le cas de la famille Coleman

Le Cas de la famille Coleman de Claudio Tolcachir, traduction d’Anna Karina Lombardi, mise  en scène de Johanna Boyé.

 

  Comme l’avait déjà écrit notre amie Christine Friedel, à propos d’une mise en scène de la pièce par la compagnie argentine dirigée par l’auteur en 2011 (voir Le Théâtre du Blog) le texte ne manque pas d’intérêt, même si, au début tout au moins, on peine un peu à savoir qui est qui dans cette galerie de personnages assez foutraques. La pièce  a été de nouveau mise en scène par Johanna Boyé et de façon assez remarquable
L’argument de la pièce? Une famille marginale, sorte de tribu pauvre, est mal logée bien sûr et surdendettée.  il y a quatre enfants nés de deux
image pères différents (mais absents), dont un garçon  qui dort avec sa mère et qui ne se lave jamais, des jumeaux  dont une fille qui cherche à gagner un peu d’argent en faisant  de la  couture, une mère dépassée par les événements. Et une grand-mère qui servait un peu de pilier familial,  dont le prochain décès à l’hôpital va encore fragiliser cette famille  où chacun essaye égoïstement et  tant bien que mal, et plutôt mal que bien, de survivre dans un appartement délabré,  à la décadence programmée  de cette famille qui vit au jour le jour ses frustrations ans grand espoir d’une avenir un peu plus souriant…
Cela a tout d’un regard ethnologique mais c’est plus  fort que cela. Cela se situe dans une Argentine en proie à une grave crise économique mais pourrait l’être facilement dans une banlieue de grande ville française. Claudio Tolcachir  a le sens de l’universel et sait construire un scénario, même si la pièce a du mal à démarrer et comporte quelques tunnels.
Grâce aussi à la scénographie efficace de Julie Benegmos et d’Anna Crosby, Johanna Boyé sait donner le rythme convenable à cette farce, à la fois drôle et  sinistre, et elle dirige avec une grande maîtrise ses acteurs.Avec un sens étonnant  du burlesque qui, au fur et à mesure de la pièce, va  sombrer dans le drame. Chaque personnage, en proie à  ses névroses personnelles, mis en scène par Johanna Boyé est tout à fait crédible,  et  va se retrouver embringué dans un délire général auquel  le public, pour une fois assez jeune, assiste, évidemment impuissant mais ravi du malheur des autres…
C’est d’une rare cruauté et comme,  dans toutes les pièces farcesques, c’est parfois énorme mais, comme Johanna Boyé  possède un excellent sens de la mise en scène et des enchaînements, on se laisse vite prendre au jeu de cette farce. Le spectacle a eu le Prix du Jury et celui du public du Festival 13 et c’est justice. S’il passe près de chez vous, surtout n’hésitez pas…

Philippe du Vignal

Spectacle joué du 15 au 27 octobre au Théâtre 13


Archive pour novembre, 2013

Avignon à vie

christophe Raynaud de Lage

christophe Raynaud de Lage

Avignon à vie, texte et mis en espace de Pascal Rambert.

Pascal Rambert auteur et metteur en scène, est directeur depuis 2007 du T2G à Gennevilliers, exclusivement consacré aux artistes vivants. Il est venu plusieurs fois au Festival d’Avignon et, à la suite de Clôture de lʼamour, qu’il y a créée en 2011, il a écrit ce texte, un peu partout en voyage, où il décrit les paysages, images et souvenirs du festival, et parle des spectacles qui y ont été joués.
C’est Denis Podalydès qui reprend pour deux jours seulement à Gennevilliers ce spectacle créé en juillet dernier à Avignon dans la Cour dʼHonneur du Palais des papes. Classé sur la première liste des monuments historiques en 1840 et depuis 1995, le Palais des Papes fait partie, avec le centre historique d’Avignon, du patrimoine mondial de l’Unesco.
Le lieu de naissance du Festival en 47 est magique: il possède une ouverture exceptionnelle d’une trentaine de mètres, on le sait, et fait désormais partie de la mythologie théâtrale contemporaine. Y règne encore la présence de Vilar, Dario Fô, Vitez, et entre autres et plus récemment, Eric Lacascade, Pina Bausch ou Warliskoski… Et tous les créateurs et tous les acteurs rêvent d’y créer un spectacle. S’y est greffé depuis 66 le festival off, à l’initiative d’André Benedetto devenu vite emblématique de la jeune création -pour le meilleur et pour le pire- depuis 68 quand un génial préfet du Gard entreprit d’interdire un petit spectacle de Gérard Gélas La Paillasse aux seins nus!
Avignon à vie, est, comme l’écrit Valérie Mréjen: « Une déclaration dʼamour éternel a une ville et son festival est composée pendant le trajet en train. Les souvenirs et projections émergent du passe au fur et à mesure tandis que le paysage file a travers la fenêtre. (…) Le texte est un chant dʼamour au présent qui fait revivre une forme dʼanxiété et de fébrilité, et parle de lʼadmiration pour les metteurs en scène et les acteurs dont la présence a marqué tous ces lieux et s’est inscrite quelque part dans les murs et au fond des mémoires ». Et c’est vrai que pour tous les gens de théâtre, critiques compris, c’est sans doute une des villes de France où ils auront le plus séjourné et le plus travaillé…
Philippe du Vignal
Théâtre de Gennevilliers 41 avenue des Grésillons 92230 Gennevilliers T: 01 41 32 26 10 les 22 et 23 novembre. www.theatre2gennevilliers.com

