Élisabeth ou l’équité

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© Giovanni Cittadini Cesi

Élisabeth ou l’équité d’Eric Reinhardt, mise en scène de Frédéric Fisbach.

L’entreprise, univers impitoyable en ces temps d’économie libérale, dévore ses enfants. C’est le sort réservé aux 192 salariés de l’usine A.TM. Ce sera aussi celui d’Élisabeth, brillante, jolie et dynamique directrice des relations humaines de cette entreprise française détenue par un fonds de pension américain.
Aux ordres d’un patron incompétent et fourbe, supervisé par un P.D.G. new-yorkais sympathiquement cynique, elle navigue à vue dans la tourmente d’une restructuration.

Comptant sur son charme autant que sur sa compétence, les deux hommes l’envoient en première ligne dans les négociations avec les syndicats. Prise entre le marteau et l’enclume, dans ce monde masculin aussi retors d’un côté que de l’autre, elle se brisera les ailes.
Pour mieux rebondir: aux termes de cette aventure, Élisabeth comprend qu’elle s’est fourvoyée, et elle découvre un sentiment nouveau qui lui permettra de continuer dans l’entreprise : l’équité, « un sentiment naturel du juste et de l’injuste » qui corrigerait les effets du système.
Eric Reinhardt signe ici sa première pièce : elle fait écho à ses romans qui se déroulent dans les hautes sphère de l’économie et de la finance mondialisée. Dont Le Système Victoria dont l’héroïne est aussi, comme Elizabeth, une D.R.H. Mais ici, à part quelques fantaisies et digressions, le propos est beaucoup plus simpliste que dans son œuvre romanesque. On n’y retrouve guère l’ambiguïté et la fragilité de ses personnages, artisans  mais aussi  victimes d’un système qui les dépasse et dont l’écrivain analyse froidement les rouages.
Frédéric Fisbach, qui lui a commandé la pièce, en propose une mise en scène rigoureuse mais assez lisse. On lui sait gré cependant, de mettre en valeur les quelques échappées qui sortent les personnages de leur monolithisme, notamment les scènes qui se déroulent à New-York avec vue sur les gratte-ciel de Manhattan.
Il sait aussi profiter des changements de décor pour introduire des intermèdes comme autant de respirations dans cette trop longue saga, et il dirige les comédiens avec précision: Anne Consigny interprète une directrice aussi sûre d’elle que fragile, entre douceur et fermeté. Et elle sait maintenir tout au long de la pièce ce subtil équilibre. Gérard Watkins compose un cégétiste ambivalent et séducteur, en comparaison des autres syndicalistes, qui sont eux, traités de façon assez caricaturale.
  Le spectacle n’est  pas enthousiasmant… mais se laisse voir,  et  on se réjouit que le théâtre traite des conflits majeurs qui bouleversent notre société, qu’il descende au cœur des entreprises, qu’il aborde le scandale de la spéculation et le cortège de restructurations, fermetures, délocalisations, chômage, qu’elle entraîne. »

Mireille Davidovici

Théâtre du Rond-Point  5 av. Franklin Roosevelt Paris. T: 01 44 95 98  jusqu’au 8 décembre.

 www.theatredurondpoint.fr


Archive pour novembre, 2013

Pantagruel

Pantagruel pantagruel08Pantagruel, de François Rabelais, mise en scène de Benjamin Lazar.

 

Des géants -êtres légendaires- sont les héros de ce fabuleux roman d’aventures qu’est Pantagruel, une œuvre issue d’un écrit anonyme, lui-même inspiré de traditions médiévales.
L’auteur de génie s’est appuyé sur ce matériau pour réinventer sa propre langue: truculente, généreuse, grotesque, vulgaire, scatologique, joueuse, infiniment érudite.

Tout le plaisir est pour le lecteur et ici pour le public, grâce à la mise en scène de Benjamin Lazar. Entre créations d’images et expressions ludiques, jeux de mots et facéties, la langue rabelaisienne revendique une vitalité première et «quinte-essentielle».
Cette épopée fantastique et farce invraisemblable et moqueuse est aussi une fresque vigoureuse, à la fois réaliste et symbolique, en quête de vérité. Pantagruel, libéré de toutes contraintes, se lance à la conquête de lui-même et du monde, avec un appétit insatiable de connaissances, et tout lui est possible, dit Benjamin Lazar. Une posture pour le moins moderne. En ce seizième siècle lointain, le principe structurel de plaisanterie repose déjà sur le sens et la signification. C’est un regard moral et religieux, mais aussi pédagogique et politique que celui de Rabelais. Contre la glose et les sabirs des Sorbonnards, contre l’ignorance et la bêtise, l’auteur invente ici une culture d’inspiration humaniste.

Pour lui, l’homme est un géant spirituel infiniment libre, à la fécondité concrète et abstraite. Il crée une langue prolixe, fluide, grouillante et burlesque. À la lisière de cette apparente mais profonde désinvolture, sévissent la censure et les interdits qui peuvent mener au bûcher, comme l’éditeur Etienne Dolet en pleine place Maubert, à Paris, en 1546.
Les bougies tremblantes, chères à Benjamin Lazar, ont été remplacées ici par des lampes électriques comme celle placée sur le front d’Olivier Martin-Salvan, à la façon d’un spéléologue. Le comédien -une force de la nature éblouissante qui tétanise le public- est aussi chanteur lyrique et acrobate à l’occasion, bouffon majestueux et poète né. Il  incarne le narrateur, son héros et l’ami Panurge…
Les lumières subtiles de Pierre Peyronnet offrent une pénombre de caverne et sont pour beaucoup dans l’onirisme de ce Pantagruel. Tout commence par le gigantesque arbre généalogique du héros, les circonstances chaotiques de sa naissance qui provoqua la mort de sa mère. Sont évoquées ensuite la force de son appétit relayé par un égal appétit de savoir, dans des villes universitaires comme Bordeaux, Montpellier, Poitiers, Rouen… et il découvre  Paris  lors d’un hiver mordant : «Les gueux du cimetière des Saints-Innocents se réchauffent le cul avec les ossements des morts».

