Feu la mère de madame

Feu la mère de madame de Georges Feydeau, création collective de la cie HoCemo Théâtre.

MG_6312La pièce date de 1908, comme Occupe-toi d’Amélie, et fait partie de cette série de petites pièces que Feydeau a écrit sur le couple  avec  On purge bébé, Léonie est en avance,  Mais n’te promène pas toute nue,  qu’avait mis en scène d’Alain Françon, il y trois ans.
Feu la mère de madame  parait facile à monter parce que comique, et est souvent jouée par de jeunes compagnies. Mais, quand on y regarde de plus près, elle est, en fait,  assez complexe, et possède un mécanisme aussi précis que celui des grandes pièces. Elle puise en fait  ses origines dans la farce du Moyen-Age et a, pour base, une querelle au sein d’un couple. Avec, comme souvent chez Feydeau, un fond d’amertume- les disputes conjugales, il connaît et finira par divorcer et par aller vivre à l’hôtel-  et une observation fine et précise de la société de son temps.
Cela commence dans la chambre d’Yvonne, une jeune femme de la petite bourgeoisie. Il est quatre heures du matin, et Feydeau, le dit plusieurs fois. « Quatre heure dix », rectifie même Yvonne, puisque la pendule retarde de dix minutes », et la pièce finira à cinq heures donc trois quarts d’heure après, comme la représentation!
Lucien, le mari d’Yvonne, est employé aux Galeries Lafayette mais se pique d’être artiste peintre. Déguisé en Louis XIV, il  revient du bal costumé des Quatz’arts où… il a dépensé onze francs soixante quinze (soit environ 300 euros) et où il n’a pas bu que de l’eau… Mais il a oublié sa clé, et  va sonner, sonner encore pour que sa femme vienne lui ouvrir, laquelle apprécie fort peu la plaisanterie. Le ton va donc vite monter entre les deux jeunes époux. Lucien  affronte la colère d’Yvonne qui lui reproche d’abord de l’avoir réveillée, et plus grave, de ne pas s’y connaître en art, et de n’être qu’un mauvais peintre, puisqu’il ne vend aucune toile. Il aura alors  cette réplique fabuleuse qui préfigure celles des pièces d’Eugène Ionesco:  » Je ne vends pas parce qu’on ne m’achète pas ».