 

Mademoiselle julie/ ostermeier

 

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, adaptation de Mikhail Durnenkov, mise en scène de Thomas Ostermeier (en russe sur-titré)


C’était  la première en
image France et pour une seule représentation, à l’occasion de l’ouverture du Festival d’Automne en Normandie au Cadran/Scène Nationale d’Evreux qui a accueilli cette pièce, l’une des plus jouées du théâtre moderne, dans la mise en scène d’Ostermeier. Mikhail Durnenkov a respecté tout à fait la pièce du grand auteur suédois mais lui donne une couleur plus politique et y dénonce le pouvoir de l’argent dans la Russie actuelle.
  Sur la g
rande et belle scène du Cadran (mais la récente architecture de la salle et du bâtiment est d’une laideur insoupçonnable!), l’habituel plateau construit tournant cher à Thomas Ostermeier, construit par son scénographe Jan Pappelbaum  et programmé à la seconde près. Il y a seulement  très réaliste, un vaste piano de grande cuisine tout en inox, avec plaque de cuisson, évier, plan de travail et, de l’autre côté du plateau tournant, une sorte d’arrière-cuisine/resserre avec grand réfrigérateur.
 Tout se passe une nuit d’été dans ce huis-clos, entre trois personnages, Julie, Jean et Christina,  dans une unité complète de temps et de lieu, et sans aucune action secondaire, mais, avec la forte présence du père de Julie que l’on ressent fortement, même si on  ne le voit jamais. Au-dessus, un grand écran vidéo qui relaie en gros plan de façon obscène au sens étymologique du mot, la préparation d’un poulet par Christina, la cuisinière de la riche maison dont elle est l’employée. Comme pour  souligner le travail  épuisant et quotidien auquel elle est soumise en gagnant probablement le smic.
C’est aussi la fiancée de Jean, le chauffeur et serviteur du maître des lieux. Dont la fille, l’orgueilleuse mademoiselle Julie, dans la pièce de Strindberg, est la fille d’un ancien général devenu homme d’affaires et méprise les employés de maison qui le lui rendent bien.

Mais, comme rien n’est jamais simple dans les relations humaines, elle semble aussi fascinée par la personnalité de Jean et  se met à affronter le serviteur et l’homme à la fois. Et Jean va vite céder à la tentation,  mais il  maîtrise parfaitement ce jeu de séduction/domination, en se servant parfois des mots les plus crus: « T’es qu’une grosse vache complexée que personne ne veut se faire »,  même s’il sait qu’à ce jeu, il risque très gros… Et le duel est  sans pitié: « 