Vient aussi le conseil de son père pour les études avec sa fameuse lettre dont le héros et ses servants déroulent et retiennent la grande surface de papier doré avec des baguettes de marionnettiste. David Colosio a recréé une musique du XVI ème siècle, avec cornet à bouquin et flûte (Benjamin Bédouin), guitare et luth (Miguel Henry). Enfin, il y a la rencontre avec l’étonnant Panurge succédant à Épistémon et aux autres professeurs: les compagnons sont en route désormais pour le pays de l’Utopie.

La scénographie et les costumes d’Adeline Caron s’appuient sur infiniment peu pour dire beaucoup. Au milieu des sons des cloches des moutons, de leurs bêlements,  des bruits effrayants de la Mère-Nature, des gilets de bergers en paille et en raphia. Le sieur Pantagruel porte, lui,  un  grand manteau de fourrure  et il nous invite à pénétrer aussi en son for intérieur, physique et moral. Et il y a un lit de fortune et un drap transparent pour la mère morte et le sommeil de son fils. Et pour évoquer la tempête essuyée dans les profondeurs marines, se promènent  dans le cadre de scène une multitude de méduses en papier doré, dans un ballet volatile. À l’écoute du message rabelaisien, Benjamin Lazar et Olivier Martin-Salvan défendent l’extraordinaire aventure esthétique de ce métier de vivre.

Véronique Hotte

Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet. T:  01 53 05 19 19 7 jusqu’au 30 novembre.

Cosmos

Cosmos d’après Witold Gombrowicz, traduction de Georges Sédir, adaptation et mise en scène de Joris Mathieu.

 

34-nicolas_boudier-cosmos_h_c_dsc3088« Je vous raconterai une autre aventure plus étonnante… » Gombrowicz commence ainsi ce « roman sur la formation de la réalité », « une sorte de récit policier » fondé sur « un processus de suppositions, d’associations, d’investigations » essayant « d’organiser le chaos ». C’est donc une étrange enquête, « un rébus obscur »  où nous entraîne la compagnie lyonnaise Haut et Court, portée depuis quinze ans sur l’exploration d’univers visuels et sensoriels.
L’intrigue de départ est simple, puis tout se complique. Fuyant les tracas quotidiens de la ville, le narrateur et son ami marchent dans la campagne quand ils découvrent un moineau pendu à une branche. Ils trouvent toit et couvert dans une auberge voisine…
Les deux compères sont fascinés par Catherette, la servante à la lèvre fendue,  et par la fille de l’aubergiste, la belle Léna. Le maître de maison parle une langue improbable. Tel un réseau d’indices, depuis le moineau pendu et cette lèvre pendante, une série d’événements et de signes incompréhensibles s’enchaînent et s’entrelacent avec la cohérence d’un cauchemar que le narrateur cherche à décrypter. On navigue dans son univers mental entre la réalité et le fruit de son imagination. Qui a pendu le moineau, le bout de bois, le chat, et Lucien enfin ? Cela est-il vraiment arrivé ?
Pour ce voyage au long cours, Joris Mathieu a construit un dispositif visuel étonnant. Il mêle la projection d’un film narratif à des images fixes, et un plateau tournant fait glisser les acteurs de l’ombre à la lumière. D’une peinture de paysage bucolique, s’envolent tout d’un coup des nuées d’oiseaux noirs. Une loupe géante grossit de micro-événements  qui deviennent autant d’obsessions. » L’irruption brutale d’une absurdité logique » , chère  au créateur de Ferdydurke,  se manifeste ainsi tout au long du spectacle, avec une maîtrise admirable. L’espace feuilleté,
où gros plans et arrière-plans se superposent et  se dissolvent les uns dans les autres, est d’une grande beauté plastique et les acteurs, eux, évoluent dans une mascarade fantomatique.
La succession onirique des images nous plonge au cœur de la logique et de l’imaginaire de Gombrowicz mais le texte est souvent redondant quand, entre autres, l’aubergiste se lance dans son long récit, ou  quand  le narrateur déroule sans fin ses obsessions,  alors qu’elles sont présentes visuellement.
Et une diction et une bande-son dramatisantes alourdissent le spectacle. Où sont passés l’humour de Gombrowicz et sa faconde facétieuse ? La traduction, pourtant révisée par l’auteur en 1966 et ce surréalisme dans la veine d’un Bruno Schulz, mâtiné de Kafka sont aujourd’hui peut-être un peu datés. Pourtant, il faut voir ce spectacle pour les images qui nous propulsent dans le cosmos de l’enfant terrible de la littérature polonaise et remettent ses romans au goût du jour.

 Mireille Davidovici

Le Monfort 106 rue Brancion 75015 Paris ; 01 56 03 88  jusqu’au 16 décembre www.lemonfort.fr

Al Atlal (Les Ruines)

Al Atlal (Les Ruines) de Sharif Andoura, mise en scène de Matthieu Cruciani.

