Qui est Monsieur Lorem ipsum

 Qui est Monsieur Loren Ipsum?  création d’Emmanuel Audibert, mise en scène de Sylviane Manuel.

Lorem Ipsum ©Emmanuel AudibertLoren ipsum, ces mots intrigants de Cicéron sont le début de ce faux texte, sans aucun sens véritable, inventé par les imprimeurs vers 1580 pour faciliter le calibrage. Ici, dans une petite salle, une soixantaine de spectateurs et, sur scène, un étonnant ensemble de fils, poulies, petits plateaux mobiles ou non, cage, boîtes de carton dotés les uns comme les autres, de marionnettes à fils de quelques centimètres, dont un orchestre à cordes, deux interprètes, l’un à un piano droit, l’autre à un piano à queue.
Emmanuel Audibert est là, se baladant parmi ses créatures, vérifiant le bon fonctionnement de tous ces mécanismes de petits automates, en silence, sauf, quand il se lance dans quelques tirades poétiques.
Dans ce fabuleux bric-à-brac, les humains et l’espèce d’étonnant petit singe qui danse, sont à la fois réalistes
quant à leurs mouvements-les gestes des pianistes, par exemple-sont en accord absolu avec la musique jouée  et n’ont rien ou peu, d’une copie conforme. C’est à la fois, un travail extrêmement précis, d’une haute technologie, conçu et réglé en équipe, avec une batterie d’ordinateurs; les voix de certains personnages sont bidouillées jusqu’à en devenir inquiétantes.
Mais dans ce spectacle, les objets et marionnettes sont fabriqués avec des matériaux des plus banals comme de la mousse de polyester, du carton, de la peluche synthétique, bref, tout ce que l’on peut trouver dans les brocantes, voire dans les poubelles d’une grande ville. La marionnette rejoint ici l’œuvre d’art mise en scène avec intelligence et précision par Sylviane Manuel.
Comme me l’avait dit autrefois un très intelligent petit garçon de six ans devant un modèle réduit de gare avec ses trains et ses voyageurs dans le magazine La Vie du rail : « Les petits bonhommes comme cela sont plus vrais que nous ». On repense aussi évidemment au merveilleux texte de Lévi-Stauss dans
La Pensée sauvage en 62  qui s’applique exactement   à ce spectacle: «  Le modèle réduit possède un attribut supplémentaire : il est construit, man made, et, qui plus est, « fait à la main ». Il n’est donc pas une simple projection, un homologue passif de l’objet : il constitue une véritable expérience sur l’objet; or, dans la mesure où le modèle est artificiel, il devient possible de comprendre comment il est fait, et cette appréhension du mode de fabrication apporte une dimension supplémentaire à son être ; de plus – nous l’avons vu à propos du bricolage, mais l’exemple des « manières » des peintres montre que c’est aussi vrai pour l’art -, le problème comporte toujours plusieurs solutions…. (…) La solution particulière offerte au regard du spectateur, transformé de ce fait-sans même qu’il le sache-en agent. (…) Autrement dit, la vertu intrinsèque du modèle réduit est qu’il compense la renonciation à des dimensions sensibles par l’acquisition de dimensions intelligibles ».
Oui, nous sommes bien des agents d’un théâtre en train de se faire, extrêmement sophistiqué et tout à fait artisanal, où la seule présence humaine est celle d’Emmanuel Audibert, mais où les humains-bien vivants devant nous-ont été conçus par une sorte de cet ingénieur-poète pendant plusieurs années. Comme l’était, avec la technologie en moins, le merveilleux Vélo-Théâtre et  celui que peu de gens ont pu connaître, le mythique marionnettiste américain Robert Anton, qui, en 75, au festival de Nancy, manipulait devant un public d’au maximum dix-huit personnes, des personnages effroyables qu’il décervelait dans des jardins aux plantes  vénéneuses.
S’il était encore  parmi nous, il aurait aimé ce spectacle qui, comme les siens, nous touche au plus profond de nous-même, et nous invite à une réflexion métaphysique. Sans doute, parce que tous ses personnages ont quelque chose de tout à fait dérisoire et de très vrai à la fois .
En tout cas, ne le ratez surtout pas.

Philippe du Vignal

Festival Marto/Théâtre Firmin Gémier-La Piscine puis Théâtre Gérard Philipe à Champigny-sur-Marne, à la Grande Dimière à Fresnes.