Ce qui sera assez, ce sera quelques années de prison pour viol » lui dit ensuite Julie.
Les relations humaines entre classes sociales différentes existent mais, comme disait Brecht, « l
’huile et l’eau ne se mélangent pas ». Et c’est pour refuser, quand il s’agit de relations amoureuses, de se soumettre à ces codes sociaux,  que Jean et Julie iront à leur perte…
  La situations sociales imaginées par Strindberg-la fille d’un aristocrate qui se permet de séduire le serviteur de  son père, lequel va se venger cruellement en la poussant au suicide,  avaient  quelque chose  de très subversif à la fin du  19 ème siècle, et la pièce-on l’a oublie souvent fut  d’abord interdite en Suède!
 Mikhail Durnenkov,  Roman Dolzhansky, le dramaturge et Thomas Ostermeier  ont eu raison  de mettre plutôt l’accent sur la différence de classe entre Jean, Cristina d’un côté,  et Julie et son père de l’autre.  Avec un dialogue très solide fondé sur une  stichomythie singulièrement efficace  que Sophocle comme  Euripide puis Shakespeare et Corneille  ont souvent  pratiquée  et qui fait les beaux jours du cinéma actuel.
Et ils ont très bien su garder le processus d’identification entre les personnages et le public, savamment mis au point par August Strindberg, si bien qu’aussitôt, entrés sur le plateau, les trois acteurs ont tous les trois tout à fait crédibles, et nous assistons médusés à l’ascension sociale du pauvre serviteur qui va le payer très cher. Croit-il vraiment à cette fuite à l’étranger avec Julie?
Elle, en tout cas, enfermée dans sa violence intérieure, est plus fragile qu’il n’y paraît. Elle ne sait sans doute pas très bien non plus, dans sa solitude désespérée ce qu’elle veut au fond d’elle-même, et finira, incapable de vivre dans le réel, par se suicider. Christina, elle, paye aussi le prix fort de la trahison de Jean et restera seule dans sa cuisine.
Thomas Ostermeier a aussi mis l’accent sur la passion érotique  qui unit Jean et Julie et qui va les emporter dans une spirale infernale. Il est, on le sait depuis longtemps, un remarquable directeur d’acteurs et a bien choisi ses trois interprètes : Chulpan Khamatova, Evgeny Mironov, grandes vedettes du cinéma russe, et Elena Gorina, sont tous les trois d’une présence et d’une sensibilité absolument exceptionnelles, que ce soit dans le dialogue ou dans la gestuelle. Vraiment de la grande interprétation avec toutes les les nuances nécessaires, et sans aucune faille durant une heure et demi. Elena Gorina a même, nous a-t-on dit,  l’accent d’une femme de la campagne.
Et rien dans cette mise en scène- lumières,  costumes, accessoires, musique,  images vidéo n’est laissé au hasard; tout y est aussi juste que précis, notamment dans cette violence des corps, que les personnages se battent ou fassent l’amour. Le public très à l’écoute, a bien accepté le surtitrage-  sur des écrans latéraux et un peu petits, ce  ce qui   suppose une attention soutenue-et a longuement ovationné les trois comédiens russes.
Mystère des productions théâtrales : quelques centaines de spectateurs français seulement -ceux de Normandie et  ceux du Nord-auront pu voir ce formidable spectacle…Et c’est vraiment dommage ! Reste à espérer qu’il vienne un jour à Paris et/ou au festival d’Avignon…

 

Philippe du Vignal

Spectacle vu au Cadran/Scène nationale d’Evreux,  le 12 novembre, et joué aussi les 15 et les 16 novembre à La Rose des Vents de Villeneuve-d’Asq.

Le Système Ribadier

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Le Système  Ribadier de Georges Feydeau, mise en scène de  Zabou Breitman.