 

Al Atlal (Les Ruines) al-atlal-300x200Quand Sharif Andoura découvre la chanson fleuve d’Oum Kalsoum, Al Atlal, mise en musique en 66 par Riad Sunbati, sur un poème d’Ibrahim Naji, il décide d’en faire la matière d’un spectacle.
Il s’introduit dans la langue arabe qu’il affectionne et qu’il pratique, fort de son côté bi-culturel-il est né de père syrien-et essaye d’inventer un canevas dramaturgique avec le metteur en scène Matthieu Cruciani, et un parcours musical avec le compositeur Camel Zekri, présent sur le plateau avec son instrument, une guitare électrique aux résonances de oud.
Que dit le poème ? Il reprend un des thèmes majeurs de la poésie arabe mettant en mots le départ de l’amante et les traces qu’elle laisse, véritable champ de ruines. Métaphore, peut-être aussi à dimension patriotique, inscrite dans le contexte politique de l’époque, en Egypte. «Ô mon coeur, ne demande pas où est passé l’amour, il n’était qu’un château de mirages et s’en est allé. Sers-moi et bois en souvenir de ses ruines et raconte-moi tant que mes larmes couleront comment cet amour est devenu une légende».
A ce premier grand mythe, Andoura en adosse un second, et pas des moindres, avec l’immense poète Mahmoud Darwich, cherchant à décliner cette notion de ruines, qui lui sert de support. Il fait référence cette fois, à la Palestine, avec Le lanceur de dés, poème publié un mois avant la mort du poète, en 2008, sorte de testament : «Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis, moi qui ne fus pierre polie par l’eau pour devenir visage ni roseau troué par le vent pour devenir flûte… Je suis le lanceur de dés. Je gagne des fois, je perds d’autres fois. Je suis comme vous ou un peu moins »…
Point commun certes, la langue, mais il se peut que l’expérience sensible ne soit pas toujours transmissible au théâtre. Oum Kalsoum, femme de lumière et de compromis, grande diva récompensée par le pouvoir, et qui a déclenché la ferveur populaire, n’a peut-être pas grand-chose à voir avec l’homme de l’ombre et de l’exil, qu’est Mahmoud Darwich. Le lyrisme douloureux qu’il exprime dans sa recherche littéraire, tout autant que dans son engagement politique, confirme avec humilité que «la terre nous est étroite».
Que fait l’acteur sur scène ? Il dit les poèmes, comme pour un récital, mais ne pose pas de geste dramaturgique, allant parfois de cour à jardin sur le grand plateau de Sartrouville, sans véritable raison que de s’emparer du micro, posé à l’autre bout. Et, quelle que soit la langue, sa présence est plume face à ces deux célèbres figures.
A certains moments, l’extraordinaire orchestre accompagnant la chanteuse déferle, comme une marée montante, et l’acteur y superpose le texte, mais on entend mal et l’orchestre et le texte. A d’autres moments, le musicien y ajoute ses arpèges, et on essaie de capter les lignes mélodiques, mais on est en zone de brouillage. La leçon d’arabe de type Assimil, dans ce contexte, n’est ni drôle ni zélée, davantage un enfantillage : « Répétez… Ana Sherif, enta… , heyya Oum, homma.. etc », je suis, tu es, elle est…
Lorsqu’à la fin, petit effet, derrière un rideau de voile, apparaît le comédien, perruque noire à la Oum Kalsoum puis serre-tête et lunettes de soleil, copie conforme aux photos et foulard à la main, il est bien tard, il se met à chanter mais la magie n’opère pas.

 Brigitte Rémer

Vu le 5 novembre, au Centre dramatique de Sartrouville. Et le 14 et 15 novembre, à La Friche Belle-de-Mai de Marseille; les 19 et 26 mai, à L’Apostrophe, scène nationale de Cergy-Pontoise; les l9 et 30 mai, à La Nef de Saint-Dié.

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Trois sœurs

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Trois Sœurs d’Anton Tchekov, d’après la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène de Christian Benedetti.

  Le metteur en scène et directeur du Théâtre-Studio d’Alfortville avait déjà monté La Mouette et Oncle Vania dans une une mise en scène innovante .
 Un plateau en ciment, celui du sol d’un ancien entrepôt de vins, comme chez l’illustre Jacques Copeau au Vieux-Colombier. Pas de décors, des costumes qui sont ceux de la vie quotidienne actuelle, quelques accessoires indispensables, une salle qui reste toujours un peu éclairée, et des comédiens qui n’hésitent pas à observer de grands silences si nécessaire. Ils ont visiblement fait un long travail de compréhension du texte et ils  donnent une grande vérité à leur personnage, en parlant avec un débit très rapide. Comme souvent dans la vie, pendant un repas ou sur un portable dans le métro…Si bien que l’on retrouve un Tchekov comme à l’état premier, débarrassé de trop de petites coquetteries.
C’était parfois dans La Mouette, assez magique.
 Benedetti a remis le couvert cette fois avec Les trois Sœurs que nombre de metteurs en scène contemporains ont aussi recréé dont Langhoff. Et cela donne quoi? 
Sur le plateau,  vingt cinq chaises en hêtre blond verni, dont douze autour d’une longue table avec nappe blanche et les autres un peu partout.
Côté cour, un piano droit noir avec dessus, une photo du père des trois sœurs disparu (clin d’œil, c’est visiblement la tête d’Antoine Vitez qui fut le prof de Benedetti au Conservatoire…), une petite pendule murale et sur une chaise, très discret, le très fameux samovar, emblématique accessoire des mises en scène de Tchekov…(autre clin d’œil de Benedetti).
Pour le deuxième acte, dans la chambre d’Olga et d’Irina, deux petits lits blancs avec des paravents (les acteurs  manipulent eux-même,  vite et bien,  les éléments de décor). C’est tout et c’est suffisant.
 Au troisième acte, le vieux jardin, dépendant de la maison des Prozorov, avec sa terrasse et sa longue allée de sapins est ici évoqué par deux bancs de bois et une balançoire. Mais Benedetti n’avait guère d’autre choix…

