

La Loi de Tibi

La Loi de Tibi de Jean Verdun, adaptation et mise en scène de Jean-Michel Martial.
 
 tibi1014338_605183016169729_1151774041_n L’excellent jeu de Jean-Michel Martial à la Chapelle du Verbe incarné, avait été remarqué cet été, en Avignon.  Intime et  chaleureux, le lieu convenait parfaitement  à  cette œuvre de Jean Verdun, Mieux que nos pères, écrite en 2001, devenue Tibi’s Law dans la traduction de Robert Cohen,  et jouée en 2003 aux États-Unis.  La  compagnie l’Autre Souffle  a gardé ce titre car il recèle quelque chose de biblique qui met en valeur le personnage quasi shamanique de  Tibi.
Pourtant, la reprise  au théâtre de Ménilmontant à Paris semble avoir un peu dénaturé la pièce. Au début, une figure masculine, à peine perceptible dans l’ombre bleuâtre, traverse la scène en poussant un landau de bébé et tourne autour d’une tente dressée sur un terrain abandonné. Des tirs à distance font croire à une manifestation, une guerre civile, une activité inquiétante mais indéfinissable.Toute une agitation sociale s’incarne alors  avec l’ombre puissante et  étrangement séduisante d’un grand maître de cérémonies que l’on distingue peu à peu,  alors que le jour se lève devant un théâtre en abyme où Tibi nous montre comment le monde fonctionne selon  lui.
  C’est lui qui va  mener le rituel des six enterrements destinés à divertir les touristes qui, voyeurs impénitents, cherchent à observer les spectacles « exotiques » de la pauvreté. À la fois, bonimenteur, magicien, conteur, figure emblématique de tous les damnés de la terre, il cerne les déchets de l’humanité, des restes de la banlieue, des bribes d’histoire urbaine qui grouillent dans ces cloaques à la lisière de toutes les grandes villes.
Nous voilà, confrontés à une autre mondialisation, celle des pauvres  devenus un spectacle public, géré  par la loi pyramidale de Tibi : plus vous augmentez les richesses au sommet de la pyramide, plus vous en augmentez  la misère à la base. Rien à faire. Le post-colonialisme  n’a pas encore guéri le monde, les damnés de la terre y  sont toujours,  Fanon y jette son regard moqueur mais rien ne change.
Jean-Michel Martial, l’acteur reste magistral et puissant mais on sent qu’il y a eu des obstacles qui l’ont empêché  de s’épanouir,  comme à Avignon, en Martinique, et en Guadeloupe. La grande salle de Ménilmontant et sa scène immense qui engloutit les comédiens, semblent aussi avoir dilué leur jeu. Mais il faut mentionner Karine Pédurand, dans le rôle de Mara, une jeune femme un peu hébétée qui s’enfonce sous les débris d’une tente,  et qui se réveille dans une confusion totale. La tristesse de cette déchéance prend possession de l’homme, mais l Mara apporte une présence toute de douceur, de beauté et de chaleur humaine qui lui permet encore d’espérer…
Le jeu intime entre les deux acteurs, rehaussé par  des  spots orange, met en relief le corps mouillé  de la jeune femme quand Tibi lui donne une douche. Ce rituel de purification d’une grande sensualité est un beau moment dans un ensemble de gestes et de proférations de ce  texte poétique.
Mais Jean-Michel Martial n’arrive pas vraiment à capter les transformations rythmiques de son jeu, l’émergence des tonalités ancrées dans les différences entre le monde quotidien et sa présence quasi mystique de meneur d’ enterrements devant les touristes. Même sa merveilleuse cape et son chapeau féérique perdent leur signification magique; il manque des pauses, des silences, des envols, des moments d’écoute d’un texte qu’un metteur en scène extérieur au jeu aurait vite signifiés.

  Il faut signaler le travail subtil des éclairages, du paysage sonore et de toute l’équipe technique. Pourtant, nous avons eu l’impression que l’épuisement de l’acteur principal, qui est normalement une  force de la nature,  était exacerbé par l’immensité de l’espace vide autour de lui. L’énergie venant d’un grand public aurait pu nourrir son interprétation…

Alvina Ruprecht

Théâtre de Ménilmontant  jusqu’au 27 novembre, et les 4, 11 et 18 décembre.
 