 Assez cynique, Lucien fait remarquer à Yvonne  qu’il a beaucoup apprécié le corps d’une jeune femme nue, qui dans le spectacle donné au bal, jouait Amphitrite. Mais malentendu! Yvonne, très jalouse, ne sait pas du tout qui est Amphitrite,  puis elle pense  que c’est une maladie intestinale!  Lucien, avec beaucoup d’élégance, lui dit alors qu’elle a « les seins en porte-manteau ». Furieuse, elle  va prendre à témoin, Annette, la jeune bonne alsacienne. Mais on sonne, c’est Joseph, le nouveau valet de la mère d’Yvonne qui vient leur annoncer son décès. Yvonne, sur le coup, s’évanouit, et Lucien, lui, remarque simplement que cela va lui gâcher sa nuit mais il apprécie quand même la disparition de cette belle-mère qu’il  détestait cordialement. Mais Lucien, en même temps que  le public, comprend vite que le valet s’est trompé de porte, et que ce décès est celui d’une autre belle-mère, celle des voisins… Ce qui n’empêchera pas les deux époux de continuer à se disputer.
Reste à savoir comment on peut monter la pièce aujourd’hui…  Sans doute, cent ans après, la société n’est plus la même, alors que les situations sont souvent similaires. Mais la compagnie HoCemo Théâtre qui avait assez finement monté dans ce même théâtre Le Fil à la patte, dans l’intelligente mise en scène de Lise Quet (voir Le Théâtre du Blog)  a imaginé un scénario de mise en abyme de la pièce, sur le thème d’une conférence où  deux scientifiques, un homme et une femme qui travaillent à percer le mystère de l’amour, proposent au public d’explorer ensemble les tréfonds de l’amour et du couple. 
Nous  entrons dans  un sas en  plastique translucide- les pompiers apprécieront sûrement!- et on nous distribue un petit ticket numéroté à ne pas égarer. Sur  scène, la jeune femme précise qu’il va être procédé, par tirage au sort, au choix de deux spectateurs, un homme et une femme qui  joueront en quelque sorte le rôle de cobayes pour cette expérience. » Je suis, dit-elle,  le docteur Patrice. Je suis docteur en psychologie cognitive diplômée d’ Harvard, spécialiste en projection théâtrale du sur-moi, professeur émérite à l’UCLA, et  directrice d’études sur la thèse de recherche: De l’amour à l’origine des Hommes, universalité des concepts d’ Eros et Filias, ou comment l’amour tue. Suite à un stage en Haïti, j’ai écrit un essai sur la manipulation vaudou ou comment l’adapter à nos sociétés contemporaines. Également titulaire d’un doctorat en sociologie anthropologique, j’étudie la  notion attachement- répulsion chez l’Homme ». Les deux personnes dont le numéro a été tiré, on l’aura deviné, sont deux comédiens...
  C’est assez facile et l’idée n’est pas neuve mais cela fonctionne , mais c’est ensuite que les choses vont moins bien!   et le  grand Feydeau ne doit pas comprendre ce qui est arrivé à sa pièce!  Et cela, malgré ses très nombreuses didascalies. Certes, on a le droit de ne pas en tenir compte, et de faire ce que l’on veut mais alors, il ne faut pas s’étonner si cette fois, cela ne fonctionne plus!
Ici, c’est la faute à quoi? D’abord à une dramaturgie à encéphalogramme plat, alors que la pièce mérite beaucoup mieux. Le langage des plus surréalistes, n’est jamais vraiment mis en valeur, et c’est  dommage: Feydeau est un véritable gourmand des mots, en particulier des noms de famille: M. Borniol, M. Godot ( tiens, tiens! ), M. Fajolet,  et ce merveilleux nom: M. Pinnevinnette. Et, vieux truc théâtral, il se moque gentiment du français approximatif d’Annette, la  jeune bonne alsacienne qui déforme les mots. Il adore aussi manier la répétition dans ses dialogues, qui est un élément fondamental de sa mécanique farcesque. Et il a maîtrisé avec une balance de pharmacien, l’équilibre du nombre de répliques entre Yvonne et Lucien. Feydeau avait réussi à être un dialoguiste de premier ordre qui ferait merveille aujourd’hui au cinéma.  Mais de tout cela, on ne perçoit pas grand chose dans cette mise en scène, dite « collective »!

Côté gestuelle, on ne voit pas non plus ici la mécanique où se trouve entraîné le couple Yvonne/ Lucien. Là aussi cette mise en scène collective et en tout cas non  revendiquée, est par trop insuffisante, tout comme la scénographie, pourtant signée d’une ancienne élève des Arts déco. Il y a juste un cadre en tubes plastiques, et de cubes qui font office de chaises, de lit… Le tout est carrément laid et peu fonctionnel. Et exit le fameux lit conjugal, qui, depuis les farces du Moyen-Age, a eu une longue descendance théâtrale, et dont Lucien réclame le droit. Michel Corvin a écrit quelques belles phrases sur le dehors et le dedans dans le théâtre de boulevard que feraient t bien de relire la scénographe et la compagnie HoCemo.
Et, comme chaque acteur criaille et surjoue  -en particulier Claire Poudéroux/Yvonne-  et qu’il n’y a aucune direction d’acteurs, on décroche assez vite de cette pièce qui  devient longuette, alors quelle ne dure qu’à peine une heure. On a cherché en vain des raisons pour vous pousser à y aller voir, surtout à 21h 30, mais on n’en a pas trouvé. Sauf pour en tirer une bonne leçon: quand on fait un peu n’importe quoi avec une pièce, l’effet boomerang existe, en particulier, dans la création théâtrale! Les habitants d’Onet-le château (Aveyron) où le spectacle a été créé, comme les Parisiens, méritent en tout cas mieux que cette chose,  trop approximative…

Philippe du Vignal

Théâtre de Belleville 94 Rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris T: 01 48 06 72 34 jusqu’au 2 février.

 

 


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