Il sait faire circuler avec beaucoup de fluidité ses nombreux acteurs sur le plateau qui n’est quand même bien grand et les scènes s’enchaînent sans difficulté. Et il y a-et c’est très positif dans cette mise en scène-une connivence entre les personnages imaginés par Tchekov en 1900 et le public d’aujourd’hui.
Mais là où cela va moins bien, c’est dans le traitement qu’il inflige au texte. Dès les premières répliques, c’est un véritable marathon qu’il impose à ses acteurs. Et tous, y compris Benedetti lui-même qui joue le lieutenant-colonel Verchinine, boulent leur répliques avec une diction très approximative en deux heures chrono seulement. Comprend donc les répliques qui peut !
Au début, on est séduit par cette vérité ainsi rendue de la vie quotidienne mais très vite, comme cela tourne un peu au procédé, on écoute de moins en moins un texte inaudible dès le cinquième rang, et on en attrape donc une réplique par ci, une autre par là. 
Pourtant,  il semble que c’est avec une certaine lenteur dans le jeu que le public peut s’approprier chacun des nombreux personnages créés par Tchekov… Ce que Jacques Livchine et Hervée de Lafond avaient bien su faire avec leur mémorable Oncle Vania à la campagne.

  Benedetti dira sûrement que cette vitesse imposée aux acteurs participe d’une lecture  personnelle. 
On veut bien… mais ceux des spectateurs qui n’ont jamais vu Les Trois Sœurs, ont du mal à s’y retrouver. Quelques-uns s’en vont découragés. Sans doute, dans cette petite salle bourrée à craquer,  l’acoustique ne devait pas être la même le soir de cette première que pendant les répétitions, et les choses ont  dû,  depuis, bien s’améliorer. Il faudra revoir les spectacle dans quelques semaines; il a  visiblement besoin d’être encore rodé…
Par ailleurs, il est un peu difficile de  croire à la véracité de ces officiers russes, habillés au décrochez-moi ça et qui ont peu de présence et qui ressemblent à des soldats d’armée en déroute, sauf Verchinine sanglé dans son uniforme. Alors que dans la pièce-sinon on n’y comprend plus rien-ces officiers, comme nous l’avait précisé notre ami Gérard Conio, grand spécialiste de la Russie du 19 ème siècle- sont  l’équivalent russe de nos polytechniciens actuels  et représentent l’intelligentzia de cette ville de province…
 Quant à Olga, Macha et Irina en jeans ou robes actuelles, cela n’a rien de choquant mais il y a quand même un manque d’unité dans les costumes.
Mais  on l’impression que ce qui avait plutôt bien fonctionné pour les deux précédents Tchekov, trouve ici ses limites.
Cela dépend en fait des scènes et il y en a qui, grâce aux acteurs, gardent une belle émotion comme  au dernier acte, la confession d’André: “Où est-il mon passé? Où a-t-il disparu…” Et il y a la belle présence d’Isabelle Sadoyan qui joue Anfissa,la vieille nounou; elle est  absolument remarquable de vérité .
Alors à voir? A vous de décider… Ce n’est pas tout à fait Les Trois Sœurs de Tchekov, comme le dit l’affiche mais une lecture personnelle, plutôt réservée à des gens qui connaissent déjà bien la pièce et qui peuvent y trouver du  plaisir. Sinon, on risque d’avoir une image assez faussée de ces Trois Sœurs

Philippe du Vignal



Théâtre-Studio jusqu’au 14 décembre; et les 19 et 20 novembre au Théâtre du Beauvaisis à Beauvais (60); le 23 novembre à La Scène Watteau de Nogent-sur-Marne; du 16 décembre au 20 décembre au Centre Dramatique Régional de Tours; le 14 janvier 2014 au Théâtre Jacques Prévert d’Aulnay Sous-Bois (93) et du 20 janvier au 26 janvier à La Comédie de Saint-Etienne; les 30 et 31 janvier au Théâtre de Cachan (94); du 18 février au 22 février au Théâtre National de Toulouse. Le 8 mars au Pôle Culturel d’Alfortville (94) et du 14 mars au 22 mars 2014 à La Criée/Théâtre National de Marseille.

Transe

 Transe, conception de Danielle Gabou.

Transe  g_chaillot13gaboutranse01bD’emblée, la présence physique de Danielle Gabou est impressionnante, quand elle s’avance dans la pénombre avec son filet de pêcheur comme seul partenaire. En même temps,  débute la projection du film de Jean Rouch, Mammy Water tourné en 1956.
Ce spectacle de 45 minutes se compose d’un dialogue entre le récit dit par Jean Rouch, (sans que l’on entende sa voix) et la chorégraphie créée par Julien Ficely pour la danseuse. La vidéo a été retravaillée et parfois redimensionnée en 16/9 ème, ce qui donne une autre perspective à l’espace de jeu.

