Gouttes dans l’océan

Gouttes dans l’océan, de Rainer Werner Fassbinder, traduction de Jean-François Poirier, mise en scène de Sylvain Martin.

Gouttes dans l'océan gouttes-dans-l-ocean_gouttesfolie10-300x225R.W. Fassbinder est mort à 37 ans en 82, et il en avait seulement dix-neuf quand il écrivit cette curieuse pièce en quatre actes. Classiquement construite, d’une écriture déjà ciselée et fondée sur des thèmes qui seront ceux de ses pièces et de ses films à venir: le désir sexuel de l’autre, la solitude, le jeu de la séduction, l’amour, l’angoisse existentielle, la fascination devant le suicide, etc… Et l’analyse

Cela se passe un soir dans un petit appartement en Allemagne. Léopold la bonne trentaine a invite Franz qui, comme Fassbinder en a vingt. Il l’a connu au bord d‘une piscine et l’a ramené chez lui, avec la ferme intention de lui faire l’amour.
Léopold a vécu avec en couple avec Véra mais prend conscience qu’il est de plus en plus attiré par les garçons. Franz est hétérosexuel et vit avec Anna, une jeune femme.. Il se demande pourquoi il se retrouve dans l’appartement d’un homme qu’il ne connait pas mais semble trouver l’aventure assez piquante.
C’est la nuit , ils parlent beaucoup, ils boivent et, de confidences en confidences, vont finalement passent à l’acte. Franz ne sait plus très bien où il en est et l’avenir que lui propose Anna du coup, lui parait des plus fades en comparaison avec la vie pleine de bonheur qu’il mène avec Léopold. L’homme visiblement le fascine et il va en devenir très dépendant, même si ce dernier, dominant assoiffé de destruction, le manipule sans scrupules et est, de plus souvent odieux avec lui.
D’un rêve à l’autre, d’un sexe à l’autre, Franz va vite partir à la dérive, et l’appartement de Léopold deviendra un lieu de passion et de fantasmes érotiques mais aussi de déchirements et de violences. Lépold est évidemment une sorte de double sulfureux de Fassbinder qui, vécut avec un jeune amant qui finira par se suicider, comme Fassbinder peut-être.
La pièce, souvent constituée d’un monologue de Franz , est parfois un peu longuette et répétitive dans la première heure, mais possède déjà un sens étonnant du scénario et va faire habilement entrer dans la danse les deux jeunes femmes, Anna, la jeune compagne de Franz qui vudrait à tout prix un enfant, et Véra, la femme avec qui vit Léopold. Amours bisexuels comme Fassbinder en a connus durant sa courte vie et qui est, on s’en doute, à la fois Léopold et Franz… …
Mais on sent bien que cette histoire de couples est sans issue et que Franz ne supportera pas longtemps ce grand écart. En proie à une grande solitude, il finira par se suicider. Il mourra sur le lit même de ses amours avec Léopold…aidé par Véra dans ses derniers moments. Cette fin est un peu téléphonée mais bon…

La mise en scène de Sylvain Martin ne manque pas de rigueur, même s’il y a parfois quelques naïvetés et si la musique, omniprésente, manque d’unité (l’Alleluia de Haendel, Les Platters, Paul Anka, Janis Joplin, Litz ou Webern!). Et Sylvain Martin sait diriger ses acteurs. William Astre, Pierre Derenne, Juliette Dutent et Florence Wagner qui sont tous crédibles.
Mais il devrait faire attention à limiter les criailleries, ce qui est toujours lassant après quelques minutes, et aurait dû pratiquer quelques coupes dans cette pièce bien trop longue (une heure quarante!).
Alors à voir? Oui, pourquoi pas, si vous voulez savoir à quoi ressemble l’écriture du jeune dramaturge Fassbinder qui vivait les relations sexuelles, avec les hommes comme avec les femmes, comme une sorte d’exorcisme face à la mort.

C’est ce qui est si émouvant chez Fassbinder et que l’on ressent bien dans cette pièce.

