Sonate d’automne

Sonate d’Automne d’Ingmar Bergman, adaptation et texte français de Marie Deshaires.  mise en scène de Marie-Louise Bischofberger.

 

SONATE-Pascal GÉLY034pg20131112_1La Sonate d’Automne  (Prélude pour piano, opus 28 n°2) de Chopin, c’est aussi le titre de cette pièce d’Ingmar Bergman, mythique réalisateur suédois de cinéma et de théâtre. Cette  musique est le leitmotiv d’une mise en scène, dont le rythme repose sur une partition sentimentale précise-en accord ou le plus souvent en désaccord-avec les battements de cœur d’une mère et de sa fille, pianistes toutes les  deux mais couple féminin dépareillé.
Charlotte, une instrumentiste virtuose, rayonnante et extravertie, vit aux États-Unis, veuve pour la seconde fois. Elle rend visite à sa fille Eva, sombre et  renfermée, journaliste et épouse du pasteur Victor. La fille confie dans ses écrits : « Il faut apprendre à vivre, je m’y exerce tous les jours. Mon plus grand obstacle : je ne sais pas qui je suis, alors je tâtonne comme une aveugle… »
La mère a négligé
depuis sept ans le presbytère où vit Eva. Sa seconde fille, handicapée, qu’Eva, la sœur aînée prend en charge, devrait participer à ces retrouvailles familiales. Mais cela semble plus agacer que rassurer la mère qui confesse, au cours de cette mise à l’épreuve, ressentir le sentiment étrange de ne pas exister. Elle a, elle-même,  souffert, de l’indifférence et de la froideur de ses parents, transmis, comme malgré elle, à ses propres filles : « Seule, la musique m’a donné la possibilité d’extérioriser mes sentiments. » Mais l’amour maternel et l’amour filial relèvent d’un seul sentiment fusionnel que recherchent en vain les autres attachements du cœur. Pourquoi ce gâchis ?
Une mère
est très aimante envers son enfant , ou bien n’est pas une bonne mère. Toutefois, l’image chrétienne de la Mater dolorosa ne sied pas à nos  contemporaines, qui se refusent à souffrir  pour leurs enfants, selon un prétendu don de soi instinctif. En charge d’une affection et d’une tendresse innées, elles doivent en effet assumer  aussi l’éducation de leurs enfants dans le déni et la non-reconnaissance sociales que réglementent traditionnellement les hommes.
Or, la maternité et le dévouement aux enfants ne remplissent pas à eux seuls le destin d’une femme en tant qu’être libre et de désir. Et l’amour maternel se donne sans que rien ne soit exigé en retour…L’enfant qui rejette sa mère incarne le Mal, ce qu’est loin de faire Eva à l’égard de Charlotte, mais un amour-haine à vie ne cesse de blesser la fille qui aurait voulu voir exprimer et éprouver davantage la tendresse de sa mère tant admirée. Toutes les deux sont à la fois bourreaux et victimes, même si la fille-l’enfant de jadis-démunie et fragile donc, devait être entendue et soutenue par l’adulte.
Le film  Sonate d’automne (1977) mettait aux prises Ingrid Bergman et Liv Ullmann. Ici, la mise en scène de Marie-Louise Bischofberger retrace le cheminement intérieur,  fait d’ombres et de souvenirs,  de ces deux êtres complexes et paradoxalement lumineux.  Françoise Fabian et Rachida Brakni, sont accompagnées avec délicatesse et avec toute la force mystérieuse dont il est capable par Eric Caruso en mari,  spectateur d’un drame intime. Il avoue au public, en parlant de sa femme : « Je voudrais lui dire, rien qu’une fois, qu’elle est aimée sans réserve. Mais pour qu’elle me croie, il faudrait que je trouve les mots justes. »
L’intérieur où vit ce couple, un presbytère isolé près d’une église dans la campagne, est admirablement suggéré par le décor de Bernard Michel, et souligné par les lumières de Bertrand Couderc. En fond de scène, un mur brut qu’humanise une petite table dressée pour le dîner, avec une nappe blanche et un beau chandelier. Un piano  et un lit-canapé. Des voilages en guise de séparation protègent les refuges intérieurs : la fille se rend sur la tombe de son propre enfant.
C’est un spectacle d’une grande beauté, tendu à l’extrême sur le fil, où les sentiments vrais sont à saisir avant qu’ils n’échappent, l’absolu de l’amour en question.

 

Véronique Hotte

Théâtre de l’Oeuvre 75009 Paris, du mardi au samedi 21h, matinées samedi 18h et dimanche 16h. Tél : 01 44 53 88 88

 


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