Le public est transporté dans un double voyage, celui des croyances et des rituels d’un village de pêcheur ghanéen des années 50, et celui du solo de la danseuse que ces rituels inspirent.
Danielle Gabou le dit: « Le corps a sa vérité, on ne peut mentir avec le corps ». Le sien est massif, presque androgyne suivant la façon dont il est mis en lumière. Ce solo n’illustre pas ce qui se déroule sur l’écran, il a sa propre esthétique, ce qui donne au corps parfois des allures de statue grecque.

Il n’existe pas de «transe», à proprement dire mais,  comme elle le dit,  « un lâcher du mouvement », et elle  nous fait assister à une danse très libre. Il ne faudra pas hésiter à revoir le film de Jean Rouch dans son intégralité, qui nous parle d’une époque révolue, où,  pour résoudre la crise d’une micro-société, la population locale se livrait  à des offrandes en faveur de la déesse de la mer Mammy Water ou sacrifiait  des animaux, plutôt que d’égorger leurs voisins au nom de pseudo-argumentations religieuses…

Jean Couturier

Spectacle dansé au Théâtre National de Chaillot, salle Maurice Béjart du 5 au 9 novembre.    

Phèdre, de Jean Racine

Phèdre, de Jean Racine, mise en scène Jean-Louis Martinelli

 

Phèdre, de Jean Racine phedre-03Phèdre,  l’une des pièces les plus jouées de Racine, aujourd’hui, et l’une des plus énigmatiques : comment traiter cette affaire de culpabilité, d’inceste symbolique et d’adultère espéré sans tomber dans le drame bourgeois ? C’était arrivé, en grande partie, à la mise en scène de Michel Marmarinos à la Comédie-Française, peut-être à cause des beaux costumes très 1910 de Virginie Merlin qui emmenaient la pièce du côté de Madame de… Bref, les dieux n’y trouvaient pas leur place.
Jean-Louis Martinelli leur en a donné une, très simple : ils sont la lumière, ou plus exactement l’exposition à la lumière de tous les personnages. À Hippolyte et Aricie, la lumière devrait être naturelle, bienveillante : « tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux ». Pourtant, Hippolyte la craint, dans la grande ombre de son père, qu’il craint d’offenser en aimant sa prisonnière, la fille de ses ennemis. On pourrait ajouter : dans l’ombre que le désir de Phèdre jette sur lui.
Thésée, lui, y est habitué, sous le feu de ses exploits, et c’est pour cela qu’elle l’éblouit, qu’il ne voit pas quel tyran il est devenu pour sa famille: « Si je reviens si craint et si peu désiré… ». Cette mise en lumière est donnée par le dispositif scénique bi-frontal où se croisent les chemins des uns et des autres, tout près du public, dans le public  Mais la pente un peu trop faible contraint les spectateurs à quelques contorsions pour « tout » voir : est-ce voulu pour les rendre encore plus voyeurs,  ou sommes-nous en train de sombrer dans les méandres de la dramaturgie a posteriori? Quant à Phèdre, elle se réfugie parfois derrière son décor.
On n’échappe pas à cette évidence, le théâtre est un art au présent. Cette Phèdre là est d’ici et maintenant, et  non renvoyée aux temps légendaires, ni liée à l’époque de l’écriture. Coulée (et non moulée) dans une robe couleur de peau, Anne Suarez donne de Phèdre un personnage à la Marilyn, d’une sensualité évidente et presque innocente. « Vénus tout entière à sa proie attachée », c’est l’échange des désirs aussi impossible à détacher que sa propre peau, femme fatale d’abord à elle-même. « Je meurs, je meurs », dit-elle, comme Hippolyte (Mounir Margoum) dit: « « Je pars » et ne part pas, sinon vers la mort. Martinelli le voit en dépressif, et du coup,  ralentit à l’excès la première scène, pour lui comme pour Théramène (Abbès Zahmani). Le complexe paralysant du « fils de » pouvait se manifester avec plus de nervosité.
Quant à Phèdre, elle constate sa mort prochaine sans la désirer, comme elle constate les actes d’Œnone (impeccable Sylvie Milhaud), qui se voudrait son double. Mais ce fameux désir qui lui colle à la peau, elle en a sa part, et c’est pour tout de suite. On s’étonne qu’Aricie manque un peu d’éclat (Sophie Rodriguez) : vraie précieuse dans l’aveu détourné et pudique de son amour, elle est aussi, comme la Junie de Britannicus, de ces héroïnes positives, fortes, dont Racine est capable. Thésée plus encore que ses partenaires nous ramène à notre temps. Hammou Graïa, d’une puissance à la limite de la trivialité, fait rire parfois, en Hercule furieux. Sa tendresse s’exprime à gros coups de patte sur le cou de son fils, d’une main pesante qui fait ployer plus qu’elle ne caresse. Il transpire une virilité massive, qui ne peut, à la fin, que le laisser penaud. Tout cela sous nos regards impartiaux : nous sommes les dieux.
Cette Phèdre-là n’est pas la Phèdre absolue, la Phèdre qui irait au-delà de ce qu’on peut rêver–c’est pourtant ce qu’on peut espérer du théâtre-c’est une Phèdre d’aujourd’hui qui prête à discussion, à questions, et cela, non sans plaisir.