Philippe du Vignal

A la Folie Théâtre 6 rue de la Folie Méricourt 75011. Métro Saint-Ambroise T: 01-43-55-14-80 jusqu’au 8 décembre


Archive pour novembre, 2013

Une recrue

Une recrue

Texte et mise en scène : Noémie Fargier

L’agence Sourire cherche hôtesse d’accueil. Jana, passe son tout premier entretien d’embauche sous le feu des questions insiUne recruedieuses d’Agathe, la directrice, trentenaire ambitieuse et sûre d’elle, flanquée d’une assistante aussi discrète que servile. Miriam. Une fois admise dans l’agence, la jeune femme acceptera sans broncher d’être ballottée d’une mission à l’autre, puis de remplacer Miriam, devenue indésirable. Car le monde du travail est un univers impitoyable dans lequel petit à petit elle va s’enliser, perdre son identité. En miroir, Miriam, l’esclave soumise qui a si bien intégré le langage de sa patronne craque…

Noémie Fargier s’inspirant d’une expérience personnelle, veut donner à voir les doutes et les incertitudes d’une jeune femme à la croisée des chemins, à l’orée du monde des adultes. Mais quand, pour exprimer ce trouble, la pièce s’embarque dans la fantasmagorie et le cauchemardesque, elle perd de sa vigueur. On le regrette d’autant que la première partie de ce huis clos, tendue, tenue, impertinente, explore avec finesse les rapports de force et les relations complexes qui s’instaurent entre les personnages.

Cependant, Noémie Fargier signe ici une première mise en scène rythmée, dans un décor mobile à donner le vertige aux protagonistes. Elle dirige avec justesse les trois comédiennes : Charlotte Pompon incarne une Jana toute en nuances et Mélanie Peyre une surprenante Miriam. Les lumières, la bande son et les projections vidéo interviennent à bon escient. Un travail cohérent et prometteur.

 

Mireille Davidovici


4 au 15 novembre

LA LOGE 77, rue de Charonne 75011 ParisTel : 01 40 09 70 40 / laloge.info@paris.frwww.lalogeparis.fr

La pièce sera reprise à Confluences en février 2014

 

 

 

 

Darkness is hiding black horses

Darkness is hiding black horses de Saburo Teshigawara, Glacial Decoy de Trisha Brown et  Doux mensonges de Jiří Kylián.

