Finaly

Finaly de Stephen Belber, traduction de Lucie Tiberghien, mise en scène de Julien Bleitrach.

FinallyPhoto2   Stephen Belber est américain, scénariste de théâtre, films et séries télé. Il a écrit, entre autres, une pièce très remarquée, Le Projet Laramie, où une compagnie de théâtre new-yorkaise se rend à Laramie, (Wyoming), après le meurtre d’un jeune étudiant homosexuel Mathew Shepard, pour comprendre comment ce meurtre a pu être commis. Pièce qui fut adaptée ensuite au cinéma (2002).
Yanno Yatridès, elle, est danseuse, comédienne, et chorégraphe pour de nombreux metteurs en scène (Stuart Seide, Paul Delveaux…).
Hervé Le Goff, son complice sur le plateau, a été danseur soliste de claquettes à l’American Tap Dance Orchestra, et a créé des spectacles de chansons et claquettes qu’il a joués à New-York, Paris et Montréal; c’est lui qui lui a fait découvrir ce texte peu connu aux Etats-Unis,  et inconnu en France.
Julien Bleitrach , lui, est un jeune acteur et metteur en scène qui fait partie de la compagnie Gérard-Gérard.
Et Finaly, c’est quatre monologues de théâtre- trois pour êtres humains et un pour chien !- où Belber nous parle, et souvent avec des mots très crus, de la petite bourgeoisie américaine qu’il connaît bien. Il y a là quatre personnages qui racontent leur quotidien, miroir inversé du trop fameux rêve américain : un ancien joueur de foot, sa femme Jessie, leur chien Sweetie, mort il y a seize ans, parce qu’il l’a brutalisé et que sa fille l’a achevé, et Raymond, l’entraîneur du club local.
Le premier de ces monologues est celui du meilleur joueur local de foot qui fréquente Jessie, la fille de son entraîneur.”J’ai mis Jessie enceinte lors de notre premier rendez-vous et je ne lui ai pas vraiment laissé le choix. Je ne veux pas dire par-là que je l’ai violée mais, en fait, mon côté un peu violent était là ce soir-là. Aujourd’hui, je peux en parler simplement parce qu’on est marié ». Mais une violente bagarre surgira entre les deux hommes et l’entraîneur succombera sous les coups…
Deuxième monologue/confession de Jessie qui a gardé l’enfant
. Mais elle se souvient du jour où son père, seul avec elle petite fille, a failli la violer, a ensuite presque tué son chien et de ce souvenir qui l’a poursuivi : « Mon père prétendait être croyant, mais j’ai vite compris qu’il était au moins aussi faux cul qu’il était pieux. Alors je cassais des voitures, je fuguais, je me faisais vomir, je couchais avec des garçons. « Jouer à la poupée et sucer des bites » Jessie se libère : en fait, elle a bien vu le jeune homme tuer son père mais a toujours gardé le silence…
FinallyPhoto3Le troisième monologue 
: celui du chien que Jessie aimait tant et qui, un jour, a senti quelque chose d’étrange entre Jessie et l’entraîneur qui, dans un accès de colère, l’a brutalisé et lui a cassé la patte. La petite fille qu’elle était, ne supporta pas de voir son chien souffrir et finit, avec courage, par le tuer! « Ainsi, dit le chien, quand je revois ma vie, je ne me souviens pas de ma fin tragique. Au contraire, je me souviens de longues promenades dans les bois, de ne jamais avoir eu à tirer sur une laisse, et d’infinies matinées de méditation silencieuse auprès de mon meilleur ami, mon maître”.
Enfin, l’entraîneur, mort depuis longtemps, nous parle de lui, de sa foi en Dieu, et d’un meurtre qui l’a marqué à vie, quand il avait 8 ans. Comme sa fille quand il a tué le chien, il n’y a pas de hasard dans la vie des gens. Travis, c’était son meilleur copain. « Et Travis le tient délicatement dans les mains comme si c’était son premier enfant et il tire sur la gâchette une ou deux fois pour que j’entende bien le clic; vraiment fier, avec un sourire grand comme le Kansas sur la figure. Ensuite il me le passe et il me dit de l’essayer, alors pour rigoler, je pointe le canon du 22 sur la tête de Travis, je presse sur la gâchette. Et le coup part. C’est la première fois que j’ai vu noir.”