  «Il s’agit là d’une exagération morbide du phénomène normal de la suggestion, qui consiste dans la réceptivité plus ou moins grande qu’ont les individus à obéir aux ordres qu’on leur donne, cette suggestion s’exerçant d’autant plus facilement qu’il s’agit de personnes pouvant avoir une autorité hiérarchique ou morale sur les individus». Nous ne parlons pas du pouvoir des médias! C’est simplement la définition de l’hypnose selon le Petit Larousse Médical illustré de 1924…
L’hypnotisme est ce sommeil artificiel obtenu par différents procédés que le professeur Charcot étudia à l’école de la Salpêtrière dès 1882. C’est ce système qui permet  ici à Ribadier,  mari volage, de s’échapper du domicile conjugal  en toute impunité. Cette comédie fut écrite, et mise en scène par Georges Feydeau en 1892 au théâtre du Palais-Royal pour  78 représentations.  Feydeau  était passionné par la technique et les progrès de la science,  d’où l’utilisation, ici de l’hypnose comme moteur de l’action dramatique. Le décor du regretté Jean-Marc Stehlé, les costumes style fin du XIX ème siècle, la mise en scène soignée de Zabou Breitman et  le jeu des acteurs, tout  ici concourt à emporter le public dans une autre forme d’hypnose collective, une adhésion à la folie des mécanismes dramatiques de Feydeau.
Beaucoup de metteurs en scène  se sont confrontés aux comédies de Feydeau avec plus ou  moins de réussite dans le passé.  Mais les plus anciens des spectateurs se souviennent, bien sûr,  des  délirantes représentations du Fil à la patte à la Comédie-Française avec Robert Hirsch dans la mise en scène de Jacques Charon. Zabou Breitman a réussi à relever le défi; le décor est rassurant pour le spectateur: le premier tableau reproduit  la façade en perspective du théâtre du Vieux-colombier.
Au moment où Gusman le cocher (
Christian Blanc) pose son échelle pour atteindre la chambre de Sophie la bonne des  Ribadier (Martine Chevallier),  le décor tournant change et révèle l’intérieur de leur appartement. Angèle Ribadier-jouée avec une certaine hystérie, rôle oblige-est très jalouse, d’autant que Robineau, son ancien mari , (dont le portrait imposant occupe le salon) l’a beaucoup trompée. Ribadier(Laurent Lafitte), dont le jeu rappelle Jean-Paul Belmondo jeune, utilise donc l’hypnose pour endormir sa femme, avant d’aller  rejoindre l’une de ses maîtresses.
Ce système va connaître une faille, quand
Thommereux, un ancien soupirant d’Angèle, joué avec une exubérance efficace par Laurent Stocker, revient de Batavia. Nicolas Lormeau, lui,  incarne un négociant en vins plein de truculences. La folie de ce type de théâtre  nait de répliques courtes et très directes, qui servent le mouvement des personnages et  qui permettent  aux interprètes de faire de véritables numéros d’acteur.
C’est sans doute ce que le public de la Comédie-Française attend et  trouve ici ! On  assiste à un spectacle qui tient de la bonne soirée théâtrale d’antan, et qu’il n’est pas si simple de trouver actuellement.
Le Système Ribadier aura, c’est sûr,  un grand succès en cette fin d’année…

Jean Couturier

Théâtre du Vieux-Colombier jusqu’au 5 janvier.     

Elle brûle !

Elle brûle ! écriture de la compagnie Les Hommes approximatifstextes de Mariette Navarro, mise en scène de Caroline Guiela Nguyen.

Après avoir traversé un petit musée d’objets du quotidien : porte-clefs, bouchons de champagne, colifichets, armoire à pharmacie, robe de princesse dans une penderie…tels qu’on en trouve chez tout un chacun, le public va s’asseoir face à un appartement petit-bourgeois en coupe : papiers peints et cuisine américaine, plantes vertes et ambiance familiale.
Il pourrait y faire bon vivre, mais les longs silences embarrassés
des protagonistes qui s’y trouvent rassemblés laiss
ent entendre qu’un drame a eu lieu.

©Elisabeth Caruccio

©Elisabeth Caruccio

Le spectateur reste dans l’expectative et le doute, quand, soudain,  la porte de la chambre parentale s’ouvre sur une jeune femme gisant sur son lit de mort. Emma.