Darkness is hiding black horses 2013-14-tesbrokyl-137Ce triptyque, interprété par le Ballet de l’Opéra de Paris, met en vis-à-vis trois œuvres de chorégraphes appartenant à des univers, des géographies, des générations et des langages différents, trois poètes de la danse.
Deux des pièces ont été créées il y a un certain temps: Glacial Decoy, de Trisha Brown en 79, et entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en 2003 et Doux mensonges, de Jiří Kylián, créée pour le Ballet de l’Opéra en 99.
La première  est fondée sur une expérimentation portée par la figure emblématique de la danse postmoderne américaine qu’est Trisha Brown, à la recherche d’une nouvelle pensée et d’une  nouvelle expression du mouvement.
Elle entraîne le spectateur dans l’univers de Robert Rauschenberg qui a signé photographies, scénographie et costumes. Un mur d’images sur quatre écrans occupe le fond de scène et les photos passent d’un écran à l’autre, avec régularité, en une sorte de fondu enchaîné : nature, végétaux, animaux, bateaux, morceaux de ville, tuyaux, eaux, herbes et wagons défilent, objets de la vie quotidienne : «Les objets que j’utilise, sont la plupart du temps emprisonnés dans leur banalité ordinaire. Aucune recherche de rareté. A New-York, il est impossible de marcher dans les rues sans voir un pneu, une boîte, un carton. Je ne fais que les prendre et les rendre à leur monde propre», dit Rauschenberg qui, par ses différentes techniques, a interrogé le principe de reproductibilité de l’œuvre.
Contrastant avec ces photos en mouvement, un ballet silencieux, «quatuor de femmes qui glissent de côté cour vers le côté jardin», vêtues de costumes en plissé blanc et manchettes, identiques jusqu’au trouble, avec, au final, l’entrée d’une cinquième, accentuant l’illusion. Le regard du spectateur se perd souvent, de l’écran à la danse, à la recherche du commentaire, dans ce «dispositif cinématographique, toujours noir et blanc, ou gris, animé par des reflets de mouvements», comme l’écrivait la critique et théoricienne de la danse, Laurence Louppe.
Avec Doux mensonges, le chorégraphe tchèque, Jiří Kylián, grand inspirateur du Nederlands Dans Theater, s’est nourri des chants traditionnels géorgiens et de madrigaux, jouant entre l’univers des ténèbres de Carlo Gesualdo («Cesse de me tourmenter, cruelle et trompeuse pensée…») et les lumières des polyphonies profanes et sacrées de Claudio Monteverdi («Je chantais autrefois, et le chant fut si doux, je m’en tairai ici…»). Huit solistes des Arts Florissants dirigés par Paul Agnew, sont intégrés à la scénographie et se fondent dans la chorégraphie. Ils apparaissent, hiératiques, au centre du plateau, et tournent, tels des derviches, portant des costumes de la même veine que ceux des danseurs (signés Joke Visser), puis disparaissent et réapparaissent, avant de gagner la fosse d’orchestre pour la dernière partie de l’œuvre.
De cette tension entre deux mondes, l’un visible, l’autre caché, naît une légende, issue des sous-sols de l’Opéra, et reprise en image, sur écran, à la manière d’un thriller. Et,  si l’univers musical est une des clés de voûte de la chorégraphie, chez Kylián, l’univers visuel compte tout autant : au centre du plateau, une composition-installation, voile mordoré finement sculpté, monte dans les cintres et par moments frémit, se reflétant sur le mur, côté cour (Michaël Simon signe la scénographie et les lumières). Ce lien entre  scénographie et corps en mouvement construit une harmonique et définit le jeu des passions. Deux couples de danseurs se dédoublent et se superposent, avec la précision gestuelle d’un métronome.
La troisième pièce de ce programme intimiste, Darkness is hiding black horses, vient tout juste d’être créée. Saburo Teshigawara, en a assuré la conception et toutes les étapes de création, sa manière à lui de faire émerger une œuvre dans sa globalité, comme le sculpteur fait naître la sienne. Il signe la chorégraphie et la musique (enrichie des éléments sonores de Tim Wright et Akira Oishi), la scénographie, les costumes et les lumières.
Teshigawara est l’homme des projets singuliers. Il a étudié les arts plastiques et la danse classique à Tokyo, et ses premières performances se sont faites sans public, en montagne. Depuis la création de sa compagnie en 85, Karas (Corbeau), il lance des expérimentations et cherche de nouveaux langages, entre la danse contemporaine et le butô. Il reçoit, dès 86, le prix de l’Innovation au concours chorégraphique international de Bagnolet, avant de travailler dans les plus grandes structures. Pour le ballet de l’Opéra de Paris, le chorégraphe a signé AIR en 2003, un ballet aux couleurs de Paul Klee construit sur la relation entre la respiration  et la musique de John Cage.
Avec Darkness is hiding black horses, on entre dans un univers de brume et de ténèbres où la nature, sauvage et inhospitalière, envoie ses grondements sourds et ses bruits de galops. «Les ténèbres sont là où se cache la vie… Dans les ténèbres se cachent toujours un, ou trois, ou cent chevaux noirs, retenant leur souffle, à l’affût» écrit le chorégraphe dans un long poème méditatif.
Jaillissement de geysers et bruits d’eaux, la puissance de l’environnement, comme «un cristal cosmique d’éternité et d’instantanéité», répond à l’intensité des danseurs qui ont chacun leur partition (Aurélie Dupont, Jérémie Bélingard et Nicolas Le Riche, tous trois danseurs étoiles. «Danser donne naissance au temps et contient la réalité de la vie», dit Teshigawara qui, entre rêve et réalité, entraîne le spectateur dans sa poétique.
L’obscurité est la matière première du spectacle, trouée de fumées qui se déclinent du blanc aux gris. On est au bord de la naissance, dans le liquide amniotique, et  il y a quelque chose de sensoriel, de l’étrangeté dans les figures et le décalé des figures, dans la perception des éléments de la nature, comme un appel de l’inconnu.
Les costumes tissés, lacis et nouages noirs, écrus pour la danseuse, sont en eux-mêmes des œuvres d’art brut qui accompagnent l’écriture chorégraphique. Il y a de la beauté sauvage, du minéral, de l’au-delà, dans ces correspondances entre les langages de la scène et cet espace ouvert qu’est le plateau, proche de l’abîme.
Comme Trisha Brown et Jiří Kylián, Saburo Teshigawara décline le visible et l’invisible, et compose le jeu des apparitions/disparitions, sculptant l’espace. Les trois chorégraphes expriment, chacun selon sa propre théâtralité et en symbiose avec la virtuosité des danseurs, le trouble et le tremblé d’un dessin chorégraphique qui continue à s’imprimer dans la perception du spectateur.