Archive pour 5 décembre, 2013

La Bobine de Ruhmkorff

La Bobine de Ruhmkorff, texte, jeu et mise en scène de Pierre Meunier

 

 Commençons par le commencement : il faut bien que nous venions de quelque part. Et il a bien fallu que nos parents coïtassent pour que nous vinssions au monde. Ou comme aurait dit à Dom Juan Sganarelle, s’émerveillant devant la beauté du monde : « N’a-t-il point fallu que votre père engrossât votre mère pour vous faire ? ». Autrement dit, la question n’est pas d’être ou de ne pas être, la question est : quelle est cette attraction, cette étincelle, ce désir qui fait que, de deux, les êtres,  soudain,  ne font plus qu’un ? Qu’est-ce que sexe ?
Après Sexamor où il travaillait la question à deux, avec Nadège Prugnard, Pierre Meunier poursuit sa recherche en solitaire, mais pas en solitude. Il installe donc, selon sa coutume, son petit laboratoire mécanique sur scène. Pierre Meunier, poète, comédien, inventeur, constructeur de machines et porteur d’autres casquettes à l’occasion, a un grand respect pour les êtres, à commencer par nous, les spectateurs dans le noir, autant que pour les matières et les machines, nos sœurs. Il a ajouté ici l’électricité.
Il suffit de l’entendre parler avec tendresse et sérieux du cu-ivre ( !), si merveilleux conducteur, de le voir effleurer une lame de métal ou un ressort capricieux pour ressentir une douce fraternité avec la matière. Tout est attirance, attraction, terrestre ou céleste. La distance même crée le coup de foudre, la juste distance de l’arc électrique. Selon sa coutume, encore, il se met en danger : moins de se faire couper en deux par un ressort détendu (encore que… Enfin, tout ça se maîtrise) que de voir une de ses expériences électriques rater. Nous sommes avec lui, nous retenons notre souffle, nous sommes de tout cœur avec la machine, et si échec il y a, cela devient poignant.

On ne vous dira pas ce qu’est une bobine de Ruhmkorff, sinon que c’est un fabuleux accélérateur d’énergie, comme parfois la poésie. Celle de Pierre Meunier est vaste, forte, salée. Qu’est-ce que sexe ? Il faut tourner autour du pot, autour du mot, pour comprendre qu’avec son côté tranchant il bave d’amour, et qu’il n’est pas rose.
Chaque moment du spectacle est en quête de sa propre vérité : c’est le mérite des objets, surtout s’ils sont un peu vivants, comme ceux qu’affectionne Pierre Meunier, de ne pas tricher et de forcer l’acteur à rester « réveillé ». Pas de risque de s’endormir : il nous met,  nous aussi,  au travail, à chaque expérience, entre rire, suspense, gravité, en tension entre la scène et la salle.
Est-ce clair ? Il s’agit d’amour, pas forcément propre, mais universel.

 Christine Friedel

 Théâtre de la Bastille, jusqu’au 20 décembre. 01 43 57 42 14

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Wonderland

 Wonderland chorégraphie d’Andrea Miller avec les danseurs de Gallim Dance.

phontoNous découvrons pour sa première venue en France la compagnie new-yorkaise dans un spectacle vif et surprenant qui débute par un fond sonore de galops de chevaux, comme pour mieux nous faire comprendre l’animalité de cette danse.
Il se termine par le hurlement inutile de la danseuse, chef de meute penchée sur le corps inerte d’un de ses protégés mâles. Andrea Miller a travaillé au Batsheva Ensemble en Israël, et s’inspire ici d’une œuvre du plasticien Cai Guo-Qiang (connu pour avoir participé à la dernière Nuit Blanche parisienne) qui met en scène une meute de loups.
« Nous travaillons, dit-elle, sur l’idée de horde». C’est en effet sur la relation dominant/dominé qu’elle a construit sa chorégraphie, les êtres dominant étant ici les femmes-en particulier une chef de meute ,danseuse exceptionnelle par sa présence, entourée de ses partenaires.
Sur un tapis de danse vert morcelé dont un fragment dépasse sur le fond de scène, les lumières de couleur changeantes sont surtout constituées de poursuites et de latéraux. L’assemblage sonore est, lui,  assez disparate : cela va de la musique tribale aux comédies musicales américaines des années 50.  Quant aux costumes d’un esthétisme déconcertant, ils  sont en lycra gris troué pour laisser passer la chevelure telle une crinière.
Les hommes portent des bustiers et des collants gris, les femmes des grandes culottes avec ou sans collants gris et des hauts allant du mini soutien gorges au bustier, et tous dansent pieds nus, et semblent avoir participé à une compétition de natation synchronisée!
Le groupe semble parfois manquer de cohésion sur le grand plateau de la salle Jean Vilar. Beaucoup de mouvements se font au sol, accumulation de corps empilés les uns sur les autres, ou corps en particuliers masculins que ces lionnes des temps modernes traînent avec délectation. Une danseuse tente parfois de s’individualiser, avec des sauts ou des mouvements au sol, accroupis ondulants, tel un félin cherchant sa proie. Domine alors le jeu d’une interaction permanente entre la chef de meute et le groupe, en adoration devant elle et qui la porte en triomphe, ou bine c’est la chef de meute qui écrase de ses pieds, avec plaisir, un de ses vassaux masculins.
Andrea Miller a sans doute cherché à parler des liens de domination qui existent dans la vie des mammifères et sa chorégraphie se laisse voir pour un spectateur curieux de nouveauté. La performance physique est réelle mais l’émotion n’est pas toujours au rendez-vous, et paradoxalement, par manque d’une animalité plus sauvage…

Jean Couturier

Théâtre National de Chaillot jusqu’au 7 décembre

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