Christine Friedel

Théâtre de Nanterre-Amandiers jusqu’au 20 décembre, 01 46 14 70 00

http://www.nanterre-amandiers.com/

savoir enfin qui nous buvons

Savoir enfin qui nous buvons,  de et par Sébastien Barrier.

savoir enfin qui nous buvons cg-savoir-site02-660x380La Ferme du Buisson propose un cycle de conférences Gonzo », soit une conférence (et plus souvent un spectacle) basée sur l’ultra-subjectivité. Sébastien Barrier, lui, n’hésite pas à s’immerger dans son sujet, le vin.
A l’entrée de la salle, chaque spectateur reçoit un verre et s’installe autour de tables rondes  où  il trouvera une cartographie  dessinée  de la Loire,  de Nantes à Blois. Sept vignerons y sont matérialisés et nous allons  faire le voyage avec eux, Et, comme le dit le proverbe que nous rappelle Sébastien Barrier : « Nul n’est censé ignorer la Loire » !
Sébastien Barrier vient du théâtre de rue: connu pour son personnage de Ronan Tablantec (voir Le Théâtre du Blog), il s’adresse au public en toute spontanéité. Il s’est intéressé à sept vignerons du Val-de-Loire qui font chacun un vin naturel, c’est à dire sans recours à la chimie,que ce soit pour la culture de la vigne ou pour  la vinification. Il les a rencontrés, pris en photo, a passé du temps avec eux, si bien que quand il boit leurs vins, il ne peut s’empêcher de se souvenir d’eux, ce qui  explique ce beau titre « Savoir enfin qui nous buvons ».
Derrière un vin, et,à plus forte raison, un vin naturel, il y a un 
vigneron qui aura passé du temps à scruter le ciel, à tailler sa vigne, à la récolter, à en suivre scrupuleusement la vinification, puis la mise en bouteille.  On goûtera donc les  sept vins, servis par le personnel du théâtre, qui  respectera les trois centilitres  autorisés pour ne pas sombrer dans l’ivresse!
Dés l’entame du spectacle, Sébastien Barrier débute avec un débit de paroles qui rappelle le théâtre de rue et son personnage de Tablantec. Pas un temps mort, pas une respiration, peut-être pour contrer son trac et sa peur du
silence. Même si c’est un spectacle très écrit et maîtrisé, cette attaque a quelque chose de désagréable, qui heureusement, ne dure pas. En arrivant aux portraits des vignerons, il se fait plus humain, moins « slameur » qu’au début,  et semble lâcher un peu son texte. Ses portraits sont toujours drôles, tendres et nous en apprennent autant sur eux que sur lui.
Il y a aussi, comme un fil rouge au spectacle,  un rapport à l’ivresse qui est un peu dérangeant, on frise l’apologie de l’excès de boisson, et on en rit comme de cette question lancée au public à peine entré dans la salle: « Les alcooliques,  levez le doigt ». Il propose à la fin un diaporama en musique sur lequel il pose un mot ou une expression à chaque photo,  un peu comme pour une rétrospective.
Et c’est toujours avec un rire pudique, qu’il parle de son
affection pour ses copains de boisson et le souvenir de « soirées habituelles » (avec encore une fois des preuves d’ivresse manifestes : photos floues, déguisements ridicules, fesses montrées, voiture dans le fossé…)
  C’est un bon moment avec de la générosité, beaucoup d’humour mais aussi des moments où  on l’on rit un peu
jaune. C’est aussi un bel hommage aux femmes et aux hommes qui ont fait le choix courageux de produire des vins de grande qualité.

Julien Barsan

La Ferme du Buisson

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Phèdre, de Sénèque

Phèdre de Sénèque, traduction de Florence Dupont, mise en scène d’Elisabeth Chailloux.