Brigitte Rémer

Opéra de Paris, Palais Garnier, place de l’Opéra, du 31 octobre au 14 novembre. T: 08-92-89-90-90 et www.operadeparis.fr

Montagne 42 festival ARS numerica

Festival Ars Numerica, (deuxième édition) à la  Scène nationale de Montbéliard.

 

Montagne 42, texte, film et mise en scène de Florent Trochel.

Montagne 42 festival ARS numerica 13-montagne42_hana-san-studio_audrey-liebotLe numérique est dans le vent, partout, à toute heure et chez tout le monde,  et rien ne semble  échapper à cette récente O.P.A., en particulier sur les disciplines artistiques. Dernièrement, c’était la littérature dite numérique qui était à l’honneur en septembre dernier au festival Chercher le texte au Cube d’Issy-les-Moulineaux avec deux soirées de performances réalisées par des artistes. Fondées sur  des outils numériques des plus pointus mais assez décevantes quant au résultat.
Avec entre autres, des poèmes de Philippe Bootz qui sur l’écran, avaient une  lisibilité perturbée par le son de trois instruments de musique, dont des percussions, l’écriture intuitive d’un téléphone portable (Cécile Portier),  ou encore la poésie à demi-mots de Pierre Fourny. Sur une tablette, il coupait les mots d’un trait horizontal pour associer ces des moitiés de mots à d’autres mots pour en former de nouveaux. Fourny était celui qui s’en sortait le mieux mais on ne voyait pas très bien ce que, dans son cas, le numérique donnait de plus à cette performance qu’on avait vu ailleurs avec de simples cartons.

Après une résidence à la Scène numérique Numérica, un bâtiment neuf, assez  laid mais  fonctionnel avec un  vaste et haut espace de jeu, un peu en dehors du centre de Montbéliard, Florent Trochel, jeune réalisateur et metteur en scène, passé par L’Ecole du Fresnoy-Studio national, présente une sorte de « fable-fiction introspective » où il a voulu associer théâtre et  vidéo.
Sur un thème qui pourrait être celui d’une BD et qui, dit-il, « sonde notre rapport à l’immensité: un astrophysicien qui aurait identifié la fameuse matière noire (les mots désignent « une catégorie de matière hypothétique jusqu’à présent non détectée, invoquée pour rendre compte d’observations, notamment les estimations de masse des galaxies ») a disparu il y a quarante ans, lors d’une mission spatiale. Sa fille Vera a décidé de s’en aller sur ses traces dans le cosmos…

Elle raconte des faits survenus sur plusieurs époques et l’homme qui était son père, ne l’a jamais connue, puisqu’elle est née après sa mort, grâce à une insémination artificielle. Il y a aussi parmi les personnages quelqu’un d’intéressant, le Président de la République du pays qui est un enfant visiblement très précoce. Florent Trochel parle du quotidien, un peu à la façon de Joël Pommerat  dont il a  sans doute subi l’influence mais il veut aussi nous emmener dans le silence du cosmos. Blaise Pascal n’est pas loin avec son fameux:  » Le silence des espaces infinis m’effraie ».
Il y a donc aussi puisqu’il s’agit de théâtre, de personnages incarnés sur le plateau par de vrais comédiens, tous impeccables: Adèle Jayle, Hugues Dangréaux, Léna Dangréaux, Pierrre Grammont. « J’ai, dit-il,  basé  le  récit  sur   des écrits scientifiques que  j’ai  » retraduit  » dans  ma  langue. En  même  temps, j’ai voulu  développer  une  histoire qui aurait les dimensions d’un mythe, une histoire qui parlerait de la recherche  de la connaissance.
Florent Trochel a imaginé-il n’en est pas à son coup d’essai puisqu’il avait déjà créé Démangeaisons de l’oracle en 2011 à Ars Numerica-et réalisé habilement un espace d’une grande  profondeur où les corps bougent dans un espace irréel.
Il y a des séquences virtuelles mais aussi nombre d’effets lumineux sur un écran au sol, et c’est d’une prodigieuse virtuosité quant aux images et aux lumières colorées. Mais, curieusement et cela manque un peu d’unité, Florent Trochel a aussi recours à des  jets de bon vieux fumigène à plusieurs reprises, ce qui est pour le moins inattendu! Les images ainsi créées doivent beaucoup à la musique-trop envahissante ce qui ne facilite pas les choses-créée par Olivier Mellano.