Nous comprenons vite que nous ne sommes pas convoqués à une veillée funèbre mais par une série de flash- back, à la reconstitution des faits qui ont conduit Emma au suicide. Cela semble aller bien chez les Bauchain. Emma a tout pour être heureuse : Charles, médecin,  est un gentil mari, et Camille, une gamine effrontée et un peu tyrannique. Pourtant, elle, qui aspire à travailler, ne réussit pas à quitter le foyer et, insidieusement, le quotidien dérape : elle perd la notion du temps,  adopte des conduites inexplicables qui l’entraînent dans une vie parallèle.
 Elle trompe Charles avec un obscur professeur de musique, fait croire qu’elle travaille et s’endette en accumulant de menus achats jusqu’à la saisie par huissier. Les prénoms des personnages évoquent ceux de Madame Bovary, mais Emma ne rêve pas d’un amour romantique, ne brûle pas de passion pour son amant, et  ne flambe pas vraiment avec l’argent. Elle se consume à petit feu. Un naufrage inéluctable, au ralenti. Jusqu’à un violent passage à l’acte. En anthropologue, la compagnie des Hommes approximatifs explore la dérive qui s’installe  dans la vie ordinaire d’une famille ordinaire.
« Au premiers jours des répétitions, nous avions entre les mains la formidable machine à jouer qu’est la scénographie d’Alice Duchange mais aussi tout un hors-champ : biographies des personnages, chronologies, détails, anecdotes, images… « A partir de toute cette matière, les comédiens ont improvisé,  se sont inventé une mémoire commune et  sont devenus les habitants de cette histoire » relate Mariette Navarro, autrice du livret. Pas une seule ligne n’a été écrite en amont, le texte s’est fabriqué au fur et à mesure, à partir des mots, du corps des comédiens, de leurs rythmes, de leurs silences… »
Pour cette broderie collective, l’équipe de réalisation s’est inspirée de plusieurs faits divers : le suicide d’une femme de 51 ans en Carinthie, le parcours de Jean-Claude Romand qui a menti pendant quinze ans à sa famille, en lui faisant croire qu’il était médecin à l’OMS,  alors qu’il passait ses journées sur un parking.
D’où une forme et des dialogues proches d’un théâtre du quotidien, d’une série télévisée, d’un docu-fiction, avec ses petit détails comme la marque des céréales au petit déjeuner, une discussion de l’ado avec son père sur l’argent de poche. Mais ce quotidien-là est hanté par une inquiétante étrangeté incarnée par un gros poupon blanc fantomatique mauvais génie d’Emma guettant dans la pénombre. L’imaginaire et l’imagerie se référent aussi à des drames intimes  comme dans Festen ou encore dans  Intimité de Patrice Chéreau.
Le spectacle, piloté avec délicatesse et fantaisie par Caroline Guiela Nguyen, repousse les limites de la théâtralité, par ses emprunts au cinéma, au romanesque et au documentaire, et  invente ici une dramaturgie originale. Le travail collectif produit un jeu harmonieux, les comédiens s’investissent dans les  personnages qu’ils ont composés, plongent dans cette histoire mais gardent toujours une juste distance. Car l’humour est au rendez-vous dans les dialogues et les clins d’œil aux sit-com et autres séries télévisées…
Malgré quelques longueurs et des moments de latence où l’action fléchit, ce travail qui ne laisse rien à l’approximation ouvre de nouvelles pistes au théâtre d’aujourd’hui.
Mireille Davidovici

Théâtre de la Colline T: 01 44 62 52 52  jusqu’au 14 décembre. www.colline.fr et du  18 au 20 décembre au Théâtre Dijon-Bourgogne et du  7 au 10 janvier à la Comédie de Saint-Etienne

Fragments d’un pays lointain

Fragments d’un pays lointain de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Jean-Pierre Garnier.
Fragments d’un pays lointain wpid-Photo-17-nov.-2013-2321
  Pièce ultime et testamentaire de l’auteur et metteur en scène Jean-Luc Lagarce, mort du sida en 1995, Le Pays lointain  est présentée aujourd’hui  par Jean-Pierre Garnier,  sous le titre Fragments d’un pays lointain. Elle raconte son retour  chez les siens, après dix années d’absence.
Autobiographique, le spectacle est  aussi tressé d’extraits du Journal posthume  où le dramaturge raconte sa résistance contre la mort. 
Quant aux  Fragments, Louis, le personnage principal (Maxime Le Gac Olanié) revient dans son Pays lointain, auprès des siens qu’il sait avoir négligés maladroitement et avec lesquels, le temps passant, il a plus ou moins rompu-mère (Anne Loiret), frère (Mathieu Métral), sœur (Camille Bernon), belle-sœur (Loulou Hanssen).
  L’auteur avait  cru ne pas pouvoir partager les valeurs de sa famille, qui pensait, elle de son côté, être mésestimée par lui. Incompréhension ou dépit, l’amour finalement criait autant qu’il se cachait. Pourtant, le fils et frère éprouve le désir compulsif d’annoncer à  ses proches qui font partie de sa chair, sa mort prochaine qu’il ne parvient pas à formuler.
Autour du poète, à la fois éloquent et silencieux, évoluent tous les garçons que l’écrivain a croisés ou aimés, furtivement ou pas : le préféré « l ‘Amant, mort déjà » (Makita Samba), l’ami de jeunesse Longue Date (Arthur Verret), des personnages collectifs « un Garçon, tous les garçons » (Benjamin Guillet) et « le Guerrier, tous les guerriers » (Harrison Arevalo), enfin une Amie intime de longue date, Hélène (Inga Koller). Sans oublier l’Infirmière (Sophie Van Everdingen), qui veille le malade.
La localisation du Pays lointain, selon le choix dramaturgique de Jean-Pierre Garnier, n’est autre que le plateau de théâtre, métaphore de toutes les scènes  où l’auteur a écrit, monté ses propres pièces et celles des autres mais aussi joué. La réinvention d’un monde où la vie se démultiplie.
La scénographie et les lumières d’Yves Collet sont très subtiles dans leur brutalité même. Quand le public entre dans la salle,  Louis déjà,  très proche et lumineux, se tient au bord du plateau, rivé à sa table d’écriture. Souriant, il fait face aux spectateurs puis se retourne pour taper les touches du clavier de son antique machine à écrire. Le ton est donné. Face à lui, s’étend la vaste et profonde scène du Théâtre de la Tempête.
Un premier panneau de rideaux se soulève avec délicatesse et apparaissent alors les amis, la seconde famille, en quelque sorte. Un second rideau s’élève plus loin-spatialement et historiquement-et c’est la première famille naturelle qui surgit.
Présent ou passé distincts ou mêlés, tous vont s’adresser à Louis comme ils vont se parler entre eux, et comme Louis-narrateur et protagoniste-tient son public au bout de ses mots. Tous ces acteurs sont d’une brillante jeunesse et d’un même enthousiasme, heureux de vivre et d’être là, ce à quoi reste toujours sensible Louis/Lagarce, un patient qui se sait lentement quitter la vie.
Une ferveur authentique, et paradoxalement non jouée, habite la grande aire du plateau, un feu de couleurs et d’énergies qui se communique d’un personnage à l’autre, propageant ses secousses çà et là pour illuminer la salle : gestes vifs et mouvements violents contrôlés, corps-à-corps et jeux d’enfants, épanchements intimes et danses amoureuses, chants personnels et musiques du temps.
Chacun y va de son refrain avec bonne humeur, luttant avec allégresse contre toute idée de mort et à l’inverse, la transcendant au plus près du désir et du plaisir d’être, de goûter cet instant présent qui déjà s’évanouit vers un autre moment inconnu.
Un travail sur notre présence au monde avec lucidité d’esprit et sensualité des corps.