Elisabeth Chailloux a eu l’audace  de créer cette  Phèdre de Sénèque, inspirée d’Euripide qui inspira celle de Racine, davantage connue du public contemporain. Avec un scénario identique : Phèdre est une marâtre amoureuse du fils de son mari. Repoussée par lui, elle accusera de viol le jeune homme. Pour sauver l’honneur, la meilleure défense de cette belle-mère, c’est l’attaque!  Mais on ne domestique pas facilement  la virilité sauvage du rustique Hyppolite. Niant Vénus, cet être solitaire refuse les femmes; il ne tombera pas de la chasteté dans l’inceste.
Florence Dupont a assume la traduction nouvelle de l’œuvre. La dramaturgie originelle ramassée est  forte et  la parole distribuée entre Thésée, la Nourrice, Hippolyte, le Chœur, le Messager et Phèdre. Avec une  langue précise, efficace et  profondément poétique, à l’image de la sauvagerie singulière du chasseur Hippolyte.
Phèdre, de Sénèque phedre-elisab-98D’ailleurs, son père Thésée, considéré comme mort, est inconstant et imprudent : ami et amant du jeune Pirithoüs, fils de Zeus, il est parti avec lui pour enlever Perséphone, la femme du dieu des Enfers. Prisonniers, ils sont ramenés sur terre par Héraclès…
Entre temps, avant le retour de ce disparu, se joue la tragédie de Phèdre: « Oser lui dire, il faut oser », c’est de cet enjeu risqué dont s’entretient la fille de Minos avec la Nourrice. Or, avouer son amour à Hippolyte revient à le transformer en complice incestueux.
Mais l’aveu amoureux libéré par Phèdre n’est pas consenti par le destinataire : «Hippolyte successivement veut tuer Phèdre, faire taire cette bouche obscène, puis il s’enfuit à l’autre bout de la terre pour ne pas l’entendre ».
Nul dialogue possible entre le jeune homme et l’épouse de son père:  Hippolyte vit aux côtés de hordes bestiales  de dogues et de fauves en tout genre. Le feu bouillonne  chez  cette jeune pousse, enfant perdu dans un amour furieux des forêts et enclin à la sauvagerie d
es bois. Ce qu’il préfère ? Fouler la rive d’un ruisseau sinueux, écouter le chant des cascades et des oiseaux, goûter à la saveur fruitée des framboises… La civilisation ne l’atteint pas, ni la foule des villes. La seule loi de la Nature l’appelle : « Là-bas dans les montagnes vivent les Purs Libres de la rage de posséder,  Libres de la rage de gouverner…Ils n’obéissent ni aux caprices du tyran Ni à la tyrannie de leurs ambitions… »
La scénographie et les lumières d’Yves Collet installent la tragédie à l’intérieur de fresques rougeoyantes  pompéiennes, jouant de jeux d’ombres, de mirages fuyants de bêtes en cavale, monstrueuses et menaçantes. Au loin, le catafalque d’un tombeau funéraire où gît Phèdre, couverte d’un long voile blanc, et, à l’avant du plateau, un sol gris de gravier rugueux.
La mise en scène possède une belle tension, grâce à des acteurs très bien dirigés et entièrement dévolus à leur rôle tragique. Ils se lèvent et tendent les bras vers le ciel afin d’implorer la pitié et la compassion, ou s’agenouillent humblement sur la terre, écrasés par leur destin. Ils portent le souffle de cette prose poétique avec désir et foi. Saluons Thomas Durand en  Hippolyte baroque, la vivacité de  Marie-Sohna Condé en  Nourrice, la fougue juvénile de Sara Llorca dans le rôle du Chœur et la sobriété d’Adrien Michaux en Messager. Et Marie Payen qui incarne une Phèdre presque céleste, à la façon d’une Pietà du Bernin.

Véronique Hotte

Théâtre des Quartiers d’Ivry. T : 01 43 90 11 11 jusqu’ au 1er décembre 

En attendant Godot

En attendant Godot  images2

 

En attendant Godot de Samuel Beckett, mise en scène de Marion Coutris et Serge Noyelle.

 