D’autant que les projections vidéo ont ici plusieurs fonctions: à la fois servir de base à une structure narrative mais aussi créer des espaces virtuels pour les acteurs, et ces hommes et ces femmes au corps bien réel ont parfois un statut de personnage fictif en trois dimensions. Les images numériques surlignées par  une musique  et des effets sonores permanents,  entrent inévitablement en conflit  avec un texte très bavard et au scénario compliqué. La synthèse entre toutes ces informations qui déboulent sur le spectateur ne se fait  donc pas sur le plateau.
Il faudrait d’abord et surtout que Florent Trochel arrive à beaucoup mieux maîtriser la technique du scénario. Et ce qui était déjà vrai pour, en vrac: Les Perses d’Eschyle, Peines d’amour perdues de Shakespeare, Le Mariage de Figaro de Beaumarchais,  une pièce de Labiche, ou de Fassbinder (et on peut se demander ce que l’Ecole du Fresnoy  a prévu comme enseignement de ce côté-là!), l’est resté pour une écriture contemporaine fondée sur un scénario.
Encore une fois, mixer images de synthèses, musique électronique, voix HF, effets sonores et lumineux, narration, dialogue et mouvements d’acteurs sur un plateau, relève sans doute du pari impossible. Aimer c’est choisir, et là, on ne sait pas trop où l’on va; il n’y a  pas « fusion entre vidéo et théâtre qui sonde notre rapport à l’immensité » comme l’avance  un peu vite le programme. Et  pour « le voyage sensible et la traversée onirique » proposés par Florent Trochel, désolé mais là, il faudra repasser…

Dans L’Humanité augmentée, Eric Sadin parle très justement d’un rapport totémique à la technique et cite Jacques Ellul: « Ce n’est pas la technique qui nous asservit aujourd’hui mais le sacré transféré à la  technique ». Effectivement, tout se passe ici et ailleurs, comme si le recours aux nouvelles technologies participait d’une sorte d’idolâtrie, ce qui permettrait de donner du sens à bon compte à n’importe quelle historiette racontée sur un plateau et ce qui éviterait aussi de bosser sur une véritable dramaturgie.
Mais on le sait, la divinité numérique n’a pas aucune efficacité miraculeuse dans le domaine du spectacle vivant, surtout quand il faut faire vivre ensemble des acteurs et des signaux provenant de machines, bref quand il faut concilier  au sein d’une même unité artistique, le familier et le surhumain ou le surnaturel. Et la science-fiction n’a jamais fait bon ménage avec l’acte théâtral…
Que le domaine du spectacle vivant  ne puisse échapper à cette numérisation d’autant plus sournoise qu’elle en met plein la vue, c’est devenu une lapalissade mais il restera toujours à maîtriser le fonctionnement global d’un travail artistique…

Ce spectacle, même s’il est un peu ennuyeux, mérite quand même d’être vu, ne serait-ce que pour prendre conscience que cette dynamique électronique, aussi sophistiquée soit-elle, ne résout pas tout. Les élèves de collège qui étaient là, n’en semblaient pas dupes, ce qui est plutôt bon signe…

Philippe du Vignal

Scène nationale de Montbéliard jusqu’au 6 novembre,  et ensuite au Paris-Villette du 6 au 9 février, puis en tournée.

 

Casimir et Caroline

Casimir et Caroline d’Ödön von Horvath, mise en scène d’André Wilms. 