Suite n°1 « ABC

Suite n°1  ABC, composition et mise en scène de  Joris Lacoste. 

 

suite1_640Une chorale de vingt deux  interprètes investit la scène. Ils ne chantent pas, ils parlent. Un brouhaha de mots en français ou d’autres langues.
Dans cette Babel de la parole, on discerne des phrasés, des accents, des intonations, des rythmes… Puis, seuls ou par petits groupes, en chorus ou dialoguant, les comédiens entament un texte polyglotte qui rassemble des éléments aussi disparates que les recommandations de sécurité d’une hôtesse de l’air, les slogans d’Occupy Wallstreet, un commentaire sportif, une leçon de chinois, un poème de Schiller en allemand, les consignes d’un tutoriel de musique, une leçon de maths, une discussion entre amis au cours d’un dîner…
Ces paroles banales traitées comme un matériau sonore donnent à entendre des mélodies, des accents, des cadences, des répétitions, des exclamations, des cris, des mots d’ordre, des rires…une vraie symphonie des langues. Sous la direction rigoureuse d’un chef d’orchestre, ce chœur étrange donne ainsi une soixantaine de fragments (longs de vingt secondes à six minutes) puisés dans le fonds de L’Encyclopédie de la parole, un projet artistique qui explore l’oralité sous toutes ses formes.
Depuis 2007, ce groupe de musiciens poètes, metteurs en scènes, comédiens, socio-linguistes a collecté toutes sortes d’enregistrements sonores dans son entourage, dans la rue, ou encore à la télévision et sur internet. À partir de cette matière première, les membres de L’Encyclopédie de la parole ont créé des concerts, des conférences, une exposition, et un site internet à leur image.
Certains traiteront peut-être le spectacle d’exercice purement formel, mais ce concert, avec  toutes ces formes de locution, nous renvoie à la parole collective d’un grand corps humain polymorphe dont nous sommes tous membres. Et chacun peut y retrouver des sonorités familières, s’y reconnaître ou se moquer, ou essayer de deviner. Une connivence s’établit entre le plateau et le public pour son plus grand plaisir…

 Mireille Davidovici

 Nouveau théâtre de Montreuil. T: 01 48 70 48 80 jusqu’au 23 novembre. Prochain concert du 1au 3 avril Théâtre Universitaire de Nantes, scène de recherche et de création. T: 02 40 14 55 14. www.encyclopediedelaparole.org.

 

Rencontres à l’Ouest

Rencontres à l’Ouest

 

logo-Neutre-RAO-300x300Il faut saluer la belle initiative de mutualisation que constituent ces quatrièmes Rencontres de l’Ouest organisées cette année à Vendôme, dans les beaux locaux mitoyens de l’Hectare, scène conventionnée et du Minotaure. Le Centre, Limousin, les Pays de la Loire, le Poitou-Charentes et la Bretagne se relaient chaque année pour recevoir les nombreux programmateurs de ces cinq régions, et au delà.
Le principe est simple: chaque région sélectionne des projets de spectacles, en recherche de co-productions, de pré-achats, et/ou de lieux de résidence. Chaque équipe artistique dispose alors de vingt minutes pour présenter son projet. Libre à elle d’évoquer son parcours, de montrer des images fixes ou vidéo, voire même de proposer un extrait dansé, chanté ou joué. Ensuite, un parrain, directeur de salle ou de festival, vient dire pourquoi il apprécie le travail de cette compagnie et encourage les autres à acheter le spectacle!
Cette année, la maîtresse de cérémonie, gardienne du chronomètre et faiseuse de transition, était la journaliste Charlotte Lipinska qui s’est acquittée de sa tâche avec rigueur et humour! Un salon des compagnies était aussi proposé pour continuer les discussions de manière plus informelle pendant les temps de pause.
Sur deux jours, quinze projets : danse, théâtre, musique, cirque nouveau ou spectacle de rue monumental ont été présentés. On sentait les metteurs en scène un peu stressés dans cet exercice difficile, malgré la bienveillance de chacun et notamment des programmateurs, disposés à donner un peu de leur temps pour recevoir des projets artistiques, une fois n’est pas coutume !
On retiendra la commande d’écriture que Dany Simon, du Théâtre du Vestiaire, a passé à Sylvain Levey pour un texte ou il est question de sentiments entre deux jeunes garçons mais aussi… d’homophobie. La sensibilité de cette metteuse en scène est tournée vers le spectacle jeune public et on est impatient de découvrir ce Folkestone qui sera créé en décembre 2014 à Quimper.
Le groupe Vertigo s’engage lui aussi dans un beau projet, Le Monde merveilleux de Dissocia du britannique Anthony Neilson dont l’écriture âpre est proche de celle de Sarah Kane, mais avec des moments de comédie musicale et un brin de folie, et avec comme référence Brazil, le film de Terry Gilliam.
Après douze ans de rugby, Laurent Falguiéras a découvert la danse, et en même temps la part de féminité qui est en lui, malgré sa musculature! Avec un solo Je ne suis pas Jérôme Bel, il a une une façon humoristique de s’interroger sur ce qui le trouble et sur son identité changeante.
Enfin, le dernier projet présenté nous emmène sous une yourte faite maison par la compagnie Le Cirque Plein d’Air. Avec ses huit mètres de diamètre, elle se pose partout, et là où il n’y aurait pas de place pour un chapiteau. Ce petit cirque peut donc aller dans les villages, les quartiers ou les lycées… Le trio propose un mélange de portés et d’acrobaties en musique très prometteur, mis en scène par Rémy Balagué.