  La célèbre pièce, mise en scène par Roger Blin, a été créée en 53 au Théâtre de Babylone 31 boulevard Raspail à Paris. Fondé en 52, cette petite salle était gérée en coopérative ouvrière par entre autres par Jean-Marie Serreau, Max Barrault, frère de Jean-Louis et papa de Marie-Christine,  le compositeur Maurice Jarre, et  Eléonore Hirt, seule survivante de la bande. Roger Blin jouait Pozzo, Lucien Raimbourg-le cousin de Bourvil-Vladimir, Pierre Latour, Estragon, Jean Martin  Lucky, et Serge Lecointe , lui aussi encore vivant (l’enfant).
Comme il le dit magnifiquement dans un petit livre, Jean Martin qui, au dernier moment, avait remplacé Pierre Louki, ce fut, pour lui, l’ un des plus beaux jours de sa vie, puisqu’il devint l’ami de Beckett et de sa femme.Voilà pour la petite leçon d’histoire du théâtre contemporain…
3On connait l’histoire, deux clochards, Vladimir et Estragon errent sur une route de campagne avec arbre, comme le précise Beckett, dont les didascalies sont toujours très précises, et attendent un certain Godot… qui ne viendra jamais.
Et en attendant, ils passent le temps à manger quelques légumes et à discuter de tout, de la vie, du temps, et bien des répliques sont ainsi devenues cultes : «  Elles accouchent à cheval sur une tombe ». « Voilà l’homme tout entier : s’en prenant à sa chaussure, alors que c’est son pied, le coupable ». « Essayons de converser sans nous exalter puisque nous sommes incapables de nous taire. » « Ne disons pas de mal de notre époque, elle n’est pas plus malheureuse que les précédentes. N’en disons pas de bien non plus. N’en parlons plus. Il est vrai que la population a augmenté. » Et le fameux : « On attend toujours Godot » répété plusieurs fois…
Il y a aussi un autre couple : Pozzo,  brutal et autoritaire qui tient en laisse un homme du nom de Lucky. Ce qui choque Vladimir et Estragon mais, plus tard,  ils auront aussi peu de scrupules avec le pauvre Lucky qui débite une seule et longue tirade avant de replonger dans le silence, sans aucune ponctuation aussi poétique que dénuée de sens.
Arrive alors un gamin envoyé, dit-il, par Godot, pour dire qu’il viendra demain. A l’acte II, seule indication du temps qui a passé, l’arbre a quelques feuilles-ici une petite guirlande lumineuse. Vladimir semble un plus heureux. Pozzo et Lucky reviennent mais, dit la didascalie, Pozzo, devenu aveugle se cogne contre Lucky devenu muet, et ils tombent au milieu des bagages.
Mais Vladimir et Estragon posent leurs conditions pour les aider… Puis, comme à la fin du premier acte, le jeune garçon répète le même message de la part de Godot et dit qu’il n’est jamais venu la veille. Wladimir pense à l’éventualité de se pendre à l’arbre.  Estragon enlève sa ceinture pour cette pendaison à deux, mais son pantalon tombe!  Et ils cassent la ceinture quand ils tirent dessus pour en vérifier la solidité. Comme Cyrano de Bergerac, ils auront tout raté, même leur mort ! « Allons-y » proclame Estragon. Mais, dit Beckett qui aura le mot de la fin :« Ils ne bougent pas ».
Vladimir et Estragon ne sont pas de vrais amis, ce sont de pauvres hères qui se sont rencontrés par hasard, des naufragés de la vie en proie à la solitude la plus totale, et dont on ne connaît pas le passé. Ce sont des êtres sans mémoire, à part peut-être Vladimir-ce qui est du genre rare chez les personnages dramatiques qui ont tendance à se raconter-dont le présent est lamentable et n’ont aucun avenir prévisible sinon la mort. Beckett ne donne d’ailleurs pas d’indication d’heure ni de jour. Le temps dans Godot est un temps suspendu, comme entre parenthèses.
Ils ont renoncé depuis longtemps à communiquer avec les autres et n’ont pas de véritable identité, juste un prénom exotique, voire ridicule, habitués l’un à l’autre et incapables de se séparer. Vladimir dit « On peut toujours se quitter, si tu crois que ça vaut mieux  et Estragon lui répond « Maintenant ce n’est plus la peine ! »
La pièce a été souvent mise en scène en France comme à l’étranger et par les plus grands : Roger Blin deux fois puis Otomar Krejca, Bondy, Bernard Lévy (voir Le Théâtre du Blog) et a été adaptée au cinéma(1989) par Walter D. Asmus avec, entre autres, Rufus et Roman Polanski. Mais reste à savoir comment on peut encore lui garder son caractère provocateur d’il y a 60 ans ! Elle exige, avec ce nouveau sens du dialogue scénique imaginé par Beckett, une réalisation des plus précises et des acteurs un peu exceptionnels.
Marion Coutris et Serge Noyelle après Oh ! Les beaux jours se sont attaqués à cette citadelle. Avec un succès mitigé. Serge Noyelle a créé une scénographie remarquable et atypique. Un espace ouvert avec, côté jardin, un mur blanc dans le fond qui changera de couleur et côté cour, un autre mur de planches de pin à l’horizontale.
Le fameux et unique arbre de Giacometti a laissé la place à un autre arbre aussi squelettique mais suspendu à l’envers, avec, au second acte, pour figurer les feuilles une guirlande lumineuse. Sur le sol, le granulé noir de vieux pneus que l’on avait déjà vu dans Oh ! Les beaux Jours !
C’est vraiment de la belle image, comme Noyelle a toujours su faire mais sur un plateau d’une ouverture de plus de quinze mètres, la vison que l’on a de la pièce est moins évidente, d’autant que le public est encore assis sur des transat des plus inconfortables deux heures durant.
Wladimir et Estragon sont costumés par Catherine Oliveira-de façon assez classique en pantalon rayé, veste queue de pie noire, et chapeau melon, le visage blême, avec des oreilles rouges pour l’un, et un nez rouge pour l’autre. Et Pozzo a un costume assez semblable, ce qui donne une belle unité au spectacle. Seul Lucky, énorme silhouette, visage rougeaud avec grosses lunettes, est habillé de coton blanc. On ne dira jamais assez l’importance du costume dans une mise en scène, surtout quand les personnages sont presque tout le temps en scène
Côté direction d’acteurs, cela se passe moins bien, comme si Serge Noyelle (ce qui n’est sûrement pas le cas) avait beaucoup travaillé le rôle de Pozzo en se souciant moins de diriger ses camarades. Il est en effet magnifique et parfaitement crédible dans une espèce de cynisme et de cruauté feutrée. Et on sent chez lui une jubilation à s’emparer du personnage.
Mais côté mise en scène, désolé, il donc va falloir, Serge Noyelle et Marion Coutris, revoir les choses et faire retravailler d’urgence et beaucoup plus à fond Christian Mazzuchini (Vladimir) et Noël Vergès (Estragon) qui, actuellement, nous disons bien actuellement, peinent à imposer leurs personnages. Ils ne parlent pas assez fort, ont une diction souvent approximative et ne projettent rien. Quant à Grégori Miege (Lucky), on ne comprend pas pourquoi on lui fait dire son texte de façon incompréhensible,  alors que cette unique tirade sans ponctuation, au surréalisme délirant, mérite bien mieux que cela.
Si bien que, sur le plan visuel, rien à dire, c’est vraiment de la belle ouvrage mais du côté de la mise en scène comme de l’interprétation, le premier acte est loin d’être au point. Le second est lui heureusement beaucoup plus fluide, plus facile à entendre.
En fait, il aurait fallu aussi adopter une configuration scénique de moindres dimensions, où le public et les acteurs soient plus complices. Certes, le grand hangar de bois du Théâtre Nono est sympathique mais parfait pour des soirées cabaret où Noyelle excelle, ou pour Shakespeare mais  les pièces de Beckett exigent une certaine proximité.
Au Théâtre Nono, tout dans ce Godot se perd un peu, et c’est dommage. Le spectacle quand il sera repris à Chatillon en janvier, se sera sûrement bonifié, et on le verra sans doute aussi dans de meilleures conditions.

Philippe du Vignal

Théâtre Nono,  35 traverse de Carthage  Marseille 75008 jusqu’au 23 novembre. T : 04-91-75-64-59. Une date supplémentaire est prévue le vendredi 29 novembre 2013 à 20h15;  le 17 janvier 2014 Saint-Michel-sur-Orge et les  30, 31 janvier et 1er février au Théâtre de Chatillon.

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