Casimir et Caroline paroles_d_acteurs_1   André Wilms a choisi pour terrain  de travail, Casimir et Caroline d’Ödön von Horvath, dramaturge hongrois de langue allemande. Une chronique des années 1930 qui laisse s’épancher les engouements d’une jeunesse portée par le goût du théâtre.
Les interprètes sont de jeunes  comédiens sélectionnés pour la 19ème édition de  Paroles d’acteurs, un dispositif de transmission conçu par l’Adami pour faire se rencontrer un maître de théâtre et des acteurs.
Ainsi, sur la scène chahutent, dansent, s’interpellent ou bien s’injurient avec brio, Margot Bancilhon, Nathalie Beder, Sigrid Bouaziz, Pierre Cachia, Esteban Carvajal Alegria, Vincent Heneine, David Houri, Julia Piaton, Yann Sorton et Sarah Stern.
C’est un peu de leur propre vie qu’ils jettent négligemment sur la scène. Vêtus avec élégance, costume sombre pour les hommes,  et jupe élégante et bas soyeux pour les femmes, ils viennent un à un se présenter face au public  comme dans un défilé de mode. Avec ironie et désinvolture, ces jeunes gens en viennent, du coup, à décliner leur numéro de dossier Pôle Emploi. Le ton est donné: sourires pétillants et angoisse du lendemain.
Casimir et Caroline
a été créée en 1931, c’est à dire en pleine crise économique mondiale. Même si les époques de la création de la pièce en Allemagne et de cette  représentation en France  n’ont rien à voir entre elles, il y a des préoccupations communes aux jeunes et aux moins jeunes, entre courbe du chômage et affaissement de l’économie européenne.
Tout est question d’atmosphère, de fièvre et de fébrilité. Les interprètes d’une crise à la fois personnelle et collective sont jeunes et beaux, et  foulent le sol de copeaux d’une gigantesque fête foraine. Disputes, baisers volés ou cachés d’amoureux, la carte du Tendre selon la fête de la bière à Munich connaît des chemins de traverse chaotiques mais classiques.
Casimir vient de perdre son emploi de chauffeur et a peur que sa Caroline ne le quitte  pour trouver un meilleur parti, un époux plus assis. Et,  même si le tailleur dont la jeune fille se fait un nouvel ami évoque, de façon désuète, l’importance de la dimension de l’âme, Caroline reste inconsciemment pragmatique et est attirée par la trivialité du puissant P.D.G. de l’entreprise où travaille  le tailleur.
Le monde est hermétique : les grands et les petits se côtoient sans se rencontrer. Les fêtes ont toujours un goût amer de désenchantement, de fin brutale mise aux  rêves de bonheur. Le zeppelin de la modernité qui passe dans le ciel est la métaphore des désirs intimes et des aspirations personnelles d’ascension sociale qui chutent lamentablement. Le bruit infernal que chacun perçoit depuis sa fenêtre couvre tout : un mirage, un fantôme dispensateur de mensonge.
Le temps n’est plus à l’amour mais aux calculs d’épicier, aux petits arrangements inavouables et à la trahison du cœur. Quelques chants en allemand pour la poésie de la mélancolie. Le spectacle scintille de trouées lumineuses, malgré l’obscurité des temps à venir.
La vie suit avec moquerie le souffle de toute existence, avec,  en plus,  de l’énergie à revendre.

Véronique Hotte

Du 4 au 8 novembre 2013, Atelier de Paris-Carolyn Carlson, à la Cartoucherie. T: 01 53 45 17 17

Büchner 2013

Büchner 2013 dsc_3737

Büchner 2013, mise en scène de Jacques Albert-Canque.