Véronique Hotte
Théâtre de la Tempête. Tél : 01 43 28 36 36  jusqu’au 15 décembre.
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tailleur pour dames

Tailleur pour Dames de Feydeau, mise en scène de Marie Lagrée et Samuel Glaumé. 

  L’empilement des quiproquos, le ridicule des personnages et la mécanique dramaturgique chers à  Feydeau sont ici en bonne plactailleur pour dames image5-300x225e. Le mari découche mais un imbécile alibi fait tout capoter. Malgré tout,  grâce à un incroyable concours de  circonstances, à la  fin  tout s’arrangera…
 La mécanique Feydeau est bien huilée et  la mise en scène de de Marie Lagrée et Samuel Glaumé est  savoureuse et rythmée.
 La scénographie avec juste des cadres de portes, permet entrées et sorties,  sans jamais de temps mort. Les jeunes comédiens  sont  à l’aise et dosent  le jeu avec juste ce qu’il  convient d’outrance.Seul, le personnage de la belle-mère incarnée par un comédien est un peu trop dans le travestissement et les clichés.
C’est dommage car cela rompt complètement tomber l’équilibre de jeu que les autres ont peu à  peu installé.  Pour les costumes, les metteurs en scène ont respecté les indications de Feydeau mais  y ont  ajouté un souci d’atemporalité. Sans style vraiment affirmé, ce qui est dommage. Quant au décor, avec ses seules portes, il  ne  remplit pas vraiment  l’espace… Seules des lumières-un peu paraphrasantes-changent l’ambiance  du plateau. Quand on s’attaque à une  pièce  si souvent présentée, mieux vaudrait apporter quelque chose de novateur…
Malgré ces  réserves,  on passe quand même un bon moment, surtout si  on connaît mal  Feydeau et si on n’a pas en tête d’autres mises en scènes plus prestigieuses…

Julien Barsan

Théâtre Clavel  3 rue Clavel 75019 Paris.

Road-movie alzheimer

Road-Movie Alzheimer, écrit et mis en scène par Jalie Barcillon.

 