Julien Barsan

 

Danbé d’Aya Cissoko et Marie Desplechin

Danbé, texte d’Aya Cissoko et Marie Desplechin, concert narratif,  de et par Olivia Kryger, Pierre Barbaroux et Laurent Sellier.

 

danbe-1Le groupe (Mic)zzaj a mis en place un processus original de  » concert narratif sous casque « . Le public est convié à une sorte d’émission de radio en train de se faire : installez-vous sur des coussins ou sur des chaises, prenez votre casque, réglez-le comme il convient, regardez si vous voulez, et  le concert narratif commence.
Danbé est le récit d’une histoire vraie, tragique et exemplaire. Aya,  d’origine malienne , naît en France, y vit une joyeuse et douce enfance,  mais son père et sa petite sœur meurent dans l’incendie criminel de leur immeuble, au 22 rue de Tlemcen, à Paris.

La famille entre alors dans la douleur et le malheur : encore des morts, encore de la souffrance, mais pas de plainte. Le danbé, la dignité, le courage, laisse le visage impassible et les yeux secs. Encore du mépris. Contre cela, que faire ? Aya décide de faire de la boxe : non comme exutoire à une violence, mais tout simplement pour revendiquer sa liberté de fille. Elle travaille, elle encaisse. Elle devient championne de France, et pleure en entendant La Marseillaise, devient championne du monde…Et c’est encore le malheur. Mais toujours le danbé.
Le concert est organisé avec une parfaite rigueur, le récit sobrement animé de quelques gestes précis, comme on indique une direction. Et le travail du son, en accord avec celui de la voix, est d’une très grande beauté : musique en direct (guitares, claviers) et sons enregistrés permettent à la voix de faire vivre toutes les nuances,  et font aussi entrer le spectateur dans une communauté intime unique.

La vision naît par l’oreille, vaste et libre. Beauté sans pathos : le récit, terrible sur le déni de justice fait aux immigrés, et magnifique sur les actes de résistance et de générosité que cette injustice même provoque, est plein de respect et d’intelligence.
Aya dirait peut-être,  plein de danbé…

 

Christine Friedel

 Maison des Métallos, jusqu’au 22 novembre. T: 01 48 05 88 27

Danbé est publié aux éditions Calmann-Levy. On le trouve aussi dans la collection Points

sophonisbe et la mort de pompée

Sophonisbe, et Pompée de Pierre Corneille, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman.

 