Karl Georg Büchner était né en 1813 à Godlau  près de Darmstadt et mourut d’épuisement et du  typhus  à Zurich en 1837, après avoir revu une dernière fois sa fiancée Caroline Schutz. Il avait seulement vingt-trois ans! Médecin, philosophe et chercheur scientifique, proche des  idées de la révolution française, il fut  aussi  l’auteur de trois pièces: le  célèbre Woyzeck laissé inachevé,  La Mort de Danton,Léonce et Léna, et d’une nouvelle consacré à Lenz.
C’est cette figure exceptionnelle du théâtre allemand que Jacques-Albert Canque, avec son Groupe 33, a voulu honorer à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance. Ici, dans une forme non-théâtrale,  et dans un lieu également atypique non-théâtral,  comme  il l’a souvent fait auparavant au garage Pigeon, au  dernier étage de l’entrepôt Laîné,  ou au  Hangar  14,  près des quais de la Garonne, etc… et comme  le faisait aussi le  grand Klaus Michael Grüber auquel il  se réfère… quand il réalisa un montage de textes d’Hölderlin dans le  stade berlinois où Hitler avait vitupéré.
Bordeaux, de par son étonnante  diversité architecturale, est une ville  formidable pour  ce genre d’expériences théâtrales, même si Jacques Albert-Canque réfute ce terme pour ce spectacle d’une cinquantaine de minutes…
Cela se passe dans la bibliothèque du Goethe Institut de Bordeaux. Une grande table blanche où sont projetées en permanence des vidéos de sinusoïdes dessinant les flux nerveux du cerveau (si on a bien compris!) accompagnées de musique électronique. Rappelant ainsi discrètement l’activité de chercheur de Büchner.  Avec, assis tout autour, un public d’une vingtaine de personnes. Pas plus mais c’est bien ainsi,  et de toute façon,  sécurité oblige…
   Le dispositif ressemble à celui que Vitez- qui disait souvent que l’on pouvait faire théâtre de tout- avait imaginé pour Catherine, adapté des Cloches de Bâle d’Aragon. Et le spectacle possède cette même intelligence aiguisée. Les sept acteurs non-professionnels (entre autres, les très intéressantes  Caroline Ducros et Alice Benoit)  s’emparent d’extraits de textes de Büchner, et  Jacques Albert-Canque lui, lit en voix off, quelques extraits d’articles scientifiques de Büchner:  » Quel est le rapport des nerfs cérébraux avec les nerfs spinaux, les vertèbres crâniennes et les renflements du cerveau ? Quels sont ceux d’entre eux qui se trouvent les premiers au bas de l’échelle des animaux vertébrés ? Quelles sont les lois d’après lesquelles leur nombre est augmenté ou diminué, leur distribution plus compliquée ou plus simple… »
Avec la même rigueur et la même précision, à la fois dans la diction et dans la mise en scène. On ressort de là, ébloui par la grâce et l’intelligence de ce jeune auteur,  et bien servi par des jeunes gens de son âge…
Ce que Jacques Albert-Canque a visiblement aussi recherché et a bien maîtrisé, c’est aussi la grande proximité des comédiens avec les spectateurs. Oui, on entend  Büchner comme rarement. Et,  même si le spectacle est encore brut de décoffrage (la balance entre musique et parole n’est pas tout à fait au point et  les accessoires sur la table laids et encombrants), c’est le genre de travail, trop confidentiel,  qui mériterait grandement d’être encore approfondi, et dans une scénographie plus  élaborée.
On n’a pas de conseil à leur  donner mais le Musée d’art contemporain, ou Catherine Marnas, la nouvelle directrice du Théâtre National de Bordeaux-Aquitaine pourraient y penser. Ce n’est pas une « représentation » à proprement parler, plutôt une sorte de performance, mais qu’importe… Elle-même avait ainsi réalisé une soirée poétique-dîner pour le Festival A Corte,  dans un château près de Turin (voir Le Théâtre du Blog) qui était des plus réussies.
C’est bien qu’une ville comme Bordeaux possède un atelier de recherche comme celui-ci. C’est même indispensable à la bonne santé du  spectacle vivant  en général, et c’est bien aussi que des jeunes gens aient la chance d’y faire leurs premières armes, plutôt que dans des cours privés  qui sont rarement du bois dont on fait les flûtes.
  Quant au Goethe de Paris, renseignements pris, il n’a pas encore prévu de manifestation autour de Büchner cette année. Vous avez dit curieux?
Philippe du Vignal

Philippe du Vignal

Spectacle joué du 17 au 23 octobre au Goethe Institut de Bordeaux.

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Exposition Rudolph Noureev

Exposition  Rudolf Noureev au Centre National du Costume de Scène de Moulins.

 

  Exposition Rudolph Noureev dans actualites photo-21«Je souhaite (…) voir mon nom perpétué sous la forme d’un musée ou d’une galerie d’exposition commémorant mon style de vie et ma carrière en tant qu’individu et danseur, carrière au cours de laquelle je me suis également investi dans les domaines de la chorégraphie et de la musique… ». Ces dispositions du testament  de Rudolf Noureev, qui figurent à l’entrée, deviennent  une réalité avec cette nouvelle exposition qui sera permanente au CNCS.
Vingt ans après la mort d’un des plus grands danseurs du XXème siècle, la fondation Noureev en collaboration avec le CNCS et sa directrice Delphine Pinasa, ont réalisé son souhait.
C’est son ami, le décorateur et costumier Ezio Frigerio,  aidé de Giuliano Spinelli,  qui a conçu la scénographie de ce lieu exceptionnel qui  plonge directement le public dans un décor de théâtre.