Egypte, 1956. La nationalisation du canal de Suez sert de détonateur : «Citoyens, nous avons lutté pour nous débarrasser des traces du passé, de l’impérialisme et du despotisme, des traces de l’occupation étrangère et du despotisme intérieur…L’impérialisme a essayé par tous les moyens possibles de porter atteinte à notre nationalisme arabe. Il a essayé de nous disperser et de nous séparer et, pour cela, il a créé Israël, œuvre de l’impérialisme»…Le discours de Gamal Abdel Nasser, prononcé le 26 juillet, est violent et sans appel. Trente mille juifs, implantés en Egypte depuis plusieurs générations, voient leurs biens confisqués et sont contraints de s’exiler pour un voyage sans retour.
L’histoire qui nous est racontée ici emprunte les chemins de la biographie; la famille de Jalie Barcillon fut de cet exil-là et s’installa en France. Quarante ans plus tard, la petite fille qu’elle était, part à la recherche de son histoire et à la
Road-movie alzheimer image4-300x197découverte des lieux. Ses grands-parents vécurent au Caire avec leurs sept enfants et un grand oncle fut même l’heureux propriétaire d’une synagogue à Alexandrie. L’histoire est donc enrobée de religion et commence par la préparation de la Bar Mitsvah de la jeune fille, et par la recomposition de la cellule familiale, via les figures féminines.
Le voyage Paris-Le Caire qu’entreprennent ces trois générations de femmes: mère, fille et grand-mère (Marie-Pierre Meinzel, Kelly Rivière et Susanne Schmid-est un retour aux sources pour l’une, une découverte pour les deux autres et un retricotage du tissu familial pour toutes les trois-est troublé par la perte de mémoire de la grand-mère: elle ne s’y retrouve plus guère ni ne retrouve, entre autres, l’argent laissé en garde à Saïd, un homme de confiance. Ce parcours nous entraîne du passage de la douane à l’aéroport du Caire aux bruits amplifiés de la ville, sur les traces d’un passé confus et incomplet. Quelques images projetées sur écran nous placent au cœur du sujet. En arrière-plan, le contexte politique : les accords de Camp-David en 78, et, plus tard, l’assassinat d’Yitzhak Rabin, en 95.
Une bourse, dans le cadre du dispositif Partir en Ecriture de la Scène conventionnée aux Ecritures contemporaines de Saran (Loiret), a permis à l’auteur d’aller enquêter sur place, pour écrire le texte ensuite. Jalie Barcillon, qui assure aussi la mise en scène, restitue son histoire sur un mode léger et anecdotique, accompagnée de Julien Ribeill, à la guitare, dont la présence sur scène est un bel atout.
Entreprise sans doute louable mais l’auteure a du mal à raccorder mémoire sociale et mémoire collective, et à faire se rejoindre la petite et la grande Histoire.

Brigitte Rémer

Spectacle vu le 9 novembre au Théâtre Le Colombier, de Bagnolet. www.lecolombier-langaja.com

 

L’orage d’Ostrovski

L’Orage d’Alexandre Ostrovski, mise en scène de Jernej Lorenci.  

Cela commence comme un talk-show télévisé mais décalé (les personnages portent des costumes « historiques ») et conduit par deux présentateurs exciwpid-Photo-16-nov.-2013-2308.jpgtés qui glosent avec leur micro sur les personnages, les groupes familiaux, et qui les présentent, puis les interrogent.Cela finit en tragédie, avec seule en scène, Katarina,  l’héroïne de L’Orage la grande sœur des femmes des pièces de Tchekhov. L’ « émission » est accompagnée par un quartette, l’Ensemble Volga .Quand les éclats du show s’apaisent et que l’intrigue se resserre,  impitoyable, autour des personnages d’Ostrovski, les musiciens demeurent assis sous une enseigne de néon blanc qui détermine leur espace scénique.
La musique-morceaux  classiques et populaires arrangés par Branco Rozman ou composés par lui-joue dans la mise en scène de Jernej Lorenci un rôle essentiel : elle intervient très souvent, ponctuant, créant une atmosphère, commentant l’action, ou même  jouant à la place des  comédiens…, ou se tait, mais son silence est plein de sens.Dans le jeu des acteurs et  dans  leur complicité profonde,   on perçoit très bien comment le travail sur le texte et sur la musique a été réalisé dans un processus collectif et sur le plateau même.Présence et engagement forts de ces comédiens dont certains ont été formés à Paris , chez Lecoq, au temps pas si lointains  où les élèves étrangers étaient beaucoup plus nombreux que les Français
Soumise à ce  traitement médiatique  initial,  aidée par des costumes portés en couches-la comédienne qui
joue Varia, belle–sœur de Katarina, dégrafe son costume historique pour apparaître dans une  robe rouge dessinée par un couturier d’aujourd’hui. La pièce d’Ostrovski se pare d’étrangeté et s’actualise tout à la fois, et fait passer le spectateur par toute une palette d’émotions, mais sans une once de sentimentalisme « à la russe ».
Jernej Lorenci cible le cynisme et l’hypocrisie des riches marchands, approfondit les  relations étroites  entre la mère et son fils.Tout se passe entre une longue table où les personnages peuvent s’asseoir pour manger, parler ou  regarder la télé-placée perpendiculairement à la scène et le quintette, ce qui permet des gros plans saisissants de visages en profil.
Les cinq actes d’Ostrovski sont joués en deux parties, et après l’entracte, l’espace jusque là ouvert, est cerné maintenant par trois murs gris et une porte. C’est dans cet espace abstrait que se produit le suicide final de Katarina, la seule qui ne supporte le mensonge ambiant, et qui a trompé son mari.
L’actrice se dépouille de sa robe de théâtre qu’elle fait glisser sur la  robe noire  de concertiste qu’elle porte en dessous, chausse des talons hauts et se dirige vers les chaises désertées par l’Ensemble Volga. Elle prend une clarinette abandonnée, le mot Volga se détache alors de l’enseigne de néon suspendue et descend lentement  à ses pieds ; il ne lui reste plus qu’à jouer la  musique de la disparition du personnage dans les eaux du fleuve… Cette image finale fait  sentir  toute la force d’invention de Jernej Lorenci qui, pour ce spectacle,  a reçu à Belgrade le prix de la mise en scène du BITEF .
On connaît aussi en particulier grâce au Festival Passages, Mladinsko une  autre troupe slovène,  dirigée par le metteur en scène croate Oliver Frljic  qui y avait présenté Maudit soit le traître à sa patrie ! Artiste audacieux, il n’hésite pas à prendre violemment le public  à partie. Frljic assemble les faits, accuse, dénonce ou pose des questions gênantes, il ravive les blessures-et il n’en manque pas dans cette partie de l’Europe- désigne des responsables, suscitant des accueils polémiques.
Jernej Lorenci ne fait pas partie encore de la liste internationale, commune et officielle, des programmateurs de théâtre, et c’est dommage. Il prépare actuellement un Macbeth… 