  Fille du général carthaginois Asdrubal, Sophonibe est pour les rois un objet d’échange. Son père la fiance d’abord au roi nu66074_pompee-cosimo-mirco-maglioccamide Massinisse, pour se garantir un allié avant leur départ à la guerre, puis au vieux roi Syphax, quand les alliances se renversent.
Sophonisbe aimait le premier époux qu’on lui destinait,  et ne le cache pas au second. La fortune des armes retourne la situation : et la voilà, épouse de Massinisse vainqueur, et sans pitié pour son vieil époux prisonnier. Ici, l’on entend l’avocat Corneille: Sophonisbe argumente, mais avec passion.
Elle est reine et donc ne peut être qu’à un roi. Or, n’est plus roi celui qui est vaincu et soumis par Rome, ni celui-le jeune et beau Massinisse- qui se soumet à Rome. Donc… Que faire, en effet, quand on n’est pas maîtresse de sa destinée ? Le devenir, se donner une colonne vertébrale. Ce sera, pour la princesse cathaginoise, sa gloire, et sa patrie. Les passions, l’amour, la jalousie–car Massinisse était, est et sera, promis à Eryxe, reine de Gétulie (c’est clair ? Non! Allez donc voir la pièce, vous comprendrez tout)- viendront mettre ici feux et flammes.
Ce Corneille-là, un quart de siècle plus tard, est toujours le bouillant auteur du Cid. Il a gardé intacte la force de sa jeunesse. C’est aussi l’auteur des fameuses stances à Marquise, qui ont permis à Georges Brassens de se moquer un peu de lui:  « Marquise si mon visage a quelque trait un peu vieux… » : on le reconnaît dans les plaintes du roi Syphax, grison trop amoureux, balayé par sa jeune épouse…
Pompée, comme Sophonisbe,  est marquée par l’admiration de  Corneille pour ses héroïnes, Cléopâtre et Cornélie, et pour  la force qu’il leur donne. L’Égyptienne veut bien, avec César, être reine du monde, mais non captive, si aimée, si “favorite“ soit-elle ; la veuve de Pompée fait assaut de générosité avec le même César, mais c’est pour mieux se venger de lui. Avec un sort plus heureux, Laodice dans Nicomède montrait la même fermeté, préservant sa gloire intacte. L’Eurydice de Suréna, vaincue pourtant à la fin par le destin et par le pessimisme tardif de l’auteur, fait partie de ces insoumises.
À côté de Cléopâtre, son frère Ptolémée fait pâle figure : incertain, influençable, il représente vraiment, pour Corneille, le sexe faible. César a évidemment plus d’allure, mais le personnage est miné, moins par sa passion pour Cléopâtre,  que par sa maladresse à aimer. Il fait rire : l’interprétation tire peut-être un peu sur la ficelle, mais il y a là, inscrite dans le texte, une belle ficelle à tirer.
Grâce à Brigitte Jaques-Wajeman, Corneille n’est plus un barbon. Elle a pris son temps  et est revenue avec persévérance sur les pièces qui lui tiennent à cœur, dont Sophonisbe et Pompée, jusqu’à les rendre entièrement à la vie. Ce travail-là fait vraiment œuvre. Aucun vide, rien n’est perdu. Les moindres « Ah ! » ou « quoi » offrent aux comédiens un tremplin de jeu efficace.
  L’analyse des comportements en politique: cynisme, opportunisme, louvoiements et trahisons diverses, est claire et forte, comme l’humour avec lequel l’auteur entraîne tout cela. Et c’est du vrai rire : ni dérision, ni second degré ni laide facilité d’ humoristes qui disent des bassesses en corrigeant par un lâche:  « Non, je rigole ». Ici, c’est le rire qui pointe les moments de vérité.
Et les grands enjeux politiques ne sont pas absents : qu’en est-il de la question du Nord et du Sud, dans ces deux grandes pièces qui appartiennent comme Nicomède et Suréna à la série des pièces dites coloniales? Elle retrouve aujourd’hui un écho surprenant, passionnant, avec l’instabilité des printemps arabes.
On ne va pas pinailler sur la scène d’exposition de Sophonisbe, assez  compliquée, dont les alexandrins sont trop martelés. Comme toujours (depuis La Place Royale, avec laquelle elle a  conquis le public), les jeunes comédiens choisis par Brigitte Jaques-Wajeman s’approprient Corneille avec une générosité, une liberté rare, et un culot de la même eau (forte !), autour de la très longue table de cabinets ministériels et royaux qui constituent le décor unique de l’affaire. Et n’oublions pas l’intelligence.
Cela va loin, vite, pour notre plus grand plaisir, et pour le plaisir particulier de découvrir une évidence : Corneille est difficile à lire mais est limpide sur un plateau. Voilà la découverte qu’il fallait faire :  il n’est pas un ennuyeux classique  mais un grand auteur de théâtre.

 

Christine Friedel

 

Théâtre de La Ville- Les Abbesses, en alternance jusqu’au 1er décembre. 01 42 74 22 77

 

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