Dans la première salle, au sol  en parquet comme sur une scène  et aux  cloisons en bois découpées comme pour un décor en perspective, nous découvrons Rudolf Noureev danseur avec ses cinq pourpoints, en particulier ceux d’Ezio Frigerio ou de Nicholas Georgiadis, éclairés d’une faible lumière, afin de mieux les préserver.
De même, costumes, photos et autres documents originaux  subiront une rotation tous les trois mois, pour mieux les conserver.
Le musée dispose d’une trentaine de costumes du danseur, entre son fond propre venant de l’Opéra de Paris et celui de la fondation Noureev.  Le danseur avait un rapport étroit avec son costume, il ne portait qu’un collant surmonté d’un pourpoint qu’il avait modifié en lui enlevant les trousses.

On découvre aussi Noureev chorégraphe, qui, à 25 ans seulement, remonte les ballets de Marius Petipa,  à travers les costumes des étoiles de l’Opéra qui ont dansé pour lui: entre autres, le tutu porté par Noëlla Pontois  créé par Franca Squarciapino en 1984 pour Le Lac des Cygnes, qui a pour caractéristique d’être tombant car il n’aimait pas voir les fesses de ses danseuses…
Il  remonte ou crée quinze ballets, en particulier quand il est directeur de la danse à l’Opéra de Paris entre  83 et  89,  et dont beaucoup sont encore aujourd’hui au répertoire. Dans ce même espace,  sont aussi exposées  trois reproductions des maquettes de  décor et  sont aussi projetés des extraits de Noureev danseur.
La deuxième salle retrace quelques éléments biographiques, dont les années russes de cet homme né en 1938 en Bachkirie,  en ex-Union Soviétique. Lors d’une tournée du Kirov, il décida en 61 de choisir l’exil et la liberté en demandant l’asile politique à la France. De belles photos de sa formation à la célèbre école de danse Vaganova de Leningrad (Saint-Petersbourg aujourd’hui),  ou de ses débuts dans le ballet du Kirov.
La troisième salle-passionnante-nous fait entrer dans la vie intime de ce personnage hyperactif, multiple et mégalomane selon certains. Artiste mondain, star internationale et collectionneur, il danse partout dans le monde et devient très riche, accumule les demeures, (sept en tout!) et les œuvres d’art. Le séjour de son appartement quai Voltaire est reproduit ici en partie avec  ses meubles, ses peintures et ses objets d’art. Cet endroit traduit bien son goût du baroque et de l’opulence, que l’on retrouve encore aujourd’hui  chez certains de ses compatriotes.
  A retenir particulièrement:  son châle Kenzo de 75 que l’on voit sur de nombreuses photos,  qui le protégeait  du froid et qui traduit son goût des beaux tissus  que l’on retrouvera plus tard sur sa tombe  avec un kilim en mosaïque  conçue par Ezio Frigerio et inaugurée en 96, dont on voit ici une maquette,.
Rudolf Noureev avait souhaité être enterré à Saint-Geneviève-des-Bois mais le plus loin possible de Serge Lifar… Lifar qui lui avait offert en 61 à l’Opéra de Paris le prix Nijinsky. Dernier objet  très émouvant: sa mallette de tournée qui comporte l’étiquette UK tour 1991, deux ans avant son décès du sida en 93, et qui  témoigne du côté nomade d’ un homme qui passait d’un appartement à un autre, d’un pays à un autre et de scène en scène dans une perpétuelle turbulence .
Boulimique de la vie, Noureev  a vécu sans entraves, au maximum de ses possibilités psychiques et physiques, à une époque où la notion de risque était accessoire. Pour paraphraser le titre d’une célèbre pièce d’Alexandre Galine mise en scène par Lev Dodine,un an après la mort du danseur, il a vécu comme «une étoile dans le ciel matinal».

Jean Couturier

 CNCS de Moulins

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