Béatrice Picon-Vallin

 

Théâtre Mestno à Ljulbljana  (Slovénie).

Oublie tout et souviens-toi

Oublie tout, et souviens-toi par la compagnie Daïrakudakan.

Une fois de plus la Oublie tout et souviens-toi image1Maison de la culture du Japon, avec cette troupe de danse Butô, invite le public curieux à des découvertes singulières. Nous avions vu ici même, ce groupe dans un spectacle plus léger, proche du cabaret, Le Kimpun Show.

Ici, c’est un disciple du maître Akaji Maro, lui-même comédien de la troupe depuis dix-neuf ans, Takuya Muramatsu qui a conçu et chorégraphié ce spectacle joué uniquement par huit hommes. «Oublie tout, et souviens-toi. Qui suis-je? … Oublie tout, et souviens-toi. De la chose la plus importante! De la chose la moins importante!», clame cet artiste qui a décidé de nous faire découvrir, ambitieux projet, la complexité des réactions cérébrales !

Plus simplement, il nous invite à un voyage intérieur, avec un scanner d’un réseau neuronal, à la dimension du plateau… Au moyen de différents tableaux-que chacun peut interpréter à sa façon- mais parfois répétitifs comme la scène des pendus, qui rallongeant inutilement le spectacle.

Ce qui marque d’emblée dans ces images, c’est la vision du corps de ces artistes (seulement vêtus d’un cache-sexe), couverts de poudre blanche, et constamment entravés par des cordes. Le shibari est un art ancestral japonais qui consiste à attacher et suspendre des personnes généralement nues à l’aide d’une ou plusieurs cordes. Un des tableaux présenté peut être considéré comme une scène de shibari: le chorégraphe est suspendu en l’air par trois cordes, au niveau d’un bras d’une jambe et du cou! Une autre scène nous rappelle que le Japon est le quatrième pays pour le taux de suicide! Trois des danseurs vont être pendus! Images des plus fortes qui traduisent aussi une remarquable entente entre les artistes subissant ces contraintes et ceux qui les contrôlent.

Il y a cependant quelques longueurs compensées par une scène finale d’une grande beauté, où Takuya Muramatsu se retrouve seul, à l’avant scène, séparé de ses danseurs par un réseau de cordes rouges. Il semble alors redécouvrir son corps et ses capacités de liberté comme celles que peut avoir un enfant, ou comme un vieillard qui se souvient d’une mobilité perdue à jamais.

Jean Couturier

Maison de la culture du Japon; premier programme joué, jusqu’au 16

novembre et deuxième programme «Symphonie M» du 21 au 23 puis du 27

au 30 novembre.

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