La violence -celle que l’on donne comme celle que l’on reçoit- est presque devenue chez lui comme une seconde nature. Histoire de famille qui bégaye comme dans la tragédie grecque ( voir les Atrides, etc…)… Le père tabassé à mort, semble faire partie d’un destin qu’il accepte, et  mourra presque heureux de sentir sa fille l’embrasser une dernière fois.
Ces histoires violentes qui impliquent le corps et le sexe : semi-viol, inceste, sévère règlement de comptes, tabassage du chien, etc… sont du genre tout à fait glauque, et Belber, dont l’écriture est d’une précision absolue, ne nous épargne aucun détail. C’est à prendre ou à laisser. On pense parfois à Charles Bukowski, Gregory McDonald, John Fante, ou Jonathan Franzen mais aussi aux photos de Nan Goldin…Les écrivains et artistes américains, côté sexe, drogue, prostitution et violence sociétale, savent de quoi ils parlent… Ils  ont fréquenté beaucoup de milieux de l’Est à l’Ouest,  connu toutes sortes de gens, et ne trichent donc pas. Cela se traduit par des dialogues d’une force syntaxique et d’une gourmandise sémantique qui, chez Belber, sonnent bien sur un plateau de théâtre.
Même quand le dit plateau,
et d‘une douzaine de m2, muni de deux projecteurs et d’une sono,  ne mérite pas son nom. Cela se passe dans la petite cave voutée, phoniquement  mal isolée de la  salle d’un café, pour vingt spectateurs sur deux rangées de bancs en bois, bref, le minimum des minima. Comme chez Kantor à Cracovie autrefois mais  la place en moins…  Paris, sauf quand on accepte de payer et fort cher quelques « garagistes » comme on dit dans la profession,  manque cruellement de lieux pour ce type de théâtre…
Yanno Iatridès incarne avec beaucoup de maîtrise les différents personnages imaginés par Belber, avec une belle énergie et une indéniable présence gestuelle, malgré la difficulté de l’exercice, puisque l’actrice ne bénéfice d’aucun recul et joue à deux mètres maximum des spectateurs! Donc un travail sans filet mais qui, en une heure à peine, à mi-chemin entre le texte et la danse, parvient quand même à être efficace.
Avec elle, ou le plus souvent en contre-point- mais il y a toujours un bon équilibre entre texte et danse : Hervé Le Goff, qui l’accompagne en dansant des claquettes sur  des standards de jazz. C’est aussi discret que brillant, avec des sons très particuliers et parfois, des rythmes des plus complexes.
Sans doute, le spectacle est-il encore brut de décoffrage et on le voit dans des conditions plus que difficiles. Il faudra que les interprètes ménagent des temps entre chaque personnage, et que le metteur en scène en consolide l’architecture générale. Mais il y a déjà un bon rythme, la mise en scène est précise, et on ne peut rester insensible à la force du texte et à l’empathie que Yano Iatridès réussit à créer avec son public. « J’aime Finally, dit-elle, parce qu’au nom de Dieu, au nom de la survie, au nom de leur morale, ces hommes animaux sont aussi monstrueux que merveilleux ».
On peut espérer qu’
une institution théâtrale permettra à ce spectacle d’exister sur un véritable plateau, et, cette fois,  dans de bonnes conditions; il le mérite amplement.

Philippe du Vignal

Café Au Chat noir, 76 rue Jean-Pierre Timbaud 75011 Paris Métro Parmentier, le mardi seulement jusqu’au 28 janvier. Réservation:  06 87 02 32 44.

 


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